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Pic pétrolier : traduction en mots d’un sentiment d’urgence.

 Lorsque j’évoque la question du pic pétrolier, dont je suis devenu, par la force des choses, un spécialiste, je me heurte à trois convictions biens ancrées dans l’imaginaire collectif qui tiennent du fantasme. Premièrement, l’idée que le problème est bien compris, « qu’on sait ». Deuxièmement, l’idée « qu’on trouvera bien une solution ». Troisièmement, l’idée que « l’urgence n’est pas là », que « nous avons le temps ». Ces trois croyances sont fausses, et donc dangereuses.

Comprendre l’enjeu du Pic dans toute sa dimension requiert une approche systémique et des connaissances transdisciplinaires, ce qui n’est pas l’apanage de notre système éducatif. Ce papier vise à exposer les trois points suivant : (1) la nature du problème, (2) son caractère insoluble au sens où on l’entend traditionnellement, (3) son caractère urgent.

Une compréhension systémique du problème :

Le raisonnement trouve son point d’ancrage in abstracto dans la théorie des systèmes et de la complexité. Un système est un ensemble constitué d’éléments en interaction. Par exemple, des atomes, des molécules, des organes, des êtres humains, des entreprises, des Etats, etc. Il est appelé complexe lorsque son évolution et son comportement ne peut être prédit à l’avance.

La physique nous apprend qu’un élément en mouvement a besoin d’énergie. Les éléments d’un système nécessitent de l’énergie pour être en interaction. On sait que tout organisme vivant, une plante, un animal, un humain, une économie, est un système qui se maintient en vie en puisant de l’énergie et de la matière dans son environnement, c’est un système thermodynamique ouvert. Sans cet afflux d’énergie, un organisme meurt, il tend vers ce qu’on appelle l’équilibre thermodynamique. L’afflux d’énergie dans le système doit être renouvelé en permanence car l’énergie se dégrade lorsqu’elle est utilisée.

On sait qu’un système peut croître en complexité si l’afflux d’énergie dans le système augmente. La complexité se mesure par trois facteurs : l’interconnectivité des composants du système, la vitesse de leurs interactions et leur interdépendance. Lorsque le système croit en complexité, il s’éloigne de l’équilibre thermodynamique, ce qui nécessite un afflux plus important d’énergie. En d’autres termes, le coût métabolique de maintenance du système augmente.

Enfin, on sait que lorsque le système croît en complexité il se transforme qualitativement. Ceci explique pourquoi, lorsque l’afflux d’énergie dans le système diminue, celui-ci s’effondre, plutôt que de se contracter pour revenir à l’état de complexité inférieur.

A présent, visualisons comment on peut appliquer ces concepts à l’économie. L’économie est un système thermodynamique ouvert. Elle puise de l’énergie et de la matière dans son environnement. Avec cette énergie, elle transforme de la matière pour en faire des biens de consommation et du capital productif. Au plus elle puise de l’énergie dans son environnement, au plus elle peut augmenter le nombre d’interactions entre ses composantes (les entreprises par exemple) ainsi que la diversité et le nombre des biens fabriqués. En d’autre termes, elle croît en complexité. Par exemple, de nouveaux métiers et marchés apparaissent.

Toute civilisation croît en complexité grâce au surplus d’énergie qu’elle puise dans son environnement. Toute civilisation complexe avant la nôtre (l’empire romain par exemple) a pu croître en complexité en extrayant un surplus énergétique à partir de l’exploitation agricole de la terre. Les plantes  produisent ce surplus. Elles captent les rayons solaires, un flux d’énergie, au travers du mécanisme de la photosynthèse. On les appelle les producteurs primaires car sans elles la vie sur Terre serait impossible. En effet, les herbivores se nourrissent des plantes et les carnivores se nourissent d’herbivores. Chacun d’eux est un système thermodynamique ouvert qui se maintien loin de l’équilibre thermodynamique (la mort) en extrayant le surplus énergétique nécessaire à sa survie dans son environnement. Les animaux sont des producteurs dits « secondaires ». 

Les hommes, producteurs secondaires,  ont appris a exploiter au mieux le revenu énergétique tiré de la terre. En domestiquant les plantes et des animaux, ils ont peu à peu réussi à maximiser le surplus alimentaire tiré de l’exploitation des terres. Ce surplus alimentaire a permis à notre espèce de se multiplier et de dégager des ressources pour permettre à une partie de la population de se consacrer à d’autres activités que l’extraction du surplus alimentaire. En accroissant leur degré de spécialisation et leur nombre, les hommes ont réussi à produire plus, l’économie des hommes s’est peu a peu éloignée de l’équilibre thermodynamique, elle a crû en complexité.

A mesure qu’une civilisation croît en complexité, les coûts de maintenance du système augmentent car, comme déjà précisé, la croissance a un coût métabolique. Dit autrement, il faut plus d’énergie pour croître, ce qui signifiait pour les civilisations avant la nôtre qu’il fallait soit augmenter le rendement thermodynamique des terres, avec la technologie ou en travaillant plus, soit mettre de nouvelles terres en jachère.

La civilisation industrielle est beaucoup plus complexe que la plus complexe des civilisations agricole, l’Empire romain. Au regard de la longue histoire humaine, c’est une anomalie. Son degré de complexité, la civilisation industrielle le doit à la découverte d’un subside énergétique et à la découverte de la façon de l’exploiter. Avec le moteur à vapeur et puis plus tard à explosion, les hommes ont trouvé le moyen d’exploiter les réserves d’hydrocarbures stockées dans la lithosphère. Le pétrole, le charbon et le gaz sont des ressources stocks que la nature a mis des milliards d’années à synthétiser. Ce stock est fini et non renouvelable car l’énergie se dégrade une fois qu’elle est utilisée pour produire du travail. Dit autrement, « les ressources fossiles, c’est du one shot ». Leur exploitation à donné aux hommes l’accès à une ère d’abondance sans précédent,l’âge de l’opulence énergétique.

Le surplus énergétique que nous procurent les ressources fossiles nous a permis de nous affranchir, pour la majeure partie d’entre nous, de la « contrainte » de l’exploitation directe de la terre, à laquelle notre survie fut, de tout temps, chevillée. La population humaine a été multipliée par 700 grâce à l’existence de ce surplus énergétique, une mesure de son succès biologique, mais qui est artificielle. L’exploitation des ressources fossiles a ouvert la voie de percées dans tous les domaines des sciences car nous avions les ressources nécessaires pour permettre à des gens d’étudier et puis de penser et d’expérimenter durant de longues années en vue de rendre intelligible le monde qui nous entoure. L’exploitation des ressources fossiles a permis à l’humanité d’effectuer de gigantesques percées technologiques en même temps qu’elle nous a donné cette illusion d’une toute puissance infinie. Le mythe prométhéen du Progrès infini est une affreuse méprise.

La société industrielle a pu croître à un rythme et un degré de complexité effrayant par comparaison aux autres civilisations. Cette croissance est le fait de l’exploitation à un rythme toujours plus accéléré d’un surplus d’énergie stocks. Le changement climatique, l’érosion des terres, la destruction des écosystèmes, sont la traduction de l’impact du pouvoir de transformation sur leur environnement que les hommes ont hérité de l’exploitation du stock d’hydrocarbure. Les hommes sont non seulement en train de dilapider leurs ressources les plus précieuses à un rythme effréné, mais en plus, la taille de l’économie des hommes par rapport à son environnement est devenu trop importante pour que celui-ci puisse se maintenir dans un état stable. C’est un problème car notre survie dépend de la qualité de l’eau que nous buvons, de l’air que nous respirons, des terres que nous exploitons, de la stabilité du climat.

A présent, j’espère que la nature du problème auquel nous faisons face apparaît clairement : à cause du pic pétrolier, l’afflux d’énergie dans le système thermo-industriel va diminuer, la civilisation industrielle va s’effondrer. Un effondrement au sens physique du terme signifie que le système change brutalement d’état qualitatif. Les coûts de maintenance du système étant trop élevés, le système doit se réorganiser pour réduire sa complexité.

Le caractère insoluble du problème

La masse des gens pense qu’une alternative au pétrole existe, c’est faux. D’une part, le pétrole possède des propriétés qualitatives inégalables : il est (était en fait) facilement extractible, liquide et donc facilement transportable, et il contient une énergie très concentrée. D’autre part, il intervient dans la fabrication de presque tous les objets du métabolisme industriel. Enfin, la mondialisation, qui n’est autre qu’une spécialisation des tâches à l’échelle du monde, est possible grâce au pétrole. Aucun substitut au pétrole n’existe. Vous pensez peut-être que cette affirmation est fausse, je vous invite à faire vos recherches. Il est probablement indispensable de préciser que la technologie n’est pas de l’énergie, elle permet éventuellement d’exploiter celle-ci plus efficacement, mais ce n’est pas de l’énergie.

