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Crise de la dette souveraine : l’Occident au bord de la faillite ?

Le souverain au bord du gouffre :

« Comment réagirait un investisseur privé à qui l’on demanderait d’investir dans une entreprise dont la dette représenterait plus de cinq années du chiffre d’affaires, dont les pertes annuelles seraient supérieures à la moitié du chiffre d’affaire, et dont les emprunts annuels dépasseraient le chiffre d’affaire ? Il fuirait. Telles sont pourtant les caractéristiques de la France d’aujourd’hui ».

Ce passage fracassant tiré du livre de Jacques Attali « Tous Ruiné dans dix ans. Dette publique: dernière chance » (ed. Fayard, p. 169, 2010) illustre bien le péril qui menace l’Occident : la faillite. Loin d’être un cas à part, la situation française illustre bien l’acuité de la crise de la dette souveraine récemment accélérée par le sauvetage des banques suite à la crise financière des crédits subprimes.

Quelques statistiques « choc » tirées de ce livre illustreront ce propos :

–          En 2010, le ratio de la dette publique des pays développés par rapport à leur PIB est en moyenne de 80% pour les pays les plus riches du G20, alors qu’il n’est que de 40% pour les pays émergents membres du même club (p.139) ;

–          En 2010, la dette publique américaine atteint 11 trillions de dollars, soit 54% du PIB et 674% des revenus fiscaux ; Les emprunts annuels représenteront 248% des revenus fiscaux ; le Trésor américain doit refinancer chaque année plus de la moitié de sa dette ; il le fait pour moitié avec des capitaux venus de l’étranger, dont la moitié en provenance du Japon et de la Chine. En 2009, les intérêts sur les bons du Trésor américain représentaient déjà 34% de la charge de la dette, avec un taux d’intérêt moyen de 3,3% (p.109)

–          La dette publique européenne représente 80% du PIB ; Grande Bretagne : 100% ; Grèce : 135% dont les deux tiers à l’étranger ; France : 83%, 535% des revenus fiscaux, les emprunts annuels représentent 137% des revenus fiscaux (p.109-10).

–          En moins de deux ans, -situation inédite- de 2009 à 2010, la dette publique en Europe a augmenté de 14,5 points de PIB. En Grande-Bretagne et Irlande la dette a augmenté de 30 points (p.105).

Entre les marchés et le souverain, autant dire que c’est à celui qui dégainera le premier. Pour l’instant, la dette publique est supportable du fait de l’effondrement des taux d’intérêt mais cette situation n’est que provisoire : les créancier exigeront un rendement supérieur dès que les premières difficultés à rembourser la dette souveraine se manifesteront. Dès lors, la tentation d’un recours à la planche à billets, on le voit avec la décision de la réserve fédérale américaine (Fed) de racheter des bons du Trésor américain pour 600 milliards de dollars, est réelle, de même que la risque d’un retour à l’inflation ; la guerre des monnaies a commencé. Mais surtout, quelle étrange situation que celle où les « pauvres » financent les riches : entre la Chine et l’Amérique, c’est « l’équilibre de la terreur ».

A la lecture de ces événements, difficile de ne pas penser que nous sommes aujourd’hui à la veille d’un nouveau retour de l’Histoire. On peut craindre un moratoire sur la dette comme l’indique Jacques Attali (la Grèce par exemple) qui se traduira par d’immenses pertes des banques ayant souscrits aux émissions du Trésor de ces pays (p. 111). Des pertes qui en dernier recours se répercuteront sur les créanciers de base, soit, les consommateurs. Tout alors devient possible, y compris le pire.

Le scénario du pire

Dans son livre, Jacques Attali décris avec un réalisme saisissant ce qui attend le monde si l’Occident ne parvient pas à rétablir la santé de ses comptes : la ruine de tous. En effet, la mondialisation de la finance a renforcé l’interdépendance des économies du globe ce qui accroit le potentiel de dégâts d’un risque systémique ainsi que l’imprévisibilité de ce type de risque. Jacques Attali imagine un « scénario du pire » en quatre étapes :

1)      Le surendettement souverain s’alourdit sous l’effet combiné des plans de relance, de la baisse des recettes fiscales, de l’allongement de la durée de vie couplée à une baisse de natalité et au vieillissement de la population (hausse des dépenses de soins de santé et des pensions ; cette thématique fera l’objet de mon prochain article) ; Par exemple, la dette publique du Japon devrait passer de 204% à 245% du PIB en 2014 et à 300% en 2020 (p.140).

2)      L’euro fait faillite et l’économie s’enfonce dans la dépression mondiale ;

3)      Faillite du dollar et retour de l’inflation mondiale ;

4)      Dépression et effondrement de l’Asie.

Mais d’autres scénarios sont possibles, par exemple le cas où les pays émergents décideraient de couper le robinet de crédit : les taux augmenteraient ce qui accroitrait le risque de défaut, un risque qui aurait très vite des répercussions systémiques…

Dans la fin de son essai, Jacques Attali envisage les réformes à implémenter pour trouver une solution « par le haut » au problème de la dette souveraine. Dans l’ensemble, il préconise des ajustements structurels drastiques (difficile de ne pas y voir la marque de son passage comme président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) au début des années 90) : (1) des coupes dans les « mauvaises dépenses » qui génèrent la « mauvaise dette » i.e. qui ne génèrent pas de la croissance (doubles emplois et gaspillage dans la fonction publique) ; (2) une augmentation des impôts (TVA, suppression des niches fiscales, tranche d’impôt sur les revenus supplémentaire,etc) ; (3) des investissements dans des actifs générateurs de croissance à long terme (enseignement, énergies renouvelables, …).

La partie immergée de l’Iceberg

Personnellement, je retiens deux éléments de la lecture de ce bouquin : (1) l’histoire de la dette souveraine est jalonnée de cas de défaut du souverain (la France a déjà fait défaut à six reprises ; p.169), une situation coïncidant avec le point d’inflexion dans les rapports de force entre le créancier et son débiteur –la montée de la Chine pour être concret ou le remplacement du « Consensus de Washington » par celui de Pékin –; (2) même s’il n’existe pas de théorie économique de la dette optimale – des Etats font défaut avec une dette de 20% là ou d’autres se portent (relativement) bien avec une dette de 250% du PIB (Japon) –, la situation présente laisse à penser que la probabilité d’un défaut de l’Occident est réelle.

Les plans d’austérité fleurissent un peu partout en Europe (Espagne, Grande-Bretagne, Portugal, Grèce,…), ce qui confirme la pertinence des propos de Jacques Attali.Néanmoins, ce serait trop simple d’arrêter la réflexion ici. Il mentionne à deux reprises dans son livre qu’il faut à tout prix éviter de céder à l’illusion de la décroissance et de poursuivre: « A terme comme par le passé, la seule vraie solution au problème de la dette sera la croissance des richesses. Elle devra être durable, c’est-à-dire ne pas créer de nouvelles créances sur l’environnement » (p.221). Ce passage trahit un raisonnement linéaire :

(1)    La croissance dans son acceptation normative actuelle, c’est-à-dire l’augmentation du PIB, a toujours  été synonyme d’une dégradation accrue de l’environnement. A ce jour, il n’existe aucune preuve empirique d’un découplage entre la croissance du PIB et son impact sur l’environnement. Que du contraire, les émissions de C02 ont augmenté de 40% par rapport à 1990, date de signature du protocole de Kyoto (voir Rapport « Prosperity without Growth » de Tim Jackson (2009)). A ce stade, la croissance « verte » qu’évoque implicitement cet extrait –« ne pas créer de nouvelles créances sur l’environnement » – est un mythe (voir mon article : « Croissance verte : nouveau Mythe ? »).

(2)     La probabilité que nous entrions dans une nouvelle ère de croissance est nulle. La situation économique actuelle est préoccupante, nous faisons face à un quadruple défi : (1) l’urgence écologique : climat (cf. rapport Stern pour le coût du réchauffement climatique), écosystèmes (à ce propos, voir mes articles sur la biodiversité et le rapport Sukhdev pour le coût de la perte de la biodiversité), pollution des nappes phréatiques, acidification des océans, érosion des terres agricoles ; (2) l’urgence éco-énergétique : les estimations les plus pessimistes du Pic Pétrolier sont pour 2010 alors que la demande énergétique mondiale ne cesse d’augmenter (cf. prévision Chine et Inde).(à ce propos, voir mes articles sur la transition éco-énergétique et la fin du pétrole (bon marché)) ; (3) L’urgence démographique : surpopulation au niveau mondial (voir article : « An inconvenient truth II »), vieillissement de la population européenne (à l’exception notoire de la France) ; (4) crise de la dette souveraine et système financier international délabré (l’acceptation des directives Bâle III par le G20 réuni à Séoul édulcore à peine ce constat).

