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Pic pétrolier et transition énergétique : petit manuel optimiste à l’usage du citoyen actif.

Après toutes mes lectures, j’ai eu l’idée de cet article pour exposer, brièvement, les enjeux et les conséquences pratiques du débat sur le Pic pétrolier (Peak Oil)

Avant d’aller plus loin, il me faut préciser trois choses :

  1. je ne suis ni optimiste, ni pessimiste, mais réaliste. Je décris ce que je lis, et pas ce que je souhaiterais lire ;
  2. Ma méthode est le doute méthodique. Ma démarche s’apparente donc à celle du philosophe, celui qui cherche la Vérité en sachant qu’il ne la trouvera jamais. La grandeur d’un homme est fonction du nombre d’incertitudes qu’il est capable de supporter ;
  3. j’utilise la dialectique couplée à la méthode cartésienne (réductionnisme scientifique) et à la théorie de la complexité (transdisciplinarité). Ceci signifie concrètement que je vois les choses au macroscope et au microscope.

Prophètes de la Terreur, optimistes, réalistes : Comment y voir clair ?

Bon, sans aller plus dans les détails, résumons l’enjeu du débat sur le Pic pétrolier. J’ai lu beaucoup sur le sujet. Du côté des certitudes, voici ce que je peux avancer :

  1. On distingue deux camps. D’un côté, les scientifiques, géologues en particulier, plutôt pessimistes. De l’autre, on distingue les économistes, plutôt optimistes.
  2. La thèse des « Peakistes » (ndlr : les théoriciens du Pic) : nous aurions atteint le Pic en 2007. La hausse du baril de 20$ en 2000 jusque 147$ en juin 2008 a déclenché la crise financière de 2007, bien que les mécanismes de celle-ci fussent déjà en place. En gros, la hausse du baril est la goutte qui aurait fait déborder le vase. Le pétrole est une ressource non substituable et la production conventionnelle a atteint son maximum de production. Dans un contexte de forte croissance de la demande d’énergie (pays émergents), l’inertie du système économique est telle que la hausse des prix provoquée par la déplétion du stock de pétrole conventionnel ne pourra être compensée par un gain d’efficacité technologique, une réorganisation complète de l’appareil de production, et le développement de nouvelles sources de pétrole non conventionnel (sables bitumineux, biocarburants, gas to liquid, …). En somme, les peakistes disent que nous avons atteint les limites de la croissance économique et que, vu l’endettement et la complexité de l’économie mondiale, celle-ci va s’effondrer sur elle-même (rapidement ou progressivement, la question est en suspend). Pour eux, le Pic serait donc le point critique qui provoquerait l’effondrement de la civilisation industrielle.
  3. Les autres : ils pensent que nous entrons en effet dans l’ère de l’énergie chère mais que la théorie de l’effondrement est incorrecte. Ils pensent que le marché, seul (quelques uns), ou moyennant le recours à des instruments de politique économique tels la taxe carbone ou le marché des quotas de CO2 (pour la plupart d’entre eux), parviendra à résoudre le problème de la rareté. Premièrement, ils pensent que le marché va développer de nouvelles sources d’énergie (substitution et progrès technologique). Deuxièmement, ils pensent que la demande va s’ajuster pour éviter une trop forte tension sur les prix. Par exemple, les gens vont faire attention à leur dépense d’énergie, isoler leur maison, se déplacer moins, pour compenser la hausse du coût de l’énergie.

Question : entre  Prophètes de la Terreur et les autres, qui a raison ?

Première observation : les premiers tiennent comptent des arguments des autres, ce qui n’est pas nécessairement réciproque. Ma réponse est que le timing est crucial.

Quatre scénarios :

1. Effondrement brutal

Si la hausse du coût du baril est brutale, il est clair que l’économie va plonger. Les Etats-Unis et l’Europe sont surendettés, ils ne pourront encaisser un choc pétrolier. Dans une économie mondialisée, le risque d’un crash systémique est réel. Aux Etats-Unis, le risque d’effondrement est amplifié  pour plusieurs raisons clés :

–         des inégalités qui peuvent vite devenir insoutenable et dégénérer sur des actes de violence

–         une économie très vulnérable à un choc pétrolier : beaucoup de banlieues, grosses cylindrées, régime carnivore, surconsommation d’énergie, transports en commun peu développés, dette colossale, propension à la surconsommation qui s’est développée en addiction

–         un pouvoir oligarchique (lobby pétrolier et Wall Street)

2. Effondrement progressif

Si la hausse du coût de l’énergie est progressive et qu’on ne diminue pas l’intensité énergétique absolue de l’économie (quantité absolue) pour compenser cette hausse, une part toujours plus importante des ressources de l’économie devra être mobilisée pour produire cette énergie. Si le rythme de reconversion et les gains de productivité ne parviennent pas à compenser la hausse du coût de l’énergie, on assistera à une augmentation progressive du chômage qui débouchera sur une augmentation des prestations sociales, un endettement accru de l’Etat et, in fine, une hausse des taux d’intérêts payés sur la dette menant à l’éclatement du système financier global/ d’une zone monétaire/l’expulsion d’un ou plusieurs Etat(s) hors d’une zone monétaire (dévaluation compétitive) enclenchant des effets domino. Ce petit jeu peut durer longtemps avant que le système n’atteigne un point critique et bascule brutalement en zone chaotique.

3. Transition progressive

Le marché et les pouvoirs publics développent des synergies efficaces pour décarboniser progressivement l’économie. La société engage une course contre le temps et déclare la guerre aux gaspillages énergétiques. Elle comprend progressivement que l’économie est un gros moteur qui transforme de la matière et de l’énergie en biens et services mais que ce moteur est en train de se gripper (rendement thermodynamique décroissant). Toutes les forces de la société sont mobilisées pour investir dans les « négawatts ». Ceci signifie qu’on investi massivement dans les gains d’efficacité énergétiques, ce qui permet de libérer des ressources pour enclencher un cercle de reconversion vertueux et rembourser la dette. Le rythme de reconversion provoque des remous sociaux mais la vision et l’objectif triomphe des résistances au changement et de l’inertie générale qui s’est développée au cœur du système.

4. Transition rapide :

En plus des gains d’efficacité, les gens acceptent de remettre leur confort en question et deviennent des citoyens acteurs plutôt que des consommateurs passifs (sobriété énergétique). Ceci donne une base de légitimité au gouvernement pour agir et essayer d’accélérer la transition, en implémentant des politiques de soutien. La diminution de l’empreinte carbone devient un projet de société, les gens agissent et sont prêt à surmonter collectivement et solidairement les coups durs. La cohésion de la société s’en sort renforcée et on en sort tous par le haut : monde meilleur, plus juste, moins égoïste.

