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STEADY STATE 4 (3) : réformer le système monétaire

Les réformes suggérées dans mon billet précédent sont substantielle mais elles sont insuffisantes pour réussir la transition. En complément de la monnaie nationales, il faudrait créer une monnaie internationale pour le commerce international et des monnaies locales pour renforcer l’économie locale.

A) stabilité des échanges internationaux, réduction des émissions de carbone et monnaie internationale

Actuellement, une monnaie nationale est utilisée comme (principal) intermédiaire des échanges commerciaux internationaux : le dollar. Les Etats-Unis possèdent le pouvoir monétaire car ils ont l’immense privilège de payer leurs importations dans leur monnaie nationale. Même avec un régime de taux de changes fluctuants, on observe que l’Etats-Unis ont accumulé un déficit abyssal, là où la Chine a symétriquement accumulé d’énormes surplus. Ce déséquilibre macro-économique gigantesque alimente une instabilité systémique du système monétaire qui à terme provoquera son effondrement (voir mon article : « pourquoi le système financier mondial va-t-il s’écrouler ? »). Le fond du problème est que les Etats-Unis refinancent leur déficit non pas en se serrant la ceinture (augmentation des taxes ou diminution des dépenses), mais en faisant tourner la planche à billet. Aucun autre pays ne peut se permettre de faire çà sans voir la valeur de sa monnaie s’effondrer (hyperinflation). Pour les Etats-Unis c’est différent car le statut du dollar comme première monnaie internationale garanti un renouveau permanent de la demande de dollars qui lui évite de s’effondrer. Pour éviter des instabilités systémiques si importantes, il faudrait créer une monnaie internationale destinée exclusivement aux échanges internationaux.

La première conférence sur l’économie stationnaire a discuté de l’opportunité de lier la valeur de cette monnaie aux émissions de carbone (on parle d’EBCUs, Energy-Backed Currency Unit). Des quotas carbones définis en fonctions des connaissances scientifiques par rapport aux capacités d’absorptions de la biosphère définiraient l’offre de cette monnaie. Le problème ici serait, on le devine bien, la répartition de ces quotas, mais c’est déjà le cas avec les marchés de CO2. En tout cas, cette monnaie contribuerait à régler une partie substantielle du problème climatique et énergétique. En effet, les transports représentent 30% des émissions de C02. La part du commerce internationale dans ces émissions est importante. En outre, l’utilisation de cette monnaie résoudrait les problèmes de déséquilibres commerciaux.

B) monnaies locales et résilience

Le système actuel a besoin de la croissance pour continuer à exister, dans ce cas il est condamné à l’écroulement dans un contexte postcroissance. Comment dès lors organiser la transition en douceur ? Les monnaies locales sont un instrument qui permet de reconstruire la résilience locale, soit, la capacité d’une communauté locale à résister à un choc systémique exogène. Par exemple : l’écroulement du système financier ou l’hyperinflation, ou encore, un choc pétrolier. Comme son nom l’indique, une monnaie locale est exclusivement destinée à l’usage sur un petit territoire. Ce type de monnaie présente les avantages suivant :

1.      Elles ne sont acceptées que sur un petit territoire. Ainsi, leur utilisation créée un circuit de production local. Les bénéfices de l’activité économique d’un territoire bénéficient en plus grande partie à ce territoire, il y beaucoup moins de fuites vers d’autres territoires qu’avec la monnaie nationale, ce qui permet de revitaliser l’économie locale.

2.      Les monnaies locales créent du lien social et de la confiance en encourageant les circuits économiques courts, soit, les transactions directes entre producteurs et consommateurs.

3.      L’utilisation des ces monnaies réduit les émissions de C02 et donc, l’utilisation d’énergies fossiles, en raccourcissant la taille du circuit économique (distances de transport de marchandises plus courtes).

4.      Dans un contexte d’instabilité systémique du système financier, ces monnaies augmentent la résilience du système économique en fournissant un medium d’échange alternatif à la monnaie nationale.

5.      La vitesse de circulation de ces monnaies et nettement supérieure à celle de la monnaie nationale. Celle-ci peut être augmentée en appliquant un taux d’intérêt négatif à la monnaie locale. Cet intérêt induit une baisse de sa valeur après x temps ce qui représente un incitant fort à faire circuler cet argent dans l’économie.

Les monnaies locales ne sont pas destinées à remplacer la monnaie nationale, elles viennent en complément de celles-ci.

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STEADY STATE 4 (2): réformer le système monétaire

A présent que nous avons expliqué le fonctionnement du système monétaire et pourquoi celui-ci exige la croissance, il est temps d’envisager les réformes structurelles à implémenter pour rendre le système monétaire compatible avec une économie stationnaire. Cet article est inspiré d’un billet d’Herman Daly sur le journal de son blog : The Daly News.

Tout d’abord, il convient de se poser les quatre questions suivantes :

1.      Pourquoi la monnaie, un bien d’utilité publique, devrait-elle être le produit de prêts ou d’emprunts privés ?

2.      Ensuite, pourquoi le public devrait-il payer un intérêt au secteur bancaire privé pour fournir un moyen d’échange que le gouvernement peut fournir (presque) gratuitement ? Pourquoi le droit d’émission de la monnaie est-il privatisé ?

3.      Pourquoi un gouvernement doit-il emprunter son propre argent au secteur privé ? Les gouvernements sont endettés jusqu’au coup auprès du secteur bancaire ! Une grosse partie de nos taxes est utilisée pour rembourser les intérêts sur cette dette !!!

4.      Et surtout, pourquoi la monnaie est-elle émise sous la forme d’une dette ? Chacun est enchaîné à une dette. On pense que tout irait mieux si chacun remboursait sa dette, qu’il y aurait plus d’argent disponible. En réalité, c’est tout le contraire : sans dette, il n’y aurait (presque) pas d’argent !

Un système monétaire qui dépend d’une croissance de l’argent-dette et qui donc exige une croissance de l’économie réelle pour éviter une dépréciation de la valeur de l’argent est incompatible avec l’objectif de durabilité. Dès lors, quelles réformes implémenter?

Supprimer le système de réserves fractionnelles et rétablir un argent-valeur

Certains économistes prônent un retour à l’étalon-or. L’argent aurait alors à nouveau la propriété de représenter une valeur. Cette proposition est à rejeter car l’offre de monnaie est dépendante des extractions minières. De plus, qui ne posséderait pas d’or n’aurait pas d’argent.

