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Opérationaliser les acquis de la révolution bioéconomique : le biomimétisme.

Biomimétisme

Avec l’empreinte écologique, le « biomimétisme » doit être le second concept central permettant d’opérationnaliser les acquis de la pensée bioéconomique en tant que nouveau paradigme dictant les principes d’une économie soutenable.

Le biomimétisme est un concept simple mais très difficile à opérationnaliser. Il s’agit d’observer le mode de fonctionnement des écosystèmes et d’en reproduire les schémas. L’idée sous-jacente est que les écosystèmes sont en place depuis des temps immémoriaux, ce qui laisse à penser que leurs structures sont durables. Un double piège à éviter toutefois : (1) la nature n’est pas figée et (2) l’homme coévolue avec son environnement. Par conséquent, il ne s’agit pas de dire stop à tout développement.

Le sujet est d’une rare complexité et tout reste à faire dans ce domaine caractérisé par une incertitude scientifique patente.

Système résilient

Un concept central dans la réflexion portant sur le biomimétisme est la résilience i.e. la capacité d’un système à absorber un changement perturbant et à se réorganiser en intégrant ce changement, tout en conservant essentiellement la même fonction, la même structure, la même identité et les mêmes capacités de réaction (Walker).Les études d’écologistes décèlent trois caractéristiques augmentant la résilience d’un système (1):

–          La diversité

–          La modularité

–          La proximité des rétro-actions

Diversité

La diversité possède plusieurs aspects : (1) le nombre d’éléments qui composent le système (capital naturel, humain, technique); (2) la densité des interconnections entre ces différents éléments (lien social); (3) la variété du nombre d’activités productives dans le système (autosuffisance); (4) la capacité de réponse différenciée à chaque choc (flexibilité); (5) la diversité des capacités bioproductives (fermes, maraîchers, aquaculture, arbres fruitiers,…).

En outre, il est crucial de préciser que la diversité s’applique aussi entre les systèmes : chaque système doit être adapté aux paramètres biophysiques de son milieu. Par conséquent, il doit exister autant de systèmes qu’il existe de milieux environnementaux différents. L’idée est de reproduire le phénomène de spéciation des populations d’une espèce qu’on retrouve dans la nature. Chaque communauté doit élaborer ses propres solutions opérationnelles en usant au maximum de ses propres moyens.

Modularité

D’après les écologistes Brian Walker et David Salt, le terme modularité concerne la “manière selon laquelle les composants d’un système sont liés entre eux ”. La globalisation a fortement renforcé l’imbrication des économies nationales. Or, le système financier global qu’on présente si souvent comme une réussite, aggrave – on l’a vu avec la crise des subprimes –le risque de propagation à tout le système d’un choc local (Pour rappel, la crise financière provient des Etat-Unis). Autre exemple : la fièvre mexicaine qui rapidement s’est transformée en pandémie et a menacé de déclencher une panique généralisée.

Dans une situation plus modulaire, chacun des sous-ensembles du système global possède une liberté accrue de s’auto-organiser pour apporter une réponse à un choc exogène calibrée en fonction de son contexte local . Mais d’une façon plus évidente, la manière la plus simple de diminuer la probabilité d’un risque systémique est de réduire au maximum l’interdépendance, les interconnexions entre les systèmes, ce qui implique d’appliquer le principe de subsidiarité aux échanges commerciaux : seul est importé ce qui ne peut être produit localement. La logique de la mise en réseau prend alors le pas sur celle de la dépendance réciproque.