Question : Sur base d’une distribution de probabilité subjective, lequel de ces quatre scénarios est le plus plausible ?  

Les 3e et 4e sont, actuellement, fort improbables, car l’opinion publique est relativement peu sensibilisée à la question énergétique. Peu de gens ont une vision globale des choses, même ceux qui disposent d’une formation scientifique. La question énergétique recouvre bien davantage que les simples aspects techniques. Les aspects économiques, politiques, géopolitiques, sociologiques et anthropologiques de la question ne peuvent être éludés. Le dire n’est pas une forme d’arrogance, simplement la réalité.

Le second scénario est, actuellement, le plus probable. In fine, c’est une version édulcorée du premier scénario. Certains dominos tomberont après d’autres, mais on parle d’un jeu à somme négative.

Reste qu’il est impossible d’anticiper l’avenir. Un exemple devrait permettre de comprendre ceci:

Le prix de l’énergie augmente progressivement suite à quoi une part toujours plus importante de la population laisse sa voiture au garage pour se rendre à son boulot. Cette tendance fait chuter drastiquement la production de voitures. L’industrie automobile se trouve en faillite et la mobilité sur le marché de l’emploi est faible. Les tensions sociales sont telles que les pouvoirs publics doivent sauver une industrie condamnée avec de l’argent qu’ils n’ont pas, ce qui accroît encore un peu plus le fardeau de la dette. Le problème à long terme s’est amplifié.

A l’inverse, on pourrait imaginer que l’industrie automobile prend le pari de gagner la course contre le temps et met tout en œuvre pour créer des voitures moins gourmandes en énergie et compétitives (prix). Ceci libère des ressources pouvant être affectées à la production d’autres biens, ce qui enclenche un feedback positif. Le timing et la question des coûts sont cruciaux.

Autre scénario : la demande de voiture diminue mais la reconversion s’opère progressivement dans d’autres domaines tels l’isolation des bâtiments, les infrastructures de transports en commun, etc. Le taux d’emploi reste stable et l’efficacité de l’économie s’améliore, ce qui permet de libérer de nouvelles ressources pour investir dans la transition et rembourser progressivement la dette.

Question : que faire d’un point de vue individuel ?

  1. Sensibiliser les gens à la question. N’essayez pas de convaincre quelqu’un qui ne veut pas vous entendre, vous perdez votre temps. Essayez de toucher en priorité les gens qui ont du leadership pour provoquer un « effet levier » sur l’opinion.
  2. Optimisez votre contrainte financière en fonction de la hausse du coût de l’énergie : si vous changez vos ampoules par exemple, vous stimulez le marché des ampoules d’une part. D’autre part, votre investissement s’auto-remboursera sur le long terme, ce qui libérera des ressources dans votre portefeuille que vous devez réinvestir pour diminuer un peu plus votre empreinte énergétique. Si vous investissez cet argent sans faire attention (biens importés de chines par exemple), vous amplifiez votre consommation d’énergie et augmentez la fuite de ressources vers un pays extérieur (si on importe plus que ce qu’on exporte notre déficit commercial se creuse et par là-même notre dette). Donc, consommez local (UE), n’achetez pas des ampoules made in China, même si c’est moins cher. A long terme, ceci équivaut à nous torpiller collectivement.
  3. Si vous êtes ambitieux, lancez-vous dans la permaculture. Il s’agit d’une technique qui permet de produire beaucoup de nourriture moyennant peu d’efforts et avec une surface réduite (mais une fois qu’on possède l’expérience). La production de cette nourriture va soulager la hausse du coût de l’énergie, voir vous permettre de dégager des ressources financières pour investir, à un niveau individuel, dans les négawatts. Et, inutile de dire que ces techniques peuvent vous sauver la vie si la situation dégénère. Elles ont permis à Cuba de survivre à une chute de 30% de son approvisionnement pétrolier.
  4. Développez votre résilience. Apprenez à penser autrement, à vous voir comme une partie immergé dans un tout dans lequel tout est interconnecté : vivant, non-vivant, humain, non-humain. Vous pouvez faire déjà énormément de choses au niveau individuel.

Vous commencez à douter ? Vous êtes sur le bon chemin !

Sur la transition, quelques auteurs importants :

Pessimistes :

–         Michaël Ruppert : film « Collapse » sur youtube

–         Richard Heinberg : livre « The end of growth. Adapting to our new economic reality » (août 2011)

–   Dmitry Orlov (fr): voir conférence sur Dailymotion : http://www.dailymotion.com/video/xcoiah_1-6-dimitri-orlov-survivre-a-l-effo_news?ralg=meta2-only&fb_source=message#from=embed-playreloff

–         Piero San Giorgio (fr): livre « Survivre à l’effondrement économique: manuel pratique » (octobre 2011). Voir: site « piero.com ».

–         Dennis Meadows: livre « limits to growth. The 30 year update »

–         Jared Diamond (fr): livre « Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie »  (2010)

–         Joseph Tainter: livre « the collapse of complex societies » (1988)

–         Eustace Mullins: livre « les secrets de la réserve fédérale » (2010)

–         Jacques Généreux: livre « La Grande Régression » (2011)

Optimistes :

–      Amaury Lovins: livre « reinventing fire. Bold business solutions for the new energy era » (septembre 2011)

–         Leonardo Maugeri: livre « Beyond the age of oil. The Myths, Realities and Future of fossil fuels and their alternatives » (2010)

Réalistes (physiciens et scientifiques):

–         Jean-Marc Jancovici (fr): « Changer le monde. Tout un programme! » (2011)

–         Robert Ayres: « crossing the energy divide. Moving from fossil fuel dependence to a clean energy future » (2010)

–         R. Kümmel: « the second law of economics. Energy, entropy, and the origins of wealth » (2011)

–         Vaclav Smil: « Energy myths and realities. Bringing SCIENCE to the energy policy debate » (2010)

–         Claude Lorius (fr): « voyage dans l’Anthropocène, cette nouvelle ère dont nous sommes le héro. » (2010)

–         Thomas P. Wallace: « Wealth, energy and human values: the dynamics of decaying civilizations from ancient Greece to America » (2009)

Pour apercevoir une vision positive de l’avenir, un but vers lequel tendre collectivement:

–         Michaël Greer: « the ecotechnic future » (2009)

–         Herman Daly: « Beyond growth. The economics of sustainable development » (1997)

–         Tim Jackson (fr): « prospérité sans croissance. La transition vers uen économie durable » (2010)

Opérationaliser les acquis de la révolution bioéconomique : le biomimétisme.

Biomimétisme

Avec l’empreinte écologique, le « biomimétisme » doit être le second concept central permettant d’opérationnaliser les acquis de la pensée bioéconomique en tant que nouveau paradigme dictant les principes d’une économie soutenable.