Les Dalyistes, soit, les économistes qui se revendiquent du courant en faveur d’une transition vers l’économie stationnaire, proposent de conserver le système actuel mais de supprimer le système de réserve fractionnel. Il s’agirait d’augmenter le taux de réserves obligatoires des banques privées à 100%. Ceci peut se faire graduellement. Cette réforme permettrait au gouvernement de récupérer le contrôle de l’émission d’argent. Les banques privées perdraient le privilège exorbitant de créer de l’argent à partir de rien et de le prêter avec intérêt. Dès lors, les banques feraient du profit uniquement en se reconcentrant sur leur métier d’origine qui est de jouer le rôle d’intermédiaire des échanges financiers : collecter l’argent des épargnants en amont et le prêter en aval moyennant le remboursement d’un intérêt sur lequel elles prélèveraient une commission. Avec ce système, chaque euro prêté à un emprunteur correspondrait à un euro épargné précédemment par un épargnant. Dès lors, la balance classique abstinence-investissement serait rétablie.

Le gouvernement paierait ses dépenses en émettant de la monnaie sans intérêt pour réintroduire dans le circuit économique l’argent créé par les banques sous la forme d’intérêts sur les prêts effectués. Cependant, il ne peut le faire que dans les limites imposées par l’inflation. Si le gouvernement émettait davantage de monnaie que ce que le publique veut en détenir, celui-ci l’échangerait contre des biens, ce qui provoquerait une hausse des prix. L’index des prix à la consommation i.e. le panier des biens de consommation les plus courants fournirait un bon tableau de bord pour contrôler l’inflation. Dès qu’il commencerait à augmenter (ce qui signifie que les prix des biens qui le composent augmentent), le gouvernement devrait imprimer moins de monnaie, taxer plus, ou retirer de la monnaie en circulation. La banque centrale pourrait garantir que le gouvernement n’abuse pas de son pouvoir de création monétaire en indiquant à celui-ci combien d’argent peut-être créé sans provoquer trop d’inflation –et inversement, elle pourrait indiquer au gouvernement combien d’argent doit-être retiré du circuit économique en cas de risque d’inflation. Donc, maintenir un index des prix constant permettrait de garantir la stabilité de la monnaie, condition essentielle pour qu’elle puisse remplir ses fonctions de réserve de valeur et d’unité de compte. En fait, la monnaie représenterait une valeur, pas l’or cette fois, mais le panier de biens compris dans l’index des prix. La valeur interne de la monnaie serait fixée par ce mécanisme. Sa valeur externe serait quant à elle fixée par les fluctuations sur le marché des changes. Ces propositions ne sont pas nouvelles, elles remontent à Frederick Soddy (1926) et Frank Knight et Irving Fischer dans les années 20.

En quoi ce système serait-il au service d’une économie stationnaire ?

Herman Daly invoque les raisons suivantes:

1.      le fait que la quantité de monnaie n’ait plus besoin d’augmenter pour repayer le principal plus les intérêts sur les prêts responsables de l’existence même de la monnaie diminue la pression sur la croissance. En d’autres termes, le système monétaire devient neutre par rapport à la croissance.

2.      Le système financier ne pourra plus accaparer une part si importante de la richesse de la nation, ce qui augmentera les moyens pour des politiques de redistribution. Une économie stationnaire n’est pas viable si l’état des pauvres est stationnaire…

3.      L’offre de monnaie arrêterait d’augmenter durant les booms économiques, lorsque les banques prêtent beaucoup d’argent, et de se contracter aussitôt en période de récession, lorsque les banques cherchent à se faire rembourser les dettes existantes et limitent l’accès au crédit, ce qui renforce la tendance cyclique de l’économie. Diminuer le risque de récession diminue le réflexe d’accumulation  pour traverser les périodes difficiles.

4.      Avec 100% de réserves, le risque d’une panique financière diminue très fortement (pour autant que les banques prêtent à des gens fiables).

5.      Le maintien d’un index des prix constant réduirait les peurs d’inflation et le réflexe d’accumulation pour se protéger contre cette inflation.

6.      Un régime de taux de change fluctuants permet de rétablir l’équilibre de la balance commerciale sur le long terme, ce qui élimine les gros surplus et les déficits commerciaux (actuellement abyssaux entre la Chine et les Etats-Unis. Actuellement, les taux sont fluctuant mais la Chine peut manipuler le cours de sa monnaie en utilisant les réserves de changes massives que sa banque centrale a accumulée). Le risque de taux de change peut être vu comme une sorte de taxe sur les échanges commerciaux internationaux. L’économie stationnaire est en faveur de la production locale (utilisation de moins d’énergie) donc ce n’est pas une mauvaise chose.

On l’a compris, les perdants dans ce système sont les banquiers. Cette réforme n’est pas pour demain car les lobbys bancaires sont très puissants. Il faudra attendre que (1) le système financier mondial s’écroule ou que (2) les citoyens comprennent les mécanismes monétaires pour que des initiatives de ce type voient le jour. Dans son essence, cette réforme vise à nationaliser la monnaie (et pas les banques), qui est un bien d’utilité publique.

Ces réformes sont substantielles mais insuffisantes pour réussir la transition et ce pour deux raisons  que j’exposerai dans mon prochain billet ;

Débat : l’usure, incompatible avec un modèle d’économie stationnaire ?

Dans la réforme proposée ci-dessus, les banques continuent à charger un intérêt en contrepartie de services d’intermédiaire financier. Les intérêts exercent une pression sur l’économie à croître car la masse monétaire doit augmenter pour éviter que les inégalités ne se creusent via le mécanisme du prêt à intérêt. Historiquement, toutes les grandes religions interdisaient l’usure, officiellement pour des raisons morales : « faire de l’argent avec de l’argent est mal ». En vérité, la véritable raison de cette interdiction est plus « terre-à-terre » : avec une quantité d’argent en circulation fixe, le prêt à intérêt provoque une concentration de l’argent dans les mains des plus riches. Dans un contexte où la quantité d’argent est fixe, ceci pose un gros problème. Ceci explique en grande partie pourquoi les économistes orthodoxes prônent la croissance à tout prix : elle permet de rendre les inégalités supportables en nourrissant l’illusion que la création permanente de nouvelles richesses réduit les inégalités.

On le voit, on ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la Justice sociale. La question de l’usure et des inégalités est la zone d’ombre la plus importante d’un modèle d’économie stationnaire.

STEADY STATE 4 (1): réformer le système monétaire.

D’où vient l’argent ? Qu’est-ce que l’argent ?