Rétro-actions

Une rétro-action matérialise un phénomène de feedback positif ou négatif sur le système, provoqué par l’activité économique. Pour prendre un exemple à l’avant plan de l’actualité, l’exploitation de l’énergie nucléaire produit des déchets radioactifs, un feedback négatif. Les pays occidentaux ont souvent occulté le débat à propos de ces déchets en les envoyant en-dehors du champ de vision de leur opinion publique : dans l’espace, sous la mer, dans des contrées lointaines. L’Union Européenne a récemment initié un processus législatif pour que lesdits déchets ne puissent à l’avenir plus quitter la juridiction de l’ensemble de ses états-membres ; un exemple de resserrage d’une boucle rétroactive. L’idée de resserrer les boucles de rétro-actions de l’activité humaine émane du constat que les gens sont beaucoup plus responsables de leur actions dès lors qu’ils en voient les conséquences directes sur leur vie.

Le grand défi bioéconomique est d’utiliser la nature comme un allié, à l’image des espèces naturelles, de telle sorte que l’activité économique stimule un maximum de rétro-actions positives. Par exemple, la plantation d’arbres fruitiers va produire  au minimum deux feedbacks positifs : (1) la récolte de fruits et (2) des bénéfices en terme de séquestration du carbone rejeté par l’activité économique.

De ce point de vue, il est urgent d’étudier les boucles de rétro-actions positives et négatives à l’œuvre dans notre environnement. Le problème qui se pose ici est que les effets de l’activité humaine sur un écosystème ne peuvent être modélisés que si la totalité des relations intervenant dans le système sont connues. Sans oublier que les écosystèmes sont des systèmes complexes dynamiques d’une part et que nous en faisons partie intégrante –l’homme coévolue avec son environnement –. C’est pourquoi l’idée que l’homme soit capable de « manager la nature », la soumettre à sa volonté, me semble utopique.

Pour l’heure, le grand défi touchant au management de la nature est de ramener l’érosion de la biodiversité dans des proportions raisonnables. Le moyen le plus évident pour y parvenir est de diminuer l’impact environnemental de l’économie. Le concept d’empreinte écologique est l’outil adéquat pour relever ce défi.

Local vs global : une révolution  ?

Difficile en lisant ces lignes de ne pas échapper au constat que le paradigme bioéconomique émergent s’inscrit en totale rupture avec la logique globalisante de l’économie néolibérale. L’acquis bioéconomique s’opérationnalise à travers le concept de résilience, proche de la notion d’autosuffisance qui affirme la nécessité d’une action modulée en fonction des paramètres biophysique de l’environnement local. On peut parler de révolution copernicienne, c’est pourquoi il est intéressant de poser cette question : cette approche est-elle ancrée dans une réalité pragmatique ou s’agit t-il d’une douce utopie déconnectée de la réalité des faits ?

Cette assertion ne manquera pas, je n’en doute pas, de déstabiliser le lecteur : l’approche bioéconomique est pleinement ancrée dans la réalité biophysique, au contraire, l’économie néolibérale est totalement déconnectée de cette réalité. Pourquoi me direz-vous ? La réponse est assez simple : l’économie globalisée est énergivore, elle n’est pas soutenable car elle s’appuie sur l’exploitation de ressources fossiles (gaz, charbon, pétrole) non-renouvelables. La réalité bioéconomique de la globalisation, c’est une spécialisation de la production à l’échelle mondiale induisant une multiplication du transport de molécules –de matières – et par conséquent requérant toujours davantage d’énergie pour bouger ces molécules ; une hérésie du point de vue biophysique.

L’imminence du pic pétrolier, le moment ou l’offre de pétrole atteindra son pic de production, laisse à penser que la révolution bioéconomique sera tôt ou tard une réalité de fait. Nous allons devoir amorcer une « descente énergétique », le meilleur moyen d’y parvenir est de resserrer la taille des circuits économiques et d’amorcer la transition vers une économie soutenable.

La permaculture et le mouvement des villes en transitions

Partant de la réflexion autour du pic pétrolier, Rob Hopkins a fondé en 2005 le mouvement des villes en transitions, des communautés cherchant à maximiser leur résilience. Il est professeur, son domaine d’expertise est la permaculture i.e., une science systémique qui a pour but la conception, la planification et la réalisation de sociétés humaines écologiquement soutenables, socialement équitables et économiquement viables. Cette discipline se base sur une éthique, dont découlent des principes et des techniques permettant une intégration des activités humaines avec les écosystèmes (voir wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Permaculture ): pour répondre au problème écoénergétique, la permaculture s’inspire du fonctionnement des écosystèmes comme modèles optimaux d’utilisation d’énergie.

