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Face-à-face Nord-Sud II : la Belgique à la croisée des chemins.

Hier soir, j’étais présent au second face-à-face nord-sud co-organisé par De Standaard et Le Soir à l’Ancienne Belgique. Le premier débat opposant M. Di Rupo à M. Leterme fut assez terne et aseptisé, le discours consensuel et les convergences nombreuses. M. Di Rupo s’est profilé comme notre prochain premier ministre, bien qu’il esquivât une question directe à ce sujet. Sur ce point, il me faut souligner avoir pu apprécier sa maîtrise croissante du néerlandais. M. Leterme, qui décidément avait bien du mal à répondre en néerlandais aux questions qui lui étaient adressées en français (!) quant à lui a beaucoup évoqué une évolution des mentalités côté francophones. Les deux hommes ont essentiellement lancé un appel aux gens « raisonnables » pour négocier la réforme de l’Etat.

En revanche, le débat entre Louis Michel et Bart De Wever fut marqué par des échanges vifs, des remarques acerbes, voir cyniques. La tension était palpable dans le public, surtout dans le groupe des lecteurs du Standaard qui à menues reprises applaudira son champion. L’aura qui entourait De Wever avait quelque chose d’assez malsain, il me fit l’impression à plusieurs reprises d’exalter les foules avec un discours –attaque frontale de Louis Michel –, pratiquant l’exclusion et le ressassement d’un passé parfois douloureux. En réponse à la charge, Bart de Wever se défendit d’être un romantique ou nationaliste. Rendant coup pour coup, il distilla ses réponses froidement, avec tous les airs d’un rationaliste, basant son discours  sur des chiffres et des faits historiques, et faisant passer in fine son discours nationaliste sous le camouflet de celui de l’efficience. La tension atteindra son paroxysme lorsque les trois lettres B-H-V feront leur entrée dans l’arène et que la sortie de De Wever sur la suppression de la région bruxelloise sera évoquée : c’est le pacte des belges qui vole en éclat sous mes yeux.

Sachant le tabac qu’a fait Yves Leterme avec sa « goed bestuur » et ses « vijf minuten politiek moed », inutile de préciser que l’homme est fin stratège lorsqu’il s’agit de caresser l’électeur flamand dans le sens du poil. Car oui, je le dis haut et fort, ce discours basé sur l’efficacité, c’est celui d’une Flandre qui refuse d’admettre qu’elle est gangrenée par le nationalisme. Le fond du réquisitoire de De Wever n’est jamais que  le tristement célèbre « alles wat we zelf doen doen we better »  -ce que nous faisons seul nous le faisons mieux –. La presse aura beau jeu de regretter le ton professoral de Louis Michel lorsqu’il dénoncera le discours profondément nationaliste de De Wever à l’heure où l’Europe se cherche des convergences, il n’empêche.

Toutefois, sur certains points, je dois dire que je suis d’accord avec M. De Wever. Pour commencer, le corps politique belge n’existe plus, il est aujourd’hui éclaté en deux démocraties distinctes, chacune avec ses propres politiques et médias, sa langue et sa culture : notre pays s’est transformé en une conférence diplomatique permanente. Ensuite, Bruxelles doit être gérée comme une ville, car c’est une ville, c’est évident. Ses problèmes spécifiques requièrent une gestion intégrée. Mais à la différence de De Wever, si je suis convaincu qu’une réforme du modèle bruxellois est urgente, je pense que celle-ci doit se faire dans le sens de davantage de compétences régionales et d’une simplification des structures institutionnelles. Ce que veut Bart, c’est la suppression pure et dure de la région bruxelloise et une cogestion des communautés qui introduirait des sous-nationalités à Bruxelles. En bon républicain, je condamne cette vision homogénéisante, communautariste du vivre ensemble (voir mes articles sur le républicanisme et la laïcité française).

Enfin, je condamne aussi la francisation de la périphérie. En dehors des communes à facilités, le principe de territorialité s’applique, c’est une des clés de voûte de notre constitution et le garant du respect mutuel entre les communautés. Reste qu’une logique centrifuge est à l’œuvre au centre du pays. Bruxelles étant majoritairement francophone et enclavée en Flandre, c’est un mouvement assez naturel que les citadins qui décident de déménager le fassent aux abords de Bruxelles, en terre flamande. Il n’y a aucune volonté francophone de coloniser la Flandre, c’est très clair, mais l’olievlek est un phénomène naturel, par conséquent seulement endiguable par des mesures ressenties comme « contre nature », discriminatoires (le wooncode par exemple).

En périphérie, deux logiques s’affrontent, celle du droit des gens (principe de personnalité) et celle du droit du sol (principe de territorialité). Chacune des parties revendique la logique qui l’arrange le mieux, ce n’est qu’une question de rapports de forces. En Belgique, on règle nos différents en échafaudant des compromis alambiqués. Chacun doit intégrer la logique de l’autre, c’est la base du compromis, personne ne peut imposer sa logique. Or, le compromis de 63 fixant de façon arbitraire la frontière linguistique en échange de la création de BHV et plus tard de la région Bruxelloise et des facilités est précisément un compromis entre le principe de territorialité et de personnalité. C’est donc un bon accommodement que la Cour n’aurait jamais dû remettre en question (soit ses juges sont de dangereux incendiaires, soit ils n’ont pas mesuré la portée des conséquences de l’arrêt BHV de 2003). Si on veut remettre ce compromis en question, comme souhaite le faire la Flandre, il faudra en payer le prix. Et ce prix, c’est l’élargissement. Flamands, si vous ne comprenez pas cela, vous avez cessé d’être belges.

