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Pic pétrolier, pic de la dette et hyperinflation: petit résumé

Preuve s’il en est une que Frappes Chirurgicales est à la pointe sur ce sujet, Dan O’ Brian a posté aujourd’hui une vidéo qui explique magistralement les causes et les conséquences du double Pic de la dette et du pétrole. Difficile à mon sens de faire mieux, mais l’information contenue dans la vidéo est extrêmement condensée et exige beaucoup de prérequis en économie. La bonne nouvelle, c’est que vous avez toutes les cartes en main pour comprendre cette vidéo si vous me lisez régulièrement (sic!)…et si vous maitrisez l’accent irlandais. J’attends vos commentaires!

Crise de la dette souveraine : l’Occident au bord de la faillite ?

Le souverain au bord du gouffre :

« Comment réagirait un investisseur privé à qui l’on demanderait d’investir dans une entreprise dont la dette représenterait plus de cinq années du chiffre d’affaires, dont les pertes annuelles seraient supérieures à la moitié du chiffre d’affaire, et dont les emprunts annuels dépasseraient le chiffre d’affaire ? Il fuirait. Telles sont pourtant les caractéristiques de la France d’aujourd’hui ».

Ce passage fracassant tiré du livre de Jacques Attali « Tous Ruiné dans dix ans. Dette publique: dernière chance » (ed. Fayard, p. 169, 2010) illustre bien le péril qui menace l’Occident : la faillite. Loin d’être un cas à part, la situation française illustre bien l’acuité de la crise de la dette souveraine récemment accélérée par le sauvetage des banques suite à la crise financière des crédits subprimes.

Quelques statistiques « choc » tirées de ce livre illustreront ce propos :

–          En 2010, le ratio de la dette publique des pays développés par rapport à leur PIB est en moyenne de 80% pour les pays les plus riches du G20, alors qu’il n’est que de 40% pour les pays émergents membres du même club (p.139) ;

–          En 2010, la dette publique américaine atteint 11 trillions de dollars, soit 54% du PIB et 674% des revenus fiscaux ; Les emprunts annuels représenteront 248% des revenus fiscaux ; le Trésor américain doit refinancer chaque année plus de la moitié de sa dette ; il le fait pour moitié avec des capitaux venus de l’étranger, dont la moitié en provenance du Japon et de la Chine. En 2009, les intérêts sur les bons du Trésor américain représentaient déjà 34% de la charge de la dette, avec un taux d’intérêt moyen de 3,3% (p.109)

–          La dette publique européenne représente 80% du PIB ; Grande Bretagne : 100% ; Grèce : 135% dont les deux tiers à l’étranger ; France : 83%, 535% des revenus fiscaux, les emprunts annuels représentent 137% des revenus fiscaux (p.109-10).

–          En moins de deux ans, -situation inédite- de 2009 à 2010, la dette publique en Europe a augmenté de 14,5 points de PIB. En Grande-Bretagne et Irlande la dette a augmenté de 30 points (p.105).

Entre les marchés et le souverain, autant dire que c’est à celui qui dégainera le premier. Pour l’instant, la dette publique est supportable du fait de l’effondrement des taux d’intérêt mais cette situation n’est que provisoire : les créancier exigeront un rendement supérieur dès que les premières difficultés à rembourser la dette souveraine se manifesteront. Dès lors, la tentation d’un recours à la planche à billets, on le voit avec la décision de la réserve fédérale américaine (Fed) de racheter des bons du Trésor américain pour 600 milliards de dollars, est réelle, de même que la risque d’un retour à l’inflation ; la guerre des monnaies a commencé. Mais surtout, quelle étrange situation que celle où les « pauvres » financent les riches : entre la Chine et l’Amérique, c’est « l’équilibre de la terreur ».

A la lecture de ces événements, difficile de ne pas penser que nous sommes aujourd’hui à la veille d’un nouveau retour de l’Histoire. On peut craindre un moratoire sur la dette comme l’indique Jacques Attali (la Grèce par exemple) qui se traduira par d’immenses pertes des banques ayant souscrits aux émissions du Trésor de ces pays (p. 111). Des pertes qui en dernier recours se répercuteront sur les créanciers de base, soit, les consommateurs. Tout alors devient possible, y compris le pire.