Ce texte est inspiré d’un billet d’Herman Daly sur le journal de son blog : The Daly News (traduction de l’anglais). L’idée ici est de résumer très brièvement l’histoire de la monnaie afin que chacun aie les cartes en mains pour appréhender le débat que je souhaite initier: la réforme du système monétaire. Ce point est probablement le plus technique de tous les billets à paraître sur l’économie stationnaire. Reste que c’est également le plus crucial : il est impératif que les citoyens comprennent le fonctionnement du système monétaire pour appréhender les enjeux de la transition vers une économie soutenable. Commençons par répondre à ces deux questions : A) qu’est-ce que l’argent ? B) d’où vient l’argent ? Après avoir tiré les enseignements qui s’imposent, je pourrai aborder les pistes de réformes en vue d’effectuer la transition vers une économie stationnaire dans mon prochain billet.

A) Qu’est-ce que l’argent ?

L’argent, c’est avant tout une idée. Une idée qui possède trois fonctions :

1.      agir comme intermédiaire des échanges

2.      fournir une unité de compte

3.      représenter un stock de valeur

L’argent tire sa valeur de la confiance qu’ont les gens dans sa capacité à acheter d’autres biens. Par exemple, si vous me donnez un bout de papier contre une télévision, je ne vais l’accepter pour paiement que moyennant le fait que j’ai confiance de pouvoir acheter d’autres biens avec ce bout de papier. Je ne m’attarderai pas sur la façon dont le prix d’un bien, et donc sa valeur d’échange, est fixé. Par contre, observons que pour remplir sa fonction, la valeur de l’argent, c’est-à-dire son pouvoir d’achat réel, doit rester stable. Si ce n’est pas le cas, ses utilisateurs vont perdre confiance dans cette monnaie, ce qui va provoquer l’effondrement de sa valeur. Dans les faits, l’Etat rend obligatoire l’acceptation de sa monnaie comme moyen de paiement, ce qui augmente très fort le « capital confiance » de cette monnaie.

B) D’où vient l’argent ?

Historiquement, la monnaie a évolué en trois phases : (1) la monnaie-marchandise (e.g. l’or) ; (2) la monnaie fiduciaire (e.g. un certificat lié à l’or) ; (3) la monnaie-papier (des certificats non liés à un bien. e.g. les billets) (je n’ai pas retrouvé les termes exacts en français, j’ai fait au mieux):

La monnaie-marchandise

1.      L’or a un véritable coût d’extraction et une valeur propre en tant que bien en plus de sa valeur d’échange en tant que monnaie. Ces deux valeurs tendent à s’égaler. Si l’or en temps que bien vaut plus que l’or en tant que monnaie, alors les pièces d’or seront fondues en lingots et revendues jusqu’à ce que le prix de l’or en tant que bien égale la valeur de l’or en tant que monnaie. L’offre de monnaie i.e. la quantité de monnaie en circulation, va être déterminée par le rythme d’extraction d’or et pas par le gouvernement ou les banques. Ceci peut être vu comme un avantage, mais du côté des désavantages, l’offre de monnaie n’est pas liée à l’activité économique. En outre, choisir un bien comme étalon standard fourni une monnaie commune pour le commerce international.

Sous ce système, les déficits commerciaux d’une Nation étaient réglés en or, et les surplus accumulés en or. Etant donné que l’or était aussi une monnaie nationale, l’offre de monnaie dans les Etats déficitaires diminuait, et inversement pour les Etats bénéficiaires. En conséquence, le niveau des prix diminuait dans les Etats déficitaires, ce qui stimulait les exportations et décourageait les importations. Au contraire, elle augmentait dans les Etats bénéficiaires, ce qui stimulait les importations et décourageait les exportations. Ce mécanisme restaurait l’équilibre de la balance des paiements sur le long terme, les déséquilibres commerciaux se corrigeaient automatiquement, mais moyennant des ajustements pénibles des prix et du taux d’emploi.

La monnaie-fiduciaire

2.      La monnaie fiduciaire en tant qu’étalon standard fonctionnerait de la même façon que l’or-marchandise s’il y avait une relation proportionnelle entre le nombre de billets en circulation et l’or existant (un billet pour un lingot par exemple). Mais avec ce type de monnaie, on a évolué vers le système de réserves fractionnelles toujours en vigueur. Les orfèvres avaient pour habitude d’effectuer des prêts en or aux gens, mais l’or est lourd est difficilement transportable. Pour éviter cet inconvénient, de l’argent fiduciaire fut créé représentant la valeur de l’or prêté par l’orfèvre à l’emprunteur. Dès lors qu’on faisait confiance aux orfèvres, ce document circulerait avec la même valeur que si c’était l’or qu’il représentait. C’est ce qui s’est passé, les gens commencèrent à s’échanger les certificats émis par l’orfèvre comme si c’était l’or qu’ils représentaient. Bientôt, les orfèvres devinrent banquiers. Très vite, ils comprirent que tous les déposants ne retiraient pas le stock d’or dans leur coffre au même moment. C’est ainsi que, attiré par l’appât du gain, ils se mirent à émettre des prêts pour un montant excédant la valeur de l’or contenue dans leurs coffres. Cette pratique fut légalisée pour les besoins de l’expansion du commerce européen. Statistiquement, elle fonctionne dès lors que les déposants ne retirent pas tout leur or à la fois –une panique financière qui mène à la faillite.

Suite à des paniques financières répétées, il fut convenu d’assurer les dépôts des banques par une banque centrale. En cas de rush sur une banque, celle-ci interviendrait comme prêteur en dernier recours  pour éteindre l’incendie. Mais ce mécanisme d’assurance a provoqué un incitant pour les banques à prendre encore plus de risques (hasard moral en économie). Le système de réserves fractionnelles permettait aux banques d’émettre une quantité de monnaie (sous la forme de prêts) bien plus importante que ce qu’elle avait dans ses coffres en or.

La monnaie-papier

3.      Au bout du compte, on a cessé de lier la valeur de l’argent à celle de l’or, et du vulgaire papier fut déclaré « monnaie » par le gouvernement. La monnaie est imprimée par le gouvernement à un coût de production négligeable, ce qui présente un avantage certains par rapport à l’or qui possède un coût d’extraction important. En tant qu’émetteur de la monnaie, le gouvernement fait un profit sur la différence entre la valeur marchande du papier (presque nulle) et sa valeur monétaire (5euros, 10 euros, etc ; en fonction du chiffre marqué sur le papier). Chacun doit renoncer à l’équivalent d’un euro de services ou de biens pour avoir un euro papier, à l’exception de l’émetteur de la monnaie qui ne renonce à presque rien (seulement le coût du papier) pour avoir un euro représentant un pouvoir d’achat réel. Aujourd’hui, le système de réserves fractionnelles est tout à fait dématérialisé : chaque billet ne représente plus une quantité d’un bien réel (historiquement, l’or). En vérité, un billet ne représente rien, si ce n’est une idée.