Pour terminer cet article, je préciserais avoir conversé dans le train du retour avec un flamand de Leuven. Ma tactique a été de le faire parler un maximum (la maïeutique de Socrate…) pour extraire de son âme ses convictions les plus profondes. Je dois dire que j’ai été EFFRAYE par les clichés qu’il ma servi : corruption du PS, transferts, Madame non, mauvaise gestion du ministère des finances, la diatribe sur Bruxelles, Daerden ministre des pensions, etc . Même si mon interlocuteur  ma resservi la liturgie de De Wever, à la différence de ce dernier, j’ai pu percevoir que  dans le fond, c’est un sentiment de ras le bol à propos de l’immobilisme du fédéral et de la Wallonie qui guidait ses prises de positions. Je précise que ce monsieur lit De Standaard, le journal des intellectuels en Flandre.

A mes lecteurs : la Belgique est à la croisée des chemins, ne nous y trompons pas. Le confédéralisme, c’est en effet la fin de la Belgique si on entend par là la fin d’un projet politique commun. Ne cherchons pas à qui la faute, notre histoire est complexe, les responsabilités partagées. Aujourd’hui, j’ai l’impression que nous sommes au point de non-retour. Cependant, à tout individu rationnel apparaîtra cette vérité éclatante : comment en considérant notre histoire douter que les événements d’aujourd’hui s’inscrivent dans une suite logique ? Nous ne nous sommes pas construits mais déconstruits. Je sais que je me fais ici l’avocat de De Wever, historien de grande classe, mais soit. L’important aujourd’hui est d’aller de l’avant, on ne refait pas l’histoire, et de tirer les conséquences de l’échec du communautarisme pour ne pas en reproduire les travers dans la construction européenne. Mais je suis optimiste, l’Europe, à l’inverse de la Belgique, se construit.

Face-à-face N-S II: ma question à Elio Di Rupo.

Dans le cadre d’un second face-à-face nord-sud, le Soir et De Standaard organisent un débat le 7 juin à l’ancienne Belgique. Quatre ténors de la politique belge en les personnes de Didier Reynders, Elio Di Rupo, Bart De Wever et Yves Leterme s’affronteront. A cette occasion, 100 lecteurs de chacun de ces deux journaux seront sélectionnés pour être présent et poser une question à l’orateur de leur choix. Je figure parmi les heureux élus et soumettrai à cette occasion cette (double) question à M. Di Rupo:

Introduction:


Le PS affiche comme priorité le redéploiement économique de la Wallonie (cf. Plan Marshall), objectif louable s’il en est un. En parallèle, vous prétendez défendre les chômeurs, les pauvres, les opprimés, la veuve et l’orphelin. Dès lors, ne trouvez-vous pas que votre parti est en proie à un conflit d’intérêt: d’un côté le PS à un intérêt objectif à maintenir sa base électorale (les pauvres) dans l’indigence, de l’autre, il prétend nous sortir du marasme économique. Et à ce titre, il est victime d’un fameux paradoxe: l’objectif de redistribution est subordonné à l’existence des riches, les socialistes (à moins de partager la pauvreté) se nourrissent du vice qu’ils dénoncent. En bref, je pense que l’électorat du PS est inversement proportionnel au nombre de riches, votre parti n’est que l’avocat d’intérêts corporatistes, ceux des pauvres.

Question :

1) En regard de cette double observation, M. Di Rupo, qu’est-ce qu’un socialiste aujourd’hui? Qu’est-ce qu’un socialiste aujourd’hui si ce n’est un libéral de gauche, çàd quelqu’un qui cherche à assurer la condition de base pour que le modèle libéral puisse réellement porter un idéal émancipateur pour tous, j’ai nommé: l’égalité des chances. En fait, quelle différence subsiste t-il sur le plan idéologique entre le PS et le MR, si ce n’est une différence de perception (PS défenseurs du bien-être social vs MR parti des nantis)?

2) Pour dire vrai, il me semble que le modèle libéral a triomphé à tous les niveaux, pour moi, chaque parti pratique une forme de libéralisme différente. Dès lors, n’est t-il pas démago et lénifiant de parler de “bain de sang social” et de “crise libérale” (cf . les régionales de 2009)? Selon moi, votre discours est facile, sans nuance, dangereux, d’autant qu’il pratique l’amalgame: la crise actuelle n’est que celle d’une forme débridée de libéralisme économique (qui par ailleurs est pratiquée aux Etats-Unis, pas en Europe). Dès lors, est-ce faire preuve d’honnêteté intellectuelle que de faire l’amalgame avec le discours du MR, d’autant que c’est là profiter de l’indigence intellectuelle de ceux là-même que vous défendez.

Merci d’avance pour votre réponse.

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