L’histoire nous apprend qu’une transition énergétique prend plusieurs décennies. Nous ne sommes pas passés du bois au charbon et puis du charbon au pétrole en un claquement de doigt. Il faut que l’appareil de production se réorganise qualitativement pour devenir adaptif aux caractéristiques (stock vs flux, continu vs intermittent, rendement thermodynamique, coût, etc..) de la nouvelle source d’énergie utilisée. Le coût d’une transition est très important, et l’échelle (le monde) de cette transition donne le tournis. Mais surtout, pour être parfaitement honnête, parler de transition dans ce contexte est inapproprié puisqu’aucun substitut n’existe. En pareille circonstance, le changement ne peut être qu’adaptif ou maladaptif.

 Le fait qu’une solution traditionnelle au problème n’existe pas s’explique assez logiquement par la nature du problème. En fait, le Pic pétrolier n’est pas un « problème » au sens où il existerait une solution pour le résoudre. Un problème peut être résolu en accroissant le degré de complexité d’un système. La résolution d’un problème à un coût métabolique, cela requiert de l’énergie. Par exemple, les civilisations agricoles avaient des problèmes d’irrigation de leurs terres. Elles ont résolu ces problèmes en développant un système d’irrigation très performant. L’administration de ce système avait un coût métabolique puisqu’il fallait payer des fonctionnaires et des gens pour entretenir les canaux d’irrigation. Ici, c’est justement le contraire qui doit être fait : diminuer le degré de complexité du système de façon adaptive.

 En d’autres termes, le pic pétrolier signifie que l’afflux d’énergie dans le système va diminuer. Celui-ci va être forcé de se déplacer d’un état thermodynamique A vers un état thermodynamique B qualitativement différent. Au plus le système essaie de prolonger le statu quo, au plus la rapidité des changements sera violente et imprévisible. Il se pourrait même que le système s’effondre complètement si le choc PERMANENT (la production va diminuer continuellement) ne s’accompagne pas de changements adaptifs de TOUTES les composantes du système.

Nous avons aujourd’hui un système économique et des institutions, la démocratie représentative, le marché, le système financier, qui sont adaptifs à la croissance. Par exemple, le remboursement de la dette avec intérêts exige de la croissance.Le maintien des acquis sociaux de l’Etat-Providence exige de la croissance. Ces institutions vont essayer de maintenir le statu quo dont dépend leur survie le plus longtemps possible. Ceci est normal mais ne signifie en rien qu’elles ne devront pas pour autant s’adapter à la nouvelle réalité physique du monde ou disparaître. Ainsi, le système financier actuel basé sur la croissance exponentielle de la dette exige que l’activité économique croisse pour que la dette soit remboursée avec intérêts. Si la taille de l’économie se contracte physiquement, ces dettes ne pourront jamais être remboursées. Il faudra soit que le système financier implose (déflation) ou explose (hyperinflation). Le coût métabolique de la démocratie et de son armée de fonctionnaires sera trop grand, il faudra que l’Etat diminue de taille et décentralise ses niveaux de gouvernance ou alors ce sera la dictature. La dictature permet à court terme de réduire les coûts de transactions de la démocratie et donc de regagner une marge adaptive. A plus long terme, un régime dictatorial est très instable puisqu’il nourrit l’instabilité sociale du fait de son manque de légitimité. Les marchés devront être réencastrés dans le contexte social pour recréer de la confiance entre les gens, confiance indispensable au commerce.

Enfin, il est évident qu’une démographie galopante est un facteur aggravant. Un autre facteur aggravant est le fait que les élites essaient à tout prix de prolonger un statu quo intenable. L’analyse suggère qu’à long terme elles mettent leur survie en danger car le système ne peut survivre sans se réorganiser, c’est physiquement impossible. On ne négocie pas avec les Lois de la physique.

Le caractère urgent du problème

La production de pétrole stagne depuis 2004. Nous sommes sur un plateau de production. Ceci est dû à deux facteurs : premièrement, la destruction de la demande dûe à la récession économique qui frappe le monde. Deuxièmement, le fait que la production de pétrole conventionnel, environ 76millions de barils par jour sur un total de 86 millions, est en phase de déplétion à concurrence de 4 millions de barils par an. Il faut donc, chaque année, rien que pour maintenir le niveau de production constant, développer l’équivalent de 4 millions de baril par an de nouvelles capacités. Pour l’instant, la mise en production de pétrole non -conventionnel (sables bitumineux, off-shore, gas to liquid, coal to liquid, etc) parvient à compenser la déplétion des champs traditionnels, mais, sans entrer dans les détails, cette production finira aussi par plafonner. A ce moment là, nous entrerons en phase de déplétion. Il y aura, chaque année, de moins en moins de pétrole à consommer. Comme le monde ne peut importer du pétrole, la question de la répartition de ce surplus reste en suspend. Il faut s’attendre à des guerres de ressources, très probablement, et à un rationnement imposé par les gouvernements. En d’autres termes, une fois qu’on passera le point critique de la phase de déplétion, il est très improbable que le marché continue à allouer l’offre pétrolière via le mécanisme des prix, mais la question reste en suspend.

Il est impossible de faire un pronostic sur l’avenir bien qu’il est certain que nous entrons dans une phase qualifiée de « révolutionnaire », si on regarde les choses d’un point de vue social. Si on regarde les choses d’un point de vue physique, on peut dire que le système entre dans une phase chaotique prélude à sa réorganisation. Il évolue depuis deux siècles dans des bandes de fluctuation relativement stables. Les récessions ou les périodes de surchauffe que l’économie a connue depuis deux siècles n’ont pas entamé irréversiblement la capacité d’absorption des chocs par le système, ce qui l’aurait forcé à transformer qualitativement sa dynamique de fonctionnement. Le pic pétrolier va obliger le système à sortir des bandes de fluctuations dans lesquelles il peut survivre. Demain est un autre monde.

Voici ce que je pense : à court et moyen terme, nous allons assister à la fin de la croissance physique. Je ne parle pas ici de certaines zones du globe mais de l’économie globale. On devrait assister à une montée progressive du chômage due à la pression démographique et à une destruction de la dette (déflation dûe au deleveraging). L’inflation devrait rester relativement basse à court moyen terme, mais les gouvernements vont faire tourner la planche à billets pour refinancer leur dette et contrer la pression déflationniste exercée par la destruction d’activité. A long terme, nous aurons une hyperinflation lorsque l’économie commencera à se contracter physiquement à cause du fait qu’on entre en phase de déplétion. En effet, il y aura chaque année de moins en moins de biens produits par rapport aux liquidités en circulation.

Une fois entré en phase de déplétion, le système va s’effondrer. Ceci signifie que des métiers vont disparaître (déspécialisation), ce qui provoquera des mouvements migratoires. Nous assisterons également à des actes de violence, dont le nombre et la gravité sera fonction des caractéristiques socio-démographiques des populations. Une population ayant érigé la compétition et l’individualisme au rang de ses valeurs cardinales a beaucoup moins de chances de s’en tirer par le haut qu’une population mettant prioritairement l’accent sur le sens de la communauté et de la coopération.

La rapidité et l’ampleur de l’effondrement sont impossibles à évaluer puisque le rythme de déplétion est inconnu. Il est par exemple tout à fait envisageable qu’un pays sécurise militairement son approvisionnement au détriment d’autres pays. Dans ce cas, l’effondrement serait extrêmement brutal dans certaines zones là ou d’autres pays pourraient juste avoir à réorganiser leur appareil de production pour recommencer à produire des biens jadis importés. Ce faisant, ces pays parviendraient à relancer leur l’appareil productif et donc à surmonter les tensions sociales inhérentes à la destruction d’activité. Il est également possible que le monde se mette d’accord pour répartir de façon démocratique le surplus pétrolier. Dans ce cas, le scénario d’avenir serait tout à fait différent.

En maximisant le pourcentage de la population éduqué à la pensée systémique et à la problématique énergétique, on maximise la capacité adaptive d’une société puisque les gens ne peuvent prendre les bonnes décisions de façon décentralisée que s’ils ont les bonnes clés d’interprétation des faits. En l’absence d’une bonne compréhension de la nouvelle réalité économique, les gens préféreront voter pour l’ordre au sacrifice d’une partie de leur liberté. L’enjeu n’est pas trivial.

Pic pétrolier et transition énergétique : petit manuel optimiste à l’usage du citoyen actif.

Après toutes mes lectures, j’ai eu l’idée de cet article pour exposer, brièvement, les enjeux et les conséquences pratiques du débat sur le Pic pétrolier (Peak Oil)

Avant d’aller plus loin, il me faut préciser trois choses :

  1. je ne suis ni optimiste, ni pessimiste, mais réaliste. Je décris ce que je lis, et pas ce que je souhaiterais lire ;
  2. Ma méthode est le doute méthodique. Ma démarche s’apparente donc à celle du philosophe, celui qui cherche la Vérité en sachant qu’il ne la trouvera jamais. La grandeur d’un homme est fonction du nombre d’incertitudes qu’il est capable de supporter ;
  3. j’utilise la dialectique couplée à la méthode cartésienne (réductionnisme scientifique) et à la théorie de la complexité (transdisciplinarité). Ceci signifie concrètement que je vois les choses au macroscope et au microscope.