Le scénario du pire

Dans son livre, Jacques Attali décris avec un réalisme saisissant ce qui attend le monde si l’Occident ne parvient pas à rétablir la santé de ses comptes : la ruine de tous. En effet, la mondialisation de la finance a renforcé l’interdépendance des économies du globe ce qui accroit le potentiel de dégâts d’un risque systémique ainsi que l’imprévisibilité de ce type de risque. Jacques Attali imagine un « scénario du pire » en quatre étapes :

1)      Le surendettement souverain s’alourdit sous l’effet combiné des plans de relance, de la baisse des recettes fiscales, de l’allongement de la durée de vie couplée à une baisse de natalité et au vieillissement de la population (hausse des dépenses de soins de santé et des pensions ; cette thématique fera l’objet de mon prochain article) ; Par exemple, la dette publique du Japon devrait passer de 204% à 245% du PIB en 2014 et à 300% en 2020 (p.140).

2)      L’euro fait faillite et l’économie s’enfonce dans la dépression mondiale ;

3)      Faillite du dollar et retour de l’inflation mondiale ;

4)      Dépression et effondrement de l’Asie.

Mais d’autres scénarios sont possibles, par exemple le cas où les pays émergents décideraient de couper le robinet de crédit : les taux augmenteraient ce qui accroitrait le risque de défaut, un risque qui aurait très vite des répercussions systémiques…

Dans la fin de son essai, Jacques Attali envisage les réformes à implémenter pour trouver une solution « par le haut » au problème de la dette souveraine. Dans l’ensemble, il préconise des ajustements structurels drastiques (difficile de ne pas y voir la marque de son passage comme président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) au début des années 90) : (1) des coupes dans les « mauvaises dépenses » qui génèrent la « mauvaise dette » i.e. qui ne génèrent pas de la croissance (doubles emplois et gaspillage dans la fonction publique) ; (2) une augmentation des impôts (TVA, suppression des niches fiscales, tranche d’impôt sur les revenus supplémentaire,etc) ; (3) des investissements dans des actifs générateurs de croissance à long terme (enseignement, énergies renouvelables, …).

La partie immergée de l’Iceberg

Personnellement, je retiens deux éléments de la lecture de ce bouquin : (1) l’histoire de la dette souveraine est jalonnée de cas de défaut du souverain (la France a déjà fait défaut à six reprises ; p.169), une situation coïncidant avec le point d’inflexion dans les rapports de force entre le créancier et son débiteur –la montée de la Chine pour être concret ou le remplacement du « Consensus de Washington » par celui de Pékin –; (2) même s’il n’existe pas de théorie économique de la dette optimale – des Etats font défaut avec une dette de 20% là ou d’autres se portent (relativement) bien avec une dette de 250% du PIB (Japon) –, la situation présente laisse à penser que la probabilité d’un défaut de l’Occident est réelle.

Les plans d’austérité fleurissent un peu partout en Europe (Espagne, Grande-Bretagne, Portugal, Grèce,…), ce qui confirme la pertinence des propos de Jacques Attali.Néanmoins, ce serait trop simple d’arrêter la réflexion ici. Il mentionne à deux reprises dans son livre qu’il faut à tout prix éviter de céder à l’illusion de la décroissance et de poursuivre: « A terme comme par le passé, la seule vraie solution au problème de la dette sera la croissance des richesses. Elle devra être durable, c’est-à-dire ne pas créer de nouvelles créances sur l’environnement » (p.221). Ce passage trahit un raisonnement linéaire :

(1)    La croissance dans son acceptation normative actuelle, c’est-à-dire l’augmentation du PIB, a toujours  été synonyme d’une dégradation accrue de l’environnement. A ce jour, il n’existe aucune preuve empirique d’un découplage entre la croissance du PIB et son impact sur l’environnement. Que du contraire, les émissions de C02 ont augmenté de 40% par rapport à 1990, date de signature du protocole de Kyoto (voir Rapport « Prosperity without Growth » de Tim Jackson (2009)). A ce stade, la croissance « verte » qu’évoque implicitement cet extrait –« ne pas créer de nouvelles créances sur l’environnement » – est un mythe (voir mon article : « Croissance verte : nouveau Mythe ? »).

(2)     La probabilité que nous entrions dans une nouvelle ère de croissance est nulle. La situation économique actuelle est préoccupante, nous faisons face à un quadruple défi : (1) l’urgence écologique : climat (cf. rapport Stern pour le coût du réchauffement climatique), écosystèmes (à ce propos, voir mes articles sur la biodiversité et le rapport Sukhdev pour le coût de la perte de la biodiversité), pollution des nappes phréatiques, acidification des océans, érosion des terres agricoles ; (2) l’urgence éco-énergétique : les estimations les plus pessimistes du Pic Pétrolier sont pour 2010 alors que la demande énergétique mondiale ne cesse d’augmenter (cf. prévision Chine et Inde).(à ce propos, voir mes articles sur la transition éco-énergétique et la fin du pétrole (bon marché)) ; (3) L’urgence démographique : surpopulation au niveau mondial (voir article : « An inconvenient truth II »), vieillissement de la population européenne (à l’exception notoire de la France) ; (4) crise de la dette souveraine et système financier international délabré (l’acceptation des directives Bâle III par le G20 réuni à Séoul édulcore à peine ce constat).

