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STEADY STATE 4 (2): réformer le système monétaire

A présent que nous avons expliqué le fonctionnement du système monétaire et pourquoi celui-ci exige la croissance, il est temps d’envisager les réformes structurelles à implémenter pour rendre le système monétaire compatible avec une économie stationnaire. Cet article est inspiré d’un billet d’Herman Daly sur le journal de son blog : The Daly News.

Tout d’abord, il convient de se poser les quatre questions suivantes :

1.      Pourquoi la monnaie, un bien d’utilité publique, devrait-elle être le produit de prêts ou d’emprunts privés ?

2.      Ensuite, pourquoi le public devrait-il payer un intérêt au secteur bancaire privé pour fournir un moyen d’échange que le gouvernement peut fournir (presque) gratuitement ? Pourquoi le droit d’émission de la monnaie est-il privatisé ?

3.      Pourquoi un gouvernement doit-il emprunter son propre argent au secteur privé ? Les gouvernements sont endettés jusqu’au coup auprès du secteur bancaire ! Une grosse partie de nos taxes est utilisée pour rembourser les intérêts sur cette dette !!!

4.      Et surtout, pourquoi la monnaie est-elle émise sous la forme d’une dette ? Chacun est enchaîné à une dette. On pense que tout irait mieux si chacun remboursait sa dette, qu’il y aurait plus d’argent disponible. En réalité, c’est tout le contraire : sans dette, il n’y aurait (presque) pas d’argent !

Un système monétaire qui dépend d’une croissance de l’argent-dette et qui donc exige une croissance de l’économie réelle pour éviter une dépréciation de la valeur de l’argent est incompatible avec l’objectif de durabilité. Dès lors, quelles réformes implémenter?

Supprimer le système de réserves fractionnelles et rétablir un argent-valeur

Certains économistes prônent un retour à l’étalon-or. L’argent aurait alors à nouveau la propriété de représenter une valeur. Cette proposition est à rejeter car l’offre de monnaie est dépendante des extractions minières. De plus, qui ne posséderait pas d’or n’aurait pas d’argent.

Les Dalyistes, soit, les économistes qui se revendiquent du courant en faveur d’une transition vers l’économie stationnaire, proposent de conserver le système actuel mais de supprimer le système de réserve fractionnel. Il s’agirait d’augmenter le taux de réserves obligatoires des banques privées à 100%. Ceci peut se faire graduellement. Cette réforme permettrait au gouvernement de récupérer le contrôle de l’émission d’argent. Les banques privées perdraient le privilège exorbitant de créer de l’argent à partir de rien et de le prêter avec intérêt. Dès lors, les banques feraient du profit uniquement en se reconcentrant sur leur métier d’origine qui est de jouer le rôle d’intermédiaire des échanges financiers : collecter l’argent des épargnants en amont et le prêter en aval moyennant le remboursement d’un intérêt sur lequel elles prélèveraient une commission. Avec ce système, chaque euro prêté à un emprunteur correspondrait à un euro épargné précédemment par un épargnant. Dès lors, la balance classique abstinence-investissement serait rétablie.

Le gouvernement paierait ses dépenses en émettant de la monnaie sans intérêt pour réintroduire dans le circuit économique l’argent créé par les banques sous la forme d’intérêts sur les prêts effectués. Cependant, il ne peut le faire que dans les limites imposées par l’inflation. Si le gouvernement émettait davantage de monnaie que ce que le publique veut en détenir, celui-ci l’échangerait contre des biens, ce qui provoquerait une hausse des prix. L’index des prix à la consommation i.e. le panier des biens de consommation les plus courants fournirait un bon tableau de bord pour contrôler l’inflation. Dès qu’il commencerait à augmenter (ce qui signifie que les prix des biens qui le composent augmentent), le gouvernement devrait imprimer moins de monnaie, taxer plus, ou retirer de la monnaie en circulation. La banque centrale pourrait garantir que le gouvernement n’abuse pas de son pouvoir de création monétaire en indiquant à celui-ci combien d’argent peut-être créé sans provoquer trop d’inflation –et inversement, elle pourrait indiquer au gouvernement combien d’argent doit-être retiré du circuit économique en cas de risque d’inflation. Donc, maintenir un index des prix constant permettrait de garantir la stabilité de la monnaie, condition essentielle pour qu’elle puisse remplir ses fonctions de réserve de valeur et d’unité de compte. En fait, la monnaie représenterait une valeur, pas l’or cette fois, mais le panier de biens compris dans l’index des prix. La valeur interne de la monnaie serait fixée par ce mécanisme. Sa valeur externe serait quant à elle fixée par les fluctuations sur le marché des changes. Ces propositions ne sont pas nouvelles, elles remontent à Frederick Soddy (1926) et Frank Knight et Irving Fischer dans les années 20.

