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Risque d’éclatement de la zone Euro: quelle solution de long terme?

Cet article est destiné à intégrer un livre que je suis en train de rédiger. Le timing de publication est crucial et il est possible que mon bouquin, s’il doit être un jour édité, soit « hors délai ». Dès lors, chers lecteurs, je vous soumets en avant première ce qui n’est à ce stade qu’un premier jet et une petite partie d’un texte plus global sur la thématique de la transition énergétique.

Les finances des Etats sont sorties exsangues de la crise financière de 2007. Dans un contexte de ralentissement de la croissance, hormis la monétisation de la dette, la seule option qu’ont les Etats pour ne pas faire défaut est une hausse des taxes ou une diminution des dépenses. Ces deux options risquent de pénaliser la demande et de renforcer la spirale dépressive dans laquelle l’économie s’enfonce. En d’autres termes, ces options sont procycliques. Dès lors, une question se pose : dans un contexte de croissance morose, comment les Etats vont-ils financer la transition ?


Idéalement, la politique budgétaire d’un Etat devrait être contracyclique. Ceci signifie que l’Etat doit relancer la machine économique en période de crise en s’endettant, ce qui creuse le déficit, et dégager des surplus en période de prospérité, ce qui suppose une réduction du déficit. La doxa libérale cherche à diminuer la place de l’Etat pour restaurer la marge de manœuvre des entreprises et faire baisser le taux auquel l’Etat s’endette. La doctrine keynésienne cherche quant à elle à accroître la demande des ménages et les commandes publiques pour relancer la machine économique par la demande. C’est le fameux « multiplicateur » keynésien. Dans une économie globalisée, l’impact du multiplicateur est faible puisqu’une part importante des liquidités injectées dans la demande sera utilisée pour importer des biens étrangers. Selon des études récentes, l’effet multiplicateur équivaut à 0,44% : une augmentation de 1% des dépenses publiques n’augmente le  PIB que de 0,44%. Le remède de cheval des libéraux touche en priorité les plus faibles et, surtout, il hypothèque le rôle de l’Etat. La méfiance des libéraux envers l’Etat se justifie si on sait que le politique est structurellement incapable de dégager des surplus en période croissance de l’économie. Mais il n’est pas certains que les entreprises disposent des fonds suffisants pour financer les investissements pour opérer la transition énergétique vers une société bas carbone. D’autre part, les infrastructures concernées sont des biens communs. Par conséquent, une intervention de l’Etat, un gros joueur, est nécessaire.

Idéalement, il faudrait lancer de grands travaux de modernisation du capital visant à le « décarboniser » ou à investir massivement dans de nouvelles infrastructures bas carbone. On pense directement aux énergies renouvelables, à l’isolation des bâtiments, à la rénovation des infrastructures ferroviaires, etc. Bref, une sorte de « Green New Deal ». La référence implicite au New Deal de Roosevelt n’est pas innocente, je parle bien ici d’un effort de guerre.

Le problème est que la dette des Etats occidentaux réduit considérablement leur marge de manœuvre. Leur taux d’endettement a dépassé des sommets, il leur devient impossible de financer la modernisation de ces infrastructures. Peu importe qu’ils choisissent d’utiliser des ressources internes, un partenariat public-privé, ou de passer un marché public, ils ne disposent pas des fonds nécessaires.

Partant de ce constat, je dois confesser cette désagréable impression que  les économies des prétendus maîtres du monde (USA, Japon, France, Grande-Bretagne) sont dans un cul de sac. Pendant ce temps la Chine monte en puissance et affiche une santé financière outrancière. On est en droit de penser que des Etats vont faire défaut, ce qui ne serait pas une première historique. Les politiques d’austérité imposées un peu partout en Europe peuvent déboucher sur une Grande Dépression 2.0 dont le monde ne se remettra pas. A l’heure où j’écris ces lignes, la possibilité d’un éclatement de la zone euro est bien réelle. Les marchés anticipent rationnellement un défaut des Etats surendettés, ce qui a un effet procyclique : les taux montent, ce qui augmente encore un peu plus le risque de défaut des Etats dans le collimateur des marchés. Les marchés ont un comportement moutonnier, ils exploitent une faille structurelle du système poussant de fait celui-ci vers l’implosion.

Les Etats signataires du Traité de Maastricht ont enfermé les politiques budgétaires nationales dans un carcan de contraintes budgétaires rigoureuses. Premièrement, le Pacte de stabilité et de croissance (PSC) impose une limitation du déficit à 3% du PIB et un taux d’endettement de maximum 60% du PIB. Ces chiffres sont purement arbitraires, il n’y a aucune théorie optimale de la dette. Une entreprise saine est endettée. La dette n’est pas mauvaise en soi si elle finance des investissements productifs.