Par conséquent, Jacques Attali ne s’attaque qu’à la partie émergée de l’iceberg, et c’est un euphémisme. En fait, bien que l’auteur ne se trompe pas sur le diagnostic, il refuse d’en voir les conséquences et table une nouvelle fois sur les vieilles recettes (austérité et politique de relance keynesienne) pour renouer avec la croissance. En effet, p.146 il écrit que « Pour rétablir en Europe, en 2060, un niveau d’endettement public raisonnable, voisin de 60% du PIB, il faudrait passer d’un déficit structurel de 3,5% en 2010 à un excédent structurel de 4,5% en 2020, et le conserver jusqu’en 2030 ! Cela supposerait de réduire les dépenses publiques de 8% du PIB, soit 20 à 25% du budget. Cela exigerait de réaliser de l’ordre de 300 milliards d’euros d’économie ou à augmenter d’autant les impôts. (…) Perspective quasi impossible ».Ce passage admet explicitement que l’austérité est « impayable » car elle provoquerait beaucoup trop de remous sociaux et renforcerait la spirale dépressive à laquelle nos économies cherchent péniblement à échapper (pour mieux comprendre ce phénomène, voir mon article : « Le dilemme de la croissance »). Par conséquent, il nous faut renouer avec la croissance. Problème : comme je viens  de l’expliquer, la probabilité que nous entrions dans une nouvelle ère de grande prospérité est nulle. D’ailleurs, l’OCDE reconnaît explicitement dans ses prévisions que la croissance économique des trois prochaines décennies sera de 30% inférieure à celle des trois dernières décennies (The Economist, 25/06/2009). Conclusion : nous sommes dans un cul de sac. Voilà deux décennies que l’Occident finance la croissance à crédit, à présent il risque de payer ses frasques au prix fort.

Une lueur d’espoir

En fait, Jacques Attali évoque dans un passage très éphémère (p.30) le cœur du problème de la dette souveraine : « le remboursement d’un intérêt (…) implique une croissance réelle de l’économie », c’est la base même d’une économie capitaliste. Donc, à la vérité, nous sommes aujourd’hui les otages de la croissance avec laquelle, il me semble avoir assez insisté sur ce point, nous ne sommes pas prêts de renouer. Si on applique un raisonnement par l’absurde, nous entrons dans une phase de décroissance ou à tous le moins de stagnation synonyme d’écroulement du système financier mondial puisque la croissance est nécessaire pour financer la dette souveraine, An Inconvenient Truth III.

En réalité ceci n’est pas tout à fait exact car il subsiste une alternative à cette vision apocalyptique. A l’heure de la globalisation, tout le potentiel de croissance forte se situe en Asie. Il faudrait que le flux asymétrique d’échanges commerciaux entre la Chine et l’Occident s’inverse , que la Chine se concentre sur son marché intérieur, pour que nous puissions sortir de la crise sans dégâts, ce qui implique que la Chine laisse sa monnaie s’apprécier, ce qui diminuerait sa compétitivité et aurait un impact négatif sur ses exportations, donc un impact positif sur la balance commerciale de l’Europe et des Etats-Unis,  mais en revanche accroitrait le pouvoir d’achat de ses citoyens. Un pouvoir d’achat synonyme de davantage d’importations et donc de croissance pour les pays occidentaux. Donc, à défaut d’être endogène, la source de croissance doit-être exogène.

Ce sont les déséquilibres marcoéconomiques gigantesques entre les Etats-Unis et la Chine qui sont la cause première de la crise financière et donc de la crise souveraine (voir article: « Crise financière: qui doit payer« ). Pékin est accusé par les américains d’empêcher artificiellement le yuan de s’apprécier pour favoriser ses exportations, une accusation qui ne manque pas de fondements. Les Chinois ont jusqu’ici refusé de laisser leur monnaie s’apprécier et ont dénoncé toute tentative de protectionnisme larvé de l’Europe et surtout des Etats-Unis, qui menacent de taxer les produits chinois. La guerre des monnaies est ouvertement déclarée, la Fed a injecté 600 milliards de dollars dans le circuit monétaire pour procéder à une dévaluation compétitive du dollars. Résultat des courses, le sort de l’euro est entre les mains de la Chine et des Etats-Unis, le « G2 », la « Chinamérique ». Mais si l’Europe s’enfonce à nouveau dans la crise, la Chine, et surtout les Etats-Unis qui auront mis tant de cœur à saper l’autorité de l’euro, paieront une partie des pots cassés.

Par conséquent, il faut éviter une guerre des monnaies destructrice et accroître la coopération internationale. Sur ce terrain, le G20 réunis à Séoul a enregistré quelques menus progrès dans sa déclaration d’intention bien que chinois et américains aient campé sur leur position. On peut y lire que les pays du G20 s’engagent à « aller vers des systèmes de taux de change déterminés par le marché« ; Ils le feront en « augmentant la flexibilité des taux de change pour refléter les fondamentaux économiques sous-jacents et en s’abstenant de dévaluations compétitives de leurs monnaies » (La Libre Belgique, samedi 13 et dimanche 14 novembre, p. 28). Gageons que la volonté politique y sera.

Toutefois, je tiens à ne pas occulter un élément crucial dans la discussion: même dans l’hypothèse où la Chine se reconcentrerait sur son marché intérieur, la menace imminente d’une crise pétrolière n’est pas écartée. Pour rappel, le prix du baril a culminé à 144$ le baril en juin 2008 pour s’écrouler à 34$ le baril à l’horizon du mois de novembre de la même année en raison d’une chute drastique de la demande  conséquence directe de la crise financière. Depuis, le cours du dollars a atteint son plus haut niveau (87 dollars/baril). Certes, la spéculation y est pour quelque chose (la Fed annonce un programme de relance de la consommation avec ses mesures « d’assouplissement quantitatif ») mais surtout, la demande croissante d’énergie de la Chine et de l’Inde alimente cette tendance à la hausse. Une tendance qui d’après moi ne s’inversera pas, que du contraire. A moins que la production ne touche un plafond, c’est à dire que nous atteignions le fameux Pic pétrolier, auquel cas les prix s’envoleront, précipitant de fait l’économie dans une récession et chutant en même temps que la demande s’écroule, etc. Par conséquent, même dans l’hypothèse où la croissance chinoise permettrait à l’économie mondiale d’éviter une nouvelle crise financière, l’hypothèse d’une crise de l’énergie à contre-rebours n’est pas à écarter.

Plus que jamais, toutes les forces productives doivent s’orienter vers la transition éco-énergétique.

Dans mon prochain article, j’aborderai la problématique –évoquée subrepticement dans cet article– du vieillissement démographique en Europe, mais plus particulièrement, en Belgique.

Transition éco-énergétique : en route vers le monde postindustriel

La décroissance, c’est quoi ?

Que signifie le mot un peu fourre-tout de « décroissance »  qui est presque sur toutes les lèvres des intellectuels engagés et qui semble actuellement condenser toutes les critiques du modèle dominant, j’ai nommé : la mondialisation capitaliste néolibérale.

En fait, il n’existe pas actuellement de théorie de la décroissance comme il existe une théorie économique de la croissance. La décroissance, c’est un mot choc pour signifier une opposition au dogme de la croissance, à la religion du toujours plus et donc à un système productiviste abscons qui assimile la croissance matérielle des biens (le PIB) au bonheur. Comme l’indique avec beaucoup de justesse Serge Latouche, on devrait plutôt parler d’ « a-croissance », comme on peut parler d’a-théisme.

Le problème du mouvement décroissant sera selon l’opinion de certains qu’il manque cruellement d’une base conceptuelle solide ou encore qu’il fédère un panel hétéroclite de mouvements hétérodoxes qui de prime abord peut sembler manquer de cohésion. Ainsi, on peut notamment retrouver des libertaires, des néomarxistes, des écologistes radicaux, des éco-énergétistes parmi les groupuscules « activistes » qui portent leur message à contre-courant sous la bannière de la décroissance.

Quels fondements conceptuels ?

