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STEADY STATE 4 (3) : réformer le système monétaire

Les réformes suggérées dans mon billet précédent sont substantielle mais elles sont insuffisantes pour réussir la transition. En complément de la monnaie nationales, il faudrait créer une monnaie internationale pour le commerce international et des monnaies locales pour renforcer l’économie locale.

A) stabilité des échanges internationaux, réduction des émissions de carbone et monnaie internationale

Actuellement, une monnaie nationale est utilisée comme (principal) intermédiaire des échanges commerciaux internationaux : le dollar. Les Etats-Unis possèdent le pouvoir monétaire car ils ont l’immense privilège de payer leurs importations dans leur monnaie nationale. Même avec un régime de taux de changes fluctuants, on observe que l’Etats-Unis ont accumulé un déficit abyssal, là où la Chine a symétriquement accumulé d’énormes surplus. Ce déséquilibre macro-économique gigantesque alimente une instabilité systémique du système monétaire qui à terme provoquera son effondrement (voir mon article : « pourquoi le système financier mondial va-t-il s’écrouler ? »). Le fond du problème est que les Etats-Unis refinancent leur déficit non pas en se serrant la ceinture (augmentation des taxes ou diminution des dépenses), mais en faisant tourner la planche à billet. Aucun autre pays ne peut se permettre de faire çà sans voir la valeur de sa monnaie s’effondrer (hyperinflation). Pour les Etats-Unis c’est différent car le statut du dollar comme première monnaie internationale garanti un renouveau permanent de la demande de dollars qui lui évite de s’effondrer. Pour éviter des instabilités systémiques si importantes, il faudrait créer une monnaie internationale destinée exclusivement aux échanges internationaux.

La première conférence sur l’économie stationnaire a discuté de l’opportunité de lier la valeur de cette monnaie aux émissions de carbone (on parle d’EBCUs, Energy-Backed Currency Unit). Des quotas carbones définis en fonctions des connaissances scientifiques par rapport aux capacités d’absorptions de la biosphère définiraient l’offre de cette monnaie. Le problème ici serait, on le devine bien, la répartition de ces quotas, mais c’est déjà le cas avec les marchés de CO2. En tout cas, cette monnaie contribuerait à régler une partie substantielle du problème climatique et énergétique. En effet, les transports représentent 30% des émissions de C02. La part du commerce internationale dans ces émissions est importante. En outre, l’utilisation de cette monnaie résoudrait les problèmes de déséquilibres commerciaux.

B) monnaies locales et résilience

Le système actuel a besoin de la croissance pour continuer à exister, dans ce cas il est condamné à l’écroulement dans un contexte postcroissance. Comment dès lors organiser la transition en douceur ? Les monnaies locales sont un instrument qui permet de reconstruire la résilience locale, soit, la capacité d’une communauté locale à résister à un choc systémique exogène. Par exemple : l’écroulement du système financier ou l’hyperinflation, ou encore, un choc pétrolier. Comme son nom l’indique, une monnaie locale est exclusivement destinée à l’usage sur un petit territoire. Ce type de monnaie présente les avantages suivant :

1.      Elles ne sont acceptées que sur un petit territoire. Ainsi, leur utilisation créée un circuit de production local. Les bénéfices de l’activité économique d’un territoire bénéficient en plus grande partie à ce territoire, il y beaucoup moins de fuites vers d’autres territoires qu’avec la monnaie nationale, ce qui permet de revitaliser l’économie locale.

2.      Les monnaies locales créent du lien social et de la confiance en encourageant les circuits économiques courts, soit, les transactions directes entre producteurs et consommateurs.

3.      L’utilisation des ces monnaies réduit les émissions de C02 et donc, l’utilisation d’énergies fossiles, en raccourcissant la taille du circuit économique (distances de transport de marchandises plus courtes).

4.      Dans un contexte d’instabilité systémique du système financier, ces monnaies augmentent la résilience du système économique en fournissant un medium d’échange alternatif à la monnaie nationale.

5.      La vitesse de circulation de ces monnaies et nettement supérieure à celle de la monnaie nationale. Celle-ci peut être augmentée en appliquant un taux d’intérêt négatif à la monnaie locale. Cet intérêt induit une baisse de sa valeur après x temps ce qui représente un incitant fort à faire circuler cet argent dans l’économie.