Ainsi, j’observe que le paradigme bioéconomique émergent possède des bases conceptuelles solides qui sont actuellement opérationnalisées par les villes en transition (pour plus d’informations à ce sujet, voir  wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Villes_en_transition ):  les économistes de demain ne seraient t-ils pas les écologistes ?

Si on accepte que (1) l’écologie est l’économie de la nature et (2) l’homme fait partie de la nature, la réponse me semble évidente.

(1)    Voir : Les trois ingrédients d’un système résilient. Villes  et communautés en transition. Disponible sur : http://villesentransition.net/transition/pages/resilience/les_trois_ingredients_dun_systeme_resilient

Sommet de Nagoya : au coeur des enjeux de la protection de la biodiversité.

La perte de biodiversité, pourquoi est-ce un problème ?

2010 a été désigné par les Nations Unies comme l’année de la biodiversité. Du 18 au 29 octobre, à Nagoya (Japon), se tient le sommet international bisannuel de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB).

Trois dossiers majeurs sont sur la table de négociation: fixer de nouveaux objectifs pour enrayer la perte des espèces à l’horizon 2020, trouver un accord international sur les conditions d’accès des industries du Nord aux ressources génétiques des pays du Sud, dessiner l’évolution de l’aide aux pays les plus pauvres pour protéger leurs ressources naturelles.

Surexploitation des ressources, pollution, modification des habitats, espèces exotiques envahissantes, changement climatique: Une espèce d’amphibien sur trois, plus d’un oiseau sur huit, plus d’un mammifère sur cinq et plus d’une espèce de conifère sur quatre sont menacés d’extinction au niveau mondial (1).

L’observateur qui a intégré la révolution initiée par Darwin (1809-1882) sait que la Nature n’est plus considérée par les scientifiques comme figée. Les espèces connaissent des évolutions en fonction des interactions avec leur milieu. Certaines parviennent à dominer leur milieu ou à s’adapter avec plus ou moins de succès là où d’autres s’éteignent. On parle de spéciation et de coévolution.

Par conséquent, le problème n’est pas le fait que des espèces connaissent l’extinction. Ce qui pose problème, c’est le taux d’extinction des espèces animales et végétales : il est désormais « jusqu’à 1.000 fois plus élevé » que le taux historique connu jusqu’à ce jour, rappelle l’ONU (1).

Les écosystèmes sont des systèmes complexes au sein desquels les espèces interagissent – ce compris l’homme – . Cette interaction rend leur étude difficile car ils constituent un équilibre dynamique. A ce jour, les biologistes ont encore peu d’idée des conséquences de la perte de biodiversité.

Néanmoins, trois éléments peuvent être soulignés. Premièrement, il est admis que les écosystèmes maintiennent  les conditions de subsistance d’un environnement sain. En anglais on parle de « life support services ». Par exemples, les forêts recyclent le dioxyde de carbone, certaines plantes filtrent l’eau, les abeilles pollinisent de nombreuses plantes, les végétaux  vont capter la lumière à travers la photosynthèse,  cette énergie solaire va être stockée dans la plante et permettre aux herbivores de faire fonctionner leur métabolisme,  herbivores qui à leur tour vont être la source d’énergie de carnivores.

Ensuite, les scientifiques supposent que la résilience d’un écosystème, c’est-à-dire sa résistance au changement, est fonction de sa diversité biologique. Les biologistes classent les espèces en deux sortes : les espèces « clé de voûte » (« keystone species »)  et les autres. Les premières occupent une place stratégique dans le réseau trophique (2) : les conséquences de leur disparition peuvent avoir un effet domino sur d’autres espèces. A noter  que plusieurs espèces peuvent avoir le même rôle, c’est pourquoi les scientifiques pensent qu’une diversité plus importante diminue la probabilité que l’extinction d’une espèce clé de voûte détruise un écosystème. Une partie du problème lié à la perte de biodiversité tient du fait que nous ne savons pas dans une large mesure distinguer les espèces essentielles au maintien des services rendus par un écosystème des autres.