Deuxièmement, la clause de « no bail-out » (non renflouement) de l’article 103 du Traité exclut la prise en charge de la dette publique par d’autres Etats membres. En clair, un Etat présentant des excédents ne peut pas les prêter à un Etat déficitaire. Or, les déficits de l’un sont les excédents de l’autre. Comme l’écrit Réginald Savage[1] : «  On peut établir un parallèle avec la volonté affichée des classes dirigeantes allemandes d’imposer à l’Europe entière son modèle néo-mercantiliste d’hyper-compétitivité et de « tout à l’exportation ». Ceci est évidemment absurde, incohérent et auto-destructeur – tout le monde ne peut pas être plus compétitif que ses voisins et tous les pays ne peuvent être simultanément excédentaires dans leurs relations commerciales extérieures. En un sens, le modèle allemand – qui exporte du chômage chez ses voisins européens – est un modèle masqué de protectionnisme par la déflation salariale et la restriction induite de la demande intérieure (limitation des importations), modèle qui s’autodétruirait s’il se généralisait. Le libre-échange actuel en contexte de volatilité des taux de change et de guerre monétaire n’est ainsi en finale qu’un protectionnisme déguisé et dévoyé en faveur des acteurs économiques et financiers les plus puissants et donc confortant les structures transnationales dominantes existantes ». Ceci se vérifie empiriquement puisqu’on peut distinguer deux groupes distincts d’Etats en Europe : les excédentaires, dont le fer de lance est l’Allemagne, et les déficitaires dont la « locomotive » est la Grèce. Mais le tableau est plus nuancé, la gouvernance de certains Etats doit clairement être mise en cause. Par exemple, le berlusconisme n’a pas fait que du bien à l’Italie et la Grèce a trafiqué ses finances pour rentrer dans l’Union. Ces deux pays obtiennent le plus mauvais score parmi les Etats de l’Union en ce qui concerne la corruption  (Aghion et al. 2010)

Troisièmement, l’article 104 du Traité interdit les Etats de se refinancer auprès de la banque centrale européenne (BCE). L’histoire économique nous a appris que les Etats étaient trop enclins à faire tourner la planche à billet lorsqu’ils disposaient du droit souverain de battre la monnaie. Ces précédents historiques expliquent pourquoi la politique monétaire a été confiée à une banque centrale indépendante.

 En l’absence d’une véritable gouvernance macroéconomique dans l’Union monétaire, ces mécanismes visent à s’assurer que les Etats surveillent leurs finances et à éviter le problème classique de « hasard moral ». En effet, tous  les Etats de la zone euro sont dans le même navire, si l’un d’eux dérape, les autres doivent intervenir. Or, la garantie que les autres Etats interviennent en cas de dérapage budgétaire n’incite pas à la prudence. Dès lors, et ce même si on peut s’en offusquer, soumettre les Etats à la tutelle des marchés était un choix cohérent. Remarquons tout de même que ceci s’est fait avec l’assentiment des Etats. Pointer que les Etats subissent « la dictature des marchés » et des « technocrates » est un contresens historique. Le cœur du problème est, selon les uns, que les gouvernants ont perdu toute crédibilité ou, selon les autres, que l’intégration européenne doit être poussée jusqu’au point où les finances de tous les Etats soient mutualisées, ce qui créerait une solidarité de fait entre tous les Etats et un « Super Etat » fédéral. Mais comme dit le proverbe : « no tax without representation ». Une mutualisation des dettes présuppose une communauté politique, c’est la condition sine qua non pour créer une solidarité de fait, inconditionnelle, entre les peuples européens. On en est loin. L’Europe s’est toujours construite pas à pas, une mutualisation des dettes représenterait un pas de géant. Les peuples ne sont pas prêts pour ça, mais il est possible que la crise souveraine conduise les européens dans cette direction. A mon sens, ceci est prématuré. Mais les institutions ne font-elles pas les peuples ?