Les monnaies locales ne sont pas destinées à remplacer la monnaie nationale, elles viennent en complément de celles-ci.

STEADY STATE 4 (2): réformer le système monétaire

A présent que nous avons expliqué le fonctionnement du système monétaire et pourquoi celui-ci exige la croissance, il est temps d’envisager les réformes structurelles à implémenter pour rendre le système monétaire compatible avec une économie stationnaire. Cet article est inspiré d’un billet d’Herman Daly sur le journal de son blog : The Daly News.

Tout d’abord, il convient de se poser les quatre questions suivantes :

1.      Pourquoi la monnaie, un bien d’utilité publique, devrait-elle être le produit de prêts ou d’emprunts privés ?

2.      Ensuite, pourquoi le public devrait-il payer un intérêt au secteur bancaire privé pour fournir un moyen d’échange que le gouvernement peut fournir (presque) gratuitement ? Pourquoi le droit d’émission de la monnaie est-il privatisé ?

3.      Pourquoi un gouvernement doit-il emprunter son propre argent au secteur privé ? Les gouvernements sont endettés jusqu’au coup auprès du secteur bancaire ! Une grosse partie de nos taxes est utilisée pour rembourser les intérêts sur cette dette !!!

4.      Et surtout, pourquoi la monnaie est-elle émise sous la forme d’une dette ? Chacun est enchaîné à une dette. On pense que tout irait mieux si chacun remboursait sa dette, qu’il y aurait plus d’argent disponible. En réalité, c’est tout le contraire : sans dette, il n’y aurait (presque) pas d’argent !

Un système monétaire qui dépend d’une croissance de l’argent-dette et qui donc exige une croissance de l’économie réelle pour éviter une dépréciation de la valeur de l’argent est incompatible avec l’objectif de durabilité. Dès lors, quelles réformes implémenter?

Supprimer le système de réserves fractionnelles et rétablir un argent-valeur

Certains économistes prônent un retour à l’étalon-or. L’argent aurait alors à nouveau la propriété de représenter une valeur. Cette proposition est à rejeter car l’offre de monnaie est dépendante des extractions minières. De plus, qui ne posséderait pas d’or n’aurait pas d’argent.

Les Dalyistes, soit, les économistes qui se revendiquent du courant en faveur d’une transition vers l’économie stationnaire, proposent de conserver le système actuel mais de supprimer le système de réserve fractionnel. Il s’agirait d’augmenter le taux de réserves obligatoires des banques privées à 100%. Ceci peut se faire graduellement. Cette réforme permettrait au gouvernement de récupérer le contrôle de l’émission d’argent. Les banques privées perdraient le privilège exorbitant de créer de l’argent à partir de rien et de le prêter avec intérêt. Dès lors, les banques feraient du profit uniquement en se reconcentrant sur leur métier d’origine qui est de jouer le rôle d’intermédiaire des échanges financiers : collecter l’argent des épargnants en amont et le prêter en aval moyennant le remboursement d’un intérêt sur lequel elles prélèveraient une commission. Avec ce système, chaque euro prêté à un emprunteur correspondrait à un euro épargné précédemment par un épargnant. Dès lors, la balance classique abstinence-investissement serait rétablie.

Le gouvernement paierait ses dépenses en émettant de la monnaie sans intérêt pour réintroduire dans le circuit économique l’argent créé par les banques sous la forme d’intérêts sur les prêts effectués. Cependant, il ne peut le faire que dans les limites imposées par l’inflation. Si le gouvernement émettait davantage de monnaie que ce que le publique veut en détenir, celui-ci l’échangerait contre des biens, ce qui provoquerait une hausse des prix. L’index des prix à la consommation i.e. le panier des biens de consommation les plus courants fournirait un bon tableau de bord pour contrôler l’inflation. Dès qu’il commencerait à augmenter (ce qui signifie que les prix des biens qui le composent augmentent), le gouvernement devrait imprimer moins de monnaie, taxer plus, ou retirer de la monnaie en circulation. La banque centrale pourrait garantir que le gouvernement n’abuse pas de son pouvoir de création monétaire en indiquant à celui-ci combien d’argent peut-être créé sans provoquer trop d’inflation –et inversement, elle pourrait indiquer au gouvernement combien d’argent doit-être retiré du circuit économique en cas de risque d’inflation. Donc, maintenir un index des prix constant permettrait de garantir la stabilité de la monnaie, condition essentielle pour qu’elle puisse remplir ses fonctions de réserve de valeur et d’unité de compte. En fait, la monnaie représenterait une valeur, pas l’or cette fois, mais le panier de biens compris dans l’index des prix. La valeur interne de la monnaie serait fixée par ce mécanisme. Sa valeur externe serait quant à elle fixée par les fluctuations sur le marché des changes. Ces propositions ne sont pas nouvelles, elles remontent à Frederick Soddy (1926) et Frank Knight et Irving Fischer dans les années 20.