Le biomimétisme est un concept simple mais très difficile à opérationnaliser. Il s’agit d’observer le mode de fonctionnement des écosystèmes et d’en reproduire les schémas. L’idée sous-jacente est que les écosystèmes sont en place depuis des temps immémoriaux, ce qui laisse à penser que leurs structures sont durables. Un double piège à éviter toutefois : (1) la nature n’est pas figée et (2) l’homme coévolue avec son environnement. Par conséquent, il ne s’agit pas de dire stop à tout développement.

Le sujet est d’une rare complexité et tout reste à faire dans ce domaine caractérisé par une incertitude scientifique patente.

Système résilient

Un concept central dans la réflexion portant sur le biomimétisme est la résilience i.e. la capacité d’un système à absorber un changement perturbant et à se réorganiser en intégrant ce changement, tout en conservant essentiellement la même fonction, la même structure, la même identité et les mêmes capacités de réaction (Walker).Les études d’écologistes décèlent trois caractéristiques augmentant la résilience d’un système (1):

–          La diversité

–          La modularité

–          La proximité des rétro-actions

Diversité

La diversité possède plusieurs aspects : (1) le nombre d’éléments qui composent le système (capital naturel, humain, technique); (2) la densité des interconnections entre ces différents éléments (lien social); (3) la variété du nombre d’activités productives dans le système (autosuffisance); (4) la capacité de réponse différenciée à chaque choc (flexibilité); (5) la diversité des capacités bioproductives (fermes, maraîchers, aquaculture, arbres fruitiers,…).

En outre, il est crucial de préciser que la diversité s’applique aussi entre les systèmes : chaque système doit être adapté aux paramètres biophysiques de son milieu. Par conséquent, il doit exister autant de systèmes qu’il existe de milieux environnementaux différents. L’idée est de reproduire le phénomène de spéciation des populations d’une espèce qu’on retrouve dans la nature. Chaque communauté doit élaborer ses propres solutions opérationnelles en usant au maximum de ses propres moyens.

Modularité

D’après les écologistes Brian Walker et David Salt, le terme modularité concerne la “manière selon laquelle les composants d’un système sont liés entre eux ”. La globalisation a fortement renforcé l’imbrication des économies nationales. Or, le système financier global qu’on présente si souvent comme une réussite, aggrave – on l’a vu avec la crise des subprimes –le risque de propagation à tout le système d’un choc local (Pour rappel, la crise financière provient des Etat-Unis). Autre exemple : la fièvre mexicaine qui rapidement s’est transformée en pandémie et a menacé de déclencher une panique généralisée.

Dans une situation plus modulaire, chacun des sous-ensembles du système global possède une liberté accrue de s’auto-organiser pour apporter une réponse à un choc exogène calibrée en fonction de son contexte local . Mais d’une façon plus évidente, la manière la plus simple de diminuer la probabilité d’un risque systémique est de réduire au maximum l’interdépendance, les interconnexions entre les systèmes, ce qui implique d’appliquer le principe de subsidiarité aux échanges commerciaux : seul est importé ce qui ne peut être produit localement. La logique de la mise en réseau prend alors le pas sur celle de la dépendance réciproque.

Rétro-actions

Une rétro-action matérialise un phénomène de feedback positif ou négatif sur le système, provoqué par l’activité économique. Pour prendre un exemple à l’avant plan de l’actualité, l’exploitation de l’énergie nucléaire produit des déchets radioactifs, un feedback négatif. Les pays occidentaux ont souvent occulté le débat à propos de ces déchets en les envoyant en-dehors du champ de vision de leur opinion publique : dans l’espace, sous la mer, dans des contrées lointaines. L’Union Européenne a récemment initié un processus législatif pour que lesdits déchets ne puissent à l’avenir plus quitter la juridiction de l’ensemble de ses états-membres ; un exemple de resserrage d’une boucle rétroactive. L’idée de resserrer les boucles de rétro-actions de l’activité humaine émane du constat que les gens sont beaucoup plus responsables de leur actions dès lors qu’ils en voient les conséquences directes sur leur vie.

Le grand défi bioéconomique est d’utiliser la nature comme un allié, à l’image des espèces naturelles, de telle sorte que l’activité économique stimule un maximum de rétro-actions positives. Par exemple, la plantation d’arbres fruitiers va produire  au minimum deux feedbacks positifs : (1) la récolte de fruits et (2) des bénéfices en terme de séquestration du carbone rejeté par l’activité économique.

De ce point de vue, il est urgent d’étudier les boucles de rétro-actions positives et négatives à l’œuvre dans notre environnement. Le problème qui se pose ici est que les effets de l’activité humaine sur un écosystème ne peuvent être modélisés que si la totalité des relations intervenant dans le système sont connues. Sans oublier que les écosystèmes sont des systèmes complexes dynamiques d’une part et que nous en faisons partie intégrante –l’homme coévolue avec son environnement –. C’est pourquoi l’idée que l’homme soit capable de « manager la nature », la soumettre à sa volonté, me semble utopique.

Pour l’heure, le grand défi touchant au management de la nature est de ramener l’érosion de la biodiversité dans des proportions raisonnables. Le moyen le plus évident pour y parvenir est de diminuer l’impact environnemental de l’économie. Le concept d’empreinte écologique est l’outil adéquat pour relever ce défi.

Local vs global : une révolution  ?

Difficile en lisant ces lignes de ne pas échapper au constat que le paradigme bioéconomique émergent s’inscrit en totale rupture avec la logique globalisante de l’économie néolibérale. L’acquis bioéconomique s’opérationnalise à travers le concept de résilience, proche de la notion d’autosuffisance qui affirme la nécessité d’une action modulée en fonction des paramètres biophysique de l’environnement local. On peut parler de révolution copernicienne, c’est pourquoi il est intéressant de poser cette question : cette approche est-elle ancrée dans une réalité pragmatique ou s’agit t-il d’une douce utopie déconnectée de la réalité des faits ?

Cette assertion ne manquera pas, je n’en doute pas, de déstabiliser le lecteur : l’approche bioéconomique est pleinement ancrée dans la réalité biophysique, au contraire, l’économie néolibérale est totalement déconnectée de cette réalité. Pourquoi me direz-vous ? La réponse est assez simple : l’économie globalisée est énergivore, elle n’est pas soutenable car elle s’appuie sur l’exploitation de ressources fossiles (gaz, charbon, pétrole) non-renouvelables. La réalité bioéconomique de la globalisation, c’est une spécialisation de la production à l’échelle mondiale induisant une multiplication du transport de molécules –de matières – et par conséquent requérant toujours davantage d’énergie pour bouger ces molécules ; une hérésie du point de vue biophysique.