Il est impératif de comprendre que la quantité de monnaie-papier créée par les banques privées en tant que prêts est largement supérieure à la quantité d’argent créée par les gouvernements. 95% de l’argent en circulation est émis par les banques sous la forme de DETTE. Une partie des revenus sur ce nouvel argent émis sous forme de dette, les intérêts sur le prêt, est reversée aux déposants. Le reste des intérêts va dans la poche des banquiers.

Dans le système monétaire actuel, l’argent est composé de la monnaie (pièces, billets) plus la totalité des dépôts à vue. La monnaie est créée par le gouvernement et celui-ci ne charge aucun intérêt pour ce service. Les dépôts à vue sont créés par les banques « out of nothing » (il existe des plafonds fonction des réserves à la banque centrale) et celle-ci chargent un intérêt pour ce « service ». Par exemple, lorsque vous contractez un emprunt pour acheter une maison, vous n’emprunter pas l’argent de quelqu’un d’autre. En réalité, la banque vous prête de l’argent qui n’existait pas avant, qu’elle créée en inscrivant le prêt à votre nom. Lorsque vous remboursez votre prêt, ceci détruit l’argent (le principal) qu’elle vous a prêté initialement. Cette destruction d’argent sera étalée sur toute la durée de remboursement du prêt.

Pour aborder le débat qui va suivre, il est primordial de comprendre les éléments suivants :

1. Les banques ne créent que le montant du principal lorsqu’elles effectuent un prêt alors que l’emprunteur doit rembourser le principal plus les intérêts. Tous les emprunteurs sont donc en compétition dans le monde réel pour essayer de capter ce montant. Au temps t, il est impossible que tous les emprunteurs remboursent leur prêt en même temps. Certains d’entre eux feraient nécessairement défaut puisque seul le montant global du principal de ces prêts est en circulation. La désynchronisation des remboursements permet au système de ne pas s’écrouler.

2. Les banques ont un incitant à prêter toujours plus car cela fait augmenter les perspectives de gains tirés des intérêts (et les risques liés à un défaut de remboursement)

3. Lorsque le montant cumulé des intérêts sur les prêts contractés par les gouvernements, les particuliers, et les entreprises devient trop important par rapport à la totalité de l’argent en circulation, le risque de défaut de certains emprunteurs devient très important, ce qui pousse les banques à prêter toujours davantage, donc à créer toujours plus d’argent, pour éviter des défauts en cascade. La crise financière de 2009 a été provoquée par ce mécanisme (elle n’est toujours pas finie, le système financier mondial va inévitablement s’écrouler, la question est de savoir quand : voir mon article « Chinamérique, pourquoi le système financier mondial va t’il s’écrouler ? » ).

4. Puisque les banques doivent créer toujours plus d’argent dette pour éviter un écroulement du système tout entier, il faut que l’économie réelle croisse en conséquence, sans quoi l’injection de liquidités croissantes dans le circuit économique provoque de l’inflation (il y a plus d’argent en circulation alors que la production de biens et services reste identique. Dans ce cas, le pouvoir d’achat d’une unité de monnaie diminue. Concrètement, les prix augmentent).

C) Conclusion :

Le système monétaire actuel nécessite la croissance pour se maintenir, sans quoi il s’écroule. Il va s’écrouler, ce n’est qu’une question de temps. Dès lors que le rythme de remboursement des prêts équivaut au rythme d’émission de nouveaux prêts, la masse monétaire reste stable. Si celui-ci est supérieur au rythme d’émission, la masse monétaire se contracte, et inversement. Dans une économie sans croissance du PIB, la masse monétaire se contracte à mesure que les gens remboursent leur dette. Or, sans dette, pas d’argent!

Si vous n’avez pas saisi tout le contenu de ce billet, je vous encourage à regarder l’excellente vidéo « l’argent-dette » de Paul Grignon qui décrit de façon simple et ludique le fonctionnement du système financier : un « must watch » absolu !!!

Par rapport à l’écroulement du système financier, je vous suggère de regarder cette excellente vidéo de  Richard Heinberg: « the End of Growth » . Certains argueront que cette source est trop partisane. A ceux-là, je conseille de taper « american collapse » sur youtube, ils découvriront une bibliothèque variée sur le sujet.

Ces fondations posées, je pourrai aborder dans mon prochain billet la question des réformes monétaires à implémenter pour effectuer la transition vers une économie stationnaire.

STEADY STATE 3 : limiter les inégalités

A) Limiter les inégalités, pourquoi ?

1. Une distribution équitable des richesses comme substitut à la croissance

Ricardo et le profit comme moteur de l’expansionnisme économique

 La réduction des inégalités sociales est une pierre angulaire de l’économie stationnaire, une condition absolue pour que ce modèle économique soit viable. Henry Wallich (1914-1988), économiste et banquier central américain de renom a dit « que la croissance est un substitut à l’égalité des revenus. Aussi longtemps qu’il y a de la croissance, il y a de l’espoir, ce qui rend les différentiels salariaux tolérables ».

S’il est une vérité dérangeante, c’est celle que le capitalisme avec pour moteur le profit, débouche sur une concentration toujours plus grande de la richesse dans les mains du capital (voir graphe 1; source: rapport « Enough is enough: ideas for a sustainable economy in a world of finite resources« ).

Geneviève Azam explique très bien la mécanique de ce processus d’accumulation dans son livre « le temps du monde fini, vers l’après-capitalisme » (2010 ; p21) :

David Ricardo, influencé par Thomas Malthus, anticipait l’état d’un état stationnaire, d’un suspens de l’histoire, du fait de la rareté des ressources naturelles conjuguée avec la croissance de la population. En raisonnant à partir de la situation en Angleterre, il montrait que la pression de l’augmentation de la population exigerait la culture de terres de moins en moins fertiles et engendrerait de ce fait une hausse des coûts de production et celle corrélative des prix agricoles et alimentaires. Or, les céréales étant la base de la consommation ouvrière, l’augmentation des prix alimentaires, tout en enrichissant les propriétaires fonciers, se traduirait par une augmentation des salaires et une baisse inéluctable des profits, conduisant finalement à un blocage de l’expansion économique. Pour retarder la venue de cet état stationnaire, Ricardo a préconisé le libre-échange qui fut adopté par l’Angleterre de manière à permettre les importations massives de céréales et la baisse des prix agricoles. Le profit ainsi restauré pouvait alimenter le processus d’accumulation. Le libre échange fut ainsi la réponse donnée à la limite des ressources en un lieu, limite qui pourrait être compensée par des échanges avec un ailleurs à conquérir par le commerce.