En quoi ce système serait-il au service d’une économie stationnaire ?

Herman Daly invoque les raisons suivantes:

1.      le fait que la quantité de monnaie n’ait plus besoin d’augmenter pour repayer le principal plus les intérêts sur les prêts responsables de l’existence même de la monnaie diminue la pression sur la croissance. En d’autres termes, le système monétaire devient neutre par rapport à la croissance.

2.      Le système financier ne pourra plus accaparer une part si importante de la richesse de la nation, ce qui augmentera les moyens pour des politiques de redistribution. Une économie stationnaire n’est pas viable si l’état des pauvres est stationnaire…

3.      L’offre de monnaie arrêterait d’augmenter durant les booms économiques, lorsque les banques prêtent beaucoup d’argent, et de se contracter aussitôt en période de récession, lorsque les banques cherchent à se faire rembourser les dettes existantes et limitent l’accès au crédit, ce qui renforce la tendance cyclique de l’économie. Diminuer le risque de récession diminue le réflexe d’accumulation  pour traverser les périodes difficiles.

4.      Avec 100% de réserves, le risque d’une panique financière diminue très fortement (pour autant que les banques prêtent à des gens fiables).

5.      Le maintien d’un index des prix constant réduirait les peurs d’inflation et le réflexe d’accumulation pour se protéger contre cette inflation.

6.      Un régime de taux de change fluctuants permet de rétablir l’équilibre de la balance commerciale sur le long terme, ce qui élimine les gros surplus et les déficits commerciaux (actuellement abyssaux entre la Chine et les Etats-Unis. Actuellement, les taux sont fluctuant mais la Chine peut manipuler le cours de sa monnaie en utilisant les réserves de changes massives que sa banque centrale a accumulée). Le risque de taux de change peut être vu comme une sorte de taxe sur les échanges commerciaux internationaux. L’économie stationnaire est en faveur de la production locale (utilisation de moins d’énergie) donc ce n’est pas une mauvaise chose.

On l’a compris, les perdants dans ce système sont les banquiers. Cette réforme n’est pas pour demain car les lobbys bancaires sont très puissants. Il faudra attendre que (1) le système financier mondial s’écroule ou que (2) les citoyens comprennent les mécanismes monétaires pour que des initiatives de ce type voient le jour. Dans son essence, cette réforme vise à nationaliser la monnaie (et pas les banques), qui est un bien d’utilité publique.

Ces réformes sont substantielles mais insuffisantes pour réussir la transition et ce pour deux raisons  que j’exposerai dans mon prochain billet ;

Débat : l’usure, incompatible avec un modèle d’économie stationnaire ?

Dans la réforme proposée ci-dessus, les banques continuent à charger un intérêt en contrepartie de services d’intermédiaire financier. Les intérêts exercent une pression sur l’économie à croître car la masse monétaire doit augmenter pour éviter que les inégalités ne se creusent via le mécanisme du prêt à intérêt. Historiquement, toutes les grandes religions interdisaient l’usure, officiellement pour des raisons morales : « faire de l’argent avec de l’argent est mal ». En vérité, la véritable raison de cette interdiction est plus « terre-à-terre » : avec une quantité d’argent en circulation fixe, le prêt à intérêt provoque une concentration de l’argent dans les mains des plus riches. Dans un contexte où la quantité d’argent est fixe, ceci pose un gros problème. Ceci explique en grande partie pourquoi les économistes orthodoxes prônent la croissance à tout prix : elle permet de rendre les inégalités supportables en nourrissant l’illusion que la création permanente de nouvelles richesses réduit les inégalités.

On le voit, on ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la Justice sociale. La question de l’usure et des inégalités est la zone d’ombre la plus importante d’un modèle d’économie stationnaire.

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