L’imminence du pic pétrolier, le moment ou l’offre de pétrole atteindra son pic de production, laisse à penser que la révolution bioéconomique sera tôt ou tard une réalité de fait. Nous allons devoir amorcer une « descente énergétique », le meilleur moyen d’y parvenir est de resserrer la taille des circuits économiques et d’amorcer la transition vers une économie soutenable.

La permaculture et le mouvement des villes en transitions

Partant de la réflexion autour du pic pétrolier, Rob Hopkins a fondé en 2005 le mouvement des villes en transitions, des communautés cherchant à maximiser leur résilience. Il est professeur, son domaine d’expertise est la permaculture i.e., une science systémique qui a pour but la conception, la planification et la réalisation de sociétés humaines écologiquement soutenables, socialement équitables et économiquement viables. Cette discipline se base sur une éthique, dont découlent des principes et des techniques permettant une intégration des activités humaines avec les écosystèmes (voir wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Permaculture ): pour répondre au problème écoénergétique, la permaculture s’inspire du fonctionnement des écosystèmes comme modèles optimaux d’utilisation d’énergie.

Ainsi, j’observe que le paradigme bioéconomique émergent possède des bases conceptuelles solides qui sont actuellement opérationnalisées par les villes en transition (pour plus d’informations à ce sujet, voir  wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Villes_en_transition ):  les économistes de demain ne seraient t-ils pas les écologistes ?

Si on accepte que (1) l’écologie est l’économie de la nature et (2) l’homme fait partie de la nature, la réponse me semble évidente.

(1)    Voir : Les trois ingrédients d’un système résilient. Villes  et communautés en transition. Disponible sur : http://villesentransition.net/transition/pages/resilience/les_trois_ingredients_dun_systeme_resilient

Sommet de Nagoya : au coeur des enjeux de la protection de la biodiversité.

La perte de biodiversité, pourquoi est-ce un problème ?

2010 a été désigné par les Nations Unies comme l’année de la biodiversité. Du 18 au 29 octobre, à Nagoya (Japon), se tient le sommet international bisannuel de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB).

Trois dossiers majeurs sont sur la table de négociation: fixer de nouveaux objectifs pour enrayer la perte des espèces à l’horizon 2020, trouver un accord international sur les conditions d’accès des industries du Nord aux ressources génétiques des pays du Sud, dessiner l’évolution de l’aide aux pays les plus pauvres pour protéger leurs ressources naturelles.

Surexploitation des ressources, pollution, modification des habitats, espèces exotiques envahissantes, changement climatique: Une espèce d’amphibien sur trois, plus d’un oiseau sur huit, plus d’un mammifère sur cinq et plus d’une espèce de conifère sur quatre sont menacés d’extinction au niveau mondial (1).

L’observateur qui a intégré la révolution initiée par Darwin (1809-1882) sait que la Nature n’est plus considérée par les scientifiques comme figée. Les espèces connaissent des évolutions en fonction des interactions avec leur milieu. Certaines parviennent à dominer leur milieu ou à s’adapter avec plus ou moins de succès là où d’autres s’éteignent. On parle de spéciation et de coévolution.

Par conséquent, le problème n’est pas le fait que des espèces connaissent l’extinction. Ce qui pose problème, c’est le taux d’extinction des espèces animales et végétales : il est désormais « jusqu’à 1.000 fois plus élevé » que le taux historique connu jusqu’à ce jour, rappelle l’ONU (1).

Les écosystèmes sont des systèmes complexes au sein desquels les espèces interagissent – ce compris l’homme – . Cette interaction rend leur étude difficile car ils constituent un équilibre dynamique. A ce jour, les biologistes ont encore peu d’idée des conséquences de la perte de biodiversité.

Néanmoins, trois éléments peuvent être soulignés. Premièrement, il est admis que les écosystèmes maintiennent  les conditions de subsistance d’un environnement sain. En anglais on parle de « life support services ». Par exemples, les forêts recyclent le dioxyde de carbone, certaines plantes filtrent l’eau, les abeilles pollinisent de nombreuses plantes, les végétaux  vont capter la lumière à travers la photosynthèse,  cette énergie solaire va être stockée dans la plante et permettre aux herbivores de faire fonctionner leur métabolisme,  herbivores qui à leur tour vont être la source d’énergie de carnivores.

Ensuite, les scientifiques supposent que la résilience d’un écosystème, c’est-à-dire sa résistance au changement, est fonction de sa diversité biologique. Les biologistes classent les espèces en deux sortes : les espèces « clé de voûte » (« keystone species »)  et les autres. Les premières occupent une place stratégique dans le réseau trophique (2) : les conséquences de leur disparition peuvent avoir un effet domino sur d’autres espèces. A noter  que plusieurs espèces peuvent avoir le même rôle, c’est pourquoi les scientifiques pensent qu’une diversité plus importante diminue la probabilité que l’extinction d’une espèce clé de voûte détruise un écosystème. Une partie du problème lié à la perte de biodiversité tient du fait que nous ne savons pas dans une large mesure distinguer les espèces essentielles au maintien des services rendus par un écosystème des autres.

Enfin, il est de plus en plus admis que la résilience d’un écosystème peut être soumise à un effet de seuil. Par résilience, on entend la capacité d’un écosystème à continuer à fonctionner dans ses tâches essentielles lorsqu’il est soumis à un choc. L’effet de seuil se matérialise lorsque suite à un choque trop important les dommages subis par l’écosystème sont irréversibles. Par exemple, la surpêche peut affecter irrémédiablement la recomposition d’un stock de poisson. Le problème tient ici du fait qu’il est très difficile de modéliser un stock de poisson car sa fonction est rarement linéaire. De plus, la limite, le point critique (« tipping point ») au-delà duquel l’effet de seuil se matérialise ne peut être connue qu’à posteriori. Dans ces circonstances, il est très difficile d’élaborer des modèles de quotas de pêche optimaux.

Par conséquent, « le management de la nature » est une tâche extrêmement complexe. Nous évoluons dans un contexte d’incertitude permanente, voire d’ignorance. Il est crucial que les responsables politiques comprennent que les risques potentiels d’une perte accélérée  de la biodiversité sont énormes. On ne parle pas ici de risque mécaniques, c’est- à-dire circonscrits et localisés à une part du système. Non, la nature des risques ici est différentes car les écosystèmes présentent des caractéristiques particulières : système dynamique, discontinuités dans la fonction de dommage, points critiques, notamment.