 Si aujourd’hui les Etats sont endettés,  c’est aussi en partie à cause du sauvetage des banques. En l’absence d’une mutualisation des dettes, un Etat devrait pouvoir se refinancer directement à la BCE, à un taux nul, pour financer la transition. Les cris d’orfraies de certains économistes à l’évocation de cette idée cachent mal les intérêts corporatistes des Etats qui profitent de la situation actuelle. A court terme, dans un contexte de déflation et de hausse du chômage, la création monétaire ne peut que créer de l’activité et enrayer la contraction de la masse monétaire. Le problème réel empêchant le recours à la monétisation de la dette n’est pas le risque d’inflation mais le fait que les partenaires de l’union monétaire sont méfiants l’un envers l’autre, ce qui est légitime puisque les faux pas des uns ont une répercussion sur les autres. Dans un contexte de croissance plombée, soit on restructure les dettes des Etats d’une façon coordonnée, soit on monétise la dette, soit on annule la parité fixe entre les Etats, ce qui signifierait de facto un éclatement de la zone euro ! Une restructuration peut avoir un effet systémique sur les banques et un éclatement de la zone euro signifierait le début d’une « aventure » dont les conséquences sont difficiles à évaluer. A mon sens, la meilleure option est l’inflation. Je suis loin d’avoir l’exclusivité de cet avis ; Par exemple, le prix Nobel d’économie Paul Krugman défend cette option.  Mais cette inflation doit être produite intelligemment, de telle sorte qu’elle bénéficie à la collectivité, c’est pourquoi je propose d’utiliser la planche à billets pour financer la transition. Cette option permettrait de la rendre acceptable socialement. D’autre part, on constate que les liquidités restent bloquées dans les banques. Le crédit est bon marché  mais les banques ont peur de prêter aux particuliers. Surtout, ceux-ci rechignent à s’endetter car ils anticipent une hausse des impôts pour résorber la dette publique (« effet ricardien »), ce qui est parfaitement rationnel d’un point de vue strictement  individuel.

La BCE pourrait (et devrait) abaisser son taux directeur au plancher, mais il n’est pas certains que ces liquidités trouveraient le chemin de l’économie réelle. Un financement direct des Etats auprès de la banque centrale présenterait ce double avantage d’injecter de l’argent directement dans l’économie réelle et d’effectuer des investissements ciblés. Pour éviter les problèmes de confiance entre les partenaires de l’Union et que les Etats utilisent cet argent à d’autres fins qu’à la transition vers une économie bas carbone, la banque européenne d’investissement (BEI) pourrait conditionner l’octroi des liquidités au respect de certaines règles. A cet égard, la destination de l’argent est essentielle. Enfin, il est évident que ce « Green deal » suppose le recours à des marchés publics, européens, transparents et garants d’une réelle mise en concurrence. Cette mise en concurrence est la garantie que l’argent soit utilisé pour payer le meilleur candidat au meilleur prix, en garantissant une égalité de traitement. On pourrait d’ailleurs imaginer une dynamique en deux temps ou chaque Etat négocierait ses priorités avec la BEI, moyennant assentiments de ses partenaires, après quoi les entreprises proposeraient leur candidature pour les projets retenus. La BCE prendrait soin de contenir l’inflation dans une limite acceptable et, surtout, à garantir sa stabilité, condition essentielle pour stabiliser l’économie. En pratique, si la création monétaire représente la valeur des infrastructures, il n’y a aucune raison pour que l’inflation ne soit pas sous contrôle.

 Donc, pour résumer, l’eurozone ne sortira pas de la crise sans une intervention du politique car les marchés ont un effet procyclique : ils poussent le système vers l’implosion. Dans un contexte de croissance morose, à moins d’une improbable mutualisation des dettes qui calmerait les marchés et déboucherait sur une diminution  des taux, une restructuration coordonnée des dettes périlleuse ou un éclatement de la zone euro, il nous faut produire de l’inflation. Le moyen le plus efficace et le plus intelligent pour le faire est de modifier l’article 114 du Traité de Maastricht pour que les Etats puissent se financer gratuitement et directement à la BCE. Néanmoins, ces liquidités doivent être utilisées au bénéfice de la collectivité afin de financer la transition vers une économie bas carbone, c’est la seule solution pour éviter  le dilemme de la croissance et pour que l’inflation soit acceptée socialement. Si le politique se contente d’arroser l’économie sans opérer des investissements sélectifs, nous créons les conditions idéales pour une crise de l’énergie à contre-rebours qui sera peut-être encore plus fatale que la crise de 2007. Le triste vocable de « Grande Dépression 2.0 » fera alors son apparition au banc des drames de l’histoire.


[1] Reginald Savage, « La néo-protectionnisme, voie royale d’une démondialisation heureuse ? », Politique, n°71, septembre – octobre 2011


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Crise de la dette souveraine : la Seconde Grande Dépression ?

Je passe de longues heures au cœur de l’actualité politique et économique, faisons le point. La tourmente de la crise financière se fait chaque jour un peu plus oppressante. Et lorsqu’on aborde la question sous l’angle des solutions à long terme, difficile de rester optimiste. Je dispose de peu de temps donc j’irai droit au but.

La Grèce va mal, très mal, la restructuration ou le défaut sont inéluctables. Des financiers pensent que l’Europe pourrait la laisser tomber, « pour faire un exemple ». Le rachat par la BCE de titres pourris dont les banques regorgent initie peut-être la manœuvre. D’autres parlent d’ « eurobonds » comme d’une fin inéluctable, ou encore de transferts fiscaux massifs intra-européens, ce qui passe par une recapitalisation du fond de stabilité afin d’assurer une solidarité européenne qui aujourd’hui fait  défaut.