Prophètes de la Terreur, optimistes, réalistes : Comment y voir clair ?

Bon, sans aller plus dans les détails, résumons l’enjeu du débat sur le Pic pétrolier. J’ai lu beaucoup sur le sujet. Du côté des certitudes, voici ce que je peux avancer :

  1. On distingue deux camps. D’un côté, les scientifiques, géologues en particulier, plutôt pessimistes. De l’autre, on distingue les économistes, plutôt optimistes.
  2. La thèse des « Peakistes » (ndlr : les théoriciens du Pic) : nous aurions atteint le Pic en 2007. La hausse du baril de 20$ en 2000 jusque 147$ en juin 2008 a déclenché la crise financière de 2007, bien que les mécanismes de celle-ci fussent déjà en place. En gros, la hausse du baril est la goutte qui aurait fait déborder le vase. Le pétrole est une ressource non substituable et la production conventionnelle a atteint son maximum de production. Dans un contexte de forte croissance de la demande d’énergie (pays émergents), l’inertie du système économique est telle que la hausse des prix provoquée par la déplétion du stock de pétrole conventionnel ne pourra être compensée par un gain d’efficacité technologique, une réorganisation complète de l’appareil de production, et le développement de nouvelles sources de pétrole non conventionnel (sables bitumineux, biocarburants, gas to liquid, …). En somme, les peakistes disent que nous avons atteint les limites de la croissance économique et que, vu l’endettement et la complexité de l’économie mondiale, celle-ci va s’effondrer sur elle-même (rapidement ou progressivement, la question est en suspend). Pour eux, le Pic serait donc le point critique qui provoquerait l’effondrement de la civilisation industrielle.
  3. Les autres : ils pensent que nous entrons en effet dans l’ère de l’énergie chère mais que la théorie de l’effondrement est incorrecte. Ils pensent que le marché, seul (quelques uns), ou moyennant le recours à des instruments de politique économique tels la taxe carbone ou le marché des quotas de CO2 (pour la plupart d’entre eux), parviendra à résoudre le problème de la rareté. Premièrement, ils pensent que le marché va développer de nouvelles sources d’énergie (substitution et progrès technologique). Deuxièmement, ils pensent que la demande va s’ajuster pour éviter une trop forte tension sur les prix. Par exemple, les gens vont faire attention à leur dépense d’énergie, isoler leur maison, se déplacer moins, pour compenser la hausse du coût de l’énergie.

Question : entre  Prophètes de la Terreur et les autres, qui a raison ?

Première observation : les premiers tiennent comptent des arguments des autres, ce qui n’est pas nécessairement réciproque. Ma réponse est que le timing est crucial.

Quatre scénarios :

1. Effondrement brutal

Si la hausse du coût du baril est brutale, il est clair que l’économie va plonger. Les Etats-Unis et l’Europe sont surendettés, ils ne pourront encaisser un choc pétrolier. Dans une économie mondialisée, le risque d’un crash systémique est réel. Aux Etats-Unis, le risque d’effondrement est amplifié  pour plusieurs raisons clés :

–         des inégalités qui peuvent vite devenir insoutenable et dégénérer sur des actes de violence

–         une économie très vulnérable à un choc pétrolier : beaucoup de banlieues, grosses cylindrées, régime carnivore, surconsommation d’énergie, transports en commun peu développés, dette colossale, propension à la surconsommation qui s’est développée en addiction

–         un pouvoir oligarchique (lobby pétrolier et Wall Street)

2. Effondrement progressif

Si la hausse du coût de l’énergie est progressive et qu’on ne diminue pas l’intensité énergétique absolue de l’économie (quantité absolue) pour compenser cette hausse, une part toujours plus importante des ressources de l’économie devra être mobilisée pour produire cette énergie. Si le rythme de reconversion et les gains de productivité ne parviennent pas à compenser la hausse du coût de l’énergie, on assistera à une augmentation progressive du chômage qui débouchera sur une augmentation des prestations sociales, un endettement accru de l’Etat et, in fine, une hausse des taux d’intérêts payés sur la dette menant à l’éclatement du système financier global/ d’une zone monétaire/l’expulsion d’un ou plusieurs Etat(s) hors d’une zone monétaire (dévaluation compétitive) enclenchant des effets domino. Ce petit jeu peut durer longtemps avant que le système n’atteigne un point critique et bascule brutalement en zone chaotique.

3. Transition progressive

Le marché et les pouvoirs publics développent des synergies efficaces pour décarboniser progressivement l’économie. La société engage une course contre le temps et déclare la guerre aux gaspillages énergétiques. Elle comprend progressivement que l’économie est un gros moteur qui transforme de la matière et de l’énergie en biens et services mais que ce moteur est en train de se gripper (rendement thermodynamique décroissant). Toutes les forces de la société sont mobilisées pour investir dans les « négawatts ». Ceci signifie qu’on investi massivement dans les gains d’efficacité énergétiques, ce qui permet de libérer des ressources pour enclencher un cercle de reconversion vertueux et rembourser la dette. Le rythme de reconversion provoque des remous sociaux mais la vision et l’objectif triomphe des résistances au changement et de l’inertie générale qui s’est développée au cœur du système.

4. Transition rapide :

En plus des gains d’efficacité, les gens acceptent de remettre leur confort en question et deviennent des citoyens acteurs plutôt que des consommateurs passifs (sobriété énergétique). Ceci donne une base de légitimité au gouvernement pour agir et essayer d’accélérer la transition, en implémentant des politiques de soutien. La diminution de l’empreinte carbone devient un projet de société, les gens agissent et sont prêt à surmonter collectivement et solidairement les coups durs. La cohésion de la société s’en sort renforcée et on en sort tous par le haut : monde meilleur, plus juste, moins égoïste.

Question : Sur base d’une distribution de probabilité subjective, lequel de ces quatre scénarios est le plus plausible ?  

Les 3e et 4e sont, actuellement, fort improbables, car l’opinion publique est relativement peu sensibilisée à la question énergétique. Peu de gens ont une vision globale des choses, même ceux qui disposent d’une formation scientifique. La question énergétique recouvre bien davantage que les simples aspects techniques. Les aspects économiques, politiques, géopolitiques, sociologiques et anthropologiques de la question ne peuvent être éludés. Le dire n’est pas une forme d’arrogance, simplement la réalité.

Le second scénario est, actuellement, le plus probable. In fine, c’est une version édulcorée du premier scénario. Certains dominos tomberont après d’autres, mais on parle d’un jeu à somme négative.

Reste qu’il est impossible d’anticiper l’avenir. Un exemple devrait permettre de comprendre ceci:

Le prix de l’énergie augmente progressivement suite à quoi une part toujours plus importante de la population laisse sa voiture au garage pour se rendre à son boulot. Cette tendance fait chuter drastiquement la production de voitures. L’industrie automobile se trouve en faillite et la mobilité sur le marché de l’emploi est faible. Les tensions sociales sont telles que les pouvoirs publics doivent sauver une industrie condamnée avec de l’argent qu’ils n’ont pas, ce qui accroît encore un peu plus le fardeau de la dette. Le problème à long terme s’est amplifié.

A l’inverse, on pourrait imaginer que l’industrie automobile prend le pari de gagner la course contre le temps et met tout en œuvre pour créer des voitures moins gourmandes en énergie et compétitives (prix). Ceci libère des ressources pouvant être affectées à la production d’autres biens, ce qui enclenche un feedback positif. Le timing et la question des coûts sont cruciaux.

Autre scénario : la demande de voiture diminue mais la reconversion s’opère progressivement dans d’autres domaines tels l’isolation des bâtiments, les infrastructures de transports en commun, etc. Le taux d’emploi reste stable et l’efficacité de l’économie s’améliore, ce qui permet de libérer de nouvelles ressources pour investir dans la transition et rembourser progressivement la dette.

Question : que faire d’un point de vue individuel ?

  1. Sensibiliser les gens à la question. N’essayez pas de convaincre quelqu’un qui ne veut pas vous entendre, vous perdez votre temps. Essayez de toucher en priorité les gens qui ont du leadership pour provoquer un « effet levier » sur l’opinion.
  2. Optimisez votre contrainte financière en fonction de la hausse du coût de l’énergie : si vous changez vos ampoules par exemple, vous stimulez le marché des ampoules d’une part. D’autre part, votre investissement s’auto-remboursera sur le long terme, ce qui libérera des ressources dans votre portefeuille que vous devez réinvestir pour diminuer un peu plus votre empreinte énergétique. Si vous investissez cet argent sans faire attention (biens importés de chines par exemple), vous amplifiez votre consommation d’énergie et augmentez la fuite de ressources vers un pays extérieur (si on importe plus que ce qu’on exporte notre déficit commercial se creuse et par là-même notre dette). Donc, consommez local (UE), n’achetez pas des ampoules made in China, même si c’est moins cher. A long terme, ceci équivaut à nous torpiller collectivement.
  3. Si vous êtes ambitieux, lancez-vous dans la permaculture. Il s’agit d’une technique qui permet de produire beaucoup de nourriture moyennant peu d’efforts et avec une surface réduite (mais une fois qu’on possède l’expérience). La production de cette nourriture va soulager la hausse du coût de l’énergie, voir vous permettre de dégager des ressources financières pour investir, à un niveau individuel, dans les négawatts. Et, inutile de dire que ces techniques peuvent vous sauver la vie si la situation dégénère. Elles ont permis à Cuba de survivre à une chute de 30% de son approvisionnement pétrolier.
  4. Développez votre résilience. Apprenez à penser autrement, à vous voir comme une partie immergé dans un tout dans lequel tout est interconnecté : vivant, non-vivant, humain, non-humain. Vous pouvez faire déjà énormément de choses au niveau individuel.