Par conséquent, Jacques Attali ne s’attaque qu’à la partie émergée de l’iceberg, et c’est un euphémisme. En fait, bien que l’auteur ne se trompe pas sur le diagnostic, il refuse d’en voir les conséquences et table une nouvelle fois sur les vieilles recettes (austérité et politique de relance keynesienne) pour renouer avec la croissance. En effet, p.146 il écrit que « Pour rétablir en Europe, en 2060, un niveau d’endettement public raisonnable, voisin de 60% du PIB, il faudrait passer d’un déficit structurel de 3,5% en 2010 à un excédent structurel de 4,5% en 2020, et le conserver jusqu’en 2030 ! Cela supposerait de réduire les dépenses publiques de 8% du PIB, soit 20 à 25% du budget. Cela exigerait de réaliser de l’ordre de 300 milliards d’euros d’économie ou à augmenter d’autant les impôts. (…) Perspective quasi impossible ».Ce passage admet explicitement que l’austérité est « impayable » car elle provoquerait beaucoup trop de remous sociaux et renforcerait la spirale dépressive à laquelle nos économies cherchent péniblement à échapper (pour mieux comprendre ce phénomène, voir mon article : « Le dilemme de la croissance »). Par conséquent, il nous faut renouer avec la croissance. Problème : comme je viens  de l’expliquer, la probabilité que nous entrions dans une nouvelle ère de grande prospérité est nulle. D’ailleurs, l’OCDE reconnaît explicitement dans ses prévisions que la croissance économique des trois prochaines décennies sera de 30% inférieure à celle des trois dernières décennies (The Economist, 25/06/2009). Conclusion : nous sommes dans un cul de sac. Voilà deux décennies que l’Occident finance la croissance à crédit, à présent il risque de payer ses frasques au prix fort.

Une lueur d’espoir

En fait, Jacques Attali évoque dans un passage très éphémère (p.30) le cœur du problème de la dette souveraine : « le remboursement d’un intérêt (…) implique une croissance réelle de l’économie », c’est la base même d’une économie capitaliste. Donc, à la vérité, nous sommes aujourd’hui les otages de la croissance avec laquelle, il me semble avoir assez insisté sur ce point, nous ne sommes pas prêts de renouer. Si on applique un raisonnement par l’absurde, nous entrons dans une phase de décroissance ou à tous le moins de stagnation synonyme d’écroulement du système financier mondial puisque la croissance est nécessaire pour financer la dette souveraine, An Inconvenient Truth III.

En réalité ceci n’est pas tout à fait exact car il subsiste une alternative à cette vision apocalyptique. A l’heure de la globalisation, tout le potentiel de croissance forte se situe en Asie. Il faudrait que le flux asymétrique d’échanges commerciaux entre la Chine et l’Occident s’inverse , que la Chine se concentre sur son marché intérieur, pour que nous puissions sortir de la crise sans dégâts, ce qui implique que la Chine laisse sa monnaie s’apprécier, ce qui diminuerait sa compétitivité et aurait un impact négatif sur ses exportations, donc un impact positif sur la balance commerciale de l’Europe et des Etats-Unis,  mais en revanche accroitrait le pouvoir d’achat de ses citoyens. Un pouvoir d’achat synonyme de davantage d’importations et donc de croissance pour les pays occidentaux. Donc, à défaut d’être endogène, la source de croissance doit-être exogène.

Ce sont les déséquilibres marcoéconomiques gigantesques entre les Etats-Unis et la Chine qui sont la cause première de la crise financière et donc de la crise souveraine (voir article: « Crise financière: qui doit payer« ). Pékin est accusé par les américains d’empêcher artificiellement le yuan de s’apprécier pour favoriser ses exportations, une accusation qui ne manque pas de fondements. Les Chinois ont jusqu’ici refusé de laisser leur monnaie s’apprécier et ont dénoncé toute tentative de protectionnisme larvé de l’Europe et surtout des Etats-Unis, qui menacent de taxer les produits chinois. La guerre des monnaies est ouvertement déclarée, la Fed a injecté 600 milliards de dollars dans le circuit monétaire pour procéder à une dévaluation compétitive du dollars. Résultat des courses, le sort de l’euro est entre les mains de la Chine et des Etats-Unis, le « G2 », la « Chinamérique ». Mais si l’Europe s’enfonce à nouveau dans la crise, la Chine, et surtout les Etats-Unis qui auront mis tant de cœur à saper l’autorité de l’euro, paieront une partie des pots cassés.