Et de fait, les économistes ont dès la création de l’Union monétaire mis en garde du fait que celle-ci étant une zone hétérogène (mobilité du travail faible), qu’elle serait  exposée à des chocs asymétriques préludes à son éclatement. La prétendue autodiscipline du Pacte de compétitivité, mécanisme inachevé supposé suffisant pour permettre une convergence des économies européennes, a failli. A présent, il nous faudrait passer à la vitesse supérieure, et créer une solidarité inconditionnelle entre les Etats, ce qui suggère un fédéralisme budgétaire, et donc, la mise sous tutelle européenne des finances publiques des Etats. La mutualisation des dettes est probablement inévitable si on souhaite éviter l’éclatement de la zone euro. En même temps, celle-ci signifierait un pas supplémentaire vers  l’intégration sans précédent. Les difficultés politiques sont nombreuses, l’adhésion de l’Allemagne à cette idée sera difficile bien qu’on puisse supposer que « les allemands finiront par faire ce qu’on attend d’eux ».

Reste qu’une intégration plus poussée vers un fédéralisme budgétaire ne serait probablement que le début de la sortie de crise. En effet, « mutualisation » des dettes ne signifie en rien « disparition ». L’endettement des Etats européen est colossal et, bien qu’une mutualisation des dettes permettrait d’apaiser les marchés en faisant baisser les taux, rien n’indique que ce niveau d’endettement soit soutenable. Dans un contexte de croissance morose, le pire est à craindre, et l’austérité ne ferait que renforcer la spirale « dépressioniste ».

L’impasse est de taille, il reste une option, en théorie contraire à l’esprit du traité européen, mais qui se vérifie déjà en pratique : la planche à billet. La BCE pourrait inonder le marché de liquidités pour faire fondre la dette en produisant de l’inflation et relancer la croissance via la consommation. Dans les faits, on constate que l’expansion de la masse monétaire via la courroie de transmission qu’est le crédit ne fonctionne pas car les ménages épargnent massivement au lieu de consommer ; la fameuse trappe de liquidités évoquée par Keynes. En fait, on pourrait arguer que ce comportement est rationnel, les agents économiques anticipent une hausse future des taxes pour payer la charge de la dette souveraine, conformément aux prévisions de Ricardo.

A ce sujet, pensons que l’argent épargné sur les comptes d’épargne n’est pas en sécurité car si le marché interbancaire se grippe une nouvelle fois, ce qui est en passe de se réaliser, ce nouveau « credit crunch » venant confirmer le spectre du « double dip » provoquera des faillites en cascade des banques. Dans ce cas, les épargnants perdront leur épargne, le niveau de garantie théorique de 100 000 euros de l’Etat belge ne pouvant être honoré par celui-ci, également insolvable.

Donc, le spectre d’une apocalypse est bien réel. La situation grecque peut mettre le feu aux poudres mais les situations italiennes, espagnoles, portugaises, ne sont pas beaucoup plus rassurantes. Oui, c’est grave docteur !

Qu’elle alternative subsiste t-il ?

Une d’entre elle est évidente est conduirait nécessairement à un appauvrissement massif de tous (bien que permettant d’éviter le pire) : une restructuration simultanée et coordonnée des dettes souveraines.

Je pensais à une autre solution, très keynésienne : la relance via l’investissement public. Problème : les Etats sont massivement endettés. Dans ce cas, il faudrait réformer le traité européen pour rendre le pouvoir de création monétaire aux Etats, leur donner la possibilité de se financer directement et gratuitement à la BCE. Cet argent servirait uniquement à lancer de grands chantiers d’investissements en vue d’une transition vers une économie soutenable : modernisation du réseau de transports publics, investissements massifs dans les énergies renouvelables, isolation des bâtiments, etc. Idéalement, ces investissements devraient être planifiés de façon démocratique et décentralisée et faire l’objet de marchés publics. Le risque inflationniste serait sous strict contrôle de la BCE : l’argent créé représenterait la valeur des infrastructures et permettrait, sous la forme d’un retour via la taxation, d’amortir la dette souveraine. Cette idée est belle en théorie mais en pratique on assisterait probablement à une hausse vertigineuse du coût des matières premières conduisant à un emballement de l’inflation. Lorsque ce n’est pas l’économie financière qui pose problème, c’est l’économie réelle.

J’ai bien peur que la Seconde Grande Dépression ne s’annonce, conséquence d’un financement de la croissance à crédit depuis (20 ?) ans. La bonne nouvelle c’est que nous serons peut-être amené à nous poser la question de la viabilité (et la finalité) d’un modèle de développement basé sur une croissance infinie…vu les termes du débat public actuel, le chemin est encore éminemment long.