Vous commencez à douter ? Vous êtes sur le bon chemin !

Sur la transition, quelques auteurs importants :

Pessimistes :

–         Michaël Ruppert : film « Collapse » sur youtube

–         Richard Heinberg : livre « The end of growth. Adapting to our new economic reality » (août 2011)

–   Dmitry Orlov (fr): voir conférence sur Dailymotion : http://www.dailymotion.com/video/xcoiah_1-6-dimitri-orlov-survivre-a-l-effo_news?ralg=meta2-only&fb_source=message#from=embed-playreloff

–         Piero San Giorgio (fr): livre « Survivre à l’effondrement économique: manuel pratique » (octobre 2011). Voir: site « piero.com ».

–         Dennis Meadows: livre « limits to growth. The 30 year update »

–         Jared Diamond (fr): livre « Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie »  (2010)

–         Joseph Tainter: livre « the collapse of complex societies » (1988)

–         Eustace Mullins: livre « les secrets de la réserve fédérale » (2010)

–         Jacques Généreux: livre « La Grande Régression » (2011)

Optimistes :

–      Amaury Lovins: livre « reinventing fire. Bold business solutions for the new energy era » (septembre 2011)

–         Leonardo Maugeri: livre « Beyond the age of oil. The Myths, Realities and Future of fossil fuels and their alternatives » (2010)

Réalistes (physiciens et scientifiques):

–         Jean-Marc Jancovici (fr): « Changer le monde. Tout un programme! » (2011)

–         Robert Ayres: « crossing the energy divide. Moving from fossil fuel dependence to a clean energy future » (2010)

–         R. Kümmel: « the second law of economics. Energy, entropy, and the origins of wealth » (2011)

–         Vaclav Smil: « Energy myths and realities. Bringing SCIENCE to the energy policy debate » (2010)

–         Claude Lorius (fr): « voyage dans l’Anthropocène, cette nouvelle ère dont nous sommes le héro. » (2010)

–         Thomas P. Wallace: « Wealth, energy and human values: the dynamics of decaying civilizations from ancient Greece to America » (2009)

Pour apercevoir une vision positive de l’avenir, un but vers lequel tendre collectivement:

–         Michaël Greer: « the ecotechnic future » (2009)

–         Herman Daly: « Beyond growth. The economics of sustainable development » (1997)

–         Tim Jackson (fr): « prospérité sans croissance. La transition vers uen économie durable » (2010)

Prophétie Maya, fin du monde et effondrement de la civilisation: la réalité face aux Mythes

Assistons nous à la fin du Monde? Chacun se souvient de la funeste prévision du calendrier Maya qui prévoit un effondrement en 2012. L’idée d’un fin du Monde est aussi vieille…que le monde. Et pourtant, l’Histoire montre que les civilisations naissent, grandissent, stagnent et meurent. Jared Diamond  dans son livre « Collapse » (effondrement en français) et Joseph Tainter dans son livre « The Collapse of complex societies » s’intéressent à ces phénomènes historiques. Ils ont revisité l’histoire pour identifier des facteurs à l’origine du déclin des civilisations. Aujourd’hui, en ces temps incertains, ces deux auteurs bénéficient d’une assise importante.

Pour ma part, voici un moment que je cible mes lectures sur les rapports entre énergie-entropie-dette-croissance et monnaie. J’ai été amené a m’intéresser à des auteurs tels le britannique Frederick Soddy (1877-1956), prix Nobel de chimie en 1921, l’économiste autrichien Joseph Schumpeter (1883-1950),  l’économiste-mathématicien roumain Nicholas Georgescu-Roegen (1904-1996) et l’économiste américain Herman Daly (1938- ). Il existe une filiation évidente entre ces quatre auteurs. Aujourd’hui, le physicien Reiner Kümmel et le physicien-économiste Robert Ayres peuvent être considéré comme les deux grands héritiers de l’héritage intellectuel de ces quatre auteurs.

En substance, que nous disent-ils?

Premièrement, on peut affirmer que leur pensée à posé les jalons d’un nouveau paradigme en sciences économique: la bioéconomie ou l’économie écologique. Le consensus de ces auteurs est que la sciences économique, la science des choix en situation de rareté, doit être fondée sur la théorie scientifique. Historiquement, les sciences exactes ont connu trois Révolution: Newton, Darwin et Carnot. Newton introduit la mécanique classique. Sans aller dans les détails, cette branche de la physique permet de calculer et de prédire à tout instant « t » la position dans l’espace d’un objet, son accélération, et le temps requis pour qu’il touche le sol. Darwin introduit l’évolutionnisme et la notion de spéciation. Enfin, Carnot introduit la thermodynamique et ses phénomènes irréversibles. La thermodynamique est la science de la transformation des flux d’énergie et des stocks de matière.

La science économique, dans sa tentative de devenir une science prédictive, fut fondée sur le paradigme de la physique mécanique, elle n’a jamais connu de « révolution paradigmique » depuis. Or, tous les phénomènes économiques s’apparentent bien d’avantage à des phénomènes thermodynamiques que mécaniques. L’objectif du processus économique est de transformer un stock de matières premières pour le rendre valorisable au yeux des consommateurs ( valeur évaluée subjectivement par celui-ci). Tous les êtres vivants obéissent aux lois de la thermodynamique. Ils « avalent » de l’énergie (sous forme de nourriture) pour fonctionner  et rejettent des déchets (des excréments) en fin de processus. De même,  l’économie s’apparente à un être vivant, un métabolisme qui transforme de la matière et rejette des déchets dans l’environnement en fin de processus.

Quelles sont les implications révolutionnaires de cette nouvelle conception de l’économie, et en quoi peut-elle nous apporter un éclairage scientifique par rapport au phénomène d’effondrement des sociétés au terme d’un long processus de maturation?

La thermodynamique est une science complexe, mais chacun à déjà entendu l’expression des ses deux lois. La première loi, appelée loi de conservation, indique que « rien ne se crée, rien ne se perd ». En d’autres termes, le stock d’énergie-matière contenu dans l’univers est constant. La seconde loi, née du mémoire du polytechnicien français Sadi Carnot en 1824, nous apprend que « tout se transforme ». Donc, si on combine les deux lois, « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ».

La première loi ne remet pas en cause les principes de la mécanique, mais la seconde loi les complètent. La seconde loi introduit la notion d’entropie, toujours mal comprise et controversée.

Lorsque de l’énergie est convertie en travail mécanique pour faire fonctionner une machine, une partie de cette énergie est dissipée en chaleur. Ce processus est irréversible. La loi de l’entropie est une mesure du désordre physique. Elle nous apprend qu’à chaque transformation physique, le désordre dans le système augmente. Tous les organismes vivants luttent contre le désordre en absorbant de la matière-énergie de basse entropie. Ceci leur permet de lutter contre le désordre mais se fait au prix de l’augmentation du désordre dans le système dans lequel ils évoluent, c’est-à-dire l’univers. Le rendement marginal de cette lutte contre le désordre est décroissant puisqu’un jour chaque être vivant meure. Un homme naît, grandi, vieilli et meure.

La Terre est un système thermodynamique fermé, ce qui signifie qu’elle échange de l’énergie (la lumière solaire) avec l’univers. L’économie peut-être modélisée comme un sous-système du « Système Terre ». En clair, l’économie se développe physiquement dans l’environnent de la Terre, elle est prisonnière du ‘Vaisseau Terre ». Elle est ce qu’on appelle un système thermodynamique ouvert. Il s’agit d’un système qui échange de l’énergie et de la matière avec l’environnent. En clair, les hommes puisent de la matière-énergie dans leur environnement pour la transformer au cœur du processus économique. Une fois le bien usagé, il est rejeté dans l’environnement. Il existe donc bien des échanges de matière-énergie entre l’économie et l’environnement.

A mesure qu’une civilisation croît, elle devient dépendante d’un flux d’énergie de plus en plus important. Une augmentation du flux entropique qui la traverse signifie que davantage de molécules sont en mouvement au cœur du système. Dès lors, comme pour un organisme vivant, sa longévité dépend de l’efficacité avec laquelle elle lutte contre l’augmentation de cette  complexité, contre l’entropie.