 Le libre échange a repoussé l’illusion d’un monde infini en permettant de nourrir le processus expansionniste qui semble être la condition de survie du capitalisme. Cette idée était d’autant plus séduisante que Ricardo avance que dans le commerce international il n’y a pas de perdants : le libre-échange enrichirait pacifiquement chaque pays, c’est la doctrine du doux commerce si chère à Montesquieu. En pratique, on voit que c’est loin d’être le cas, ce qui n’est pas une surprise si on comprend bien la dynamique prédatrice qui sous tend le processus d’expansionnisme du capitalisme –l’expansionnisme économique suppose un impérialisme économique qui débouche sur l’exploitation et l’asservissement d’autres peuples. Ce débat est très intéressant, mais ce n’est pas l’objet de cet article. Ici, ce qui compte, c’est que dans une économie stationnaire, il y a une limite supérieure à l’utilisation des ressources. Dès lors, on ne peut compter sur une croissance infinie pour éluder le problème de la répartition des richesses. Ceci est vrai dès lors qu’on admet qu’il n’a pas de découplage entre la croissance de l’économie et son impact matériel (il faut toujours plus de ressources pour continuer à croître), hypothèse largement confirmée par Tim Jackson, pour ne citer que lui. Dans ce cas, une plus grande égalité dans la distribution des revenus est un substitut à la croissance.

Progrès technologique et croissance qualitative

Toutefois, soyons honnête, mais aussi optimiste, il ne faut pas occulter le troisième paramètre de l’équation IPAT (voir mon article précédent : « STEADY STATE 2 : limiter la population ») : le progrès technologique. Partant du principe que la population serait stabilisée, et que l’input de matière première serait stabilisé, la technologie permettrait de restaurer une croissance. En effet, avec cette double limite supérieure, la production serait contrainte d’augmenter son éco-efficacité en permanence pour dégager de nouveau surplus. Surplus qui seraient réinvestis dans une forme de croissance qui n’augmenterait pas l’impact environnemental de l’économie. En effet, si vous disposez de 100 watt d’énergie pour votre activité économique et que vous arrivez à en économiser 10 suite à des innovations technologiques développées à partir d’un stock identique de ressources, vous pouvez réinvestir ce surplus dans une activité qui par définition ne pourra consommer davantage de ressources puisque l’input de matière serait limité. En d’autres termes, il s’agirait de faire plus avec autant, de passer d’une conception quantitative de la croissance à une conception qualitative, ce qui matérialiserait un équilibre dynamique.

Ce raisonnement est séduisant mais la réalité est plus compliqués. D’un point de vue physique, la thermodynamique nous enseigne que « faire plus avec autant » est une équation impossible : on ne créée pas de la matière ni de l’énergie. Dès lors, il est crucial de se poser cette question : comment font les écosystèmes, des systèmes complexes dynamiques,  pour se développer ? La réponse est simple : ils captent l’énergie solaire à travers la photosynthèse. Voilà la solution, la seule qui ne confine pas la théorie biomimétique de l’équilibre dynamique au rang de théorème impossible. Mais ne nous trompons pas : une croissance qualitative ne signifie pas une augmentation du stock de capital. Non, celui-ci est maintenu constant, c’est le principe d’une économie stationnaire. Simplement, son utilisation est dynamique : la production est réorganisée en permanence en fonction des préférences et de l’évolution des possibilités technologiques. Ceci implique bien sûr de disposer d’un flux infini d’énergie (à l’échelle de l’humanité) que seul le soleil peut nous fournir. Le « cradle to cradle », le modèle 100% de recyclage, n’est possible qu’à cette condition (bien qu’en réalité il y ait toujours une dégradation entropique de la matière).

2. Les bénéfices d’une société plus égalitaire

La rapport de la première conférence sur l’économie stationnaire (p.58) mentionne des bénéfices d’une distribution plus équitables des revenus et des richesses. Ils citent le livre de Wilkinson et Pickett, « The Spirit Level » qui en liste quelques uns :

  •       Meilleure santé et espérance de vie plus longue
  •       Moins de problèmes de dépendances (drogues, alcool,etc)
  •       Moins de violence et un sentiment d’insécurité moins patent
  •       Taux de fécondité des adolescents moins élevé
  •       Les enfants ont un meilleur niveau de bien être
  •       Moins d’obésité
  •       Moins de maladies psychologiques (dépressions…)
  •       Plus de mobilité sociale

Et puis, le graphe 2 ci-dessous parle de lui-même, right ( source: source: rapport « Enough is enough: ideas for a sustainable economy in a world of finite resources« )?

Sans oublier que les sociétés inégalitaires exacerbent la compétition pour acquérir un statut social. Une compétition qui débouche sur une augmentation de la consommation et qui donc amplifie un  davantage le problème environnemental. Un enjeu majeur de l’économie stationnaire est d’orienter les comportements de compétition vers des comportements de coopération.

Enfin, un argument classique pour justifier les inégalités est que celles-ci favorisent les innovations. Cet argument est largement infirmé par le graphe 3 ci-dessous (source: rapport « Enough is enough: ideas for a sustainable economy in a world of finite resources« ). En réalité, les sociétés les plus créatives sont aussi les plus égalitaires.

B) Limiter les inégalités, comment ?

Plusieurs solutions sont envisagées :

  1. une redistribution de la richesse par la taxation (cf. la Suède). Une écofiscalité (e.g. taxation de la pollution) pourrait fournir la manne de redistribution.
  2. l’imposition de plafonds inférieurs et supérieurs aux revenus (cf. le Japon)
  3. L’encouragement de la démocratie d’entreprises. En particulier, les coopératives recèlent un potentiel important pour organiser la production de façon démocratique. Dans les formes capitalistes d’entreprises, la responsabilité sociale et environnementale des actionnaires devrait être développée.
  4. introduire un revenu citoyen minimum de base inconditionnel. Cette mesure est plus connue sous le nom « d’allocation universelle » est a fait (et fait toujours) l’objet de nombreux débats et recherches académiques. Il faudrait un article pour développer cette proposition, mais précisons ici que ce revenus minimum remplacerait les bénéfices directs versés actuellement par l’Etat (allocations de chômage et familiales, etc).
  5. Promouvoir des mécanismes alternatifs de récompense des bonnes performances en entreprises (plus de congés ? ).