Malgré cette unité toute relative dans la diversité, il existe une base conceptuelle très solide, rationnelle et scientifique, qui pose les jalons d’un nouveau paradigme, un nouveau rail pour la pensée, et rencontre les critiques des décroissants : la bioéconomie. L’objectif de cet article est d’exposer les bases conceptuelles de cette approche, de démontrer leur solidité et surtout, leur pertinence par rapport aux faits.

L’économiste-mathématicien américano-roumain Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) est le père de la bioéconomie. Cette discipline émergente vise à « abattre le mur de Berlin » érigé entre les sciences de la nature  et les sciences de l’homme. Plus qu’interdisciplinaire, la bioéconomie est fondamentalement transdisciplinaire et holistique, ce qui signifie d’une part qu’elle se réalise au-delà des acquis des disciplines auxquelles elle emprunte les concepts –l’écologie, la physique, l’économie, l’anthropologie, principalement –  et d’autre part qu’elle envisage « le système terre » dans sa globalité.

L’essence de la bioéconomie est d’intégrer les acquis de la révolution thermodynamique initiée par le physicien et ingénieur Sadi Carnot (1796-1832) ainsi que de la théorie évolutionniste de Darwin (1809-1882) pour dépasser le paradigme mécaniste newtonien qui est toujours le cadre de référence actuel de la science économique.

C’est aux travaux  de Georgescu-Roegen que remonte la base conceptuelle de la décroissance puisque c’est lui qui mis en exergue la contradiction existant entre une croissance infinie des ressources matérielles sur une planète finie i.e. aux ressources limitées. C’est pourquoi il prophétisa : « demain, la décroissance ». La question est de savoir pourquoi Georgescu-Roegen fit cette prédiction, ce qui revient à intégrer sa pensée afin d’objectiver le concept de décroissance.

Partant du constat que les économistes néoclassiques ont oublié l’origine même de la rareté en omettant, au contraire des classiques, de tenir compte de la Terre comme facteur de production, le nouveau paradigme bioéconomique vise à réintroduire le couple énergie-matière i.e la réalité biophysique du processus économique, au centre des préoccupations de la science économique. Nicholas Georgescu-Roegen expose dans son ouvrage très savant « The Entropy Law and the Economic Process » (1971), la pierre angulaire de son œuvre, les deux concepts clés de sa pensée dissidente :

1)            « Le processus économique n’est qu’une extension de l’évolution biologique et, par conséquent, les problèmes les plus importants de l’économie doivent être envisagés sous cet angle »;

2)            « la thermodynamique et la biologie sont les flambeaux indispensables pour éclairer le processus économique (…) la thermodynamique parce qu’elle nous démontre que les ressources naturelles s’épuisent irrévocablement, la biologie parce qu’elle nous révèle la vraie nature du processus économique ».

La conception évolutionniste du processus économique

Georgescu-Roegen assimile le progrès technique, la spécificité de l’homme, du moins par sa complexité, à une extension des membres du corps humain et donc à une mutation génétique. Dans sa conception, ces mutations sont à l’origine des inégalités sociales, l’analogie avec le processus de spéciation des espèces est évidente.

Ensuite, il développe l’idée que la complexification du progrès technique utilisé par l’homme est directement corrélée à la croissance –ce terme n’est pas choisi par hasard – de son potentiel d’exploitation d’énergie exosomatique, c’est-à-dire situé en dehors de son corps. Partant de ce constat, un concept central de sa pensée est que chaque découverte d’une source importante d’énergie exosomatique s’est traduite par une révolution. Il identifie trois révolutions énergétiques dans l’histoire humaine :

–          La découverte du feu

–          La découverte de l’agriculture

–          La découverte des énergies fossiles

Le feu :

La première révolution énergétique fut amorcée par la découverte du feu. Elle s’est accompagnée de transformations socio-économiques importantes : cuisson de la viande, résistance accrue aux variations de température, potentiel de défense contre l’ennemi –les autres animaux – plus élevé, notamment. Durant cette période, l’homme adopte le mode de vie nomade du chasseur-cueilleur et son exploitation d’énergie exosomatique reste faible. On estime qu’il utilisait l’équivalent d’un Equivalent d’Energie Humain (EEH), une mesure de l’apport énergétique moyen (nourriture) nécessaire pour faire fonctionner le métabolisme humain. Ce mode de vie nomade est rude, la croissance démographique de notre espèce reste stable durant cette période (99pc de notre histoire). Il est probable que le savoir du feu était jalousement gardé et que celui qui en détenait les clés occupait une position centrale dans la structure socio-institutionnelle de sa tribu.

L’agriculture

La seconde révolution est la découverte de l’agriculture. L’homme devient capable d’augmenter nettement son exploitation d’énergie exosomatique en « domestiquant » une partie de la nature. On estime qu’il exploite en moyenne jusqu’à 4 EEH se qui se traduit par une multiplication de la population humaine par le facteur 200. Néanmoins, cette hausse n’est pas immédiate car la révolution agricole s’accompagne d’une sédentarisation qui provoque des dysfonctionnements favorables à l’émergence de maladies.

En effet, puisqu’une plus grande population habite un territoire donné, l’empreinte écologique sur ce territoire devient trop importante : l’environnement local est incapable d’assimiler les déchets produits par cette communauté et se dégrade, les problèmes sanitaires sont nombreux ce qui provoque des maladies qui vont se propager facilement du fait de la proximité des habitants d’une même population. C’est pourquoi l’homme innove pour effectuer la transition vers une sédentarisation viable et survivre – dans la perspective biologique, le but d’une espèce est sa survie –.

Les égouts et le contrôle du circuit d’approvisionnement de l’eau sont les deux innovations qui, bien plus que les progrès de la médecine, ont contribué à éradiquer la maladie en améliorant substantiellement les conditions sanitaires, ce qui s’est traduit –comme déjà précisé – par une croissance démographique. Enfin, il convient de noter que l’agriculture est intensive en travail, soit en énergie organique, car les outils techniques pour l’exploitation des terres agricoles sont rudimentaires.  L’économie s’appuyant essentiellement sur l’exploitation de terres, toute la hiérarchie sociale est définie à partie de cette grille d’analyse : le seigneur, celui qui s’est hissé au sommet de la pyramide sociale, est celui qui possède des terres, c’est le régime féodal.

Les énergies fossiles

Enfin, la troisième révolution est amorcée au début du 19ème siècle, lorsque l’homme découvre une nouvelle source d’énergie exosomatique dans la lithosphère i.e. sous la couche terrestre: le charbon. Plus tard, il découvre le pétrole qui présente le triple avantage d’avoir un rendement énergétique supérieur, d’être liquide et facilement extractible (du moins pour ce qui concerne les premiers forages).

La révolution industrielle est en marche, la machine à vapeur apparaît, puis l’industrie prend peu à peu des proportions gigantesques. La domestication de ces nouvelles sources d’énergie que sont les hydrocarbures provoque des bouleversements socio-économiques gigantesques : le taylorisme et le fordisme apparaissent, c’est le début du capitalisme et des luttes ouvrières pour l’émancipation sociale. Une nouvelle fois, tout le système socio-institutionnel est modulé par la découverte de la nouvelle source d’énergie que sont les hydrocarbures. Cette fois, le seigneur, le capitaliste, est celui qui possède les machines alimentées par cette forme d’énergie.

Assez paradoxalement, la révolution industrielle s’accompagne d’une croissance démographique exponentielle : début 1800 on estime la population humaine à 300 millions d’habitants, nous sommes aujourd’hui plus de 6,5 milliards. On peut parler d’un paradoxe car les sociétés industrielles, au contraire des sociétés rurales, appuient principalement leur développement sur l’exploitation d’énergie mécanique (machine) par opposition à organique (homme) : elles sont beaucoup plus intensives en capital qu’en travail.

Le concept de « croissance économique » coïncide avec la révolution industrielle. Sa mesure est le Produit Intérieur Brut (PIB), un agrégat de la valeur dégagée par les activités économiques. Ici, il convient de préciser –détail fondamental–, que le PIB assimile la valeur d’un bien à sa valeur marchande i.e. sa valeur d’échange par opposition à sa valeur d’usage. Enfin, dernière précision, l’économie en tant que discipline remonte à Adam Smith (1723-1790) et son ouvrage « La richesse des nations » dont la première édition date de 1776, donc de la fin du XIIIe siècle qui coïncide avec le début de la révolution industrielle.