Enfin, il est de plus en plus admis que la résilience d’un écosystème peut être soumise à un effet de seuil. Par résilience, on entend la capacité d’un écosystème à continuer à fonctionner dans ses tâches essentielles lorsqu’il est soumis à un choc. L’effet de seuil se matérialise lorsque suite à un choque trop important les dommages subis par l’écosystème sont irréversibles. Par exemple, la surpêche peut affecter irrémédiablement la recomposition d’un stock de poisson. Le problème tient ici du fait qu’il est très difficile de modéliser un stock de poisson car sa fonction est rarement linéaire. De plus, la limite, le point critique (« tipping point ») au-delà duquel l’effet de seuil se matérialise ne peut être connue qu’à posteriori. Dans ces circonstances, il est très difficile d’élaborer des modèles de quotas de pêche optimaux.

Par conséquent, « le management de la nature » est une tâche extrêmement complexe. Nous évoluons dans un contexte d’incertitude permanente, voire d’ignorance. Il est crucial que les responsables politiques comprennent que les risques potentiels d’une perte accélérée  de la biodiversité sont énormes. On ne parle pas ici de risque mécaniques, c’est- à-dire circonscrits et localisés à une part du système. Non, la nature des risques ici est différentes car les écosystèmes présentent des caractéristiques particulières : système dynamique, discontinuités dans la fonction de dommage, points critiques, notamment.

Face à la magnitude potentielle de ces risques il est inconcevable que nous continuons dans le scénario « business as usual » c’est-à-dire d’appliquer une stratégie « apprendre et puis agir » (« learn then act strategy »). Un changement de paradigme s’impose en faveur d’une stratégie « agir en fonction de l’état de  la connaissance scientifique au temps t » . C’est la logique du très controversé principe de précaution : élaborer des stratégies optimales au temps t optimalisées fréquemment en fonction du flux d’information produit par l’expérience, l’observation et la recherche.

L’approche dominante actuelle consiste à monétariser les services rendus par l’environnement. C’était la logique du rapport Stern (2006). Par exemple, la capacité de recyclage du CO2 d’une forêt va être évaluée. Sur base de ces observations (notons ici que les incertitudes sont déjà multiples), on va évaluer la valeur de ce service en calculant son coût économique. La grande question est de savoir la valeur attribuable à la tonne de carbone séquestrée. Sans entrer dans les détails,  on voit ici tout de suite les problèmes posés par la commensurabilité (évaluer des biens et services rendus par l’environnement en termes de flux monétaires).

Cette difficulté tient selon la thèse orthodoxe du fait qu’il n’existe pas de marché pour les services rendus par l’environnement (la purification de l’air par exemple). Par conséquent, les ressources naturelles sont sur-exploitées. D’où une approche dominante qui propose qu’on crée ces marchés en octroyant des droits de propriété sur les biens et services produits par l’environnement. La maxime « battons-nous pour chaque animal aie un propriétaire plutôt pour que les animaux aient des droits » résume assez bien cette approche dont le marché des quotas de CO2 est l’exemple type.

Je remarque que la théorie orthodoxe comporte deux limites, l’une éthique, l’autre touchant à la nature intrinsèque des biens et services rendus par l’environnement. Premièrement, la privatisation de biens environnementaux pose un problème éthique. En effet, l’observateur attentif remarquera que le marché de quota de CO2 constitue une forme de privatisation indirecte de l’air. Par conséquent, la question de la répartition de ces quotas pose des problèmes d’équité. Sans oublier que les pays industriels sont responsables de trois quart des émissions de gaz à effet de serre. Quid de la privatisation de la forêt amazonienne ? Une question de fond se pose donc : les biens environnementaux ne sont-ils pas des biens publics, au sens juridique du terme ?