STEADY STATE 1 : limiter l’utilisation des ressources et la production de déchets

A) Mettre des limites à l’utilisation des ressources

 

Rentrons dans le vif du sujet avec ce premier billet sur l’économie stationnaire (ES) consacré à la limitation de l’utilisation des ressources et de son corollaire, la production de déchets. Premièrement, les économistes « écologistes » proposent de fixer des quotas à l’utilisation des ressources naturelles en fonction des connaissances scientifiques à l’instant t et du type de ressource. A cet effet, il est fréquemment fait référence aux trois principes d’Herman Daly :

  1. limiter l’utilisation d’une ressource dans la proportion où les déchets qu’elle génère peuvent être absorbés par les écosystèmes
  2. Exploiter une ressource renouvelable (e.g. une forêt) à un taux qui n’endommage pas la capacité d’un écosystème à régénérer le stock de cette ressource
  3. Exploiter une ressource non-renouvelable (e.g. les énergies fossiles) à un taux qui n’excède pas le taux de développement de substituts

Ces limites doivent être imposées graduellement pour laisser le temps à la société de s’adapter.

B) Contrôle et gestion efficace des quotas

Ensuite, il s’agirait de contrôler et de gérer l’input de « capital naturel » dans le processus économique en généralisant l’utilisation du système de comptabilité de l’utilisation de ressources de l’ONU (United Nations Integrated Environmental and Economic Accounting system). Ce système tient compte de l’impact de l’environnement sur l’économie (input de matières premières) et vice-versa (rejet de déchets). Il tient compte des éléments suivant :

  1. Les flux de pollution, d’énergie et de matériaux ;
  2. Les Dépenses pour la protection de l’environnement et la gestion de ses ressources ;
  3. La comptabilité des stocks de ressources : poissons, forêts, eau, minéraux.
  4. L’évaluation économique des flux non-marchands et l’ajustement des agrégats (ex : le PIB) en fonction de leur impact sur l’environnement : dépletion des stocks de ressources non-renouvelables, dépenses défensives (coûts pour réparer les dégâts environnementaux engendrés par l’activité économique. Par exemple, le coût de nettoyage d’une marée noire), la perte de bien-être résultant de la dégradation environnementale.

Pour être efficace, ce système doit tenir compte de l’impact environnemental ET social de la limitation de l’utilisation d’une ressource. Ses effets directs, par exemple, la diminution de la consommation de bois, et indirects, par exemple, l’utilisation de substituts suite à des changements de comportements de consommation, doivent être détectés.  Un exemple sera plus parlant : si la consommation de ressources fossiles diminue, c’est en soit une bonne nouvelle. Mais si cette baisse de consommation est compensée par la mise en culture intensive de biocarburant menant à une hausse des prix alimentaires (l’offre alimentaire se réduit) et à une érosion de la biodiversité accélérée (déforestation de la forêt amazonienne), l’impact total de cette réduction est négatif !

Idéalement, ces quotas devraient être imposés d’en haut alors qu’il reviendrait aux communautés locales la mission de gérer aux mieux les ressources en fonction de ces quotas.

C) Distribution équitable des ressources et gouvernance

 

C’est ici que le débat devient le plus intéressant. Le marché est habituellement vu comme l’instrument capable d’allouer une ressource rare efficacement. Toutefois, ce résultat n’indique rien par rapport à la distribution de cette ressource. Elle peut-être parfaitement inéquitable, ce qui dans un monde aux ressources finie peut très vite exacerber les tensions. Ceci est bien entendu un argument en faveur d’une distribution plus équitable des ressources (l’objectif de soutenabilité englobe également la dimension sociale). Les « steady staters » (nom d’une personne en faveur de l’économie stationnaire) suggèrent que la distribution des ressources devrait être définie par rapport à ces quatre droits inaliénables :

1.      Le droit à un environnement sain et sûr ET la responsabilité de le maintenir en l’état ;

2.      Le droit a une part « juste » des ressources naturelles

3.      le droit d’avoir accès à l’information concernant l’environnement et à participer au processus de décision le concernant

4.      le droit de ne pas souffrir de façon disproportionnée des problèmes environnementaux ou des effets des politiques environnementales

 

Il est question ici de « Justice environnmentale ».

D) Quelques outils pour limiter l’utilisation d’une ressource :

 

Plusieurs instruments existent pour limiter l’utilisation absolue d’une ressource naturelle :

1.      une interdiction pure et simple

2.      la taxation de son utilisation (fiscalité écologique)

3.      le rationnement individuel : chaque personne reçoit un quota maximum d’utilisation d’une ressource

4.      Une limite, sous forme de quota, à l’utilisation d’une ressource, est définie. Ensuite, ce quota est distribué équitablement, sous la forme de permis, aux industries qui l’utilisent. Chacune d’elle est libre de vendre une part de son quota ou d’acheter un part des quotas d’autres industries sur un marché (ex : le marché européen de CO2)

5.      Une limite, sous forme de quota, à l’utilisation d’une ressource, est définie. Ensuite, ce quota est distribué équitablement, sous la forme de permis, aux citoyens . Les industries doivent alors acheter ces permis aux citoyens pour utiliser la ressource.

E) Débat

 

1) limites écologiques inconnue et substituabilité des types de capitaux

Les deux premiers points sont relativement consensuels, du moins dès lors que l’imposition de quotas se fait progressivement. En fait, les économistes écologistes optent clairement pour le Principe de Précaution en situation d’incertitude : « in the face of uncertainty we should better err on the side of caution ». Ensuite, il faut noter que la détermination de limites écologiques à priori est une tâche particulièrement difficile. Ici, la question est plutôt de savoir si le stock de capital naturel est maintenu constant. On retrouve au cœur de cette problématique une opposition récurrente avec le paradigme dominant en économie (la théorie néoclassique) qui pose comme hypothèse la substituabilité entre le capital naturel et le capital technique (les machines) et humain. De ce fait, la question de la déplétion du capital naturel est évacuée puisque c’est le stock total de capital qui importe. Autrement dit, si je détruit une forêt mais que cette destruction est accompagnée d’une création au moins équivalente de capital technique et naturel , j’ai fait une bonne opération au sens économique du terme (je mais ici de côté les questions portant sur la monétarisation de la valeur d’une forêt, l’objet d’un autre débat; voir mon article: « Sommet de Nagoya: au coeur des enjeux de la protection de la biodiversité« ). Au contraire, l’économie écologique pose la complémentarité des types de capitaux. Autrement dit, si le stock de capital naturel équivaut à zéro, il n’y a plus d’économie. Cette théorie pose donc l’interdépendance de l’économie et de l’environnent comme hypothèse alors que la théorie dominante postule dans son essence que l’économie est indépendante de l’environnement. Dans ce second paradigme, une ressource n’a de valeur économique que dès lors qu’il peut être utilisé dans le processus économique, la théorie dominante ne reconnaît aucune valeur intrinsèque à l’environnement.