Face à la magnitude potentielle de ces risques il est inconcevable que nous continuons dans le scénario « business as usual » c’est-à-dire d’appliquer une stratégie « apprendre et puis agir » (« learn then act strategy »). Un changement de paradigme s’impose en faveur d’une stratégie « agir en fonction de l’état de  la connaissance scientifique au temps t » . C’est la logique du très controversé principe de précaution : élaborer des stratégies optimales au temps t optimalisées fréquemment en fonction du flux d’information produit par l’expérience, l’observation et la recherche.

L’approche dominante actuelle consiste à monétariser les services rendus par l’environnement. C’était la logique du rapport Stern (2006). Par exemple, la capacité de recyclage du CO2 d’une forêt va être évaluée. Sur base de ces observations (notons ici que les incertitudes sont déjà multiples), on va évaluer la valeur de ce service en calculant son coût économique. La grande question est de savoir la valeur attribuable à la tonne de carbone séquestrée. Sans entrer dans les détails,  on voit ici tout de suite les problèmes posés par la commensurabilité (évaluer des biens et services rendus par l’environnement en termes de flux monétaires).

Cette difficulté tient selon la thèse orthodoxe du fait qu’il n’existe pas de marché pour les services rendus par l’environnement (la purification de l’air par exemple). Par conséquent, les ressources naturelles sont sur-exploitées. D’où une approche dominante qui propose qu’on crée ces marchés en octroyant des droits de propriété sur les biens et services produits par l’environnement. La maxime « battons-nous pour chaque animal aie un propriétaire plutôt pour que les animaux aient des droits » résume assez bien cette approche dont le marché des quotas de CO2 est l’exemple type.

Je remarque que la théorie orthodoxe comporte deux limites, l’une éthique, l’autre touchant à la nature intrinsèque des biens et services rendus par l’environnement. Premièrement, la privatisation de biens environnementaux pose un problème éthique. En effet, l’observateur attentif remarquera que le marché de quota de CO2 constitue une forme de privatisation indirecte de l’air. Par conséquent, la question de la répartition de ces quotas pose des problèmes d’équité. Sans oublier que les pays industriels sont responsables de trois quart des émissions de gaz à effet de serre. Quid de la privatisation de la forêt amazonienne ? Une question de fond se pose donc : les biens environnementaux ne sont-ils pas des biens publics, au sens juridique du terme ?

Deuxièmement,- remarquons que ce second problème se pose avec une acuité bien plus profonde- partant de l’hypothèse que des marchés seraient créés pour les biens et services environnementaux (via l’octroi de droits de propriété par exemple), il n’existe aucune garantie que les dits marchés seraient capables de réaliser l’ allocation optimale de ces ressources.  En d’autres termes, je mets en doute la capacité des marchés, système d’allocation des ressources décentralisé par excellence, à mettre un prix juste sur les biens et services environnementaux. Par « prix juste », j’entends le prix qui induirait une consommation optimale (ni trop, ni trop peu) de ces ressources.

Au cœur du problème, on retrouve notamment le vieux débat sur la valeur marchande et la valeur d’usage d’un bien. Sans entrer dans ce débat, je ferai une observation personnelle : le problème de fond avec les ressources naturelles –renouvelables ou non-renouvelables–  se matérialisant sous forme d’un stock (3) est que le marché est incapable de gérer une situation dans laquelle on se dirige vers l’épuisement irréversible d’une ressource. Par exemple, on peut pomper du pétrole jusqu’à la dernière goûte sans que les marchés ne donnent le signal d’une pénurie. Bien sûr, les marchés sont un indicateurs de la rareté, mais seulement relative, pas absolue. Je m’explique : le coût marginal de production du baril (soit, le coût de production d’un baril supplémentaire) va augmenter progressivement à mesure que le forage sera plus ardu (il faudra pomper plus en profondeur par exemple) et en ce, les prix sont un indicateurs de la rareté relative. Par contre, les prix ne reflètent pas une réalité par rapport à l’état du stock dans l’absolu car il se peut très bien que le coût d’extraction reste relativement  stable jusqu’à l’extraction de la dernière goutte.

Si la déplétion du stock n’était pas irréversible ceci ne poserait pas de problème car il pourrait se recomposer au fil du temps. C’est pourquoi l’introduction de la notion d’effet de seuil  pose cette question : exploitons-nous oui ou non la ressource en deçà du seuil d’irréversibilité ? Si tel n’est pas le cas, la ressource est sur-exploitée. Problème : la limite ne peut être connue à priori.

Ma conclusion, celle qui s’impose et qui nécessairement doit provoquer certaines désillusions, est que dans ces conditions, il apparaît bien illusoire de chercher à domestiquer la nature. Partant de cette observation, je pense que nous devons nous baser sur des indicateurs tangibles pour orienter notre comportement : le réchauffement climatique et la perte accélérée de la biodiversité sont des signaux que nous ne pouvons ignorer. Par conséquent, il est temps d’effectuer la transition vers une économie post-carbone d’une part, et de ralentir la perte de la biodiversité d’autre part. Commençons par arrêter la déforestation et à investir dans les énergies renouvelables.

J’espère vous avoir convaincu au terme de cet article de la vaste tâche qui nous attend. Le problème est d’autant plus complexe qu’il requiert une approche holistique transdisciplinaire.

Société résiliente : L’intriguant cas de Cuba

Un contexte économique difficile

« En 1959, Fidel Castro, a la tête d’une armée, renverse la dictature de Batista. Suite à une détérioration des liens entre Cuba et les États-Unis résultant de nationalisations dans l’île, ces derniers tentent une invasion en 61 puis imposent un embargo — toujours en vigueur — depuis 1962. Cuba se met alors sous la protection de l’empire soviétique, dont il tire un pétrole bon marché en échange de canne à sucre, ainsi que la plupart de ces biens de consommation.

Suite à l’effondrement de l’URSS, Cuba se retrouve sans marché exportateur, sans pétrole, et toujours soumis à un embargo de la part des États-Unis. Va alors s’ensuivre la « période spéciale » , (chute de 35% du PIB) pendant laquelle le pays va se réorganiser dans l’urgence. Il a fallu repenser l’agriculture qui utilisait des tracteurs et des pesticides sur des cultures d’exportation, pour une agriculture vivrière demandant plus de main d’œuvre. Il a fallu réorganiser les transports, en reconvertissant les poids lourds en transports publics, en réhabilitant le covoiturage et la bicyclette, … » (voir : Un pays montre l’exemple sur I+I= salade ? Disponible sur : http://madeinearth.wordpress.com/2009/04/24/un-pays-montre-lexemple/ )-

Des indicateurs de développements similaires à ceux des pays développés

En dépit de ce contexte historique difficile, il ressort du rapport « Prosperity without growth » de Tim Jackson (voir article précédent: le dilemme de la croissance) que Cuba est un pays tout à fait singulier. En règle, les économistes établissent une corrélation positive entre le niveau de richesses d’un pays et ses indicateurs de développement humain (voir figure 8 pour l’espérance de vie, figure 9 pour le taux de mortalité infantile, figure 10 pour le niveau d’éducation). Les figures 8, 9, 10 montrent une courbe aux rendements certes décroissants, mais la relation n’en demeure pas moins établie.