J’aurais tant à écrire, mais, malheureusement, le temps me manque.

Pic pétrolier, pic de la dette et hyperinflation: petit résumé

Preuve s’il en est une que Frappes Chirurgicales est à la pointe sur ce sujet, Dan O’ Brian a posté aujourd’hui une vidéo qui explique magistralement les causes et les conséquences du double Pic de la dette et du pétrole. Difficile à mon sens de faire mieux, mais l’information contenue dans la vidéo est extrêmement condensée et exige beaucoup de prérequis en économie. La bonne nouvelle, c’est que vous avez toutes les cartes en main pour comprendre cette vidéo si vous me lisez régulièrement (sic!)…et si vous maitrisez l’accent irlandais. J’attends vos commentaires!

La seconde Grande Dépression expliquée aux nuls: le Pic de la dette, c’est quoi ?

Le Pic pétrolier est le point où l’offre pétrolière atteint son point maximum. Le Pic de la dette est le point d’endettement maximum de l’emprunteur, c’est-à-dire le niveau d’endettement au-delà duquel il fait défaut sur ses engagements. Ici, nous avons affaire à un cas doublement spécifique puisque l’emprunteur possède deux caractéristiques distinctes d’un particulier : (1) c’est un Etat, (2) c’est la première puissance économique mondiale.

Les Etats-Unis ont enregistré un déficit majeur depuis les années Bush qui ne fait que se creuser un peu plus chaque jour avec les déficits de balance commerciale qu’enregistre le gouvernement américain depuis cette époque. Sans entrer dans les détails, on constate que les américains vivent à crédit.

Dès lors que les intérêts sur sa dette excèdent sa capacité d’autofinancement, ce qui devient le cas lorsque l’épargne privée est insuffisante pour financer la charge de la dette, un Etat doit faire appel au reste du monde pour emprunter les capitaux nécessaires au refinancement de sa dette : il émet des bons d’Etats en contrepartie d’un refinancement. Les Etats-Unis sont depuis longtemps dans cette situation.

Dans ce cas, la question devient : la dette d’un Etat peut-elle s’accroître infiniment ?

La réponse théorique est « non » : si l’extérieur du monde ne veut plus refinancer la dette d’un Etat, celle-ci atteint son pic.

A partir de ce moment là, l’Etat en question possède trois solutions : (1) il se serre la ceinture (coupe dans les dépenses et/ou augmentation des recettes via les taxes), ce qui provoque une récession à moins que la croissance ne permette de financer la dette  ; (2) il demande un rééchelonnement de sa dette dans le temps, ce qui ruine ses créanciers ; (3) il fait défaut sur sa dette, les détenteurs de celles-ci ne récupèrent ni leur mise ni les intérêts sur celle-ci.

Lequel de ces trois chemin les Etats-Unis vont-ils emprunter ?

En fait, aucun. La FED, la réserve fédérale américaine, n’est pas la BCE (banque centrale européenne). La première possède un double objectif de stabilisation des prix et de plein emploi alors que la seconde possède uniquement un objectif de stabilisation des prix. Les Etats-Unis n’empreindront pas la voie de l’austérité pour rembourser leur dette.

En fait, la FED joue le rôle de créancier en dernier recours des Etats-Unis. Le Trésor américain émet des bons pour refinancer sa dette que le FED rachète avec de la monnaie papier qu’elle créée à partir de rien. En d’autres termes, la FED fait tourner la planche à billets, elle injecte massivement des liquidités dans le circuit économique. Et ainsi, la dette est refinancée.

A présent, il faut s’interroger sur les effets d’une telle injection massive de liquidités dans le système économique. Moyennant l’hypothèse que cet argent filtre dans la machine économique, cette injection débouche sur de l’inflation : à production réelle de biens inchangée, il y a plus d’argent qui circule dans l’économie, ce qui altère la valeur de l’argent. En clair : si la masse monétaire double, à production inchangée, il faut que les prix doublent pour que le pouvoir d’achat de la monnaie reste identique. Ce processus peut prendre un peu de temps.

La dette étant un montant nominal, sa part dans la masse monétaire diminue à mesure que celle-ci augmente. Par exemple, s’il y avait jadis 100 dans le système monétaire pour 50 de dettes, le rapport était de ½ . A présent, si la masse monétaire double, ce rapport n’est plus que de ¼ . Par conséquent, l’inflation n’est rien de moins qu’un moyen de financer la dette par ses créanciers. Au terme du processus, les vainqueurs sont ceux qui étaient endettés et les perdants les prêteurs.

