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La Laïcité sous l’angle socio-économique : analyse macrosociologique.

Ce samedi 30 octobre, l’hémicycle de la communauté française de Belgique était convié à une séance-débat pour fêter les 15 ans du parlement jeunesse (PJ). A cette occasion, il était prévu que les versions édulcorées de deux décrets qui avaient marqués les annales du PJ soient remis, l’espace de deux heures, sur le métier, l’un portant sur l’encadrement de la prostitution volontaire, l’autre sur la laïcité.

En tant que membre de la commission laïcité je possède, parmi d’autres, ce plaisir de connaître l’histoire parlementaire du décret ainsi que le cheminement intellectuel qui l’accompagne. Un recul qui n’a fait que me conforter un peu plus dans mes frustrations lorsqu’il me fut donné l’occasion, en trois petites minutes seulement, d’exposer à l’hémicycle mon point de vue sur le décret. Trois petites minutes pour expliquer un cheminement intellectuel de plusieurs semaines, la tâche était impossible, trop à l’étroit dans mon costume étriqué de député, j’ai cafouillé. D’ailleurs, j’ai déçu mes camarades qui travaillèrent avec moi en commission.

Mais la plénière est davantage le terrain des sophistes, un lieu de théâtre, qu’une Agora, un temple de la Vérité. Chacun cherchant à faire mouche de sa petite personne, les gens ne prennent pas le temps de s’écouter, de réfuter ou mettre en perspective les arguments des uns et des autres afin de construire le débat. La forme des échanges y est pour beaucoup, d’ailleurs il ne faudrait pas que certains se donnent l’illusion que le débat démocratique se fait en plénière. En réalité, c’est dans les méandres du parlement, durant des contacts informels et en commission et surtout dans les cabinets ministériels que se fait le gros du travail législatif.

Reste que j’observe que les mêmes arguments éculés furent mis en débat. Par conséquent, le ministre, en la personne de Martin Dethier, ne fut jamais véritablement mis en difficulté. Je l’ai déjà souligné par le passé, je le répète : chacun entrevoit les enjeux d’un débat à travers le prisme de sa formation, une forme de biais intellectuel dès lors que l’hémicycle serait majoritairement composé de gens issus d’un même horizon académique. Celui-ci étant en majeure partie constitué de politologue ou autres droïdes, c’est le plus souvent sous l’angle juridico-juridique qu’un débat est appréhendé.

Concernant la laïcité, le biais intellectuel dont le débat fut, pour la seconde fois, prisonnier, est une approche qualitative, par opposition à quantitative. Le juriste aborde toujours la problématique du port de signe religieux sous l’angle de l’individu. Par conséquent, le débat se focalise sur le respect de droits fondamentaux tels que la liberté d’expression et la liberté de culte et se cristallise systématiquement sur des mesures restrictives à ces droits induites par le respect du principe de laïcité.

J’observe que lesdites mesures sont très difficiles, si pas impossibles,  à justifier sous cet angle d’approche tant elles semblent rogner sur les droits et libertés fondamentales, en particuliers eu égard à l’Islam qui se caractérise par le port de signes religieux ostentatoires. Dans ce cas, la laïcité ne peut qu’être vécue que comme l’expression d’une loi d’exception à l’égard de cette religion, une discrimination institutionnalisée.

En réalité il n’en est rien. Dans l’esprit de la loi française de 1905 sur la séparation de l’église et de l’Etat, la laïcité est un principe philosophique qui organise et garantit l’égalité de traitement entre les différentes religions et autres  convictions dites  « philosophiques ». La laïcité ne saurait être fermée ou ouverte, tolérante ou intolérante, elle se suffit à elle-même. Elle se justifie pour au moins deux raisons et exige d’être confortée à l’heure où la « multiculturalité », à défaut de « l’interculturalité » est une situation de fait dans certaines métropoles européennes, Bruxelles notamment.

D’une part, elle garantit la séparation des pouvoirs temporels et spirituels, des affaires de l’Etat et de celles de l’Eglise, une valeur typiquement occidentale. En effet, le combat initié depuis les lumières contre l’obscurantisme religieux a abouti à raboter la religion, catholique, à sa dimension spirituelle. Mais ce serait oublier un peu vite que la vocation première d’une religion est institutionnelle. Longtemps, l’Eglise fut une institution qui régis la société, les rapports entre les hommes. Elle établit des normes, sous la forme d’un corpus de loi transcendantales, par opposition à immanentes.