 

Ce paragraphe est capital car il permet de comprendre l’origine de la crise environnementale. La théorie économique dominante est dépassée car elle n’intègre pas les acquis des deux dernières révolutions en sciences exactes : la thermodynamique et l’évolutionnisme (voir mon article:  « Transition eco-énergétique: en route vers le monde postindustriel« ). Je me suis déjà longtemps étendu sur le sujet (voir mes articles: « Transition écologique: reformater la pensée occidentale« et « Croissance Verte: nouveau mythe?) donc je ne vais pas poursuivre, mais il est capital de comprendre que l’économie est un système thermodynamique ouvert, c’est-à-dire qui échange de la matière et de l’énergie avec l’environnement. Ceci implique que l’économie est dépendante de l’environnement, sa survie est conditionnée par le maintien d’un environnement qui lui fournit ce dont elle à besoins (services écosystémiques e.g. régulation du climat, séquestration de CO2, filtration de l’air et de l’eau, régulation du climat, etc), flux de matière et d’énergie). Sans environnement, pas d’économie. Posez vous cette question : pensez-vous pouvoir survivre sans eau ni nourriture ?

 

2) Distribution équitable des ressources et droit de propriété

Le troisième point portant sur la distribution équitable des ressources pose davantage problème car il touche à la pierre angulaire des sociétés capitalistes : le droit de propriété. Une redistribution équitable de cartes semble utopique dans le contexte actuel. En attendant, nous pourrions commencer par identifier les activités intensives en ressources et les limiter. En outre, j’aime la réflexion de Tim Jackson lorsqu’il dit qu’entre les deux régimes de propriété que nous connaissons, public et privé, il y a toute une gamme de gris qui pourrait-être inventée. Ici s’ouvre un vaste chantier pour la réflexion.

Reste que la problématique de la distribution équitable pourrait être moins sensible qu’on le pense dans une économie stationnaire puisque ce modèle implique de stabiliser la population, l’objet de mon prochain billet sur le sujet.

3) Powerdown avant Steady?

Des critiques, Richard Heinberg par exemple, le pape de la décroissance, indiquent que l’objectif de stabilisation de la taille de l’économie dans des limites écologiquement viables suppose avant tout la décroissance de notre économie. Sur le site du Postcarbon Institute (dont Richard Heinberg est un des fondateurs), on peut trouver un passage d’un article de Joanne Poyourow qui exprime très bien cette critique:

« Daly and his Steady State Economy poses a nice idea: we understand that the presumption of perpetual growth won’t work, so instead of growth, let’s keep it steady. We don’t have to grow; we’ll just create a nice steady plateau, right where we are now.

But right now we’re at five-planets-worth-of-consumption.

Hmmm, Daly conveniently overlooks that part. We cannot expect to maintain a steady state economy at present levels because present levels are deep into planetary overshoot. That means we must phase back quite a bit before we establish that steady plateau. »

La courbe de descente d’énergie d’Holmgren illustre superbement ce débat (voir aussi mon article « An inconvenient Truth II« )

Quelle courbe allons nous suivre d’après-vous?

L’économie stationnaire, c’est quoi ?

Afin d’éviter tout écueil idéologique, commençons par préciser ceci : l’économie stationnaire, ce n’est pas le communisme. Est-ce toujours le capitalisme ? La réponse à cette question est un peu floue. Robert Solow, LE théoricien de la croissance a dit « qu’il n’y a pas de raison de penser que le capitalisme ne puisse survivre sans croissance ». Je n’en suis pour ma part pas certain, c’est un sujet certes passionnant, mais ce n’est pas sous cet angle que j’aborderai le débat. Ce qui est certains ici, c’est que le débat porte sur l’opportunité et la faisabilité d’évoluer vers une société « postcroissance ». Précisions indispensable, la notion de « croissance » répond à sa définition normative actuelle, soit, à une augmentation du PIB.

Ici aussi, il nous faut éviter d’emblée un second écueil. A savoir, l’idée que l’économie stationnaire est synonyme de stagnation, à défaut de régression. Non, ce modèle est véritablement « post »-moderne, en ce qu’il réinvente le temps. Jusqu’au début de l’ère du Progrès, l’humanité a vécu dans un temps circulaire dans lequel l’ordre établit se perpétuait au rythme des saisons. Avec les premières découvertes de la Science naît peut à peu l’idée que l’avenir sera meilleur qu’aujourd’hui. Les sociétés dites « modernes », inventent le temps linéaires, dans lequel l’ordre établit est perpétuellement remis en question au nom d’une avancée vers un horizon meilleur. Aujourd’hui, nous nous rendons compte que cet horizon semble s’éloigner toujours un peu plus à mesure que nous pensons nous en rapprocher, la crise que notre société connaît est avant tout celle du sens.

Au vu du contexte social et de l’urgence environnementale, l’enjeu aujourd’hui est, selon ma perception, un changement de paradigme qui implique avant tout de réinventer notre rapport au temps. Je suis intimement convaincu que le modèle à inventer est celui d’un temps qui se régénère. Les deux flèches circulaires du logo « recyclage » sur de nombreux emballages (qui n’en est pas tout à fait un, mais soit, passons) illustrent cette idée. C’est sur ce changement paradigmique fondamental que repose l’économie stationnaire.

La meilleure façon d’intégrer ce modèle est de comprendre que c’est un concept biomimétique : il vise à reproduire un schéma qu’on retrouve dans la nature. Ce modèle, c’est celui d’un écosystème dont on dit que c’est un système complexe dynamique. Complexe, car il est composé d’une multitude d’espèces, et dynamique, car ces espèces sont en interaction permanente. Un bon exemple est une forêt. Implicitement, l’hypothèse de base est que ce type d’équilibre est pérenne, probablement que des travaux mathématiques à ce propos existent (ou sont en cours).

Bien, ces précisions acquises, commençons par donner une définition de l’économie stationnaire. Le site du CASSE (Centre for the Advancement of the Steady State Economy ), le think tank à la pointe dans ce domaine (US), en donne la définition suivante dans son rapport « Enough Is Enough : ideas for a sustainable economy in a world of finite ressources » : « l’économie stationnaire est une alternative positive à la poursuite de la croissance infinie. C’est une économie qui a pour but de maintenir un niveau stable de consommation de ressources ainsi qu’une population stable. C’est un modèle dans lequel la consommation et l’utilisation d’énergie sont réduites dans des proportions compatibles avec les limites écologiques, et où le but de maximisation de l’output économique est remplacé par le but de maximisation de la qualité de vie » (traduction de l’anglais).