En quoi ce système serait-il au service d’une économie stationnaire ?

Herman Daly invoque les raisons suivantes:

1.      le fait que la quantité de monnaie n’ait plus besoin d’augmenter pour repayer le principal plus les intérêts sur les prêts responsables de l’existence même de la monnaie diminue la pression sur la croissance. En d’autres termes, le système monétaire devient neutre par rapport à la croissance.

2.      Le système financier ne pourra plus accaparer une part si importante de la richesse de la nation, ce qui augmentera les moyens pour des politiques de redistribution. Une économie stationnaire n’est pas viable si l’état des pauvres est stationnaire…

3.      L’offre de monnaie arrêterait d’augmenter durant les booms économiques, lorsque les banques prêtent beaucoup d’argent, et de se contracter aussitôt en période de récession, lorsque les banques cherchent à se faire rembourser les dettes existantes et limitent l’accès au crédit, ce qui renforce la tendance cyclique de l’économie. Diminuer le risque de récession diminue le réflexe d’accumulation  pour traverser les périodes difficiles.

4.      Avec 100% de réserves, le risque d’une panique financière diminue très fortement (pour autant que les banques prêtent à des gens fiables).

5.      Le maintien d’un index des prix constant réduirait les peurs d’inflation et le réflexe d’accumulation pour se protéger contre cette inflation.

6.      Un régime de taux de change fluctuants permet de rétablir l’équilibre de la balance commerciale sur le long terme, ce qui élimine les gros surplus et les déficits commerciaux (actuellement abyssaux entre la Chine et les Etats-Unis. Actuellement, les taux sont fluctuant mais la Chine peut manipuler le cours de sa monnaie en utilisant les réserves de changes massives que sa banque centrale a accumulée). Le risque de taux de change peut être vu comme une sorte de taxe sur les échanges commerciaux internationaux. L’économie stationnaire est en faveur de la production locale (utilisation de moins d’énergie) donc ce n’est pas une mauvaise chose.

On l’a compris, les perdants dans ce système sont les banquiers. Cette réforme n’est pas pour demain car les lobbys bancaires sont très puissants. Il faudra attendre que (1) le système financier mondial s’écroule ou que (2) les citoyens comprennent les mécanismes monétaires pour que des initiatives de ce type voient le jour. Dans son essence, cette réforme vise à nationaliser la monnaie (et pas les banques), qui est un bien d’utilité publique.

Ces réformes sont substantielles mais insuffisantes pour réussir la transition et ce pour deux raisons  que j’exposerai dans mon prochain billet ;

Débat : l’usure, incompatible avec un modèle d’économie stationnaire ?

Dans la réforme proposée ci-dessus, les banques continuent à charger un intérêt en contrepartie de services d’intermédiaire financier. Les intérêts exercent une pression sur l’économie à croître car la masse monétaire doit augmenter pour éviter que les inégalités ne se creusent via le mécanisme du prêt à intérêt. Historiquement, toutes les grandes religions interdisaient l’usure, officiellement pour des raisons morales : « faire de l’argent avec de l’argent est mal ». En vérité, la véritable raison de cette interdiction est plus « terre-à-terre » : avec une quantité d’argent en circulation fixe, le prêt à intérêt provoque une concentration de l’argent dans les mains des plus riches. Dans un contexte où la quantité d’argent est fixe, ceci pose un gros problème. Ceci explique en grande partie pourquoi les économistes orthodoxes prônent la croissance à tout prix : elle permet de rendre les inégalités supportables en nourrissant l’illusion que la création permanente de nouvelles richesses réduit les inégalités.

On le voit, on ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la Justice sociale. La question de l’usure et des inégalités est la zone d’ombre la plus importante d’un modèle d’économie stationnaire.