Par conséquent, il faut éviter une guerre des monnaies destructrice et accroître la coopération internationale. Sur ce terrain, le G20 réunis à Séoul a enregistré quelques menus progrès dans sa déclaration d’intention bien que chinois et américains aient campé sur leur position. On peut y lire que les pays du G20 s’engagent à « aller vers des systèmes de taux de change déterminés par le marché« ; Ils le feront en « augmentant la flexibilité des taux de change pour refléter les fondamentaux économiques sous-jacents et en s’abstenant de dévaluations compétitives de leurs monnaies » (La Libre Belgique, samedi 13 et dimanche 14 novembre, p. 28). Gageons que la volonté politique y sera.

Toutefois, je tiens à ne pas occulter un élément crucial dans la discussion: même dans l’hypothèse où la Chine se reconcentrerait sur son marché intérieur, la menace imminente d’une crise pétrolière n’est pas écartée. Pour rappel, le prix du baril a culminé à 144$ le baril en juin 2008 pour s’écrouler à 34$ le baril à l’horizon du mois de novembre de la même année en raison d’une chute drastique de la demande  conséquence directe de la crise financière. Depuis, le cours du dollars a atteint son plus haut niveau (87 dollars/baril). Certes, la spéculation y est pour quelque chose (la Fed annonce un programme de relance de la consommation avec ses mesures « d’assouplissement quantitatif ») mais surtout, la demande croissante d’énergie de la Chine et de l’Inde alimente cette tendance à la hausse. Une tendance qui d’après moi ne s’inversera pas, que du contraire. A moins que la production ne touche un plafond, c’est à dire que nous atteignions le fameux Pic pétrolier, auquel cas les prix s’envoleront, précipitant de fait l’économie dans une récession et chutant en même temps que la demande s’écroule, etc. Par conséquent, même dans l’hypothèse où la croissance chinoise permettrait à l’économie mondiale d’éviter une nouvelle crise financière, l’hypothèse d’une crise de l’énergie à contre-rebours n’est pas à écarter.

Plus que jamais, toutes les forces productives doivent s’orienter vers la transition éco-énergétique.

Dans mon prochain article, j’aborderai la problématique –évoquée subrepticement dans cet article– du vieillissement démographique en Europe, mais plus particulièrement, en Belgique.

Eurocrise & plan d’aide de 750 milliards: « don’t panic! »

réaction à chaud au nouveau plan d’aide…

Bingo!, les dirigeants du fond monétaire et les ministres des finances  se sont mis d’accord pour garantir une aide aux États européens en proie à la tourmente d’un déficit trop important (1).  Après une courte réflexion, je me dis que les dirigeants ont pris la bonne décision. Le but de la manœuvre est d‘endiguer la spéculation et le risque de contagion de la situation grecque actuellement alimentés par la psychose émotionnelle qui sévit sur les marchés quant à la capacité de l’Espagne et du Portugal à rembourser les dettes émanant d’obligations d’États.

En promettant d’aider les Etats de la zone euro à hauteur de la somme colossale de 750milliards, les dirigeants européens entendent rassurer les marchés. Comprenez bien: entre l’utilisation effective de ces moyens et leur mise à disposition, il y a une marge énorme. Le risque de contagion semble donc écarté, à la condition expresse que les PIGS mettent en place des politiques structurelles fortes afin de maîtriser leur déficit.

Reste que le problème de la Grèce, lui, demeure entier. Ca m’étonnerait bien qu’elle arrive à rembourser sa dette. Dans ce cas, deux solutions: l’expulsion ou une replanification des échéances de la dette. Problème: les banques ont prêté des sommes colossales aux grecs. Je serai donc (agréablement) surpris que la crise qui sévit actuellement dans l’eurozone accède au rang de simple accident de l’Histoire. Un remake de la crise financière de 2007 est une possibilité…

Don’t panic!

(1) Voir le Soir online (lundi 10 mai 2010). Les bourses dopées par le nouveau plan d’aide. Disponible sur: http://www.lesoir.be/actualite/economie/2010-05-10/les-bourses-dopees-par-le-plan-d-aide-769081.php

Risque d’éclatement de la zone euro : entre pessimisme et optimisme.