La société est obligée d’innover dans tous les domaines pour gérer cette complexité sans quoi elle finit par s’écrouler progressivement sur elle même. Elle a recours à l’innovation technique (technologies), sociales (structures socio-institutionnelles), juridique (nouvelles normes). Si son taux d’innovation est décroissant elle doit consacrer une part toujours plus importante de ces ressources pour gérer sa complexité, et donc elle finit par stagner puis par s’effondrer. Des études sérieuses du physiciens Ayres montrent que le progrès technologique possède un rendement marginal décroissant. Par exemple, nous pensions il y a 20 ans qu’au début du siècle les voitures voleraient, on en est loin.

C’est là un premier élément de réponse à la question posée. Voici un second élément: à mesure qu’une société augmente sa complexité, et donc croît, se développe, elle augmente sa dépendance au flux énergétique qui permet de la « maintenir en vie ». Aujourd’hui, 85% de l’énergie primaire (i.e. découverte à l’état naturel dans la nature, sans transformation de l’homme) qui alimente notre économie, est issue de l’exploitation des fossiles (gaz, charbon, pétrole). Cette énergie est non-renouvelable et rejette massivement du CO2 dans l’atmosphère, ce qui est doublement problématique à long terme.  A court terme, l’économie est confrontée au problème des rendements marginaux décroissants des sources d’énergie exploitée d’une part, et de la technologie dont elle dépend pour assurer l’accès à sa nourriture vitale d’autre part. La prospective énergétique s’apparente au principe de la cueillette des fruits d’un arbre fruitier. On commence par récolter les fruits facilement accessible et puis on doit progressivement utiliser une échelle et faire des acrobatie toujours plus périlleuses pour accéder à l’énergie vitale contenue dans les pommes.

La recherche de pétrole suit les même principe. Depuis 1970, nous découvrons chaque année moins d’énergie que nous en consommons (3 barils consommés pour 1 découvert) alors que la demande agrégée d’énergie de toutes les économies du monde ne cesse de croître. Historiquement, nous sommes passés du bois, au charbon, au pétrole, au gaz et enfin, au nucléaire. Certaines de ses énergies sont plus compétitives que d’autres, ce qui explique pourquoi elles ont pris le devant de la scène. Reste que le pétrole possède toutes caractéristiques d’une énergie « parfaite »: il présente le triple avantage d’être liquide, facilement extractible, et de posséder un rendement thermodynamique intéressant.

Aujourd’hui, le retour net sur l’énergie investie, c’est-à-dire la quantité d’énergie investie pour extraire une quantité standard d’énergie (un baril de pétrole par exemple), ne cesse de diminuer. Ceci signifie que dans le contexte de hausse de la demande induite par l’industrialisation des pays « émergeants » (Chine, Inde, Brésil), le « système monde » doit consacrer une part toujours plus importante de ses ressources pour maintenir le flux entropique qui le traverse.

Si l’offre énergétique plafonne et que la part de richesse consacrée à la découverte, l’extraction, et l’acheminement de cette énergie est supérieure à la progression du taux d’efficacité avec laquelle la matière-énergie est utilisée pour produire des biens et services, l’économie est condamnée à se contracter progressivement.

Cette contraction produit du chômage, chômage qui se traduit par une hausse des prestations sociales et in fine , par un accroissement de l’endettement public. Le problème est qu’une dette est l’anticipation d’un droit sur une production physique future. Un individu s’endette, une société s’endette, un Etat s’endette, car il pense que ses revenus futurs lui permettront de rembourser le capital emprunté avec intérêt. Ceci suppose donc, dans le monde matériel, une croissance de la production physique des biens et services. Si la dette augmente plus vite que la croissance réelle de la production matérielle, elle constitue une véritable pyramide de Ponzi, condamnée a s’écrouler le jour où la production se contracte. Concrètement, ceci doit se traduire par une explosion du système financier (hyperinflation) ou par son implosion (déflation).

Des auteurs jouent les Cassandre, disant que l’économie mondiale a atteint ce point critique de non retour. Leur argument est que nous aurions  atteint le Pic pétrolier (« Peak oil » en anglais) en juin 2008, lorsque le prix du baril a culminé à 147$ le baril. Je ne développerai pas cette théorie dans le cadre de cette contribution mais ce qui est certain c’est que si l’offre d’énergie venait à plafonner, l’économie ne peut que se contracter à moins que le degré d’efficacité avec lequel nous transformons de l’énergie en bien et services (« Progrès thermodynamique » ou intensité énergétique) augmente plus vite que la hausse du prix de l’énergie. De telle sorte, les ressources supplémentaires devant être consacrées à l’extraction de l’énergie sont compensées par une faculté à produire autant (auquel cas l’économie stagne) ou PLUS (auquel cas l’économie peut continuer à croître avec les ressources non consacrées à cette extraction. Dans le cas contraire, je le répète, l’économie ne peut que se contracter progressivement. On peut alors commencer à parler d’effondrement.

Tout porte à croire que nous sommes entré avec la crise de 2007 dans l’ère de l’énergie chère. Il est IMPERATIF que nos sociétés réévaluent leur rapport à l’énergie et amorcent une descente énergétique. Dans cette optique, la relocalisation de la production, la promotion des transports en commun, l’isolation des bâtiments sont des priorités. La taxe carbone est le meilleur moyen de réorienter l’économie et les choix des consommateurs vers la « sobriété énergétique ».

A long terme, Pic pétrolier ou pas, le risque d’effondrement est bien réel car la contrainte climatique s’imposera à nous. L’Agence Internationale de l’Energie nous donne 5 ans pour agir afin de rester dans la zone d’une augmentation maximale de 2°C, considérée comme sûre par les scientifiques (en réalité, ce débat est très compliqué tant l’incertitude est patente). Donc, si nous souhaitons surfer entre les contraintes du Pic pétrolier, d’un effondrement du système financier et du changement climatique (qui n’est, soi dit en passant, que la partie émergée de l’Iceberg), il faut agir MAINTENANT.

Bienvenue dans le meilleur des mondes!

Risque d’éclatement de la zone Euro: quelle solution de long terme?

Cet article est destiné à intégrer un livre que je suis en train de rédiger. Le timing de publication est crucial et il est possible que mon bouquin, s’il doit être un jour édité, soit « hors délai ». Dès lors, chers lecteurs, je vous soumets en avant première ce qui n’est à ce stade qu’un premier jet et une petite partie d’un texte plus global sur la thématique de la transition énergétique.

Les finances des Etats sont sorties exsangues de la crise financière de 2007. Dans un contexte de ralentissement de la croissance, hormis la monétisation de la dette, la seule option qu’ont les Etats pour ne pas faire défaut est une hausse des taxes ou une diminution des dépenses. Ces deux options risquent de pénaliser la demande et de renforcer la spirale dépressive dans laquelle l’économie s’enfonce. En d’autres termes, ces options sont procycliques. Dès lors, une question se pose : dans un contexte de croissance morose, comment les Etats vont-ils financer la transition ?


Idéalement, la politique budgétaire d’un Etat devrait être contracyclique. Ceci signifie que l’Etat doit relancer la machine économique en période de crise en s’endettant, ce qui creuse le déficit, et dégager des surplus en période de prospérité, ce qui suppose une réduction du déficit. La doxa libérale cherche à diminuer la place de l’Etat pour restaurer la marge de manœuvre des entreprises et faire baisser le taux auquel l’Etat s’endette. La doctrine keynésienne cherche quant à elle à accroître la demande des ménages et les commandes publiques pour relancer la machine économique par la demande. C’est le fameux « multiplicateur » keynésien. Dans une économie globalisée, l’impact du multiplicateur est faible puisqu’une part importante des liquidités injectées dans la demande sera utilisée pour importer des biens étrangers. Selon des études récentes, l’effet multiplicateur équivaut à 0,44% : une augmentation de 1% des dépenses publiques n’augmente le  PIB que de 0,44%. Le remède de cheval des libéraux touche en priorité les plus faibles et, surtout, il hypothèque le rôle de l’Etat. La méfiance des libéraux envers l’Etat se justifie si on sait que le politique est structurellement incapable de dégager des surplus en période croissance de l’économie. Mais il n’est pas certains que les entreprises disposent des fonds suffisants pour financer les investissements pour opérer la transition énergétique vers une société bas carbone. D’autre part, les infrastructures concernées sont des biens communs. Par conséquent, une intervention de l’Etat, un gros joueur, est nécessaire.

Idéalement, il faudrait lancer de grands travaux de modernisation du capital visant à le « décarboniser » ou à investir massivement dans de nouvelles infrastructures bas carbone. On pense directement aux énergies renouvelables, à l’isolation des bâtiments, à la rénovation des infrastructures ferroviaires, etc. Bref, une sorte de « Green New Deal ». La référence implicite au New Deal de Roosevelt n’est pas innocente, je parle bien ici d’un effort de guerre.