STEADY STATE 1 : limiter l’utilisation des ressources et la production de déchets

A) Mettre des limites à l’utilisation des ressources

 

Rentrons dans le vif du sujet avec ce premier billet sur l’économie stationnaire (ES) consacré à la limitation de l’utilisation des ressources et de son corollaire, la production de déchets. Premièrement, les économistes « écologistes » proposent de fixer des quotas à l’utilisation des ressources naturelles en fonction des connaissances scientifiques à l’instant t et du type de ressource. A cet effet, il est fréquemment fait référence aux trois principes d’Herman Daly :

  1. limiter l’utilisation d’une ressource dans la proportion où les déchets qu’elle génère peuvent être absorbés par les écosystèmes
  2. Exploiter une ressource renouvelable (e.g. une forêt) à un taux qui n’endommage pas la capacité d’un écosystème à régénérer le stock de cette ressource
  3. Exploiter une ressource non-renouvelable (e.g. les énergies fossiles) à un taux qui n’excède pas le taux de développement de substituts

Ces limites doivent être imposées graduellement pour laisser le temps à la société de s’adapter.

B) Contrôle et gestion efficace des quotas

Ensuite, il s’agirait de contrôler et de gérer l’input de « capital naturel » dans le processus économique en généralisant l’utilisation du système de comptabilité de l’utilisation de ressources de l’ONU (United Nations Integrated Environmental and Economic Accounting system). Ce système tient compte de l’impact de l’environnement sur l’économie (input de matières premières) et vice-versa (rejet de déchets). Il tient compte des éléments suivant :

  1. Les flux de pollution, d’énergie et de matériaux ;
  2. Les Dépenses pour la protection de l’environnement et la gestion de ses ressources ;
  3. La comptabilité des stocks de ressources : poissons, forêts, eau, minéraux.
  4. L’évaluation économique des flux non-marchands et l’ajustement des agrégats (ex : le PIB) en fonction de leur impact sur l’environnement : dépletion des stocks de ressources non-renouvelables, dépenses défensives (coûts pour réparer les dégâts environnementaux engendrés par l’activité économique. Par exemple, le coût de nettoyage d’une marée noire), la perte de bien-être résultant de la dégradation environnementale.

Pour être efficace, ce système doit tenir compte de l’impact environnemental ET social de la limitation de l’utilisation d’une ressource. Ses effets directs, par exemple, la diminution de la consommation de bois, et indirects, par exemple, l’utilisation de substituts suite à des changements de comportements de consommation, doivent être détectés.  Un exemple sera plus parlant : si la consommation de ressources fossiles diminue, c’est en soit une bonne nouvelle. Mais si cette baisse de consommation est compensée par la mise en culture intensive de biocarburant menant à une hausse des prix alimentaires (l’offre alimentaire se réduit) et à une érosion de la biodiversité accélérée (déforestation de la forêt amazonienne), l’impact total de cette réduction est négatif !

Idéalement, ces quotas devraient être imposés d’en haut alors qu’il reviendrait aux communautés locales la mission de gérer aux mieux les ressources en fonction de ces quotas.

C) Distribution équitable des ressources et gouvernance

 

C’est ici que le débat devient le plus intéressant. Le marché est habituellement vu comme l’instrument capable d’allouer une ressource rare efficacement. Toutefois, ce résultat n’indique rien par rapport à la distribution de cette ressource. Elle peut-être parfaitement inéquitable, ce qui dans un monde aux ressources finie peut très vite exacerber les tensions. Ceci est bien entendu un argument en faveur d’une distribution plus équitable des ressources (l’objectif de soutenabilité englobe également la dimension sociale). Les « steady staters » (nom d’une personne en faveur de l’économie stationnaire) suggèrent que la distribution des ressources devrait être définie par rapport à ces quatre droits inaliénables :

1.      Le droit à un environnement sain et sûr ET la responsabilité de le maintenir en l’état ;

2.      Le droit a une part « juste » des ressources naturelles

3.      le droit d’avoir accès à l’information concernant l’environnement et à participer au processus de décision le concernant

4.      le droit de ne pas souffrir de façon disproportionnée des problèmes environnementaux ou des effets des politiques environnementales

 

Il est question ici de « Justice environnmentale ».