La thermodynamique

La seconde originalité de la pensée de Georgescu-Roegen, de loin son aspect le plus gênant, est d’intégrer la seconde loi de la thermodynamique, le principe d’entropie, à sa réflexion. Pour rappel, la première loi de la thermodynamique commande que « rien ne se perd, rien ne se crée. D’un point de vue physique, la matière contenue dans l’univers est constante. Par conséquent, toute idée que le processus économique serait capable de créer des biens ou d’en détruire n’est pas tout à fait exacte. La seconde loi, le principe d’entropie, à propos duquel Einstein disait que c’est la plus importante des lois de la physique, complète le célèbre adage de la première loi par « tout se transforme ». Le principe d’entropie signifie dans son essence que bien que la quantité de matière dans l’univers soit constante, toute transformation de celle-ci s’accompagne d’un changement qualitatif .En terme physique, la transformation de la matière diminue l’énergie disponible de celle-ci i.e augmente son entropie. L’entropie est vue comme une mesure du désordre et comporte une dimension métaphysique puisque, d’après les physiciens, l’univers évolue de l’ordre vers le désordre.

L’intérêt de la pensée de Georgescu-Roegen est d’entrevoir la réalité physique du processus économique à travers le prisme des principes de la thermodynamique. Sa conclusion est hautement dérangeante : le processus économique en transformant un stock de matière première de basse entropie en un stock de matière d’une entropie plus élevée ne fait que produire des déchets au sens physique du terme. En fait, il dénonce le phénomène d’accélération de l’anthropisation de l’univers, c’est-à-dire de sa dégradation, par le processus économique. Un phénomène, selon lui, irréversible, c’est pourquoi je considère sa pensée comme révolutionnaire car il invente, après Rousseau et le temps linéaire, le temps irréversible.

Un exemple sera plus parlant.  Examinons le processus économique de fabrication d’une voiture sous l’angle physique : la matière première, un stock de basse entropie nécessaire à sa fabrication, est extraite de la terre. Ensuite, une combinaison de travail (humain) et de capital technique (machine) va transformer cette matière pour faire prendre corps à la voiture. D’un point de vue physique, de l’énergie est injectée à la matière pour l’ordonner, c’est-à-dire diminuer son entropie. D’ailleurs, si on regarde une voiture neuve, elle semble être un système parfaitement ordonné, du moins beaucoup plus que la matière première utilisée dans sa fabrication ; tel est le cas. Pourtant, au fil du temps, on observe que la matière se dégrade. Concrètement, elle rouille. D’un point de vue physique, son entropie augmente, jusqu’à ce que le bien ne soit plus utilisé et soit rejeté dans l’environnement. Au terme du processus, l’entropie de la matière a donc augmenté.

Le problème bioéconomique :

La question à présent est de savoir quels enseignements on doit tirer de ce corpus théorique et ce en quoi ils rejoignent les arguments dominants portés par les « objecteurs de croissance » ou « décroissants », c’est selon.

Premièrement, la terre est un système thermodynamique fermé par opposition à ouvert, ce qui signifie qu’elle n’échange que de l’énergie et pas de la matière avec l’univers dont elle est un sous-système. Concrètement, cette énergie provient du soleil. On pourrait objecter que des météorites parviennent parfois à percer la croûte terrestre, ce qui représente un échange de matière avec l’univers, mais ce phénomène est très marginal, un météore perce rarement la stratosphère. Ce constat induit que le stock de matière première est limité.

Ensuite, si on combine cet acquis au fait que le processus de dégradation de la matière est irréversible, on aboutit au constat que notre système économique productiviste est anti-économique. En réalité, comme le souligne Georgescu-Roegen, « il n’est point de principe plus économique que le principe d’entropie » puisque celui-ci est l’origine de la rareté. En effet, si le développement économique était réversible, nous pourrions une fois un stock de matière première épuisé, reconvertir les déchets rejetés dans l’environnement produits à la base de cette matière pour recomposer le stock de basse entropie initial. Est-ce possible ?

En fait, je précise m’engager sur base de supputations qui me sont propres, je pense que oui. La vie lutte en permanence contre l’entropie en absorbant de l’énergie externe (nourriture), donc pourquoi ne pas faire de même pour la matière ? En clair, on peut bombarder du fer rouillé pour lui rendre son aspect initial me semble-t-il. Toutefois, ceci se fait au prix d’une anthropisation croissante du système tout entier. A moins que, à moins que, et c’est ici que j’entrevois une porte de sortie pour dépasser le cul de sac dans lequel la pensée de Georgescu-Roegen semble nous renvoyer (une fois tout le stock de matière dégradé notre espèce connaîtra sa fin), nous ne soyons capable d’exploiter une forme d’énergie inépuisable : l’énergie solaire ou la fusion nucléaire. Georgescu-Roegen envisage ces deux possibilités. Il note que les obstacles techniques à la fusion sont immenses et que nous sommes encore loin d’une percée technologique dans ce domaine (si percée il doit y avoir un jour). J’ai peu d’information à ce sujet, mais je sais que des mini-expériences de fusion ont déjà été réalisées en laboratoire. L’énergie solaire se caractérise quant à elle par son apport permanent, infini à l’échelle humaine, mais limité, c’est un flux.

Le sujet mérite réflexion, c’est un euphémisme, toujours est-il que la pensée de Georgescu-Roegen oriente vers le constat qu’une économie réellement efficiente cherche à minimiser l’input de matières premières car en accélérant le rythme d’extraction de celles-ci on détruit un nombre de vies humaines à venir. La dimension d’équité intergénérationnelle présente dans le rapport Brundtland (1987) qui donne pour définition du développement durable « un mode de développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs » est au cœur de la pensée bioéconomique de cet économiste.

Enfin, et c’est probablement sur ce point que la bioéconomie rejoint le plus l’argumentation des décroissants, tout le développement de nos sociétés industrielles est subordonné à l’exploitation de ressources fossiles non-renouvelables. Or, une fois ces ressources épuisées, notre capacité à exploiter de l’énergie exosomatique va décliner et par conséquent notre économie décroître. A préciser que Georgescu-Roegen a quantifié l’énergie disponible à partir des autres sources (renouvelables) que les sources fossiles (non-renouvelables). D’après lui, et ce n’est pas le seul à émettre ce constat, il nous sera impossible d’exploiter la quantité d’énergie exosomatique que nous fournissent actuellement les énergies fossiles en ayant recours aux sources d’énergies renouvelables. Ou exprimé en d’autres termes : le renouvelable ne pourra se substituer dans les mêmes proportions au non-renouvelable.

Halte à la croissance ?

A partir de ces éléments, on peut comprendre de façon assez précise les contours du discours des décroissants. Mais surtout, on peut donner une explication bioéconomique de l’origine du « dogme de la croissance ». Ce qui caractérise les hydrocarbures en tant que source d’énergie c’est qu’ils forment un stock. A contrario, les énergies renouvelables (élioen, biomasse,solaire, marées) forment un flux. Or, de ces propriétés physiques différentes découle que leur possibilité d’exploitation varie : un stock peut entièrement être consommé au temps t si son propriétaire le désir. Pour prendre une image, le stock de ressources fossiles s’apparente à un montant sur un compte en banque dont les propriétaires décident de disposer en fonction de leurs préférences. De ce point de vue, on comprend pourquoi des enjeux d’équité-inter temporelle se posent dans l’exploitation des ressources se matérialisant sous la forme d’un stock non-renouvelable : les décisions de la génération présente vont influer sur le patrimoine de la génération suivante qui du fait de la contrainte du temps n’est pas associée au processus de décision. Au contraire, ce problème ne se pose pas avec les énergies renouvelables puisque leur exploitation au temps t est limitée par un plafond.

Depuis le début de la révolution industrielle, notre exploitation d’énergie exosomatique a augmenté de façon exponentielle, ce qui s’est traduit par une forte hausse de la croissance démographique et par une croissance du PIB exponentielle (la taille des économies des pays industriels a été démultipliée).La conclusion qui découle de ces observations  est assez simple : cette croissance exponentielle découle des propriétés physique de la source d’énergie exploitée. En l’occurrence, un stock.

En fait, l’économie industrielle suit le cycle d’une courbe de Gauss, ou d’une courbe en cloche, c’est selon. Dès lors que vous ne touchez pas le plafond, le maximum, l’économie peut continuer à grandir. Au moment t elle touche le plafond et stagne et puis commence à se contracter à mesure que le stock d’énergie exploité entre en phase de déplétion. Ce raisonnement, – que je viens d’extrapoler à l’économie globale – nous le devons au géologue Marion King Hubbert qui modélisa et prédit avec une exactitude impitoyable le pic du stock de ressource pétrolière aux Etats-Unis (en 1970), soit le point sur l’axe du temps où la production, l’offre pétrolière des Etats-Unis, atteignit son maximum.