Cette prétention à structurer le débat public est incompatible avec la démocratie, la loi des hommes, soit, selon la formule bien connue d’Abraham Lincoln « le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple ». De ce point de vue, il est très clair que le fait religieux est subordonné à la loi des hommes, par conséquent, la liberté de culte ne saurait être inconditionnelle. En clair : la justice des hommes s’est substituée à celle de Dieu, d’où, peut-être, le célèbre « Dieu est mort » de Nietzsche. La laïcité est donc une forme de verrou sur les affaires de l’Etat, sur le domaine public, universel, qui par définition, appartient à tous les citoyens sans préjudice de leurs particularismes. Mais ce serait oublier qu’elle garantit aussi que l’Etat ne s’immisce dans la sphère religieuse, ce qui relève de particularismes, de certains individus.

Ensuite, si on se place d’un point de vue macrosociologique, on peut aborder le débat sous l’angle quantitatif. A cet égard, les lunettes d’économiste ou d’anthropologue sont précieuses. Partant du modèle de concurrence parfaite posant l’atomicité de la réalité sociologique du corps social comme hypothèse, la laïcité entrevue comme un principe structurant l’équilibre macrosociologique entre différents groupes , et non individus, il s’agit là d’un raisonnement agrégé, ne se justifierait pas. En effet, si 10 millions de belges arboraient 6 millions de symboles religieux différents, aucun de ces symboles ne serait en mesure de s’imposer « sur le marché de la réalité sociologique » plutôt qu’un autre. Dans ce cas, on voit mal comment le fait religieux, dont le port de symbole est l’expression la plus visible, provoquerait des tensions.

Si on se place dans le contexte d’une concurrence monopolistique, l’équilibre est aussi stable puisque le plus fort impose sa loi. Problème : les « petits » souffrent. Dans ce cas, la laïcité comme principe régulateur revêt la forme d’une  mesure antitrust et donne un espace de liberté, une bouffée d’air, aux individus issus d’une confession religieuse ou philosophique marginale. Inutile de préciser qu’en Belgique, c’est l’Eglise catholique qui occupe actuellement cette situation de monopole.

Enfin, la concurrence oligopolistique donne l’image de quelques grosses « enseignes » en proie à une lutte au coude à coude pour s’approprier un marché. Ce qu’il est crucial de noter, c’est que le débat sur la laïcité se pose aujourd’hui, plus d’un siècle après le vote de la loi de 1905, avec une acuité particulière, dans le contexte d’une société pluriethnique. Ce changement de réalité sociologique matérialise une remise en question du statu quo dans lequel l’église catholique est en situation de monopole au profit d’une dynamique oligopolistique. La montée de l’Islam y est pour beaucoup.

Or, dans cette situation ou des groupes portant des revendications identitaires sont en quelque sorte en compétition pour augmenter leur emprise ou à tout le moins la diffusion de leur idées dans la société, la laïcité agit une nouvelle fois comme un principe régulateur dont le mérite ultime, je le répète,  est de garantir que des particularismes ne s’approprient la sphère publique.

Si on applique ces principes, on doit comprendre qu’une distinction doit être faite entre une situation où beaucoup de fonctionnaires porteraient un signe religieux relevant d’une même confession de celle où quelques fonctionnaires porteraient un tel signe. Dans le premier cas, le principe de laïcité prenant l’expression de la neutralité de l’Etat se justifierait beaucoup plus que dans le second. Ou pour le dire autrement, l’arbitrage entre particularismes et universalisme  devrait être tranché en faveur du premier dans le premier cas, soit  les droits d’individus, à savoir la liberté de culte, et en faveur du second, la neutralité du secteur public dans le second cas. Où est la limite me direz-vous ? Eh bien, c’est assez simple, dès lors que le débat est porté sur la place publique, ce qui reflète le fait que le phénomène a pris une certaine ampleur. Tel est le cas. Je précise qu’il s’agit là d’une perception subjective. En fait, la dynamique des rapports de forces est sous-sous-jacente à ce raisonnement.

Enfin, vous m’aurez compris, je me méfie des revendications identitaires  lorsqu’elles cherchent à perfuser, dominer l’espace public, qui appartient à tout le monde. C’est pourquoi je me pose en ardent opposant du communautarisme, qui, pour moi, préside à une balkanisation de la société. C’est la forme que prend l’enseignement qui, selon moi, doit arbitrer le choix entre communautarisme et universalisme républicain, entre particularisme et universalisme.

Le premier choix justifiera que l’enseignement prenne une forme privée et que par conséquent il reflète les particularismes de chacun. En d’autres termes, les cathos iront dans une école catholique, les musulmans dans une école islamique, les juifs dans une école juive, etc. Par opposition, le second choix optera pour l’universel : dans cette conception, l’enseignement est un lieu de savoir, un lieu où l’individu est en construction, en devenir. Par conséquent, il est exclu qu’il y affiche ses déterminismes sociaux avant de les avoir mis en perspective. En quelque sorte, ce type d’enseignement, le modèle républicain à la française, vise à répliquer les conditions d’un modèle de concurrence parfaite, c’est-à-dire à produire une réalité sociologique atomistique : chaque individu est unique, certes il possède des particularismes, mais il est invité à s’en détacher, les mettre en relief, ce qui est indispensable si on veut entrer sereinement en contact avec l’autre.