Le hic, c’est que le dollar est une monnaie de réserve internationale. A l’heure actuelle il est utilisé pour environ 60% des échanges commerciaux. Si la valeur du billet vert se déprécie, le monde en fera les frais. Longtemps, le Japon a été le plus grand créancier des Etats-Unis (765 milliards de dollars en janvier 2010). Depuis peu, la Chine est devenue son premier créancier (889 milliards de dollars).

Les Etats-Unis accusent la Chine de manipuler le cours de sa monnaie pour renforcer sa compétitivité à l’exportation. En effet, la banque centrale chinoise achète massivement des bons du trésor américain. Ce faisant, elle contribue à refinancer la dette américaine mais surtout, elle amasse des réserves colossales de dollars, ce qui évite une dépréciation importante de la valeur de celui-ci.

Des économistes poussent des cris d’orfraie à l’idée que la Chine « coupe le robinet du crédit » en refusant de continuer à financer la dette américaine. En réalité, les petits malins auront compris que cette situation pénaliserait la Chine : la valeur du yuan s’apprécierait, ce qui participerait à rééquilibrer le déficit de balance commerciale des Etats-Unis. Ce rééquilibrage serait salutaire.

Certes, les produits chinois ainsi que ceux des économies qui ont lié leur monnaie à celle du yuan deviendraient plus chers pour les Etats-Unis, mais ils ne représentent que 4% du PIB américain. Moyennant une appréciation de 30%, l’inflation au pays de l’oncle Sam serait de 1,2%, ce qui reste raisonnable, on est loin d’une hyperinflation à la zimbabwéenne (Le Monde Diplomatique ; avril 2010).

Aussi longtemps que les Chinois continueront à financer la dette américaine, ils produiront gratuitement pour les Etats-Unis. Le jour où ils arrêteront, la FED prendra le relais et fera fonctionner la planche à billets pour faire fondre la dette. La valeur du dollar se dépréciera alors fortement, ce qui endommagera irréversiblement la confiance des acteurs du commerce international dans le billet vert. A ce moment là, le billet Rouge chinois prendra le relai du dollar, ce sera la fin de l’hégémonie américaine.

Ainsi, de grands bouleversements géopolitiques sont en vue. L’important ici est de noter que le dollar finira tôt ou tard par s’effondrer, ce qui passera par une inflation importante. Cette inflation endommagera sévèrement l’économie mondiale et redéfinira les équilibres géopolitiques. En fait, la vérité est assez simple : il y a actuellement trop de liquidités dans le circuit économique.

Le problème se complique lorsqu’on additionne les effets du Pic de la dette et du Pic pétrolier. C’est précisément cette analyse qui se révèle intéressante.

Les américains vont se délester du poids de leur dette sur le monde, c’est une chose. Mais pensez-vous que les grands producteurs de pétrole accepteront indéfiniment d’être payés en monnaie de singe ? La réponse est dans la question. In fine, les Etats-Unis devront dégager les surplus nécessaires pour financer les importations de pétrole. Si le coût de celles-ci augmente très fortement, une part toujours plus importe du PIB réel américain devra être consacré à l’achat de produits pétroliers ce qui se traduira par des fuites massives de capitaux en dehors du pays. In fine, les Etats-Unis connaîtront une récession à moins qu’ils n’arrivent à financer la hausse du prix du baril par une croissance importante. Cette hypothèse est très improbable: la hausse du prix du baril va plomber la croissance (la récente hausse du prix du baril à 150$ a coûté 2 points de PIB aux USA).

Pour bien comprendre le rapport avec le Pic de la dette, il faut comprendre ceci : les américains peuvent financer gratuitement l’augmentation du prix du baril en imprimant plus de dollars tant que le dollar reste la principale monnaie de réserve pour les paiements internationaux. Ceci implique que sa valeur reste stable pour que le « capital confiance » du dollar reste intacte. Or, le Pic de la dette aura pour conséquence une inflation massive qui va lui faire perdre son statut de principale monnaie de réserve.

La seconde Grande Dépression expliquée aux nuls

En parallèle de ma série de 10 billets sur l’économie stationnaire (je dois encore effectuer les recherches et les lectures nécessaires avant de publier le prochain article), je me propose de lancer une série de 5 billets pour expliquer le choc auquel l’économie mondiale s’apprête à faire face. Je m’efforcerai d’être synthétique et de produire au maximum un raisonnement qualitatif pour éviter les nombreux écueils dûs à l’incertitude qui entoure ce sujet. En outre, il y a tellement d’information qui circule à ce propos que je suis  contraint d’opérer un choix discrétionnaire pour sélectionner les sources les plus synthétiques, didactiques et pertinentes.

N’hésitez pas à poster des liens intéressants dans les commentaires !