D) Quelques outils pour limiter l’utilisation d’une ressource :

 

Plusieurs instruments existent pour limiter l’utilisation absolue d’une ressource naturelle :

1.      une interdiction pure et simple

2.      la taxation de son utilisation (fiscalité écologique)

3.      le rationnement individuel : chaque personne reçoit un quota maximum d’utilisation d’une ressource

4.      Une limite, sous forme de quota, à l’utilisation d’une ressource, est définie. Ensuite, ce quota est distribué équitablement, sous la forme de permis, aux industries qui l’utilisent. Chacune d’elle est libre de vendre une part de son quota ou d’acheter un part des quotas d’autres industries sur un marché (ex : le marché européen de CO2)

5.      Une limite, sous forme de quota, à l’utilisation d’une ressource, est définie. Ensuite, ce quota est distribué équitablement, sous la forme de permis, aux citoyens . Les industries doivent alors acheter ces permis aux citoyens pour utiliser la ressource.

E) Débat

 

1) limites écologiques inconnue et substituabilité des types de capitaux

Les deux premiers points sont relativement consensuels, du moins dès lors que l’imposition de quotas se fait progressivement. En fait, les économistes écologistes optent clairement pour le Principe de Précaution en situation d’incertitude : « in the face of uncertainty we should better err on the side of caution ». Ensuite, il faut noter que la détermination de limites écologiques à priori est une tâche particulièrement difficile. Ici, la question est plutôt de savoir si le stock de capital naturel est maintenu constant. On retrouve au cœur de cette problématique une opposition récurrente avec le paradigme dominant en économie (la théorie néoclassique) qui pose comme hypothèse la substituabilité entre le capital naturel et le capital technique (les machines) et humain. De ce fait, la question de la déplétion du capital naturel est évacuée puisque c’est le stock total de capital qui importe. Autrement dit, si je détruit une forêt mais que cette destruction est accompagnée d’une création au moins équivalente de capital technique et naturel , j’ai fait une bonne opération au sens économique du terme (je mais ici de côté les questions portant sur la monétarisation de la valeur d’une forêt, l’objet d’un autre débat; voir mon article: « Sommet de Nagoya: au coeur des enjeux de la protection de la biodiversité« ). Au contraire, l’économie écologique pose la complémentarité des types de capitaux. Autrement dit, si le stock de capital naturel équivaut à zéro, il n’y a plus d’économie. Cette théorie pose donc l’interdépendance de l’économie et de l’environnent comme hypothèse alors que la théorie dominante postule dans son essence que l’économie est indépendante de l’environnement. Dans ce second paradigme, une ressource n’a de valeur économique que dès lors qu’il peut être utilisé dans le processus économique, la théorie dominante ne reconnaît aucune valeur intrinsèque à l’environnement.

 

Ce paragraphe est capital car il permet de comprendre l’origine de la crise environnementale. La théorie économique dominante est dépassée car elle n’intègre pas les acquis des deux dernières révolutions en sciences exactes : la thermodynamique et l’évolutionnisme (voir mon article:  « Transition eco-énergétique: en route vers le monde postindustriel« ). Je me suis déjà longtemps étendu sur le sujet (voir mes articles: « Transition écologique: reformater la pensée occidentale« et « Croissance Verte: nouveau mythe?) donc je ne vais pas poursuivre, mais il est capital de comprendre que l’économie est un système thermodynamique ouvert, c’est-à-dire qui échange de la matière et de l’énergie avec l’environnement. Ceci implique que l’économie est dépendante de l’environnement, sa survie est conditionnée par le maintien d’un environnement qui lui fournit ce dont elle à besoins (services écosystémiques e.g. régulation du climat, séquestration de CO2, filtration de l’air et de l’eau, régulation du climat, etc), flux de matière et d’énergie). Sans environnement, pas d’économie. Posez vous cette question : pensez-vous pouvoir survivre sans eau ni nourriture ?

 

2) Distribution équitable des ressources et droit de propriété

Le troisième point portant sur la distribution équitable des ressources pose davantage problème car il touche à la pierre angulaire des sociétés capitalistes : le droit de propriété. Une redistribution équitable de cartes semble utopique dans le contexte actuel. En attendant, nous pourrions commencer par identifier les activités intensives en ressources et les limiter. En outre, j’aime la réflexion de Tim Jackson lorsqu’il dit qu’entre les deux régimes de propriété que nous connaissons, public et privé, il y a toute une gamme de gris qui pourrait-être inventée. Ici s’ouvre un vaste chantier pour la réflexion.