Le problème est que la dette des Etats occidentaux réduit considérablement leur marge de manœuvre. Leur taux d’endettement a dépassé des sommets, il leur devient impossible de financer la modernisation de ces infrastructures. Peu importe qu’ils choisissent d’utiliser des ressources internes, un partenariat public-privé, ou de passer un marché public, ils ne disposent pas des fonds nécessaires.

Partant de ce constat, je dois confesser cette désagréable impression que  les économies des prétendus maîtres du monde (USA, Japon, France, Grande-Bretagne) sont dans un cul de sac. Pendant ce temps la Chine monte en puissance et affiche une santé financière outrancière. On est en droit de penser que des Etats vont faire défaut, ce qui ne serait pas une première historique. Les politiques d’austérité imposées un peu partout en Europe peuvent déboucher sur une Grande Dépression 2.0 dont le monde ne se remettra pas. A l’heure où j’écris ces lignes, la possibilité d’un éclatement de la zone euro est bien réelle. Les marchés anticipent rationnellement un défaut des Etats surendettés, ce qui a un effet procyclique : les taux montent, ce qui augmente encore un peu plus le risque de défaut des Etats dans le collimateur des marchés. Les marchés ont un comportement moutonnier, ils exploitent une faille structurelle du système poussant de fait celui-ci vers l’implosion.

Les Etats signataires du Traité de Maastricht ont enfermé les politiques budgétaires nationales dans un carcan de contraintes budgétaires rigoureuses. Premièrement, le Pacte de stabilité et de croissance (PSC) impose une limitation du déficit à 3% du PIB et un taux d’endettement de maximum 60% du PIB. Ces chiffres sont purement arbitraires, il n’y a aucune théorie optimale de la dette. Une entreprise saine est endettée. La dette n’est pas mauvaise en soi si elle finance des investissements productifs.

Deuxièmement, la clause de « no bail-out » (non renflouement) de l’article 103 du Traité exclut la prise en charge de la dette publique par d’autres Etats membres. En clair, un Etat présentant des excédents ne peut pas les prêter à un Etat déficitaire. Or, les déficits de l’un sont les excédents de l’autre. Comme l’écrit Réginald Savage[1] : «  On peut établir un parallèle avec la volonté affichée des classes dirigeantes allemandes d’imposer à l’Europe entière son modèle néo-mercantiliste d’hyper-compétitivité et de « tout à l’exportation ». Ceci est évidemment absurde, incohérent et auto-destructeur – tout le monde ne peut pas être plus compétitif que ses voisins et tous les pays ne peuvent être simultanément excédentaires dans leurs relations commerciales extérieures. En un sens, le modèle allemand – qui exporte du chômage chez ses voisins européens – est un modèle masqué de protectionnisme par la déflation salariale et la restriction induite de la demande intérieure (limitation des importations), modèle qui s’autodétruirait s’il se généralisait. Le libre-échange actuel en contexte de volatilité des taux de change et de guerre monétaire n’est ainsi en finale qu’un protectionnisme déguisé et dévoyé en faveur des acteurs économiques et financiers les plus puissants et donc confortant les structures transnationales dominantes existantes ». Ceci se vérifie empiriquement puisqu’on peut distinguer deux groupes distincts d’Etats en Europe : les excédentaires, dont le fer de lance est l’Allemagne, et les déficitaires dont la « locomotive » est la Grèce. Mais le tableau est plus nuancé, la gouvernance de certains Etats doit clairement être mise en cause. Par exemple, le berlusconisme n’a pas fait que du bien à l’Italie et la Grèce a trafiqué ses finances pour rentrer dans l’Union. Ces deux pays obtiennent le plus mauvais score parmi les Etats de l’Union en ce qui concerne la corruption  (Aghion et al. 2010)

Troisièmement, l’article 104 du Traité interdit les Etats de se refinancer auprès de la banque centrale européenne (BCE). L’histoire économique nous a appris que les Etats étaient trop enclins à faire tourner la planche à billet lorsqu’ils disposaient du droit souverain de battre la monnaie. Ces précédents historiques expliquent pourquoi la politique monétaire a été confiée à une banque centrale indépendante.

 En l’absence d’une véritable gouvernance macroéconomique dans l’Union monétaire, ces mécanismes visent à s’assurer que les Etats surveillent leurs finances et à éviter le problème classique de « hasard moral ». En effet, tous  les Etats de la zone euro sont dans le même navire, si l’un d’eux dérape, les autres doivent intervenir. Or, la garantie que les autres Etats interviennent en cas de dérapage budgétaire n’incite pas à la prudence. Dès lors, et ce même si on peut s’en offusquer, soumettre les Etats à la tutelle des marchés était un choix cohérent. Remarquons tout de même que ceci s’est fait avec l’assentiment des Etats. Pointer que les Etats subissent « la dictature des marchés » et des « technocrates » est un contresens historique. Le cœur du problème est, selon les uns, que les gouvernants ont perdu toute crédibilité ou, selon les autres, que l’intégration européenne doit être poussée jusqu’au point où les finances de tous les Etats soient mutualisées, ce qui créerait une solidarité de fait entre tous les Etats et un « Super Etat » fédéral. Mais comme dit le proverbe : « no tax without representation ». Une mutualisation des dettes présuppose une communauté politique, c’est la condition sine qua non pour créer une solidarité de fait, inconditionnelle, entre les peuples européens. On en est loin. L’Europe s’est toujours construite pas à pas, une mutualisation des dettes représenterait un pas de géant. Les peuples ne sont pas prêts pour ça, mais il est possible que la crise souveraine conduise les européens dans cette direction. A mon sens, ceci est prématuré. Mais les institutions ne font-elles pas les peuples ?

 Si aujourd’hui les Etats sont endettés,  c’est aussi en partie à cause du sauvetage des banques. En l’absence d’une mutualisation des dettes, un Etat devrait pouvoir se refinancer directement à la BCE, à un taux nul, pour financer la transition. Les cris d’orfraies de certains économistes à l’évocation de cette idée cachent mal les intérêts corporatistes des Etats qui profitent de la situation actuelle. A court terme, dans un contexte de déflation et de hausse du chômage, la création monétaire ne peut que créer de l’activité et enrayer la contraction de la masse monétaire. Le problème réel empêchant le recours à la monétisation de la dette n’est pas le risque d’inflation mais le fait que les partenaires de l’union monétaire sont méfiants l’un envers l’autre, ce qui est légitime puisque les faux pas des uns ont une répercussion sur les autres. Dans un contexte de croissance plombée, soit on restructure les dettes des Etats d’une façon coordonnée, soit on monétise la dette, soit on annule la parité fixe entre les Etats, ce qui signifierait de facto un éclatement de la zone euro ! Une restructuration peut avoir un effet systémique sur les banques et un éclatement de la zone euro signifierait le début d’une « aventure » dont les conséquences sont difficiles à évaluer. A mon sens, la meilleure option est l’inflation. Je suis loin d’avoir l’exclusivité de cet avis ; Par exemple, le prix Nobel d’économie Paul Krugman défend cette option.  Mais cette inflation doit être produite intelligemment, de telle sorte qu’elle bénéficie à la collectivité, c’est pourquoi je propose d’utiliser la planche à billets pour financer la transition. Cette option permettrait de la rendre acceptable socialement. D’autre part, on constate que les liquidités restent bloquées dans les banques. Le crédit est bon marché  mais les banques ont peur de prêter aux particuliers. Surtout, ceux-ci rechignent à s’endetter car ils anticipent une hausse des impôts pour résorber la dette publique (« effet ricardien »), ce qui est parfaitement rationnel d’un point de vue strictement  individuel.

La BCE pourrait (et devrait) abaisser son taux directeur au plancher, mais il n’est pas certains que ces liquidités trouveraient le chemin de l’économie réelle. Un financement direct des Etats auprès de la banque centrale présenterait ce double avantage d’injecter de l’argent directement dans l’économie réelle et d’effectuer des investissements ciblés. Pour éviter les problèmes de confiance entre les partenaires de l’Union et que les Etats utilisent cet argent à d’autres fins qu’à la transition vers une économie bas carbone, la banque européenne d’investissement (BEI) pourrait conditionner l’octroi des liquidités au respect de certaines règles. A cet égard, la destination de l’argent est essentielle. Enfin, il est évident que ce « Green deal » suppose le recours à des marchés publics, européens, transparents et garants d’une réelle mise en concurrence. Cette mise en concurrence est la garantie que l’argent soit utilisé pour payer le meilleur candidat au meilleur prix, en garantissant une égalité de traitement. On pourrait d’ailleurs imaginer une dynamique en deux temps ou chaque Etat négocierait ses priorités avec la BEI, moyennant assentiments de ses partenaires, après quoi les entreprises proposeraient leur candidature pour les projets retenus. La BCE prendrait soin de contenir l’inflation dans une limite acceptable et, surtout, à garantir sa stabilité, condition essentielle pour stabiliser l’économie. En pratique, si la création monétaire représente la valeur des infrastructures, il n’y a aucune raison pour que l’inflation ne soit pas sous contrôle.