Une économie stationnaire possède quatre caractéristiques clés : (1) une taille soutenable ; (2) la justice sociale ; (3) l’allocation efficace des ressources ; (4) une haute qualité de vie. La taille soutenable signifie que l’activité économique s’insère dans les limites de la biosphère. La justice sociale signifie que chacun possède des opportunités équivalentes de s’accomplir et que les différences salariales entre les individus sont plafonnées. L’allocation efficace signifie que le marché est utilisé de façon adéquate pour allouer des ressources rares mais également que les limites du marché sont reconnues. La bonne qualité de vie signifie que la croissance comme objectif prioritaire est reléguée à l’arrière plan pour laisser la place au temps libre, à l’activité sociale, la vie en communauté, la stabilité de l’emploi, etc.

Le rapport identifie 10 axes de réforme prioritaires pour effectuer la transition :

  1. limiter l’utilisation des ressources et la production de déchets
  2. stabiliser la population
  3. limiter les inégalités
  4. réformer le système monétaire
  5. changer la façon dont nous mesurons le Progrès
  6. atteindre le plein emploi
  7. repenser l’économie marchande et les modes de production
  8. augmenter la coopération internationale
  9. changer les comportements de consommation
  10. susciter et stimuler le débat démocratique

Je propose de faire un billet individuel pour chacun de ces axes. Le débat devient passionnant lorsqu’on identifie les questions et les zones d’ombres, nombreuses, qui demeurent. C’est bien entendu la discussion de celles-ci qui me pousse à écrire.

Et pour les gourmands, voici une vidéo de Dan O’Neill (CASSE) – What Is a Steady State Economy? –  très à propos:

Pour changer notre rapport au travail, il faut changer notre rapport au temps

Ecotransition: petite réflexion sur la notion de LIMITE

Imaginez deux vaisseaux dans l’espace qui poursuivent infiniment leur trajectoire vers un horizon qui s’évade à mesure qu’ils s’en rapprochent. Dans cette course effrénée contre la fuite infinie du temps, peine perdue, le point de référence pour juger qui est « le vainqueur » à l’instant t n’est pas la distance absolue qui les séparent, puisque cette distance ne peut être mesurée, mais bien leur position relative. Or, pour que l’avantage de l’un sur l’autre se maintienne, il faut que le rythme de croisière du premier excède celui du second. Donc, les deux vaisseaux sont engagés dans une compétition sans fin. Si l’un accélère le rythme de croisière, l’autre est obligé d’accélérer dans une même proportion sous peine de voir sa positive relative dégradée.

Quid à présent si on impose un espace solaire définissant un périmètre à l’intérieur duquel les vaisseaux sont forcés de naviguer ? Vont-ils se lancer dans une course effrénée sans fin, une fuite en avant perpétuelle, pour espérer se différencier ? Non. Le rapport des vaisseaux au temps sera très différent. Ils navigueront d’un point à un autre du territoire circonscrit, voyager ne sera pas une fin en soit mais un moyen. Ceci ne signifie pas pour autant qu’ils ne chercheront pas à optimiser les gains de temps pour chaque trajet en développant un nouvel arsenal technologique. La course contre le temps ne sera plus une fin en soi, mais un moyen.

Dans ce premier modèle, le temps est linéaire et infini. Ce rapport au temps débouche sur une mise en compétition sans fin des acteurs, une course infinie contre le temps qui par avance ne peut être gagnée. Dans ce second modèle, le temps est circulaire, mais il se recycle en permanence et se régénère. Ce rapport au temps débouche sur une mise en coopération des acteurs visant à maximiser l’utilisation des ressources dans un espace circonscrit.

Bien, à présent, posons-nous cette question : qu’est-ce qui par essence différencie ces deux modèles ?

La réponse est la présence ou non d’une limite caractérisant le cadre temporel dans lequel les acteurs évoluent, cadre qui à son tour va conditionner les interactions entre ceux-ci. Le premier modèle est caractérisé par une absence de limite et induit donc un rapport infini au temps. Le second modèle se caractérise par l’existence d’une limite définissant un cadre et induit un rapport fini au temps. Cette différence débouche sur deux modes d’organisations différents : la compétition sans fin dans le premier modèle, la coopération comme moyen dans le second.

Dans notre société, la réalité sous-jacente du monde du travail, c’est une compétition des agents économiques dans laquelle chacun d’eux cherche à « capter » une part de la masse monétaire à son profit. Cette compétition débouche inévitablement sur une mise à l’écart de certains travailleurs, concrètement, sur du chômage. Car, comme le disait Keynes, c’est la rareté monétaire qui crée le chômage. Dans ce type de modèle, peine perdue de mener des politiques de réduction du temps de travail dans l’objectif de réduire massivement le chômage, il y aura toujours des laissés-pour-compte, c’est là un paramètre structurel du système. Pourquoi ? Parce que la compétition détermine les rapports entre les agents interagissant dans le cadre, soit, l’économie, définit par ce modèle ; la compétition conditionne la survie de chaque agent.

Quid à présent d’une économie dont la taille serait clairement limitée ? Dans cette économie, la croissance du PIB est nulle. Quel est dès lors le mécanisme qui va répartir l’emploi ? La compétition ?! Testons cette hypothèse. Dans une économie au PIB fixe, la masse monétaire est également fixe. Si tous les agents sont mis en compétition pour maximiser leur part de cette masse monétaire, certains agents vont au bout du compte détenir tout l’argent en circulation. Ce modus operandi n’est dès lors pas souhaitable. Un mécanisme bien plus souhaitable est le partage du travail. Chacun contribue dans une juste proportion à un effort commun et est rémunéré en conséquence pour ce service rendu à la collectivité. Ce modèle, pour être acceptable socialement, doit minimiser les écarts salariaux.

Dans ce second modèle, on le voit, le rapport au travail est très différent. Il s’agit de rendre un service à la collectivité, de contribuer à la prospérité de chacun, le travail est un moyen et non une fin. Une fois ce service rendu à la collectivité, on peut se consacrer à d’autres activités que celles relevant de la sphère marchande : la dimension matérielle de l’homme est ramenée à sa juste mesure, ce qui permet à celui-ci de s’épanouir dans d’autres dimensions.

A présent, posons-nous cette question : pourquoi devrions-nous évoluer vers ce second modèle ? La réponse tient en deux éléments. Premièrement, parce que l’activité économique, la taille de l’économie, doit être maintenue dans des limites biophysiques pour s’intégrer harmonieusement dans la Biosphère. Deuxièmement, parce qu’il rétablit un homme pluridimensionnel. En un mot, ce modèle permet à l’environnement et à l’économie de fonctionner en symbiose tout en augmentant le potentiel de prospérité d’une société.

Ouvrir cette réflexion passe par une redéfinition de la prospérité, ce qui, bien sûr, doit nous inviter en priorité à repenser notre rapport à l’argent et donc, à tout le moins indirectement, au travail.

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