Donc, pour répondre à la question, la croissance infinie, dans son acceptation normative actuelle, est un mythe alimenté par la pensée occidentale depuis le début de la révolution industrielle et l’ère du Progrès, une pensée biaisée par l’illusion, car temporaire, de l’exploitation exponentielle d’un stock d’énergie fini. Dans sa quête de l’infini, la pensée occidentale dominante des trois derniers siècles a omis d’intégrer les caractéristiques physiques des sources d’énergies exosomatiques à partir desquelles les sociétés industrielles se sont développées : des  stocks non renouvelables. C’est très clair, la croissance, dans son acceptation normative actuelle, c’est-à-dire se traduisant par sa dimension quantitative, le règne du toujours plus, connaîtra sa fin à partir du moment où le stock agrégé des énergies fossiles mondial entrera en phase de déplétion.

Utiliser l’acquis bioéconomique pour modéliser l’avenir

Les prévisions les plus pessimistes des géologues pour le pic d’Hubbert de la production mondiale i.e. le fameux Pic Pétrolier, se situent aux alentours de 2010. Par conséquent, la révolution bioéconomique est en marche. Loin d’être une utopie, elle est une réalité physique. En vérité, nous sommes sur l’axe de l’histoire humaine à la veille de la quatrième révolution énergétique. Tout l’enjeu de la transition écologique est de passer de l’exploitation d’une énergie exosomatique « stock » à une énergie « flux ». Cette révolution ne pourra s’amorcer avec succès qu’à la condition que nous reformations notre mode de pensée pour y intégrer les notions de limite et de renouvelable, c’est-à-dire les deux caractéristiques physiques des sources d’énergie exosomatique sur laquelle nous devons appuyer notre développement futur.

Quelques interrogations clés par rapport aux conditions de cette transition se posent :

1)      La croissance démographique exponentielle que l’espèce humaine connaît depuis la révolution industrielle va-t-elle s’arrêter ?

Etant donné que nous ne pourrons exploiter autant d’énergie qu’auparavant et partant du constat factuel qu’il existe une corrélation très forte entre croissance démographique et croissance de l’exploitation d’énergie exosomatique, je suis enclin à penser que la démographie va baisser. En d’autres termes, je suis persuadé du fait que l’exploitation des ressources fossiles a permis à l’espèce humaine de maintenir une croissance démographique artificielle. Ou, pour utiliser la terminologie des écologistes, les ressources fossiles nous permettent d’excéder la capacité de charge (« carrying capacity ») de notre environnement. Ceci est dans l’absolu une bonne nouvelle puisque la croissance démographique pressurise les écosystèmes. Par conséquent, je pense que notre empreinte écologique va diminuer ce qui aura un effet positif sur notre déficit écologique actuel.

Là où je suis beaucoup moins optimiste, c’est quant aux conditions dans lesquelles cette décroissance démographique va s’opérer. Le risque d’une dérive totalitariste néofasciste est réel. Un seul choix s’offre à nous : soit nous régulons le problème par consensus démocratique, soit nous laissons la nature s’auto-réguler. Le premier cas revient à implémenter des politiques de natalité restrictives. L’observateur attentif ne manquera pas d’observer que la voie politique présente de nombreux obstacles puisque les données du problème sont asymétriques : les économies de l’hémisphère nord sont hyperdépendantes des énergies fossiles et possèdent une croissance démographique faible, là où celles du sud sont moins dépendantes de ce type d’énergie –une forme de résilience – mais possèdent une croissance démographique exponentielle. La voie naturelle, la loi du plus fort, est quant à elle à déconseiller. L’humanité fait face à un impératif moral de trouver une solution par le haut dont il est temps que l’Onu prenne la mesure.

2)      La raréfaction des énergies fossiles va-t-elle déclencher des guerres ?

Le risque est réel, des tensions géopolitiques apparaissent déjà en mer caspienne, au pôle nord, au moyen-orient, les trois zones concentrant la majorité des gisements. Je n’ai jamais pu m’expliquer la guerre d’Irak, la guerre la plus chère de l’histoire, car c’était une hérésie bioéconomique : le coût énergétique de cette guerre est supérieur à ses bénéfices, si les Etat-Unis avaient investis cette argent dans le renouvelable ils auraient aujourd’hui diminué très fort leur dépendance à l’égard des énergies fossiles.

3)      La croissance va-t-elle s’arrêter, allons- nous assister à un retour de l’histoire et nous en retourner à l’époque des cavernes ?

Tout dépend de ce qu’on entend par « croissance ». Si c’est l’augmentation exponentielle de la production de biens matériels, la réponse est « oui ». Par contre, si on suit l’intuition de Joseph Schumpeter (1883-1950), le maître à penser de Georgescu-Roegen durant son passage à Harvard, selon laquelle « la croissance c’est produire plus, le développement c’est produire mieux », la réponse est « non ». Je suis persuadé que la croissance va évoluer dans son aspect normatif d’une perspective quantitative à qualitative. Le progrès technique continuera à jouer un rôle central dans l’amélioration de l’efficacité énergétique. Mon intuition est que la limite imposée par notre exploitation d’énergie exosomatique poussera le système à se réorganiser de l’intérieur pour améliorer sans cesse son efficacité. Plus que jamais, je suis persuadé qu’une croissance qualitative suppose une réhabilitation du pouvoir politique aujourd’hui inféodé à la sphère économique.

Autre point non moins important : toute l’économie des écosystèmes est basée sur les producteurs primaires que sont les plantes. Celles-ci transforment l’énergie solaire, un flux, via la photosynthèse, en tissu organiques. L’énergie stockée dans ces tissus sera ensuite la source d’énergie des herbivores qui eux même seront la source d’énergie des carnivores. L’homme a beaucoup à apprendre du mode de fonctionnement des écosystèmes, ils possèdent les clés d’un développement soutenable, c’est-à-dire s’arc boutant sur l’exploitation d’énergie -flux renouvelable, une idée que j’ai développé dans mon article sur le biomimétisme (voir : Implémenter les acquis de la révolution bioéconomique : le biomimétisme).

4)      Le chômage va-t-il augmenter ? Quid de la dette ?

J’ai gardé ce point pour la fin car il représente, d’après ma propre perception, un double obstacle important pour amorcer la transition écologique, surtout pour les politiques. Premièrement, le chômage est LE problème endémique de nos sociétés, un phénomène qui peut toucher chacun, sans prévenir, et qui hypothèque le droit à la dignité humaine de beaucoup d’êtres humains. La croissance économique en tant qu’objectif prioritaire de la politique économique est vue comme le seul outil pour stimuler la création d’emploi et diminuer le chômage, ce qui alimente cette obsession pour la croissance.

Ensuite, autre obstacle de taille, les Etats industrialisés sont plus endettées que jamais, leur finances publiques sont sorties exsangues de la crise financière. Or, le seul moyen pour l’Etat de ne pas faire défaut est d’augmenter les taxes, ce qui risque de plomber la croissance et donc un peu plus ses recettes, ou de profiter d’une hausse des recettes fiscales induites par une hypothétique relance économique. Je dis « hypothétique » car à mon sens le Pic pétrolier est proche, l’économie risque de stagner pour encore quelques années (cf. Japon). Je suis enclin à penser que des Etats vont faire défaut, ce ne serait pas une première historique (à ce sujet, lire J. Attali. Tous ruinés dans 10 ans ? ). En outre, les politiques d’austérité imposées un peu partout en Europe peuvent potentiellement achever de plomber la reprise.

Idéalement il faudrait amorcer la transition vers le renouvelable en implémentant une politique de relance néokeynésienne investissant massivement dans le renouvelable, une sorte de « Green Deal », mais j’ai l’impression que le taux d’endettement actuel des pays industrialisés a dépassé des sommets, ce qui hypothèque la possibilité de ce type de politiques. Il faut que je réfléchisse davantage au problème de la dette mais j’avoue devoir confesser cette désagréable impression que  les économies des prétendus maîtres du monde (USA, Japon, France, Grande-Bretagne) sont dans un cul de sac. Pendant ce temps la Chine monte en puissance et affiche une santé financière outrancière.