Le modèle universaliste pose l’existence d’un socle commun de valeurs, universelles, comme un préalable à la viabilité d’une société multiculturelle. Le modèle communautarise ne pose pas cette condition. En fait, il postule qu’un panel hétéroclite de réalités sociologiques se côtoyant voir se juxtaposant les unes aux autres est capable de s’autoréguler en quelque sorte. Au nom du relativisme il prône une la tolérance absolue et le respect des convictions de chacun. En réalité il exacerbe ce qui nous divise plutôt que ce qui nous rassemble en enfermant un individu dans ses particularismes.

Aujourd’hui, le statu quo n’est plus possible en Belgique car se pose la question de la place de l’Islam. Un choix entre universalisme et particularisme devra être fait et c’est dans l’enseignement qu’il se matérialisera. J’ai des doutes quant au fait que la réalité institutionnelle évolue vers un enseignement républicain, le communautarisme est le choix de la facilité, mais c’est le piège à éviter. Il est crucial de créer des ponts entre les différentes cultures, un langage commun, un espace de dialogue, afin d’éviter un mini « clash des civilisations » dans les zones urbaines à la réalité sociologique fortement contrastée.

Compte rendu de la 14ème législature du Parlement Jeunesse de la Communauté française de Belgique

J’ai participé cette semaine du 15 au 19 février à la 14ème simulation parlementaire du Parlement Jeunesse de la communauté française de Belgique en qualité de député. Cette année, la députation était appelée à se prononcer sur l’adoption on non de quatre projets de décrets ; le premier reconsidérant la laïcité dans les secteurs de l’administration, l’enseignement et le privé ; le second étant une réforme de l’accès aux professions médicales ; le troisième s’attachant à revaloriser la parentalité en créant un statut de parent au foyer et enfin, le dernier projet se donnant pour objectif de créer un système carcéral humain, éducatif et revalorisant. Il est important de noter que la règle de base est la non-partisanerie, ce qui signifie qu’aucun député n’est bridé par une discipline de parti.

Mes impressions générales. Tout d’abord, je ne participais pas à cette simulation dans l’optique de faire de la politique. Ainsi, n’ai-je personnellement pas joué le jeu à fond. Je me suis contenté de stimuler le débat sur des questions de fond en évitant de rentrer dans des luttes d’influences en usant d’artifices de style afin de convaincre les autres de mes opinions. J’ai constamment éprouvé quelques difficultés à me positionner –prendre parti– car pour moi débattre c’est avant tout être convaincu que sa propre opinion va être modifiée. Ici, il n’était le plus souvent pas question de débattre, mais bien de convaincre. Une pratique à laquelle je n’adhère personnellement que dès lors que j’estime avoir trouvé la solution à un problème – ma Vérité.

Ensuite, j’ai trouvé très préjudiciable le fait que l’hémicycle soit majoritairement composé de juristes. Le débat a beaucoup perdu en qualité car les réponses qu’une personne apporte à un problème sont toujours formatées par le prisme de sa formation. De ce point de vue, le pluralisme est important afin d’éviter que le débat soit prisonnier d’un cadre de réflexion précis. Pour être concret, un décret s’attaquait à la problématique du numérus clausus. L’essentiel de la discussion s’est focalisé sur la possible « discrimination » entre l’accès aux études de médecines pour lesquelles il y a un contingentement et celui aux autres formations médicales et filières d’études pour lesquelles la satisfaction du minimum requis à la réussite est une condition nécessaire et suffisante. Dans ce cas, le fait que l’hémicycle soit majoritairement composé de juristes fut un gros problème car le numérus clausus est avant tout un problème économique. Il répond à la nécessité de réguler l’offre d’un bien publique (au sens juridique et non économique du terme). Ainsi, si on ne comprend pas le problème, il me paraît difficile de pouvoir y apporter une solution pertinente. Si on extrapole la réflexion, la tension entre démocratie et technocratie est omniprésente dans un hémicycle.

Enfin, le Parlement Jeunesse (PJ) se donne pour objectif d’avoir un impact sur le monde politique. Ici, je tiens à souligner que cet objectif ne pourra jamais pleinement être rencontré dès lors qu’il est implicitement acquis depuis le début que chaque projet sera avalisé. En effet, il est délicat de rejeter l’adoption d’un décret alors que le ministre (un étudiant) qui l’a proposé bosse dessus depuis des mois.

Pour ce qui est du reste, le petit déj’ de luxe, l’accueil en grandes pompes tous frais payés, le lieu des débats ainsi que de nombreuses rencontres riches et intéressantes sont en soi des raisons qui devraient, cher lecteur, te pousser toi aussi à pondre une lettre de motivation dans l’optique de participer à la prochaine simulation.

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