La Zone Euro traverse une crise existentielle. La situation financière grecque affole les marchés. A un point tel que d’aucuns pointent le risque d’une nouvelle déflagration systémique au cœur du réseau bancaire. Des économistes de renoms, Joseph Stiglitz en tête, vont jusqu’à évoquer la fin de l’euro (1). Alors que les dirigeant de l’Ecofin réunis ce dimanche 9 mai à Bruxelles tentent de se mettre d’accord sur la mise en place d’un fond monétaire européen doté d’une réserve de 60 milliards, le prix nobel  déclare en substance – dans un lapsus révélateur – à propos des 110 milliards d’aide à la Grèce octroyés en contrepartie de l’austérité que « les conditions apparemment excessivement dures imposées à l’Espagne ( sic!) seront en réalité contre-productives pour prévenir une contagion ».

Mon père, économiste chez ING et expert des marchés financiers, affirmait ceci à table ce vendredi : « le financement octroyé à la Grèce s’apparente à une bouteille d’alcool qu’on offrirait à un alcoolique titubant ». Comprendre : la Grèce est au troisième stade de l’endettement, celui où on doit emprunter pour rembourser la charge des intérêts de la dette. A court terme, la situation hellénique devrait se stabiliser car les fonds prêtés éviteront de devoir recourir au marché des capitaux qui exige un rendement exorbitant. Toutefois, la dette extérieure ne va cesser de grimper jusqu’à 140% du PIB. Tout porte à croire que les 110 millions d’aide s’apparentent à un chèque en blanc i.e. que, inévitablement, la Grèce fera défaut. En effet, comme le précise Eric Dor, professeur à l’université catholique de Lille dans la Libre de ce samedi 8 et dimanche 9 mai, « la Grèce risque de tomber dans le même piège que l’Argentine. L’austérité budgétaire à laquelle la Grèce est contrainte va renforcer la récession et déprimer les recettes fiscales. Le déficit public va rester élevé, le PIB va diminuer plus vite que la dette publique et le ratio d’endettement va donc continuer à s’élever ».

« Un âne ne trébuche jamais deux fois sur la même pierre » commande la vindicte populaire. Pourtant, tout porte à croire que ce dicton ne s’applique pas à un âne « appâté par le gain », le secteur financier en l’occurrence. On peut lire dans ce même numéro de la Libre que les grandes banques européennes sont « gorgées » d’obligations d’Etats grecques, portugaises et espagnoles. Or, avec la crise grecque, ces obligations sont passées en l’espace de quelques semaines du statut de placement sûr à celui de « junk bonds » (papier pourri). De ce fait, les banques sont forcées d’acter des provisions dans leur comptes ce qui les exposent à des problèmes de solvabilité à court terme. Dès lors, le scénario de la crise des subprimes, où les banques ne se prêtaient plus entre elles, menace de se reproduire. Les banquiers, gagnés par l’appât du gain, la promesse de rendement mirobolant sur les obligations grecques, ont financé massivement le déficit grec en veillant parallèlement à se protéger par l’achat de Credit Default Swaps (CDSs). Ironie donc, le scénario « à la Goldman Sachs », la banque d’affaire américaine qui spéculait largement sur l’effondrement du marché des crédits subprimes est en train de se reproduire.

Deux conclusions s’imposent : (1) l’autodiscipline des marchés est une fiction et (2) les dirigeants de ce monde n’ont toujours pas tiré les leçons de la crise financière. Certes, la responsabilité des autorités grecques dans le maquillage des comptes d’Etat ne peut être occultée, mais les marchés possèdent in fine une responsabilité écrasante en ce qu’ils ont alimenté le déficit grec. Pourtant, si les marchés ne sont pas forcés à l’autodiscipline, c’est parce que les banques ne disposent toujours pas d’incitant à minimiser les risques. D’éminents économistes l’ont dit, Angela Merkel l’a rappelé dans des propos musclé qui furent interprétés au travers du prisme des enjeux cruciaux du scrutin en Rhénanie-Nord-Westphalie (qu’elle à perdu du reste): il faut à tout prix éviter le syndrome du « too Big to Fail », problème classique de « moral hazard ». Si les banques savent qu’un Etat ne peut être expulsé de la zone euro et que par conséquent tout sera entrepris pour le sauver, elles n’ont aucun incitant à minimiser la prise de risque en évitant de concevoir des prêts  au dit Etat. Dès lors, qu’observe t-on (?!): les banques agiter le spectre d’un nouveau tsunami financier si on ne leur vient pas en aide ! Cercle vicieux donc, que nos dirigeants n’ont manifestement toujours pas compris.