Néanmoins, concernant le chômage, je peux mettre en avant un élément bioéconomique : l’ère industrielle se caractérise par une exploitation d’énergie mécanique croissante, si demain nous devons produire avec de l’énergie organique ce que nous produisions hier avec des machines, je pense en premier lieu à l’agriculture, beaucoup de gens seront réaffectés à la production agricole.

On le voit, sur les deux points stratégiques que sont la dette et le chômage, il reste encore beaucoup à faire. Les décroissants doivent s’atteler à ces deux vastes chantiers s’ils veulent avoir la moindre chance de faire perfuser leur message dans la sphère politique, de faire preuve de réalisme politique. Je vais essayer humblement de m’y atteler.

Conclusion : la décroissance, avons-nous le choix ?

Les plus perspicaces auront remarqué que la problématique climatique, la perte de la biodiversité, l’acidification des océans et des nappes phréatiques sont des enjeux peu présents au cœur de ma réflexion. Disons que, loin d’être des problèmes périphériques, ils constituent des signaux visibles de la nature que le scénario « business as usual » nous mène droit dans le mur. Dans mon optique, le Pic pétrolier doit être l’élément déclencheur d’une profonde remise en question de notre mode de vie. Au plus nous retarderons la transition écoénergétique, au plus l’addition en terme de drames humains sera salée. Toutefois, dans les faits, la décroissance est beaucoup moins une question de choix qu’une réalité qui graduellement va s’imposer (s’impose déjà ?) à nous.

Si la décroissance possède des bases conceptuelles solides, l’objet de cet article est de le démontrer, l’objectif de dépasser la critique qu’elle propose pour créer un nouveau modèle économique soutenable, réaliste, révèle un large chantier, inachevé, pour la pensée postmoderne. J’espère vous avoir convaincu de l’étendue est de la pertinence de cette réflexion, ancrée plus que jamais dans la réalité des faits.

Charbon propre : LA solution pour l’après pétrole?

Il est une réalité trop souvent occultée dans le débat sur le pic pétrolier  (voir articles : « pic pétrolier et ère postindustrielle : comment le monde industriel est entré en décroissance » ; « La fin du pétrole ») et plus largement, sur la décroissance : de nouvelles technologies de captage du CO2 émis par le charbon seront bientôt au point. Le procédé consiste à capter les rejets de gaz à la source et à les enfouir dans la terre.

La thèse officielle (de l’agence mondiale pour l’énergie) estime qu’en se basant sur le scénario business-as-usual que les réserves disponibles –et ce malgré les différences de qualité pouvant exister entre les différents types de charbon –peuvent assurer les besoins en énergies pour les 200 ans à venir (1). Plus que le nucléaire ou le gaz, le charbon propre apparaît donc comme LA solution d’avenir, le seul échappatoire face au problème de la déplétion du stock de ressources pétrolières.

Qu’en est-il ?

La question est loin d’être anodine. Car si nous pouvons augmenter notre consommation d’énergie sans augmenter les risques de disfonctionnements climatiques, pourquoi se priver de continuer à croître ? En effet, nonobstant l’hypothèse que l’enfouissement du  CO2 peut comporter des risques systémiques en cas de fuite massive ou locaux en cas de fuite plus diffuse, les thèses des décroissants, bioéconomistes ou autres spécialistes du pic pétrolier ne sont-elles pas caduques dès lors que le problème de l’augmentation de nos émissions de carbone serait réglé ?

Pour commencer, le fait qu’on puisse substituer le pétrole au charbon, au moins partiellement (il est possible de produire du combustible liquide à base de charbon), ne réfute en rien la thèse selon laquelle la production de charbon connaîtra elle aussi un pic d’Hubbert. Dans cette perspective, le charbon, et c’est là son plus grand mérite, ne serait que l’outil permettant de réaliser la transition vers une économie réellement soutenable, c’est-à-dire viable à très long terme.

Reste que stopper la discussion là serait un peu trop facile. En réalité, le débat sur le climat n’est que la partie émergée de l’iceberg. Dans la perspective bioéconomique (voir articles : la croissance verte : nouveau mythe ?; Transition écologique : reformater la pensée occidentale), l’activité humaine doit s’inscrire dans les limites de la biosphère pour être durable. Le climat est une de ces limites, mais il en existe d’autres comme la biodiversité, le rejet de substances chimiques, l’acidification des océans, la propreté des nappes phréatiques, etc. Le véritable débat, occulté par la perspective d’un futur s’inscrivant dans la continuité du présent rendu possible par la mise sur le marché de technologies permettant de produire du charbon propre, est de savoir si à un moment donné nous ne devrons pas cesser de croître, ceci afin de contenir l’activité humaine dans des limites.

Si l’économie et l’environnement sont interdépendants, ce qui est l’hypothèse de base des bioéconomistes, nous ne pouvons aller au-delà de ces limites sans mettre notre survie en danger. La question est alors de savoir si le progrès technologique peut nous permettre de repousser ces limites à l’infini. Pour que ce soit le cas, il faudrait découpler la croissance de son impact environnemental. En d’autres termes, il faudrait que nous puissions continuer à croître, sans que l’impact physique de l’activité humaine, utilisons le terme « d’emprunte écologique » car c’est un terme qui parle aux gens, ne finisse par détruire irréversiblement la biosphère. Or, précisément, j’ai défendu la thèse dans mon article « la Croissance Verte : nouveau mythe » selon laquelle cette hypothèse d’un découplage absolu est très improbable.

Par conséquent, le charbon propre n’est pas La solution, si on entend par là « le moyen de repousser les limites de la croissance infinie ». Néanmoins, son utilisation comme source d’énergie permettant la transition vers une économie durable, c’est-à-dire s’arc-boutant sur des énergies propres et une rationalisation de l’input de matières premières dans le processus économique, est prometteuse. Reste que cette perspective est subordonnée à une prise de conscience et surtout à l’acceptation du fait qu’il y ait des limites à la croissance, ce qui équivaut à changer de paradigme, de rail de la pensée (voir article : « Transition écologique : reformater la pensée occidentale »). Il est crucial que nous prenions conscience de ceci : nous n’avons pas le choix, si nous voulons éviter le chaos.

Richard Heinberg, auteur de neuf livres sur le pic pétrolier, aborde dans son dernier livre « Blackout: Coal, Climate and the Last Energy Crisis » (2009), la problématique de l’épuisement du charbon. Il commence par y démontrer que la courbe de production du charbon est similaire à celle du pétrole. Ensuite, il situe le pic de production d’Hubbert –le point à partir duquel la production commence à décliner – entre 2025 2040-2060 pour les Etats-Unis (second producteur mondial), et entre 2015 et 2032 pour la Chine (premier producteur mondial), notamment. Ces prévisions contredisent donc les estimations officielles. Heinberg appuie sa thèse principalement sur deux éléments: (1) le rendement énergétique des différents types de charbon est très variable, c’est un élément qui est occulté et (2) les infrastructures nécessaires à l’extraction sont peu performantes (Chine et Inde principalement. Les Etats-Unis souffre en outre d’une absence de réseau ferroviaire pour le transport). Or, cette double observation change la donne car dans un contexte de déclin de la production de pétrole suivi de très près par celui de la production des deux plus gros producteurs, investir dans les technologies permettant de produire du charbon propre  est une perte d’argent et de temps.  En effet, le coût de ces technologies étant exorbitant, si la production plafonne rapidement, elles ne permettrons pas de financer la transition vers des énergies renouvelables. A partir de ces observations, Heinberg envisage trois scénarios pour le futur (2) :

« Business as usual

Dans ce scénario, nous exploitons nous ressource aux maximum, sans prendre aucune mesure autre que symbolique pour compenser leur déclin et lutter contre l’effet de serre. Cherchant à maximiser la croissance nous brûlons des quantités toujours plus grandes de charbon en espérant dégager suffisamment de ressources pour financer une future transition.

Après 30 ans les énergies renouvelables représentent 5% de l’énergie mondiale, la part du nucléaire aura quadruplé après entre 3 et 9 trillons de dollars d’investissement. Il fournira alors 12% de l’énergie mondiale. Au fur et à mesure que le pétrole deviendra plus rare et plus cher, il sera remplacé par des dérivés du charbon. Les véhicules électriques deviendront plus nombreux, augmentant la demande d’électricité, et donc de charbon.