Deuxièmement,- remarquons que ce second problème se pose avec une acuité bien plus profonde- partant de l’hypothèse que des marchés seraient créés pour les biens et services environnementaux (via l’octroi de droits de propriété par exemple), il n’existe aucune garantie que les dits marchés seraient capables de réaliser l’ allocation optimale de ces ressources.  En d’autres termes, je mets en doute la capacité des marchés, système d’allocation des ressources décentralisé par excellence, à mettre un prix juste sur les biens et services environnementaux. Par « prix juste », j’entends le prix qui induirait une consommation optimale (ni trop, ni trop peu) de ces ressources.

Au cœur du problème, on retrouve notamment le vieux débat sur la valeur marchande et la valeur d’usage d’un bien. Sans entrer dans ce débat, je ferai une observation personnelle : le problème de fond avec les ressources naturelles –renouvelables ou non-renouvelables–  se matérialisant sous forme d’un stock (3) est que le marché est incapable de gérer une situation dans laquelle on se dirige vers l’épuisement irréversible d’une ressource. Par exemple, on peut pomper du pétrole jusqu’à la dernière goûte sans que les marchés ne donnent le signal d’une pénurie. Bien sûr, les marchés sont un indicateurs de la rareté, mais seulement relative, pas absolue. Je m’explique : le coût marginal de production du baril (soit, le coût de production d’un baril supplémentaire) va augmenter progressivement à mesure que le forage sera plus ardu (il faudra pomper plus en profondeur par exemple) et en ce, les prix sont un indicateurs de la rareté relative. Par contre, les prix ne reflètent pas une réalité par rapport à l’état du stock dans l’absolu car il se peut très bien que le coût d’extraction reste relativement  stable jusqu’à l’extraction de la dernière goutte.

Si la déplétion du stock n’était pas irréversible ceci ne poserait pas de problème car il pourrait se recomposer au fil du temps. C’est pourquoi l’introduction de la notion d’effet de seuil  pose cette question : exploitons-nous oui ou non la ressource en deçà du seuil d’irréversibilité ? Si tel n’est pas le cas, la ressource est sur-exploitée. Problème : la limite ne peut être connue à priori.

Ma conclusion, celle qui s’impose et qui nécessairement doit provoquer certaines désillusions, est que dans ces conditions, il apparaît bien illusoire de chercher à domestiquer la nature. Partant de cette observation, je pense que nous devons nous baser sur des indicateurs tangibles pour orienter notre comportement : le réchauffement climatique et la perte accélérée de la biodiversité sont des signaux que nous ne pouvons ignorer. Par conséquent, il est temps d’effectuer la transition vers une économie post-carbone d’une part, et de ralentir la perte de la biodiversité d’autre part. Commençons par arrêter la déforestation et à investir dans les énergies renouvelables.

J’espère vous avoir convaincu au terme de cet article de la vaste tâche qui nous attend. Le problème est d’autant plus complexe qu’il requiert une approche holistique transdisciplinaire.

Le principe d’entropie : comprendre l’hérésie de Georgescu-Roegen.

Il me semble, sans toutefois pouvoir retrouver la citation exacte, que l’économiste britannique Sir John Maynard Keynes (1883-1946), encore aujourd’hui le plus cité et le plus influent parmi ses pairs, eu à peu près ces mots : « lorsque l’humanité aura résolu le problème de la rareté, elle pourra s’adonner aux disciplines de l’âme que sont les arts ».

Cette sentence n’a jamais sonné autant faux qu’aujourd’hui. Le constat est là : la science économique a négligé l’origine même de la rareté en omettant de prendre en compte la « Terre » comme facteur de production.