S’il est peut-être déjà trop tard, –le risque de contagion aux PIGS est réel, le Portugal et l’Espagne sont déjà dans le collimateur des marchés– se pose la question des solutions à implémenter.

(1) Briser le cercle luciférien de la spéculation :

Ce premier élément exige une régulation accrue du secteur financier. A ce sujet, je commencerai par pointer la responsabilité, accablante, que possède la Royaume-Uni. Londres bloque toute réforme au niveau européen qui compromettrait les intérêts de la City, seconde place financière mondiale. Néanmoins, un rayon de soleil pointe à l’horizon. Les Tories de David Cameroun ont certes gagné les élections, mais sans majorité absolue. Il est très probable qu’ils négocient une coalition avec les libéraux-démocrates de Nick Clegg qui ont fait de la séparation entre banques d’affaires et de collecte de dépôts un de leur chevaux de bataille. Reste à voir si cet élément pourra être intégré au programme de la coalition. Rien n’est moins sûr. Ce pays est très peu rompu à l’art du compromis, peut-être que les Tories préféreront opter pour un gouvernement minoritaire ou provoquer de nouvelles élections. Le parti de Nick Clegg est idéologiquement plus proche du Labour.

Ensuite, il est urgentissime de réguler l’ingénierie financière. Quand on lit que les dirigeants de Goldman Sachs comparaient cyniquement certains de leur produits à Frankenstein, il y a de quoi crier au loup (lire rapports commission US). Je pense aux produits dérivés mais surtout aux CDSs. Sur ce dossier, l’Union et les Etats-Unis doivent travailler de concert. D’ailleurs, le contexte est favorable, Obama vient de relancer les discussions sur la réforme du secteur bancaire.

(2) Remédier au déficit institutionnel européen :

L’Europe doit remédier à ses carences institutionnelles. L’union monétaire est une construction inachevée, la politique monétaire et centralisée dans les mains de la BCE, mais la coordination des politiques économiques, aux mains des Etats, demeure superficielle. L’hétérogénéité des économies des Etats membres les exposent à des chocs asymétriques potentiellement meurtriers. En effet, un Etat ne disposant plus des leviers de sa politique monétaire, seules des politiques structurelles (donc sur le long terme) peuvent remédier à un déficit de compétitivité ; actuellement, une dévaluation, salutaire à court terme pour relancer l’économie à travers les exportations, est exclue.

Angela Merkel et Nicolas Sarkozy esquissaient les contours de cette réforme dans leur lettre ouverte conjointe de ce 6 mai (2). Les deux partenaires y mettent en exergue les éléments suivant :

(1) Renforcer la surveillance des indicateurs du Pacte de stabilité et de croissance et veiller à des sanctions en cas d’inexécution des obligations en découlant. Je pense en particulier à un mécanisme d’exclusion temporaire de la zone euro. Il présenterait un quadruple avantage :

  1. forcer les Etats à l’autodiscipline budgétaire de façon effective ;
  2. neutraliser le syndrome du « too big to fail »;
  3. permettre à un Etat déficitaire de rétablir ses finances en recourant à la dévaluation ;
  4. apporter de la clarté juridique.  En l’espèce, les Traités n’envisagent pas ce cas de figure, d’où la polémique politico-juridique à propos d’une éventuelle exclusion de la Grèce.

(2) Elargir les mécanismes de surveillance aux questions structurelles et de compétitivité;

(3) Elaborer un cadre robuste pour la résolution des crises;

(4) Renforcer le contrôle européen de la fiabilité des statistiques (Eurostat).

La création d’un fond monétaire européen (une branche auxiliaire de la BCE ?) participerait à rencontrer les objectifs 2 et 3.

Il est crucial de noter que ces solutions exigent d’être implémentées au niveau communautaire, ce qui nécessitera le concours des 27 à la majorité absolue ou qualifiée. Les réticences seront nombreuses. Par exemple, le ministre des finances britannique déclarait au Conseil européen extraordinaire de ce dimanche que « s’il y a une proposition de créer un fond de stabilisation pour l’euro, cela doit-être du ressort des pays de l’eurogroupe » (La Libre, lundi 10 mai p.18). Comprendre : « sans nous ».