Le marché du charbon deviendra plus intégré et le charbon lui-même plus cher du fait de la hausse des coûts de transports et d’une demande croissante Les mêmes coûts de transports engendreront une relocalisation de l’industrie au profit des pays développés.

Des pénuries de charbon provoqueront de graves problèmes économiques en Chine et en Inde mais les industries occidentales connaîtront une prospérité relative… pour un temps.

Après 2020 la stagnation puis le déclin de la production de charbon, combinée avec le déclin accélérée de la production de gaz et de pétrole touchera les économies occidentales, accélérant la transition vers les technologies de gazéification et de liquéfaction du charbon. Toutes les voitures seront alors électriques et les avions fonctionneront à l’essence synthétique. Le trafic sera cependant très réduit du fait de pénuries chroniques. Les coupures de courant deviendront de plus en plus fréquentes même dans les pays développés du fait des pénuries et du manque de moyens pour entretenir les infrastructures.

Le niveau de vie baissera alors de manière dramatique tandis que les équipement publics se délabreront faute d’entretien. Entre 2030 et 2040, le commerce du charbon cessera presque totalement et la production de pétrole sera devenue marginale et essentiellement consommée sur place. Les investissements dans les énergies renouvelables seront devenus impossibles, faute de moyens. Les infrastructures mal ou pas du tout entretenues s’effondreront tandis que le manque de carburant bloquera les communication. Les coupures d’électricités deviendront la norme et l’activité industrielle disparaîtra progressivement. Seules les nations disposant de ressources fossiles ou d’une solide agriculture de subsistance pourront survivre. Partout ailleurs, l’ordre social disparaîtra et les gouvernements cesseront de fonctionner.

La solution propre

Ce scénario est identique au précédent sauf que les gouvernements s’entendent pour lutter efficacement contre l’effet de serre en investissant massivement dans la séquestration du CO² et les centrales IGCC.

Le coût de ces investissements empêche le développement du nucléaire, dont l’importance ne fait que doubler, et des énergies renouvelables. Le prix de l’électricité augmente beaucoup plus rapidement que dans le premier scénario mais l’évolution générale est la même, l’épuisement des ressources fossiles se poursuivant au même rythme.

Le coût de la lutte contre l’effet de serre associé aux effets du pic pétrolier engendre une longue stagnation économique. La Chine, qui souffre également des pénuries énergétiques chroniques est particulièrement touchée, de même que l’Inde.

Les centrales IGCC et les technologies de séquestration commencent à fonctionner vers 2020 et la production de charbon, qui avait décliné, recommence à augmenter. Le coût de la séquestration est tel que l’énergie nette disponible pour la société continue à diminuer. Les transports deviennent problématiques car le pétrole est de plus en plus rare et les capacités de production d’essence synthétiques restent limitées.

Les difficultés énergétiques de la société s’aggravent, le charbon n’arrivant pas à prendre le relais du pétrole avant son propre pic. Quand l’infrastructure du charbon propre est finalement opérationnelle, la production entre en déclin. Les pénuries se généralisent et la quantité d’énergie nette disponible pour la société ne cesse de baisser. Il est alors trop tard pour investir massivement dans les énergies renouvelables. Les coupures d’électricités deviennent la norme et l’activité industrielle disparaît progressivement. Seules les nations disposant de ressources fossiles ou d’une solide agriculture de subsistance peuvent survivre. Partout ailleurs, l’ordre social disparaît et les gouvernements cessent de fonctionner.

La transition

Dans ce scénario, la planète entière se mobilise pour faire face à l’épuisement des ressources. Les différents gouvernements planifient un abandon progressif des ressources fossiles et de la croissance économique. Ceci implique non seulement une réduction forcée de notre consommation d’énergie mais aussi un retour à une organisation sociale plus adaptée à nos nouvelles ressources. Nos capacités d’investissement sont orientés vers des activités de production plus élémentaires, ce qui, dans certains pays peut signifier un retour à l’agriculture de subsistance et l’inversion de l’urbanisation. Le système de production et de distribution de l’électricité est décentralisé et de plus en plus largement alimentés par des ressources locales et renouvelables. L’électricité est rationnée pendant la phase de transition, de même que l’acier qui doit être utilisé principalement pour construire des voie ferrés plutôt que des bâtiments ou des automobiles. L’essence est réservées aux transports publics et les voyages aériens sévèrement limités.

L’énergie nucléaire est abandonnée sur une durée de 30 ans, les réserves d’uranium s’épuisant rapidement. Les jeunes sont incités à se diriger vers l’agriculture organique tandis que l’agriculture industrielle est découragée.

Cette politique se traduira au départ par une grave crise économique mondiale et un fort taux de chômage qui devra être compensé par une forte solidarité locale. Les gouvernements investissant 10% du PIB dans les énergies renouvelables, il restera peu de ressources pour le reste et le secteur financier se contractera sévèrement. De nombreuses industries disparaîtront. Dans l’ensemble l’économie subira une réorientation similaire à celle qu’a connu l’économie américaine pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Après 2020, cependant, ces investissement commenceront à payer et une société plus locale, largement rurale commencera à voir le jour. La population mondiale se stabilisera puis déclinera mais sans s’effondrer. Le réseau de transport sera structuré autour des lignes maritimes et des voies ferrées et le commerce international concernera principalement les matières premières. L’agriculture aura été réorganisée sur une base locale et l’économie mondiale atteindra une nouvelle zone de stabilité strictement encadrée par les limites naturelles ».

Réfléchissez, informez vous, soyez critique.

(1) Pour une étude détaillée du charbon comme source d’énergie future, je vous renvoie à l’étude « Charbon propre : mythe ou réalité ? » du groupe de travail sur le charbon réalisée par le délégué interministériel au développement durable français (2006) : http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/064000671/0000.pdf .

(2) voir sur : D., Perrotin (2009). Richard Heinberg : pic pétrolier et black out. Beta Blog. Disponible sur: http://www.betapolitique.fr/Richard-Heinberg-pic-charbonnier-36023.html?var_recherche=lutter

Pic pétrolier et ère post-industrielle: comment le monde industriel est entré en décroissance

Chers lecteurs, ceux parmi vous qui suivent Frappes Chirurgicales avec attention doivent me soupçonner de formuler petit à petit les thèses les plus hétérodoxes dans les coins les plus sombres de mon cortex. Cette fois, nous y sommes, car tous les éléments de ma réflexion, tels les pièces d’un puzzle, s’assemblent pour dresser le tableau de notre temps. Celui-ci est plutôt sombre, âmes sensibles s’abstenir.

Je suis depuis un moment persuadé qu’il existe un lien très étroit entre la déplétion du stock non renouvelable d’énergies fossiles – j’ai abordé plusieurs fois la thématique du Pic pétrolier (« Peak Oil ») – et la crise qualifiée de « financière » qui a plongé l’économie mondiale dans le chaos depuis la fin de l’année 2008. C’est donc assez naturellement que j’ai découvert au cours de mes recherches sur le net un de ces textes qui sont un phare pour la pensée, de Richard Heinberg, un journaliste américain et conférencier spécialiste de l’écologie et du pic pétrolier. Il est l’auteur de neuf livres traitant de la crise liée à la dépendance aux énergies fossiles des sociétés industrielles et de l’avenir de celles-ci après l’avènement du Pic pétrolier. A ce titre, ses thèses hétérodoxes lui ont valus le titre de « pape de la décroissance ».

Bien, que nous dit l’expert ? En substance, Heinberg développe la thèse dite du « Pic pétrolier » selon laquelle la crise économique qui s’amorça en 2008, est au moins en partie imputable à l’augmentation du prix du baril. Pour rappel, à partir de 2002, le cours du baril s’est envolé. En juillet 2008, il culminait à 144$ le baril, soit un prix sept fois supérieur à son niveau de 2002. En décembre 2008, le cours avait chuté abruptement à 34$, la crise financière ayant entretemps ravagé l’économie mondiale (L’atlas du Monde diplomatique, 2010). A partir d’une analyse rigoureuse des faits, Heinberg expose pourquoi l’économie n’est pas prête de sortir de la récession. En fait, il nous explique que nous entrons en décroissance à cause de l’amorçage de la déplétion du stock de ressources fossiles et qu’une transition vers les énergies renouvelables, vers un monde postindustriel, est une urgence.

De ce texte fracassant, le lecteur retiendra ce passage :

« La thèse du pic pétrolier prévoit, tandis que la production pétrolière mondiale atteint son niveau maximum puis commence à décliner, une augmentation dramatique des cours du brut. Mais elle envisage en outre un sévère accroissement de la volatilité des prix.