 Donc, pour résumer, l’eurozone ne sortira pas de la crise sans une intervention du politique car les marchés ont un effet procyclique : ils poussent le système vers l’implosion. Dans un contexte de croissance morose, à moins d’une improbable mutualisation des dettes qui calmerait les marchés et déboucherait sur une diminution  des taux, une restructuration coordonnée des dettes périlleuse ou un éclatement de la zone euro, il nous faut produire de l’inflation. Le moyen le plus efficace et le plus intelligent pour le faire est de modifier l’article 114 du Traité de Maastricht pour que les Etats puissent se financer gratuitement et directement à la BCE. Néanmoins, ces liquidités doivent être utilisées au bénéfice de la collectivité afin de financer la transition vers une économie bas carbone, c’est la seule solution pour éviter  le dilemme de la croissance et pour que l’inflation soit acceptée socialement. Si le politique se contente d’arroser l’économie sans opérer des investissements sélectifs, nous créons les conditions idéales pour une crise de l’énergie à contre-rebours qui sera peut-être encore plus fatale que la crise de 2007. Le triste vocable de « Grande Dépression 2.0 » fera alors son apparition au banc des drames de l’histoire.


[1] Reginald Savage, « La néo-protectionnisme, voie royale d’une démondialisation heureuse ? », Politique, n°71, septembre – octobre 2011


Comment sortir de la crise ? Une révolution copernicienne s’impose.

« La reprise est pour bientôt » diront les éternels optimistes. Hum, examinons un peu la situation…

La phase 1 de « la crise » s’amorca au printemps 2007, lorsque la bulle immobilière des subprimes éclata. La phase 2 quant à elle débuta en été de cette même année, lorsque le réseau bancaire mondial est touché en plein ventre et attint son point critique à la chute de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008. La crise immobilière se mue alors en une crise financière. Phase 3 : dès l’automne 2008, l’assèchement du crédit provoque une crise économique, l’économie réelle est touchée. Les ménages (américains surtout) et les entreprises sont contraints de réduire leurs dépenses de consommation et leurs investissements, le chômage grimpe en flèche. Phase 4 : au printemps 2009, les déficits publics des Etats, conséquences directes du sauvetage des banques, ont fait exploser les dettes publiques. Les marchés s’affolent, on entre dans une crise souveraine. L’Islande est au bord de la faillite, vient ensuite Dubaï et puis la Grèce. Aujourd’hui, le risque de contagion à toute la zone Euro est réel.

What’s next ?

Que M. Di Rupo cesse  de raconter des salades (1), l’austérité est bel et bien à la clé. A l’heure ou les dirigeants européens  (Cameroun, Merkel, Zapetero, Panpadréou)   s’accordent sur des mesures drastiques pour réduire le déficit et réformer les pensions, on entend parler durant cette campagne d’augmentation du montant de la pension (de 400€) avec maintenance de l’âge de départ à la retraite (2)! Vous aimez les discours lénifiants ? Moi pas. Au final, c’est nous, la jeune génération, qui va payer la facture.

Comme le précise Jacques Attali dans une interview décapante du Vif de cette semaine, « il n’y a que huit solutions à la dette : la baisse des dépenses, la hausse des recettes, la baisse des taux d’intérêt, l’inflation, le moratoire, une aide extérieure, la guerre et, la seule qui vaille, la croissance ». Parmi les hypothèses les plus classiques, une augmentation des impôts risque de plomber la reprise. Dès lors, je préfère nettement qu’on rogne sur les dépenses de l’Etat qui, pour moi, est inefficace à bien des égards (de là à dire que le coût marginal des fonds publics est souvent supérieur à leur bénéfice…). L’Etat peut faire davantage avec moins de moyens, ce postulat est non-négociable.

Ça c’est pour le court terme, car cette crise est profonde, elle exige des réformes structurelles. L’Europe va vraiment devoir se bouger si elle veut conserver son influence sur la scène mondiale. Les Etats-Unis sont certes également endettés jusqu’au coup, mais leur dette est majoritairement libellée en dollars. De plus, leur réactivité (technologique & politique) est bien plus grande que la nôtre. L’Europe sera la grande victime de cette crise, notre modèle de prospérité est en jeu, il est temps que les élites politiques en prennent la mesure.

Après cette secousse sismique (salutaire), se pose la question des solutions. Les pièges à éviter sont incontestablement la peur et le repli sur soi, qui du reste, guettent partout en Europe (à commencer par la Belgique). L’audace, l’ambition, et le réalisme doivent être les moteurs de cette sortie de crise, à tous les niveaux. Pour commencer, l’Union européenne doit impérativement se doter d’une véritable gouvernance économique mais aussi et surtout, d’une politique à l’innovation ambitieuse. Ensuite, la Belgique doit impérativement réformer en profondeur son modèle institutionnel et politique. Le problème, contrairement à ce que nos dirigeants en campagne aiment à le faire croire, est tout sauf auxiliaire. Gérer une structure de façon efficace exige une répartition des compétences claire. Pour l’instant, c’est l’imbroglio institutionnel complet. Et tant pis si je rentre dans la caricature : « oui, gérer un pays c’est comme piloter une grosse S.A » (mon côté flamand s’exprime ici).

Un gouvernement doit pouvoir soumettre un programme clair à l’électeur, l’implémenter et enfin, dans un troisième temps, lui soumettre un bilan de ses réalisations. Une opposition est nécessaire pour critiquer ce bilan et orienter le citoyen dans sa décision de sanctionner positivement ou pas via son vote la coalition sortante. Le principe est simple, il est très éloigné de la réalité belgo-belge.

Enfin, et ce jusqu’à ce qu’un brillant génie sorte un nouveau modèle économique de son chapeau, c’est bien de créer de la croissance à long terme dont il s’agit. Attention toutefois, car la croissance n’est pas toujours synonyme de baisse de chômage. La hausse des gains de productivité ou la concentration de la nouvelle richesse aux mains de quelque uns est une hypothèse alternative. Néanmoins, j’aimerais être clair sur ce point : ici se trouve la divergence idéologique fondamentale entre ceux qu’on qualifie « de gauche » et ceux « de droite ». Les premier mettent l’accent sur la taxation accrue des nantis (les banques, les très riches) pour trouver de nouvelles recettes  alors que les seconds mettent l’accent sur la baisse des charges, la simplification administrative et les incitants à la création d’activité. Je suis pour ma part intimement convaincu –et ce même si la première option n’est pas à négliger –, que seule la seconde option peut assurer notre prospérité à long terme. Sachant que la Wallonie se classe bonne dernière de l’Europe de l’ouest en terme de création d’entreprise, il y a du boulot.

Un gouvernement efficace sera celui qui mettra des politiques structurelles en place pour stimuler l’initiative individuelle. Changement de paradigme donc : l’Etat doit revoir ses priorités et se soucier d’abord de la création de richesses et ensuite de sa répartition. Investir dans les individus (valoriser la créativité et l’art sous toutes ses formes!), développer une culture du risque, mettre en place un cadre légal simplifié et des incitants à l’entreprenariat ; En bref : encadrer, stimuler, accompagner, donner des outils à la responsabilisation, tels sont nos défis. A noter que la stimulation du développement durable rencontre cet objectif.

In fine, c’est sur les individus et non l’Etat que doit reposer la responsabilité de créer de l’emploi. C’est bien d’une révolution Copernicienne dont je vous parle…Loin de raviver un démon idéologique ces lignes se fondent sur un constat pragmatique : dans l’environnement incertain et instable qu’est celui de la globalisation, seule une organisation décentralisée de notre économie peut organiser efficacement notre bien-être. A condition que l’information entre le niveau central (l’Etat) et décentralisé (les individus) circule de façon optimale.

(1)   En référence au match télévisé Di Rupo-Reynders de cette semaine où M. Di Rupo prône la « rigueur mais pas l’austérité ».

Bye, Bye Belgium?

Pour la cinquième fois, Leterme plie : le chaos. Il était écrit que les flamands ne parviendraient pas à scinder le MR en renvoyant la patate chaude à Didier Reynders. L’histoire se souviendra peut-être de ce lundi 26 avril comme le commencement de la fin. Car sombre s’annonce l’avenir. Je doute que le SPa, seul parti flamand modéré actuellement sur la touche, daigne remettre à flot le navire que l’Open Vld vient de torpiller. Reste donc aux chambres à prononcer leur dissolution afin que s’ouvre la voie des urnes, sans issue. Je distingue trois scénarios :

Première option : les assemblées ne sont pas dissoutes d’ici la plénière de jeudi. Dans ce cas, les flamands pourraient mettre BHV à l’agenda  et passer au vote fin de semaine. Les francophones pourront-ils alors actionner la sonnette d’alarme alors que le gouvernement est en affaire courante ? Rien n’est moins sûr. Quoi qu’il arrive, sans gouvernement pour sanctionner la dite loi, la scission ne sera jamais actée.