Voici l’ordre de publication de ces billets

  1. Le Pic Pétrolier, c’est quoi ?
  2. Le Pic de la dette, c’est quoi ?
  3. Les trois phases de la seconde Grande Dépression
    • La déflation (2008-2012)
    • L’inflation (2013-2020)
    • L’hyperinflation (2021-2029)
  4. Hypothèses sur les conséquences probables de l’effondrement
  5. Investir dans un monde post-pic

cours de l’or: les marchés anticipent un retour de l'(hyper?)inflation

Le prix de l’once vient de crever un nouveau plafond historique. Preuve s’il en est-une que les marchés anticipent un retour de l’inflation? La situation américaine devient très préoccupante. L’agence Standard & Poors a menacé de dégrader le credit rating des Etats-Unis, cela suffira t-il a ce que ceux-ci consentent à maîtriser leur déficit ou vont-ils (continuer à) faire fonctionner la planche à billets?

STEADY STATE 4 (2): réformer le système monétaire

A présent que nous avons expliqué le fonctionnement du système monétaire et pourquoi celui-ci exige la croissance, il est temps d’envisager les réformes structurelles à implémenter pour rendre le système monétaire compatible avec une économie stationnaire. Cet article est inspiré d’un billet d’Herman Daly sur le journal de son blog : The Daly News.

Tout d’abord, il convient de se poser les quatre questions suivantes :

1.      Pourquoi la monnaie, un bien d’utilité publique, devrait-elle être le produit de prêts ou d’emprunts privés ?

2.      Ensuite, pourquoi le public devrait-il payer un intérêt au secteur bancaire privé pour fournir un moyen d’échange que le gouvernement peut fournir (presque) gratuitement ? Pourquoi le droit d’émission de la monnaie est-il privatisé ?

3.      Pourquoi un gouvernement doit-il emprunter son propre argent au secteur privé ? Les gouvernements sont endettés jusqu’au coup auprès du secteur bancaire ! Une grosse partie de nos taxes est utilisée pour rembourser les intérêts sur cette dette !!!

4.      Et surtout, pourquoi la monnaie est-elle émise sous la forme d’une dette ? Chacun est enchaîné à une dette. On pense que tout irait mieux si chacun remboursait sa dette, qu’il y aurait plus d’argent disponible. En réalité, c’est tout le contraire : sans dette, il n’y aurait (presque) pas d’argent !

Un système monétaire qui dépend d’une croissance de l’argent-dette et qui donc exige une croissance de l’économie réelle pour éviter une dépréciation de la valeur de l’argent est incompatible avec l’objectif de durabilité. Dès lors, quelles réformes implémenter?

Supprimer le système de réserves fractionnelles et rétablir un argent-valeur

Certains économistes prônent un retour à l’étalon-or. L’argent aurait alors à nouveau la propriété de représenter une valeur. Cette proposition est à rejeter car l’offre de monnaie est dépendante des extractions minières. De plus, qui ne posséderait pas d’or n’aurait pas d’argent.

Les Dalyistes, soit, les économistes qui se revendiquent du courant en faveur d’une transition vers l’économie stationnaire, proposent de conserver le système actuel mais de supprimer le système de réserve fractionnel. Il s’agirait d’augmenter le taux de réserves obligatoires des banques privées à 100%. Ceci peut se faire graduellement. Cette réforme permettrait au gouvernement de récupérer le contrôle de l’émission d’argent. Les banques privées perdraient le privilège exorbitant de créer de l’argent à partir de rien et de le prêter avec intérêt. Dès lors, les banques feraient du profit uniquement en se reconcentrant sur leur métier d’origine qui est de jouer le rôle d’intermédiaire des échanges financiers : collecter l’argent des épargnants en amont et le prêter en aval moyennant le remboursement d’un intérêt sur lequel elles prélèveraient une commission. Avec ce système, chaque euro prêté à un emprunteur correspondrait à un euro épargné précédemment par un épargnant. Dès lors, la balance classique abstinence-investissement serait rétablie.