Pourtant, si on observe bien les nuages de points sur ces graphiques, on s’aperçoit que Cuba (le Chili également) déroge à cette impitoyable règle. Par exemple, la mortalité infantile y est de 6 morts pour mille naissances, une statistique identique à celle des Etats-Unis, le pays le plus riche de la planète (figure 9) : Cuba possède des statistiques identiques à celle des pays les plus développés alors que le revenu par habitant des cubains est de l’ordre de 7 fois inférieur à celui des américains !

Cuba, une économie soutenable

Un rapport du World Wildlife Fund (WWF) dressant (voir : WWF. (2006). Living Planet Report. Disponible sur :  http://assets.panda.org/downloads/living_planet_report.pdf ) la carte de la « soutenabilité » des différentes économies nationales du globe indique que seul Cuba posséderait une économie « soutenable » (voir p. 22). Selon l’indicateur utilisé dans ce rapport, une économie est soutenable à la double condition que (1) elle possède des indicateurs de développement humain supérieurs à la  moyenne de tous les pays et (2) que son emprunte écologique par habitant ne dépasse pas la capacité biologique moyenne de la terre par habitant. Certes, cette approche est critiquable et il conviendrait dans l’esprit d’une démarche scientifique rigoureuse d’examiner de près comment la capacité de résilience de la terre (écosystèmes, pollution, etc) est évaluée, mais par rapport à un indicateur comme le PIB, le progrès semble très net. L’important ici est de souligner que seul Cuba remplit cette double condition.

Cuba, une société plus résiliente que la moyenne ?

Le double constat factuel d’un contexte économique difficile, combiné au fait que ses indicateurs de développement humain sont similaires à ceux des pays occidentaux m’amène à poser cette hypothèse : la résilience de la société cubaine est supérieure à la moyenne. Par le terme résilience, j’entends “La capacité d’un système à absorber un changement perturbant et à se réorganiser en intégrant ce changement, tout en conservant essentiellement la même fonction, la même structure, la même identité et les mêmes capacités de réaction.”(Walker. Voir : http://villesentransition.net/transition/pages/resilience/quest-ce_que_la_resilience )

Au vu des arguments développés dans cet article et mon article précédent, il y a certainement des leçons à tirer du modèle cubain. Le fait que Cuba ait dû se réorganiser dans un contexte de pénurie du pétrole est un point crucial dans la discussion.

Cuba, un exemple pour le monde ?

Rob Hopkins et l’étude de la résilience des systèmes

Pour ceux que çà intéresse –je consacrerai peut-être un article au sujet –, Rob Hopkins, le fondateur du mouvement pour la Transition, a étudié les facteurs clés qui permettent d’augmenter la résilience d’une société humaine (voir : http://villesentransition.net/transition/pages/resilience/les_trois_ingredients_dun_systeme_resilient ). Inutile de préciser que le cas cubain à inspiré ses recherches. Mais surtout, l’étude des écosystèmes peut nous fournir de précieuses informations à ce sujet.

Et c’est ainsi que la bio-économie est née…

Le principe d’entropie : comprendre l’hérésie de Georgescu-Roegen.

Il me semble, sans toutefois pouvoir retrouver la citation exacte, que l’économiste britannique Sir John Maynard Keynes (1883-1946), encore aujourd’hui le plus cité et le plus influent parmi ses pairs, eu à peu près ces mots : « lorsque l’humanité aura résolu le problème de la rareté, elle pourra s’adonner aux disciplines de l’âme que sont les arts ».

Cette sentence n’a jamais sonné autant faux qu’aujourd’hui. Le constat est là : la science économique a négligé l’origine même de la rareté en omettant de prendre en compte la « Terre » comme facteur de production.

En nous livrant cet enseignement, Georgescu-Roegen  donne une leçon d’humilité à l’humanité qui jusqu’ici a eu l’orgueil de se penser en dehors de la nature. Sa lecture m’a bouleversé, car il rompt avec le paradigme newtonien sur lequel la science économique actuelle est fondée.

Pour faire simple, la vision mécaniste newtonienne postule que notre développement suit le mouvement d’un pendule : si vous partez d’un point, vous pouvez y retourner infiniment, le temps est réversible. La formule « rien se perd, rien ne se crée » résume bien la portée abstraite de ce principe : il implique que lorsque l’économie connaît un choc, elle finit toujours en bout de course à revenir à son point d’équilibre antérieur. Cette conception doit être familière à ceux d’entre vous qui ont fait un peu de macroéconomie.

Cette vision est aujourd’hui dépassée car elle ne tient pas compte de la découverte du second principe de la thermodynamique, l’entropie, à propos duquel Einstein disait qu’il est à ses yeux la loi la plus importante de la physique. L’entropie fonde la conception évolutionniste de l’univers selon laquelle la vie évolue de l’ordre vers le chaos, de la vie vers la mort.

Fondamentalement, le principe d’entropie complète l’adage dit « de la mécanique céleste » : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Cette précision implique que l’image du pendule devient fausse, le principe d’entropie signifie dans son essence que le temps est irréversible : lorsque partant d’un point on atteint un nouveau point, le contre-mouvement n’est plus possible.

Les écosystèmes sont des systèmes complexes non-mécaniques.  Ils ont une certaine capacité de résilience écologique, c’est-à-dire  une capacité à retrouver un fonctionnement et un développement normal après avoir subi une perturbation importante. Or, si on va au-delà de ce potentiel de résistance au changement appelé « seuil » (« tipping point » en anglais), le système se déplace tout entier vers un nouvel équilibre de façon irréversible.  Par exemple, actuellement, le climat est en équilibre au point X. Demain, si on dépasse le potentiel de résistance de la biosphère, le système va évoluer vers le point Y, sans possibilité de retour.

Le principe d’entropie peut en gros s’exprimer ainsi : toute transformation d’un matériau augmente son entropie, soit la part d’énergie non-disponible qu’il contient. Par exemple, si on brûle un morceau de charbon, il va produire de la chaleur seulement pendant un temps car une partie de celle-ci va se dissiper, jusqu’à la dissipation complète : une partie de la chaleur va produire un travail et une autre se communiquer à ce qui est plus froid autour d’elle. Au terme du processus, le charbon ne produit plus de travail du tout, la matière a atteint un nouveau point d’équilibre irréversible.