Seconde option : admettons qu’un nouveau gouvernement puisse se constituer suite à des élections. Les radicaux de tous bords auraient beau jeu de torpiller les actes législatifs du nouveau parlement fraîchement émoulu en invoquant leur anticonstitutionnalité s’appuyant sur le fait que cette assemblée se serait constituée en violation des articles 10 et 11 de la Constitution. Le pouvoir judiciaire pourrait alors trancher le nœud « gordélien » par l’entremise d’une question préjudicielle. En effet, il suffirait qu’un électeur de BHV saisisse un juge en invoquant la violation des dit articles et que ce dernier pose une question préjudicielle à la Cour constitutionnelle pour que celle-ci, qui jusque ici avait épuisé sa juridiction, puisse se prononcer à nouveau et, cette fois, imposer une solution au législateur. C’est une possibilité.

Troisième option : les élections font le jeu de la NVA qui devient incontournable, les carottes sont cuites. Mais de façon plus simple et évidente, quel parti flamand, hormis le CD&V, peut-être, accepterait de monter dans un nouveau gouvernement avec BHV non résolu?

Bon, autant le dire clairement, le risque d’un éclatement de la Belgique est réel. Les francophones viennent d’infirmer le seul doute qu’il me restait : ils ne fléchiront pas. En effet, la question, quoique le lecteur dépassionné en pense, est cruciale si on se projette dans un avenir post-Belgique. BHV est un problème territorial, géopolitique. Il pose le problème des futures frontières d’Etat dans la perspective d’un éclatement du pays. Je m’en explique. En droit international, le principe de l’uti possidetis iuris (« tu posséderas ce que tu as possédé ») est d’application pour fixer les frontières des nouvelles entités : les frontières externes sont calquées sur celles du défunt Etat, logique.

Malheureusement, l’Union européenne qui, inévitablement, se saisirait du dossier en cas d’éclatement, a étendu ce principe aux frontières administratives internes qui, par définition, ne sont pas déterminées par le droit international (voir : Rapport Commission Badinter, 1992). D’où l’importance décisive de BHV, arrondissement bilingue situé à cheval sur deux territoires administratifs : la région flamande unilingue et la région de Bruxelles-capitale bilingue. En effet, là, l’application du principe est floue, ce qui laisse à penser que les populations concernées seraient consultées. Or, des communes de BHV possèdent une majorité de francophone, ce qui laisse à penser qu’elles voteraient leur rattachement à Bruxelles en cas de referendum.Vous suivez le raisonnement ? Le désenclavement de la capitale, voilà l’enjeu du contentieux. Plutôt costaud, n’est-ce pas (1)?

Bien, à présent que l’idée d’un éclatement est acquise, il reste à l’éprouver. Je dispose de peu d’informations sur le sujet, mais tout de même assez que pour souligner que ce serait l’aventure.

« Tout commence et finit par la finance » diront certains. Autant le dire d’emblée, la répartition de la dette pose un sérieux problème. A ce sujet, les propos de Jacques Lenain (haut fonctionnaire français) dans le cahier n°2 du GeWif, le groupe de travail pour la Wallonie rattachée à la France, sont interpellant. Il défend la thèse que la Wallobrux, ou à défaut une Wallonie indépendante, ne serait pas en mesure d’assumer ses dettes. Bien sûr, son avis sera qualifié de partisan, mais il mérite d’être lu. Ensuite, et là, les choses semblent aussi être compliquées, se pose la question de la succession d’Etats. Dans ce domaine, le droit international est rarement appliqué, les négociations résultent souvent d’un rapport de force. En tout état de cause, la succession d’États est régie par la Convention ONU sur la succession d’États aux traités de 1978 et par la Convention ONU sur la succession d’États en matière de biens, d’archives et de dettes d’État de 1983 (voir 1). L’article 35 de la convention de 1978 stipule que « Lorsque, après séparation de tout ou partie d’un territoire d’Un État, l’État prédécesseur continue d’exister, tout traité qui, à la date de la succession d’État, était en vigueur à l’égard de l’État prédécesseur reste en vigueur à l’égard du reste de son territoire ».

Or, la Belgique ayant signé mais pas ratifié la convention de 1978 et ayant voté contre la convention de 1983, se serait alors la règle coutumière de la « table rase » qui serait d’application. Cette règle établit que l’Etat nouveau-né est vierge de tout traité et de droit et d’obligation en découlant. La règle est donc l’intransmissibilité des Traités internationaux, ce qui veut dire concrètement que les Etats successeurs devraient réintroduire une demande d’adhésion à l’ONU, L’OTAN et L’UE. Si les deux premières requêtes seraient acceptées sans difficultés, l’adhésion à l’UE poserait en revanche de sérieux problèmes. Je pense en particulier à la Zone euro et aux critères de convergence de Maastricht. Mais les malins argueront qu’il suffirait d’adopter la monnaie unique, même si nous étions en dehors de la Zone Euro, ou d’établir une parité avec celle-ci. Reste que le spread des taux d’emprunts du nouveau couple Wallo-Bruxellois serait probablement élevé en raison d’un surendettement  et du contexte géopolitique instable . Vu la fragilité actuelle de l’eurozone, une telle situation augmenterait le risque de contagion aux Pigs et au système tout entier. 

Il est également utile de rappeler le symbole qu’est la Belgique pour l’Union européenne, en proie à un risque de balkanisation. Je pense actuellement particulièrement aux événements qui se déroulent en Italie avec la Liga du Nord, au Pays Basque et à la Catalogne. La crise belge pourrait déclencher un effet systémique dans l’Union qui donne froid dans le dos.

A l’heure où j’écris ces lignes, je me pose donc trois questions :

1. Les flamands préféreront t-ils trouver un compromis sur BHV qui, j’en suis plus sûr que jamais, exigera d’établir un lien territorial avec la Wallonie, ou préféreront t-ils déclarer leur indépendance ?

2. Dans le cas d’un éclatement, serons nous, wallons, bientôt français, par la force des choses ?

3. Que choisiront les bruxellois ?

Dès lors que BHV n’est pas scindé, les flamands n’ont pas l’assurance d’emporter Bruxelles dans leurs valises. Dans ce cas, je ne peux imaginer que la Flandre se lance dans l’aventure, le prix à payer serait trop grand. Mais avec Bart De Wever qui déclare qu’il est prêt à lâcher Bruxelles, l’hypothèse devient réelle.

(1) Certains invoquent l’argument que les populations concernées seraient consultées pour réfuter l’application de l’uti possidetis iuris. A ce propos, il est intéressant de relire l’intervention de Christian Behrendt, professeur de droit constitutionnel à l’Ulg, dans le Soir du 30 avril 2008 :

C’est l’un des trois arguments parfois mis en avant – erronément à mon sens- dans le but de contrer l’application de l’uti possidetis, même si les arrondissements électoraux de BHV et l’arrondissement judiciaire de Bruxelles étaient scindés. Le premier argument consiste à dire que l’application de l’uti possidetis serait à exclure car il mènerait à la création d’enclaves : Fourons, Comines-Warneton et, le cas échéant, Bruxelles. Cet argument est inopérant : lors de l’éclatement de l’URSS, la Russie a conservé la souveraineté sur l’enclave de Kaliningrad, qui n’a pas été intégrée à la Lituanie. Selon un deuxième argument, également invoqué à tort, la présence de minorités linguistiques empêcherait l’alignement d’éventuelles frontières d’États sur les frontières régionales. Mais il ne tient pas. Le cas de la Crimée l’illustre très bien. Cette péninsule est peuplée par une majorité russophone mais faisait partie, du temps de l’URSS, de la république soviétique d’Ukraine. Après l’éclatement de l’URSS, la Russie a revendiqué la Crimée sur base de cet argument linguistique. Or, le Conseil de sécurité des nations Unies a rejeté cette prétention : la Crimée fait donc définitivement partie de l’Ukraine. Troisième argument invoqué la consultation des populations concernées. Ici aussi, il convient d’arrêter de rêver : le droit international est pour l’essentiel parfaitement insensible à ce genre de techniques.

Au Christian Behrendt de préciser encore à propos du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » :

Ce principe a une portée extrêmement réduite et vise essentiellement des situations d’oppressions violentes ou l’aspiration à la décolonisation. Il ne serait en aucun cas applicable à la périphérie. Par ailleurs, il existe en matière de consultation populaire, un précédent belge, très défavorable à l’idée de consultations : la consultation populaire des habitants de Fourons menée par le conseil provincial de Liège en 1962, deux semaines avant la promulgation de la loi qui transférait les Fourons à la Flandre. À 93 %, les habitants de Fourons ont exprimé leur volonté de rester à Liège. Mais la loi a tout de même été promulguée. En cas d’éclatement du pays, la communauté internationale serait sans doute très attentive à ce précédent belge. Il pourrait à bon droit être invoqué par l’État flamand pour ne tenir aucun compte du résultat d’une consultation populaire organisée en périphérie ou ailleurs.

Source : Groupe d’Etudes pour la Wallonie rattachée à la France (Mai 2010). Cahier n°2.

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