Le gouvernement paierait ses dépenses en émettant de la monnaie sans intérêt pour réintroduire dans le circuit économique l’argent créé par les banques sous la forme d’intérêts sur les prêts effectués. Cependant, il ne peut le faire que dans les limites imposées par l’inflation. Si le gouvernement émettait davantage de monnaie que ce que le publique veut en détenir, celui-ci l’échangerait contre des biens, ce qui provoquerait une hausse des prix. L’index des prix à la consommation i.e. le panier des biens de consommation les plus courants fournirait un bon tableau de bord pour contrôler l’inflation. Dès qu’il commencerait à augmenter (ce qui signifie que les prix des biens qui le composent augmentent), le gouvernement devrait imprimer moins de monnaie, taxer plus, ou retirer de la monnaie en circulation. La banque centrale pourrait garantir que le gouvernement n’abuse pas de son pouvoir de création monétaire en indiquant à celui-ci combien d’argent peut-être créé sans provoquer trop d’inflation –et inversement, elle pourrait indiquer au gouvernement combien d’argent doit-être retiré du circuit économique en cas de risque d’inflation. Donc, maintenir un index des prix constant permettrait de garantir la stabilité de la monnaie, condition essentielle pour qu’elle puisse remplir ses fonctions de réserve de valeur et d’unité de compte. En fait, la monnaie représenterait une valeur, pas l’or cette fois, mais le panier de biens compris dans l’index des prix. La valeur interne de la monnaie serait fixée par ce mécanisme. Sa valeur externe serait quant à elle fixée par les fluctuations sur le marché des changes. Ces propositions ne sont pas nouvelles, elles remontent à Frederick Soddy (1926) et Frank Knight et Irving Fischer dans les années 20.

En quoi ce système serait-il au service d’une économie stationnaire ?

Herman Daly invoque les raisons suivantes:

1.      le fait que la quantité de monnaie n’ait plus besoin d’augmenter pour repayer le principal plus les intérêts sur les prêts responsables de l’existence même de la monnaie diminue la pression sur la croissance. En d’autres termes, le système monétaire devient neutre par rapport à la croissance.

2.      Le système financier ne pourra plus accaparer une part si importante de la richesse de la nation, ce qui augmentera les moyens pour des politiques de redistribution. Une économie stationnaire n’est pas viable si l’état des pauvres est stationnaire…

3.      L’offre de monnaie arrêterait d’augmenter durant les booms économiques, lorsque les banques prêtent beaucoup d’argent, et de se contracter aussitôt en période de récession, lorsque les banques cherchent à se faire rembourser les dettes existantes et limitent l’accès au crédit, ce qui renforce la tendance cyclique de l’économie. Diminuer le risque de récession diminue le réflexe d’accumulation  pour traverser les périodes difficiles.

4.      Avec 100% de réserves, le risque d’une panique financière diminue très fortement (pour autant que les banques prêtent à des gens fiables).

5.      Le maintien d’un index des prix constant réduirait les peurs d’inflation et le réflexe d’accumulation pour se protéger contre cette inflation.

6.      Un régime de taux de change fluctuants permet de rétablir l’équilibre de la balance commerciale sur le long terme, ce qui élimine les gros surplus et les déficits commerciaux (actuellement abyssaux entre la Chine et les Etats-Unis. Actuellement, les taux sont fluctuant mais la Chine peut manipuler le cours de sa monnaie en utilisant les réserves de changes massives que sa banque centrale a accumulée). Le risque de taux de change peut être vu comme une sorte de taxe sur les échanges commerciaux internationaux. L’économie stationnaire est en faveur de la production locale (utilisation de moins d’énergie) donc ce n’est pas une mauvaise chose.

On l’a compris, les perdants dans ce système sont les banquiers. Cette réforme n’est pas pour demain car les lobbys bancaires sont très puissants. Il faudra attendre que (1) le système financier mondial s’écroule ou que (2) les citoyens comprennent les mécanismes monétaires pour que des initiatives de ce type voient le jour. Dans son essence, cette réforme vise à nationaliser la monnaie (et pas les banques), qui est un bien d’utilité publique.

Ces réformes sont substantielles mais insuffisantes pour réussir la transition et ce pour deux raisons  que j’exposerai dans mon prochain billet ;

Débat : l’usure, incompatible avec un modèle d’économie stationnaire ?

Dans la réforme proposée ci-dessus, les banques continuent à charger un intérêt en contrepartie de services d’intermédiaire financier. Les intérêts exercent une pression sur l’économie à croître car la masse monétaire doit augmenter pour éviter que les inégalités ne se creusent via le mécanisme du prêt à intérêt. Historiquement, toutes les grandes religions interdisaient l’usure, officiellement pour des raisons morales : « faire de l’argent avec de l’argent est mal ». En vérité, la véritable raison de cette interdiction est plus « terre-à-terre » : avec une quantité d’argent en circulation fixe, le prêt à intérêt provoque une concentration de l’argent dans les mains des plus riches. Dans un contexte où la quantité d’argent est fixe, ceci pose un gros problème. Ceci explique en grande partie pourquoi les économistes orthodoxes prônent la croissance à tout prix : elle permet de rendre les inégalités supportables en nourrissant l’illusion que la création permanente de nouvelles richesses réduit les inégalités.

On le voit, on ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la Justice sociale. La question de l’usure et des inégalités est la zone d’ombre la plus importante d’un modèle d’économie stationnaire.

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