L’enseignement de Georgescu-Roegen, peut se résumer par ce passage de son ouvrage « The Entropy Law and the Economic Process » (toujours largement inconnu) qui est à mes yeux l’ouvrage le plus révolutionnaire de la pensée occidentale depuis celui de Copernic  et de Darwin (16ème siècle) : « tout Progrès technique est anti-économique, il produit des déchets car il augmente l’entropie du système tout entier. « Chaque fois que nous produisons une voiture, nous détruisons irrévocablement une quantité de basse entropie qui, autrement pourrait être utilisée pour fabriquer une charrue ou une bêche. Autrement dit, chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d’une baisse du nombre de vies humaines à venir.« 

Lourd héritage que celui de ce grand mathématicien-économiste (disciple du grand Schumpeter, brillant professeur), mort en 1970 dans l’ignorance la plus complète. A l’heure du défi écologique, son hérésie n’a jamais été autant d’actualité. Il nous faut, dès à présent, intégrer et dépasser la pensée de cet homme, c’est une question d’équité inter-générationnelle.Cette vaste tâche commence probablement par l’acceptation de cette double vérité:  (1) la définition de l’écologie est : « l’économie de la nature » ; (2) nous ne sommes pas en dehors de la nature, notre espèce est aussi soumise à ses lois.

Réussir la transition écologique : au cœur des enjeux de la Révolution Verte.

Une force politique monte partout en Europe : les verts. Après la révolution industrielle, la révolution sociale, la révolution écologique est en marche. Et pourtant, est-ce vraiment le cas ?

Partout, on entend parler de croissance, de croissance « verte » parfois, certes, mais de croissance néanmoins. Et ce n’est pas la crise économique qui vient démentir ce constat, on ne parle que de « relance par la croissance ».

Le terme « révolution » à une connotation radicale car il suppose des changements en profondeur d’un système, une rupture. Ici, c’est notre modèle économique qui est l’épicentre de la tourmente verte. Le constat est là, irrévocable : la communauté scientifique est presque unanime, si l’humanité poursuit en ce sens, elle va à sa perte. Pour la première fois donc, se pose la condition de notre survie. Ce constat qui nous affecte tous recèle une puissance fédératrice inédite: le problème écologique concerne l’humanité toute entière.

La dimension métaphysique du défi écologique recèle probablement la difficulté extrême de son acceptation. Fait inédit de l’ère moderne, nous sommes appelés à penser la finitude du monde : les ressources naturelles ne sont pas extensibles. Or, tout le paradigme économique actuel qui se base sur l’idée de croissance repose sur un déni de la nature humaine : il procède de l’idée que le monde ne connaîtrait point de limites, conception elle-même ancrée dans la croyance que l’esprit humain est infini. Cette conviction donne sa légitimité à l’idée typiquement occidentale que l’homme, à la différence des animaux, serait en dehors de la nature. L’homme serait alors la main de Dieu, l’outil du divin désigné pour mettre de l’ordre dans les affaires du monde. Le constat que nous sommes au sommet de la pyramide alimentaire renforce cette impression : le seul loup pour l’homme est l’homme.

Pourtant, il nous faut convenir que le constat écologique rend ce mode de raisonnement obsolète, inadapté, car il introduit un paradoxe : si la faculté d’autoréflexivité ne connaît pas de limites, est élastique à l’infini, le monde matériel lui, semble fini. L’essence de la révolution verte serait alors qu’il existe une discontinuité entre le monde matériel et immatériel : la croissance de l’esprit se heurterait aux limites du monde fini. L’accepter c’est condamner un modèle économique basé sur une consommation extensible de ressources matérielles finies.

Or, la mouvance écologique dominante qui prône actuellement une croissance verte via la « verdurisation » du capitalisme n’est que l’avocate du paradigme actuel : la relance de l’économie par la croissance verte basée sur les nouvelles technologies. Le raisonnement est celui-là : chaque problème possède sa solution. La recherche et l’innovation technologique vont nous permettre de trouver cette solution. Notre modèle actuel se base donc sur une logique cyclique (problèmes-solutions) extensible à l’infini. Il postule que la crise écologique  (les changements climatiques et la destruction de la biodiversité) sera résolue sans changement de paradigme économique, au même titre que les autres.

L’absurdité de ce qu’il convient à réduire à une croyance (donc irrationnelle) est flagrante tant elle récuse le constat de base des scientifiques qui dans son essence postule que les ressources du monde sont non-extensibles. A ce rythme de croissance économique, il nous faudrait bientôt plusieurs planètes pour que chaque être humain ait accès au niveau de vie des pays riches. D’où ce constat péremptoire : seul un modèle intégrant l’idée de finitude du monde matériel est durable et donc à même de réussir la transition écologique.

La propriété première d’un tel modèle serait de renverser notre rapport à la nature et par là-même deux mille ans de tradition philosophique occidentale en considérant que l’homme n’est pas en dehors de la nature mais au contraire tout en dedans. Au même titre que les animaux, l’homme serait alors soumis aux lois de la nature : sa prétention à être souverain de sa propre existence basée sur le refus de toute loi transcendantale, de toute loi qui lui serait extérieure, s’effondrerait. Ironie, ce contre-mouvement signerait le retour de Dieu par la grande porte : la survie de l’humanité serait subordonnée au respect de la loi naturelle, transcendantale.

Très bien, mais concrètement, comment intégrer cette idée de finitude ?

Le sujet est complexe, il s’articule selon moi autour de deux questions fondamentales : (1) le stock de ressources naturelles se déprécie t-il ?; (2) quel est le degré de substitution entre le capital humain (immatériel) et physique (matériel)?

Cette première interrogation pose la question de l’existence de déchets, dans l’absolu. La notion de « déchet absolu », par opposition à celle de « déchet relatif » est qu’aucun organisme vivant ne serait capable de le recycler, ce qui signifierait que l’adage de Lavoisier « rien ne se perd tout se transforme » se vérifierait mais à cette nuance près qu’une part de la matière transformée contribuerait à diminuer le stock de matière première i.e. le stock de matière utilisable dans un processus biologique ou industriel. Comme exemple, je pense en particulier aux déchets nucléaires. Le cas échéant, de la troisième propriété de Lavoisier « rien ne se crée » découlerait que notre stock organique de matières premières diminue : notre cycle économique fabriquerait des déchets qui ne sont recyclés par aucun organisme vivant.

C’est à ce point précis que la question du degré de substitution entre le capital physique et humain prend toute sa dimension. En effet, s’il y a substitution parfaite (une courbe d’indifférence qui prendre la forme d’une droite avec une pente de 1 pour les économistes), le stock de capital composé du capital humain (immatériel) et physique (matériel) demeure inchangé au cours d’un processus de croissance produisant des déchets. Simplement, la proportion entre ces deux types de ressources se modifie : le capital humain se substitue (nos connaissances) au capital physique (les ressources naturelles).