Reste que la problématique de la distribution équitable pourrait être moins sensible qu’on le pense dans une économie stationnaire puisque ce modèle implique de stabiliser la population, l’objet de mon prochain billet sur le sujet.

3) Powerdown avant Steady?

Des critiques, Richard Heinberg par exemple, le pape de la décroissance, indiquent que l’objectif de stabilisation de la taille de l’économie dans des limites écologiquement viables suppose avant tout la décroissance de notre économie. Sur le site du Postcarbon Institute (dont Richard Heinberg est un des fondateurs), on peut trouver un passage d’un article de Joanne Poyourow qui exprime très bien cette critique:

« Daly and his Steady State Economy poses a nice idea: we understand that the presumption of perpetual growth won’t work, so instead of growth, let’s keep it steady. We don’t have to grow; we’ll just create a nice steady plateau, right where we are now.

But right now we’re at five-planets-worth-of-consumption.

Hmmm, Daly conveniently overlooks that part. We cannot expect to maintain a steady state economy at present levels because present levels are deep into planetary overshoot. That means we must phase back quite a bit before we establish that steady plateau. »

La courbe de descente d’énergie d’Holmgren illustre superbement ce débat (voir aussi mon article « An inconvenient Truth II« )

Quelle courbe allons nous suivre d’après-vous?

L’économie stationnaire, c’est quoi ?

Afin d’éviter tout écueil idéologique, commençons par préciser ceci : l’économie stationnaire, ce n’est pas le communisme. Est-ce toujours le capitalisme ? La réponse à cette question est un peu floue. Robert Solow, LE théoricien de la croissance a dit « qu’il n’y a pas de raison de penser que le capitalisme ne puisse survivre sans croissance ». Je n’en suis pour ma part pas certain, c’est un sujet certes passionnant, mais ce n’est pas sous cet angle que j’aborderai le débat. Ce qui est certains ici, c’est que le débat porte sur l’opportunité et la faisabilité d’évoluer vers une société « postcroissance ». Précisions indispensable, la notion de « croissance » répond à sa définition normative actuelle, soit, à une augmentation du PIB.

Ici aussi, il nous faut éviter d’emblée un second écueil. A savoir, l’idée que l’économie stationnaire est synonyme de stagnation, à défaut de régression. Non, ce modèle est véritablement « post »-moderne, en ce qu’il réinvente le temps. Jusqu’au début de l’ère du Progrès, l’humanité a vécu dans un temps circulaire dans lequel l’ordre établit se perpétuait au rythme des saisons. Avec les premières découvertes de la Science naît peut à peu l’idée que l’avenir sera meilleur qu’aujourd’hui. Les sociétés dites « modernes », inventent le temps linéaires, dans lequel l’ordre établit est perpétuellement remis en question au nom d’une avancée vers un horizon meilleur. Aujourd’hui, nous nous rendons compte que cet horizon semble s’éloigner toujours un peu plus à mesure que nous pensons nous en rapprocher, la crise que notre société connaît est avant tout celle du sens.

Au vu du contexte social et de l’urgence environnementale, l’enjeu aujourd’hui est, selon ma perception, un changement de paradigme qui implique avant tout de réinventer notre rapport au temps. Je suis intimement convaincu que le modèle à inventer est celui d’un temps qui se régénère. Les deux flèches circulaires du logo « recyclage » sur de nombreux emballages (qui n’en est pas tout à fait un, mais soit, passons) illustrent cette idée. C’est sur ce changement paradigmique fondamental que repose l’économie stationnaire.

La meilleure façon d’intégrer ce modèle est de comprendre que c’est un concept biomimétique : il vise à reproduire un schéma qu’on retrouve dans la nature. Ce modèle, c’est celui d’un écosystème dont on dit que c’est un système complexe dynamique. Complexe, car il est composé d’une multitude d’espèces, et dynamique, car ces espèces sont en interaction permanente. Un bon exemple est une forêt. Implicitement, l’hypothèse de base est que ce type d’équilibre est pérenne, probablement que des travaux mathématiques à ce propos existent (ou sont en cours).