En attendant, comment endiguer la spéculation ? La question demeure entière, « le risque d’un effondrement de la zone euro est réel » disent certains. Je pense qu’il n’en est rien, cependant, il est probable qu’elle perde quelques morceaux dans la tempête…

« Alea jacta est » ? (Dixit « Quick » sur son tweet la veille de la chute du gouvernement…)

(1) l’expansion.com (4 mai 2010). Pour Joseph Stiglitz la zone euro est menacée. Disponible sur : http://www.lexpansion.com/economie/actualite-economique/pour-joseph-stiglitz-la-zone-euro-est-menacee_231667.html

(2) Disponible sur :  http://q.liberation.fr/pdf/20100506/25052_la-lettre-de-nicolas-sarkozy-et-angela-merkel.pdf.

Merkel : « attaquer le problème par la racine ». Verhofstadt : « Les économies européennes doivent rouler sur la même autoroute ».

La chancelière allemande Angela Merkel a indiqué le refus de son pays d’aider la Grèce financièrement. « Attaquer le problème par la racine » indique-t-elle : les membres de la Zone Euro qui contreviendraient avec persistance aux normes du Traité de Maastricht s’exposent à l’exclusion pure et simple (1). Cette annonce émanant du gouvernement du gardien de l’orthodoxie budgétaire en Europe peut choquer.Verhofstadt a stigmatisé la position de Merkel, en appelant  à une Europe solidaire (2). Et pourtant, ce serait donner un mauvais signal aux marchés et aux autres Etats de venir aujourd’hui en aide à la Grèce. Un peu comme ce fut le cas lors de la crise financière, les acteurs en déduiraient que le principe du « too Big to fail » s’applique et que chaque Etat mis en difficulté dans le futur bénéficiera du même mécanisme d’intra-solidarité. Dans ce cas, dans l’absence de mécanisme de sanction, les Etats n’auraient plus un incentif réel à  contrôler leur déficit budgétaire. D’où le risque qu’un cas similaire à celui de la Grèce puisse se reproduire.

On sait que l’Union Monétaire est une construction inachevée. La politique monétaire est aux mains de la banque centrale européenne (BCE) mais il n’y a toujours pas un gouvernement économique pour l’ensemble de l’Union. Des mécanismes de concertations intergouvernementaux existent (3) mais les économies des Etats membres ont un profil très varié (4). La crise grecque donne l’opportunité d’avancer en direction d’une véritable gouvernance économique européenne. Herman Van Rompuy a évoqué l’essence de cette idée : faire en sorte que chaque gouvernement soit responsable au niveau européen et plus uniquement au niveau national (5). Sarkozy vient de la relayer devant le Parlement européen (6). Verhofstadt la développe : « il faut que les économies européennes roulent sur la même autoroute » (7): poser le problème en terme de minimas, s’accorder sur des objectifs à long terme pour que chacun, à son rythme, puisse converger vers ces objectifs.

La crise grecque crée des opportunités, gageons que nos dirigeants sauront les saisir.

(1) Cidal (25 février 2010). Angela Merkel : attaquer le problème à la racine. Disponible sur : http://www.cidal.diplo.de/Vertretung/cidal/fr/__PR/actualites/nq/2010__02/2010__02__25__MerkelInterview__pm,archiveCtx=2069408.html

(2) Les Echos.fr (18 mars 2010). Grèce : Verhofstadt fustige la position anti-européenne de Merkel. Disponible sur : http://www.lesechos.fr/info/inter/afp_00238747-grece-verhofstadt-fustige-la-position-anti-europeenne-de-merkel.htm

(3)  La coordination des politiques budgétaires est discutée au sein de l’Eurogroupe, réunion des ministres des Finances des Etats membres ayant adopté l’euro, actuellement présidé par Jean-Claude Juncker, Premier ministre du Grand-duché de Luxembourg. Dans le cadre de la Stratégie de Lisbonne, les gouvernements se sont accordés sur des objectifs communs. Voir : Fondation Robert Schuman, Jamet, J.F (9 juillet 2007). La gouvernance économique européenne : controverses et pistes de réformes. Disponible sur : http://www.robert-schuman.eu/question_europe.php?num=qe-67

(4) La principale critique qui avait été formulée à l’encontre d’une politique monétaire commune était son inadaptation face à l’hétérogénéité des situations économiques des Etats membres, notamment dans l’éventualité de chocs asymétriques. Voir (3).