Cette hypothèse est absurde car si on la pousse à fond, elle signifie que l’immatériel est substituable au matériel alors même que la condition d’existence de l’immatériel, d’un savoir, est subordonnée à celle du matériel. Pour être concret, il nous faut manger pour produire des idées. On le voit, l’hypothèse d’une substitution parfaite du capital humain et physique est biaisée par la conception occidentale qui traditionnellement sépare le corps de l’esprit.

La conséquence d’une substitution imparfaite entre le capital humain et physique, ce qui d’après moi est une évidence, est que la croissance du capital humain n’est pas une parade à la régression du stock de capital physique par la création de déchets. D’où la conclusion qui s’impose : un modèle économique produisant des déchets n’est pas viable à long terme, le long-terme étant ici l’horizon infini. D’où cet enseignement fondamental : il nous faut créer un modèle économique qui ne produise aucun déchet. En effet, si on admet la définition du développement durable (sans entrer dans la polémique sur la traduction controversée du terme « sustainable ». Beaucoup préfèrent la traduction plus littérale de développement « soutenable ») qui est  « un développement qui répond « aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » (rapport Bruntland 1987), la seule façon de ne pas hypothéquer les besoins matériels des générations futures est de leur transmettre un patrimoine matériel quantitativement équivalent (pas qualitativement car nous transformons des ressources via nos processus industriels, l’enjeux est de pouvoir recycler tous les bien utilisés), ce qui implique une production de déchets absolus nulle (j’insiste sur le terme absolu, désignant un déchet ne pouvant être recyclé par aucun organisme). On le voit, le cœur du concept de développement durable est l’équité intergénérationnelle. Il pose pour impératif moral que nous devons être solidaires envers les générations futures. Mais plus fondamentalement, le développement durable pose la condition de la pérennité de l’espèce humaine.

On le devine, à ce point de la réflexion se dessine les contours d’une question épineuse : qu’est-ce qu’un déchet absolu ? Car un déchet considéré comme absolu au temps t ne le sera peut-être plus en t+1 justement à cause de l’innovation technologique ! Par exemple, il est possible que les déchets nucléaires puissent fournir la matière première d’un processus industriel futur. Dans ce cas, le paradigme actuel est viable, tout ne serait que question de temps. Certes, mais n’est-ce pas un jouer à un jeu dangereux que de tout miser sur l’avenir ? Quid si une catastrophe majeure se produit et que nous ne disposons toujours pas des outils technologiques pour la contrôler, voir l’anticiper ?

Dans la même veine coule un autre débat : les organismes que l’ont qualifie de « naturels », créant de fait l’exclusion de l’espèce humaine de cette catégorie, produisent t-ils des déchets absolus ? J’observe que c’est une croyance très répandue du grand public que de croire que la nature est inoffensive et qu’en quelque sorte, seul l’être humain soit capable de mettre la pérennité de la vie en danger ce qui n’est qu’une version redondante de la conception occidentale de « l’être humain seul  être en dehors de la nature ». Dans cette perspective, les plantes, les animaux, à la différence des humains seraient résilients et ne produiraient pas de déchets non-recyclables pour une autre espèce ; sans l’homme, dame Nature connaîtrait équilibre et harmonie, seule notre espèce serait capable de tout foutre en bordel. Je n’ai pas la réponse à cette question, biologistes et économistes doivent travailler main dans la main pour y apporter réponse. Néanmoins, permettez que je vous interpelle: les vaches ne rejettent-elles pas du méthane au même tire que les plantes rejettent du dioxyde de carbone ?

Dans le cas où végétaux et animaux ne joueraient pas en permanence avec leur survie, il ne nous resterait qu’à adopter leur mode de fonctionnement pour redéfinir notre paradigme économique et assurer notre survie, notre salut. Dans le doute, et vu les enjeux, une application saine du principe de précaution ne réclamerait-elle pas que la volonté politique s’oriente vers des politiques de suppression des déchets dans chaque processus économique ? Le problème, on le voit, est que la démocratie est un système qui subit trop facilement la dictature du court terme. Il hypothèque l’émergence d’une volonté politique sur le long terme. Réussir la transition écologique exige de réformer notre système  institutionnel pour que le politique dispose d’incitant rationnels forts à orienter les marchés vers l’économie durable. Je ne vois qu’un moyen d’y parvenir : soumettre le politique à une chartre de responsabilité écologique soumise à l’assentiment populaire. Autre solution : légitimer des politiques impopulaire en se référent à la volonté politique contraignante d’un organisme supranational ( l’Europe par exemple…). D’autre part, à moins de nous en retourner dans nos cavernes (ce que prône à peu de chose près la mouvance écologique radicale), la transition écologique passe forcément par l’innovation technologique car je vois mal sur quel autre mécanisme nous pourrions nous appuyer pour verduriser nos processus industriels.

Enfin, et surtout, je me demande si tout n’est pas question de mesure. Si 200 vaches rejettent du méthane dans l’atmosphère, je suis convaincu que la résilience de la biosphère est suffisante. En revanche, je ne suis pas persuadé que ce constat s’applique à 6 MILLIARDS de vaches. Voyez-vous où je veux en venir ? L’humanité est en demeure de se poser cette question : ne sommes-nous pas trop nombreux sur cette terre ? Difficile de faire plus explosif. il est grand temps que le débat soit mis sur la table à l’ONU. Les occidentaux qui ont pillés toutes les ressources de la planète et qui sont responsable de trois-quarts des émissions historique des gaz à effet de serre, mais aussi de la destruction des écosystèmes (pêche industrielle par exemple), seront bien en mal de refuser à l’Afrique qui connaît une explosion démographique et économique dans certaine des ses régions et à l’Asie, d’accéder au même niveau de vie qu’eux. La solution au problème démographique, et donc écologique, est nécessairement globale. Sa gestion pacifique ne peut qu’impliquer un new deal Nord-Sud : une répartition plus équitable des richesses en contrepartie d’une politique de natalité contraignante. Enfin, et çà me désole de conclure sur une note aussi pessimiste : qu’adviendra t-il si la raréfaction des ressources naturelles, conséquences accélérée d’une mauvaise prise en compte du défi écologique, aboutissait à une guerre d’hégémonie ?

La crise est multiple : écologique (destruction des écosystèmes), démographique (surpopulation), technologique (technologies vertes), politique (déficit de gouvernance), économique (banques), sociale (problème nord-sud). Chacune de ses dimensions est une composante de l’équation dont il nous faut trouver la solution.

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