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L’empreinte écologique : un indicateur de « soutenabilité » ?

En lisant des articles scientifiques en économie écologique, j’ai été amené à me poser cette question : pourquoi met on en place un marché de l’empreinte « carbone » et pas de l’empreinte écologique ? En effet, la seconde englobe la première.

L’empreinte écologique présente intuitivement selon moi ce double avantage de poser, d’une part, une limite supérieure absolue à l’activité économique, et, d’autre part,  relative à l’état de la technologie (puisqu’elle est calculée en fonction de « l’état » de ce paramètre au temps t). Concrètement, elle évalue l’espace forestier nécessaire pour séquestrer nos émissions de carbone car aujourd’hui les arbres sont la « meilleure technologie » de séquestration de celles-ci. Ne serait-ce dès lors pas l’instrument idéal pour orienter l’économie vers un état statique dynamique ? On pose une limite mais en conservant les incitants à innover. Par exemple, si j’augmente les rendements agricoles sans surcompenser ces gains par une utilisation d’énergie fossile, mon empreinte diminue. Ainsi, je peux produire plus et gagner plus (je pose ici l’hypothèse implicite que le moteur de l’innovation technologique est le profit).

Dès lors, qu’est-ce qui justifie le choix de recourir à l’empreinte carbone ? L’empreinte écologique est-elle un bon indicateur de la durabilité ? Son calcul est-il plus compliqué ? Ou alors, est-elle impraticable sur le plan politique ? Quels enseignements peut-on retirer de la mise en place du marché du CO2 ? D’autre part, doit-on privilégier une approche centrée sur la production ou la consommation dès lors qu’on évolue dans un contexte de libre échange ? En d’autres termes, doit-on donner à chaque ménage un « quota d’empreinte écologique »,  ou plutôt à chaque entreprise ? Sur quelle base le nombre de quotas doit-il être définit ?

Pour appréhender ce débat, commençons par préciser que l’empreinte écologique est une fiction. Elle indique le nombre d’ha fictifs de bioproductivité moyenne nécessaires pour soutenir le mode de vie d’une population. Elle ne donne aucune indication par rapport à la soutenabilité du mode de vie d’une population par rapport à sa dotation réelle en ressources naturelles locales. On peut en la calculant dire si en extrapolant un mode de vie d’une population particulière à la population mondiale, l’humanité vivrait dans des limites écologiquement viables. Par exemple, les calculs indiquent que l’humanité aurait besoin de cinq planètes pour vivre « à l’américaine ».

Cette information n’est d’aucune utilité pratique lorsqu’on envisage l’empreinte écologique comme un indicateur de soutenabilité pour une population donnée. Ceci émane du fait qu’elle pose le problème en termes de répartition équitable (« si chacun vivait à l’américaine »). Ce faisant, elle oublie une chose : le fait que l’humanité puisse vivre dans des limites écologiquement viables, mais avec de fortes disparités entre les modes de vies. En d’autres termes, l’empreinte écologique confond la notion de répartition juste et de soutenabilité, c’est sa plus grande faiblesse (et à la fois sa plus grande force vu qu’elle montre les inégalités de façon criante).

En fait, la seule façon d’utiliser l’empreinte écologique comme un indicateur de soutenabilité dans le contexte de la globalisation est de considérer la Terre comme l’espace de référence sur lequel la population se développe. En effet, une population est certes contenue dans une limite géographique, mais en pratique, avec la globalisation des échanges, chaque population consomme des biens produits sur l’ensemble de la planète.

Dès lors, les quotas d’empreinte écologique devraient être distribués en fonction de la bioproductivité de la Terre dans son ensemble. Se pose alors la question de la répartition de ces quotas. Si on divise cette capacité par la population mondiale, on obtient la part équitable de chaque humain. Il s’agit là d’une utopie. Premièrement, elle ne tient pas compte des rapports de forces entre les différentes collectivités du globe. Ensuite, certains pays possèdent, un capital naturel beaucoup plus élevé que d’autres. Dès lors, pourquoi ces pays accepteraient-ils de limiter leur consommation au bénéfice d’autres ?

Ceci montre que le problème fondamental auquel nous avons à faire lorsqu’on aborde la question du développement durable sous l’angle de la durabilité forte est qu’il s’agit d’administrer un bien commun à toute l’humanité, la Terre. Plus la consommation croît (fonction de deux facteurs : PIB/habitant et augmentation de la  population) plus le risque d’une surexploitation s’accentue. C’est la tragédie des communs appliquée à la Terre.

Dès lors, comment sortir de cette impasse ?

Certains évoquent un « gouvernement mondial », d’autres parlent de frontières. Dans les deux cas, le constat est le même : il faut rétablir un niveau de gouvernance possédant la souveraineté sur le territoire administré. En effet, sans ça, il est impossible de « réguler » l’exploitation de notre bien commun à tous qu’est la Terre.