(5) 7sur7 (8 janvier 2010). Van Rompuy évoque un « Gouvernement économique européeen ». Disponible sur : http://www.7sur7.be/7s7/fr/1505/Monde/article/detail/1064862/2010/02/08/Van-Rompuy-evoque-un-gouvernement-economique-europeen.dhtml

(6) lepoint.fr (19 mars 2010). Sarkozy souhaite un gouvernement économique européen. Disponible sur : http://www.lepoint.fr/actualites-politique/2008-10-21/sarkozy-souhaite-un-gouvernement-economique-europeen/917/0/284416

(7) La Tribune.fr (18 mars 2010). « Les économies européennes doivent rouler sur la même autoroute ». Disponible sur : http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20100318trib000489033/les-economies-europeennes-doivent-rouler-sur-la-meme-autoroute.html

Grèce: la Zone Euro en péril ?

Depuis bientôt trois mois, l’euro souffre face au dollar. Sont épinglés les problèmes budgétaires de la Grèce qui nous dit-on mettent en danger la stabilité de la zone euro (déficit de 12,7% du PIB en 2009 alors que les critères de convergence de Maastricht imposent la norme de 3% (1)). A ce sujet, je me souviens d’un titre évocateur d’un édito de la Libre : « un Etat peut-il faire faillite ? ».

La situation grecque devient en effet préoccupante : alors que le pays est déjà sous tutelle de la Commission, le sulfureux Fond Monétaire International (FMI) pointe le bout du nez. Le problème est que les créanciers de la dette sont de plus en plus souvent des étrangers. Lorsque celle-ci est détenue par les citoyens d’un Etat le problème est moindre car l’argent circule dans un circuit économique fermé. Par contre, lorsque la dette est aux mains étrangères, il y a une fuite d’argent. Les possibilités de refinancement via le marché obligataire sont limitées car le marché exige un taux de rendement toujours plus important (ce taux est un indicateur de solvabilité. Soit, un indicateur de la façon dont le marché évalue la capacité de remboursement d’un Etat (voir (2)).

Dans ce cas la marge de manœuvre est limitée. Un maître mot: l’austérité budgétaire. Deux voies sont possibles lorsqu’il s’agit de se serrer le ceinture : (1) diminuer les dépenses de l’Etat ou (2) augmenter ses recettes. La seconde solution risque de poser des problèmes en Grèce car l’économie souterraine y occupe une part très importante. On parle de 20% de l’économie. Il est donc plus difficile de lever des taxes en Grèce que dans des pays ou la fraude fiscale est moins importante. Ceci peut poser problème car si l’augmentation de la pression fiscale est trop importante, le résultat budgétaire net peut-être négatif : davantage d’activités sont traitées « en black » et les recettes diminuent un peu plus. Sans oublier les problèmes de répartition de l’impôt que cela pose : les fraudeurs ne participent pas au redressement des finances. De ce fait, la tension sociale n’est jamais loin.

Il s’agira de trouver le bon dosage donc.

Et c’est ainsi que j’en viens à la question qui intéresse tout le monde : que se passera t-il si la Grèce ne parvient pas à diminuer son déficit ?

De deux choses l’une :

  1. Les Etats membres sont solidaires et consentent des prêts à l’Etat grec. Notons tout de même l’état désastreux des finances publiques de beaucoup d’Etats membres. Citons les cas de l’Irlande, la Belgique, le Royaume-Uni et l’Espagne.
  2. La Grèce fait faillite. Ceci signifierait concrètement qu’elle sortirait de la zone euro. Avec pour quelles conséquences ? Probablement un retour à sa propre monnaie qui aussitôt se transformerait en monnaie de singe suite aux dévaluations successives. Ce n’est pas tout : les banques françaises et allemandes détiennent près de 40% ( !) de la dette extérieure grecque (voir 1). Tout le monde en ressortirait affecté donc. Sans oublier le risque de contagion aux autres pays en difficulté (l’Espagne).

M’est avis que la France et l’Allemagne opteront pour la première option. En tout cas, on doit s’attendre à des attaques spéculatives contre l’euro.

(1)        Le Monde (13 février 2010). Qu’arrive t-il à la Grèce ? Disponible sur : http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/02/13/qu-arrive-t-il-a-la-grece_1305158_3234.html

(2)        Money Week (9 décembre 2009). La dette publique grecque alarme les marchés.Disponible sur :  http://www.moneyweek.fr/20091210160/conseils/economies/grece-croissance-dette-publique/

(3)        Le Point (10 février 2010). Plusieurs pays européens devraient voler au secours de la Grèce. Disponible sur :  http://www.lepoint.fr/actualites-economie/2010-02-10/dette-publique-plusieurs-pays-europeens-devraient-voler-au-secours-de-la-grece/916/0/422749

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