Bien, ces précisions acquises, commençons par donner une définition de l’économie stationnaire. Le site du CASSE (Centre for the Advancement of the Steady State Economy ), le think tank à la pointe dans ce domaine (US), en donne la définition suivante dans son rapport « Enough Is Enough : ideas for a sustainable economy in a world of finite ressources » : « l’économie stationnaire est une alternative positive à la poursuite de la croissance infinie. C’est une économie qui a pour but de maintenir un niveau stable de consommation de ressources ainsi qu’une population stable. C’est un modèle dans lequel la consommation et l’utilisation d’énergie sont réduites dans des proportions compatibles avec les limites écologiques, et où le but de maximisation de l’output économique est remplacé par le but de maximisation de la qualité de vie » (traduction de l’anglais).

Une économie stationnaire possède quatre caractéristiques clés : (1) une taille soutenable ; (2) la justice sociale ; (3) l’allocation efficace des ressources ; (4) une haute qualité de vie. La taille soutenable signifie que l’activité économique s’insère dans les limites de la biosphère. La justice sociale signifie que chacun possède des opportunités équivalentes de s’accomplir et que les différences salariales entre les individus sont plafonnées. L’allocation efficace signifie que le marché est utilisé de façon adéquate pour allouer des ressources rares mais également que les limites du marché sont reconnues. La bonne qualité de vie signifie que la croissance comme objectif prioritaire est reléguée à l’arrière plan pour laisser la place au temps libre, à l’activité sociale, la vie en communauté, la stabilité de l’emploi, etc.

Le rapport identifie 10 axes de réforme prioritaires pour effectuer la transition :

  1. limiter l’utilisation des ressources et la production de déchets
  2. stabiliser la population
  3. limiter les inégalités
  4. réformer le système monétaire
  5. changer la façon dont nous mesurons le Progrès
  6. atteindre le plein emploi
  7. repenser l’économie marchande et les modes de production
  8. augmenter la coopération internationale
  9. changer les comportements de consommation
  10. susciter et stimuler le débat démocratique

Je propose de faire un billet individuel pour chacun de ces axes. Le débat devient passionnant lorsqu’on identifie les questions et les zones d’ombres, nombreuses, qui demeurent. C’est bien entendu la discussion de celles-ci qui me pousse à écrire.

Et pour les gourmands, voici une vidéo de Dan O’Neill (CASSE) – What Is a Steady State Economy? –  très à propos:

Le dilemme de la croissance.

Les plus assidus ont certainement remarqué que Frappes Chirurgicales n’est pas un ensemble de réflexions éparses. Au contraire, on peut deviner une certaine continuité dans la réflexion. Actuellement, un sujet mobilise toute mon attention, je l’ai d’ailleurs déjà qualifié de « plus grand chantier de la pensée postmoderne » : notre économie peut-elle se passer de la croissance ?  

 Tim Jackson, professeur d’économie et président de la commission pour une économie soutenable financée par le gouvernement britannique a récemment écrit un rapport intitulé « Prosperity without growth. The transition to a sustainable economy » – La prospérité sans croissance. La transition vers une économie soutenable – sur ce sujet (voir :  http://www.sd-commission.org.uk/publications/downloads/prosperity_without_growth_report.pdf ). Je me propose ici d’en résumer l’enjeu principal.

 La fin de l’âge de l’irresponsablité

 Reprenons les faits voulez-vous. Ce début de siècle fait face à une crise sans précédent qui menace notre survie à long terme. Elle est la résultante d’un faisceau de facteurs interdépendants: la surpopulation, la destruction des écosystèmes, le changement climatique, la pénurie énergétique, les inégalités nord-sud.

 Ces facteurs combinés forment une nouvelle contrainte que notre système économique basé sur une croissance infinie induite par la consommation massive d’énergies fossiles et de matières premières est incapable de prendre en compte : la contrainte de la finitude. Les ressources naturelles ne sont pas extensibles, les écosystèmes ont une capacité de résistance limitée.  

 Comme l’écrit Jackson, durant le dernier quart du XXème siècle, l’économie globale a doublé de taille alors que 60% des écosystèmes ont été détruits. Les émissions de carbone ont augmenté de 40% par rapport à 1990, date de signature du Protocole de Kyoto. Compte tenu des prévisions démographiques, un monde de 9 milliards de personnes dans lequel chacun aspirait au niveau de prospérité de l’occident est tout simplement impossible. La taille de notre économie serait multipliée par le facteur 15  à l’horizon 2050 et 40  ( !) à la fin de ce siècle. En un mot, l’âge de l’irresponsabilité est  dernière nous.