Je suis sceptique quant au réalisme politique de la première option (est-elle par ailleurs souhaitable ? J’en doute). Au contraire, la seconde option me semble plus réaliste. Sa mise en œuvre exige de rétablir les frontières étatiques. L’idée est d’évoluer de l’interdépendance vers l’autosuffisance, un changement de paradigme. Il faudrait que chaque population se développe principalement en exploitant ses propres ressources et appliquer le principe de subsidiarité au commerce : n’est importé que ce qui n’est pas produit sur le territoire. A partir de ce moment seulement, on pourrait utiliser l’empreinte écologique REELLE, c’est-à-dire calculée par rapport à la dotation naturelle du territoire local, comme indicateur de soutenabilité.

Ces positions ne sont pas celles défendues par les avocats du « tout au marché ». Pour eux, si la nature est surexploitée, c’est parce qu’il y a absence de droits de propriétés. Dès lors, pour « garantir une exploitation optimale de la Nature », il faut privatiser celle-ci. Dans le cadre du sommet sur la biodiversité à Nagoya, des dispositions ont déjà été prises dans ce sens. La marchandisation de la nature est la prochaine étape de l’expansion rapace du capitalisme, osons la formule. Ce passage d’un texte d’Attac France résume bien ce qui est en train de se passer :

« Les travaux de la conférence de Nagoya se sont appuyés sur le rapport «Économie des écosystèmes et de la biodiversité» piloté par Pavan Sukhdev  qui préconise, pour «sauver» la biodiversité, l’évaluation des «services environnementaux» rendus par la nature et la fixation d’un prix permettant de les gérer avec des «financements innovants».Ces financements seraient fondés sur l’idée de compensation, sur le modèle des banques de compensation, comme il en existe déjà plus de 400 aux États-unis : les entreprises qui détruisent de la biodiversité achètent des crédits à des banques qui gèrent des actifs obtenus par des activités de conservation d’espèces ou d’écosystèmes ».

Tout régime de droit de propriété repose sur l’exclusion, l’exclusion de la consommation d’un bien pour celui qui n’en est pas propriétaire. Dans un monde sans frontière, le risque d’une expropriation massive des peuples les plus pauvres n’est pas exclu. Nous allons dans une direction qui va encore renforcer un peu plus les inégalités. En Afrique, le rachat massif de terre agricole par des puissances émergeantes (la Chine) est un phénomène qui prend de l’ampleur. Devrons-nous attendre que Coca-Cola possède la forêt amazonienne pour réagir ?

Le temps du monde fini : le développement soutenable concrètement

A présent que j’ai cadré les enjeux de la « Révolution Verte » (voir articles des deux mois précédents), je peux poser quelques principes qui doivent guider son implémentation concrète :

1)      substituer l’énergie organique renouvelable à l’énergie mécanique non-renouvelable. En d’autres termes, des engins tels que la brosse-à-dent électrique, le « souffleur de feuille mortes », le coupe pain automatique, par exemple, devraient être bannis du marché. L’homme peut très bien effectuer ces tâches lui-même pour un effort marginal ;

2)      Appliquer le principe de subsidiarité au commerce international : seuls peuvent être importés les biens qui ne sont pas produits localement. Concrètement, cela signifie un retour du protectionnisme certes, mais aussi et surtout des savoir-faire locaux. Quoi qu’il arrive, cette transition se fera naturellement lorsque le prix du baril implosera, c’est-dire lorsque son prix reflétera réellement sa rareté ;

3)      Appliquer le principe de subsidiarité au transport. En clair : le vélo en centre-ville, tram et métro pour les distances entre deux points éloignés d’une métropole, bus et trains pour la banlieue. A terme, la voiture doit disparaître ;

4)      Stabiliser la démographie ;

5)      Implémenter l’idée de limite aux capacités de la Biosphère en utilisant l’empreinte écologique pour déterminer un « crédit carbone » par habitant. Ceci implique bien sûr de passer d’une comptabilité monétaire à une comptabilité énergétique. Le marché fera le reste. Par exemple, il passera d’une conception marchande de la valeur à une conception d’usage de la valeur. Par définition, seuls les biens indispensables seront produits en priorité puisque les autres feront exploser inutilement le quota d’empreinte écologique. La croissance quantitative fera place à la croissance qualitative : le paradigme du monde fini se substituant à celui du monde infini, l’expansion du système étant contrainte par une limite supérieure, le système sera forcé de se réorganiser en permanence de l’intérieur pour augmenter son efficacité éco-énergétique. En fait, le rôle du progrès technologique sera encore plus important qu’aujourd’hui ;

6)      Utiliser les énergies fossiles pour financer la transition vers le renouvelable ;

7)      Réorienter l’agriculture mécanique vers la permaculture, seule solution durable permettant d’obtenir des rendements proches de ceux de l’agriculture industrielle.

8)      Évoluer vers une production décentralisée de l’énergie : chaque habitation doit évoluer vers l’autosuffisance. En outre, grâce à une mise en réseau, les surplus des uns doivent pouvoir alimenter les besoins des autres (interconnectivité).

En fait, la mesure 5) suffit à elle seule à réorienter drastiquement notre développement. Les gens sont-ils prêts à accepter ces changements ? Honnêtement, j’en doute. C’est donc dans la douleur que le monde accouchera de la quatrième révolution énergétique.

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