En nous livrant cet enseignement, Georgescu-Roegen  donne une leçon d’humilité à l’humanité qui jusqu’ici a eu l’orgueil de se penser en dehors de la nature. Sa lecture m’a bouleversé, car il rompt avec le paradigme newtonien sur lequel la science économique actuelle est fondée.

Pour faire simple, la vision mécaniste newtonienne postule que notre développement suit le mouvement d’un pendule : si vous partez d’un point, vous pouvez y retourner infiniment, le temps est réversible. La formule « rien se perd, rien ne se crée » résume bien la portée abstraite de ce principe : il implique que lorsque l’économie connaît un choc, elle finit toujours en bout de course à revenir à son point d’équilibre antérieur. Cette conception doit être familière à ceux d’entre vous qui ont fait un peu de macroéconomie.

Cette vision est aujourd’hui dépassée car elle ne tient pas compte de la découverte du second principe de la thermodynamique, l’entropie, à propos duquel Einstein disait qu’il est à ses yeux la loi la plus importante de la physique. L’entropie fonde la conception évolutionniste de l’univers selon laquelle la vie évolue de l’ordre vers le chaos, de la vie vers la mort.

Fondamentalement, le principe d’entropie complète l’adage dit « de la mécanique céleste » : « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Cette précision implique que l’image du pendule devient fausse, le principe d’entropie signifie dans son essence que le temps est irréversible : lorsque partant d’un point on atteint un nouveau point, le contre-mouvement n’est plus possible.

Les écosystèmes sont des systèmes complexes non-mécaniques.  Ils ont une certaine capacité de résilience écologique, c’est-à-dire  une capacité à retrouver un fonctionnement et un développement normal après avoir subi une perturbation importante. Or, si on va au-delà de ce potentiel de résistance au changement appelé « seuil » (« tipping point » en anglais), le système se déplace tout entier vers un nouvel équilibre de façon irréversible.  Par exemple, actuellement, le climat est en équilibre au point X. Demain, si on dépasse le potentiel de résistance de la biosphère, le système va évoluer vers le point Y, sans possibilité de retour.

Le principe d’entropie peut en gros s’exprimer ainsi : toute transformation d’un matériau augmente son entropie, soit la part d’énergie non-disponible qu’il contient. Par exemple, si on brûle un morceau de charbon, il va produire de la chaleur seulement pendant un temps car une partie de celle-ci va se dissiper, jusqu’à la dissipation complète : une partie de la chaleur va produire un travail et une autre se communiquer à ce qui est plus froid autour d’elle. Au terme du processus, le charbon ne produit plus de travail du tout, la matière a atteint un nouveau point d’équilibre irréversible.

L’enseignement de Georgescu-Roegen, peut se résumer par ce passage de son ouvrage « The Entropy Law and the Economic Process » (toujours largement inconnu) qui est à mes yeux l’ouvrage le plus révolutionnaire de la pensée occidentale depuis celui de Copernic  et de Darwin (16ème siècle) : « tout Progrès technique est anti-économique, il produit des déchets car il augmente l’entropie du système tout entier. « Chaque fois que nous produisons une voiture, nous détruisons irrévocablement une quantité de basse entropie qui, autrement pourrait être utilisée pour fabriquer une charrue ou une bêche. Autrement dit, chaque fois que nous produisons une voiture, nous le faisons au prix d’une baisse du nombre de vies humaines à venir.« 

Lourd héritage que celui de ce grand mathématicien-économiste (disciple du grand Schumpeter, brillant professeur), mort en 1970 dans l’ignorance la plus complète. A l’heure du défi écologique, son hérésie n’a jamais été autant d’actualité. Il nous faut, dès à présent, intégrer et dépasser la pensée de cet homme, c’est une question d’équité inter-générationnelle.Cette vaste tâche commence probablement par l’acceptation de cette double vérité:  (1) la définition de l’écologie est : « l’économie de la nature » ; (2) nous ne sommes pas en dehors de la nature, notre espèce est aussi soumise à ses lois.

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