 Les géologues situent le Pic Pétrolier, le point où l’offre de pétrole va plafonner à l’horizon 2010. Je vous propose de regarder cette petite vidéo de trois minutes afin que vous preniez la mesure de cette affirmation :  

 Si vous m’avez compris, vous devez ressentir le syndrome du stress post-pétrolier, c’est-à-dire ceci (à lire, j’insiste!):    http://villesentransition.net/transition/vision_positive/le_syndrome_du_stress_post-petrole    Sinon ? C’est que vous êtes toujours à côté de la plaque. Secouez vous. 

 La croissance : le problème

 Vous êtes avec moi ? Bien, au-delà des vertus cauchemardesques et  des conséquences imminentes de la fin de l’énergie bon marché, bien que les plus cyniques diront que c’est là l’élément déclencheur qui nous poussera activement à réinventer un modèle économique soutenable, se pose une question de fond : le problème n’est-il pas justement la croissance ?

 En effet, sans afficher un raisonnement simpliste, on peut dire que la crise, financière, écologique, énergétique, démographique, a été provoquée par un système tenu en équilibre par la croissance. Un peu comme une bicyclette,  si on arrête de pédaler, c’est la chute.

 Le rapport de Jackson explicite très clairement ce mécanisme connu de tous les économistes : l’économie de marché repose sur l’efficience technologique. Les acteurs sur un marché sont à la merci de la recherche de la rationalisation et l’innovation permanente pour assurer leur survie. Des améliorations continues de la technologie signifient que davantage peut être produit avec le même capital (humain et technique). Ces gains d’efficacité, en diminuant les coûts de l’entreprise, stimulent la demande, ce qui contribue à un cercle d’expansion vertueux de l’économie. Le problème c’est que moins de capital humain est nécessaire pour produire la même quantité de biens et que dès lors l’économie doit grandir assez vite pour que ces gains de productivité soient compensés. Si tel n’est pas le cas, l’augmentation de la productivité induit une hausse du chômage.

 Si l’économie ralentit pour une raison quelconque, c’est tendance continue à la hausse de la productivité va donc provoquer une hausse du chômage qui en retour va provoquer une baisse des salaires, donc diminuer les pouvoir d’achat des consommateurs. Cette baisse du pouvoir d’achat peut se traduire en perte de confiance des consommateurs qui va encore diminuer un peu plus la demande et enclencher un cercle négatif de contraction de l’économie.

 La récession va à son tour avoir un impact désastreux sur les finances publiques : les charges sociales dues à la hausse du chômage augmentent alors que les recettes (impôts) diminuent du fait du ralentissement de l’économie. L’Etat doit alors emprunter non-seulement pour maintenir son niveau de dépense mais aussi pour relancer la consommation. Au final, si l’économie ne « récupère » pas, elle s’enfonce dans une spirale négative qui peut mener un Etat à la faillite. 

 Comme l’indique Jackson, le point crucial ici est que la résilience, c’est-à-dire la résistance au changement d’un tel système, est faible. Lorsque l’économie se contracte, les mécanismes qui jadis contribuaient à son expansion se retournent contre elle et commencent à travailler dans le sens inverse.

 D’où ce constat péremptoire qui nous place aujourd’hui devant un fameux dilemme : dans une économie basée sur la croissance, la croissance est indispensable au fonctionnement du système. Il s’agit d’un paramètre fonctionnel encré dans la dynamique du système. Une économie capitaliste ne connaît pas l’état statique, elle est faite de cercles successifs d’expansions et de contractions. 

 Le dilemme de la croissance

A partir des deux points précédents on peut parler du « dilemme de la croissance :

 (1) d’un côté elle n’est pas soutenable car elle pressurise les écosystèmes et se goinfre insatiablement d’un stock de ressources limité. 

 (2) de l’autre elle est une condition nécessaire pour que le système ne s’enferme pas dans la spirale négative de la récession.

 Tout le défi aujourd’hui est de dépasser cette contradiction. Si j’en étais capable, je serais déjà prix Nobel. Je constate que Jackson semble plaider pour une économie stationnaire. A ce sujet, je me rappelle que le disciple du grand Georgescu Roegen, Herman Daly, s’est attiré les foudres de son maître pour avoir défendu l’hypothèse de la viabilité d’une économie stationnaire.

 Alors, demain la décroissance ? 

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