Voici comment s’articule sa logique : à mesure que s’épuisera le pétrole, son prix augmentera jusqu’à ce qu’il commence à saper les bases de l’économie en général. Le repli économique engendrera à son tour une baisse substantielle de la demande en pétrole, qui elle-même provoquera une baisse temporaire du prix du brut. Alors l’un des deux scénarios suivants se déroulera : soit (a) l’économie entamera une reprise, attisant un renouveau de la demande en pétrole, celui-ci conduisant derechef à des cours élevés qui de nouveau mineront l’activité économique ; ou (b), si l’économie ne s’en remet pas rapidement, la production pétrolière chutera progressivement en raison de la baisse de la demande jusqu’à ce que la capacité de production supplémentaire (engendrée par la demande plus faible) soit effacée par l’épuisement des gisements, ce qui conduira de nouveau à des prix élevés et encore davantage de contraction économique. Dans les deux cas, les cours pétroliers demeurent volatiles et l’économie connaît un repli.

Ce scénario correspond très précisément à la réalité qui se déroule devant nos yeux, bien qu’il reste à voir si la situation (a) ou (b) lui succède. »

Je n’ai jamais été un fan des idéologies, et à ce titre, je ne me rallie pas aux thèses des décroissants néomarxistes par réflexe anticapitaliste, mais bien par réalisme. A mes yeux, seule la Vérité compte. Et là, je suis convaincu que la thèse d’Heinberg est bien plus proche des faits que le catéchisme des économistes néoclassiques.

Si vous êtes tombé sur la page de ce site, j’estime en mon nom propre que vous êtes au minimum devant un double impératif moral -)

1) Le lire jusqu’au bout

2) En discuter ou diffuser le contenu auprès de votre entourage.

Bon vent !

Dlamot, mercredi 29 septembre 2010.

« Pic général » – Une récession temporaire… ou la fin de la croissance ?

voltaire.net, Richard Heinberg, le 15 octobre 2009

«  Pic général » – Une récession temporaire… ou la fin de la croissance ?

Tout le monde s’accorde sur ce fait : notre économie est mal en point. Les symptômes inévitables comprennent un déclin des dépenses et de la confiance des consommateurs, ainsi qu’un repli des échanges commerciaux mondiaux et du crédit disponible. Ajoutez à cela un effondrement des valeurs immobilières, un carnage dans les industries automobiles et le transport aérien, et vous obtenez effectivement un tableau très sombre.

Mais pourquoi l’économie états-unienne et, dans une perspective plus large, l’économie mondiale flanchent-elles toutes les deux ? Du côté des médias dominants, des dirigeants mondiaux et des économistes en chef états-uniens (Timothy Franz Geithner, le secrétaire au Trésor et Ben Shalom Bernanke, le directeur de la Réserve Fédérale) on observe une quasi-unanimité d’opinion : ces récents troubles s’expliqueraient principalement par la combinaison de mauvais prêts immobiliers et d’une règlementation insuffisante des produits dérivés de la finance.

Voilà pour le diagnostic conventionnel. S’il est correct, alors le traitement de notre maladie économique devrait logiquement inclure, d’une part, d’importantes sommes consacrées au renflouement des institutions financières, des banques de prêt immobilier et des constructeurs automobiles en déroute ; d’autre part, une meilleure règlementation des produits dérivés financiers et des marchés à terme ; et enfin des programmes de relance destinés à revigorer les dépenses de consommation.

Mais si ce diagnostic était erroné ? La métaphore ne nécessite guère d’explications : nous savons tous quelles tragédies peuvent résulter d’une erreur d’appréciation des symptômes de la part d’un médecin et de la confusion par celui-ci de plusieurs maladies.

Un phénomène semblable s’observe dans le cas de notre affection économique nationale et mondiale. Si nous ne comprenons pas pourquoi le métabolisme industriel et financier du monde souffre, il est peu probable que nous puissions appliquer le bon remède et nous risquons, au bout du compte, d’aggraver la situation bien au-delà de ce qu’il en serait autrement.

N’en doutons pas : le diagnostic conventionnel est certainement en partie pertinent. La relation causale entre les prêts à risque et les crises de Fannie Mae, Freddie Mac et Lehman Brothers a été largement examinée et ne fait plus guère de mystère. Clairement, au cours des quelques années passées, les bulles spéculatives dans les secteurs immobilier et financier furent gonflées à une échelle colossale, de sorte que leur éclatement était inévitable. Il semble difficile de contredire le point de vue du Premier ministre australien Kevin Rudd, dans sa tribune publiée par le Sydney Morning Herald : « Les racines de la crise s’enfoncent dans la décennie d’excès l’ayant précédée. Au cours de celle-ci, le monde a connu un boom extraordinaire[…]Cependant, comme nous l’apprîmes ultérieurement, le boom global reposait en grande partie[…]sur un château de cartes. Premièrement, dans de nombreux pays occidentaux le boom a été érigé sur une montagne de dette entre les mains des consommateurs, des entreprises et de certains gouvernements. Comme l’explique le magnat de la finance George Soros : “Pendant 25 ans [l’occident] a consommé davantage qu’il n’a produit… nous avons vécu au-dessus de nos moyens.” » [1] .

Néanmoins, afin de saisir pleinement les origines de l’effondrement économique mondial en cours, notre regard doit-il s’arrêter là ?

On peut arguer que les tragiques événements liés à l’immobilier, aux marchés de produits dérivés financiers, à l’industrie automobile et au transport aérien ne sont simplement eux-mêmes que des symptômes d’un dysfonctionnement systémique encore plus profond signifiant la fin de la croissance économique telle que nous l’avons connue.

En bref, je propose là un diagnostic alternatif. Cette explication de la crise économique est déconseillée aux âmes sensibles car, si celle-ci est avérée, elle implique que le patient est beaucoup plus gravement atteint que ne l’affirment même les économistes les plus pessimistes. Mais si elle est correcte, alors l’ignorer nous fait encourir des périls bien plus importants.

Croissance économique, crise financière et pic pétrolier

Depuis plusieurs années, un mouvement de commentateurs (dont je fais partie) pronostiquait un crash financier en se basant sur la constatation d’un plafonnement imminent de la production pétrolière mondiale. [2] Notre raisonnement s’articulait comme ceci :

L’accroissement continu de la population et de la consommation ne peut se poursuivre indéfiniment sur une planète limitée. Il s’agit là d’une observation axiomatique sur laquelle tous ceux familiarisés avec les mathématiques de la croissance exponentielle ne peuvent que tomber d’accord, quand bien même ils délimiteraient leur acquiescement en usant de vagues références à la « substitutionnabilité » et autres « transitions démographiques ». [3]

Ces limites axiomatiques de la croissance impliquent que la rapide augmentation tant de la population que de la consommation par individu, dont nous avons été témoins au cours des deux siècles passés, doit nécessairement prendre fin à un moment donné. Mais quand est-il probable que cela se produise ?

L’étude injustement décriée et intitulée Les Limites de la croissance, publiée à l’origine en 1972 et régulièrement actualisée depuis, a tenté d’apporter une réponse à cette question en s’appuyant sur une analyse des ressources disponibles et de leur déplétion, ainsi que plusieurs scénarios de croissance démographique future et de rythmes de consommation. Le plus pessimiste des scénarios de 1972 suggérait une fin de la croissance économique mondiale pour les environs de 2015. [4]

Or il existe peut-être un moyen plus simple de pronostiquer le crépuscule de la croissance.

L’énergie est le précurseur incontournable de la croissance (encore une fois, cette affirmation est axiomatique : tant la physique que la biologie nous enseignent que sans énergie, rien ne se produit.). L’expansion industrielle des deux derniers siècles s’est systématiquement basée sur un accroissement de la consommation d’énergie. [5] Plus spécifiquement, l’industrialisme a toujours été inextricablement lié à l’accessibilité et à la consommation d’énergie bon marché, du charbon au pétrole (et plus récemment, le gaz naturel). Cependant, les combustibles fossiles sont par nature des ressources sujettes à déplétion et non renouvelables. Ainsi (et selon la thèse du pic pétrolier), l’impossibilité à terme de maintenir un approvisionnement croissant en énergie fossile abordable conduira vraisemblablement à l’arrêt de la croissance économique en général, à moins que les sources d’énergie alternatives et l’efficacité de l’usage d’énergie puissent être accrues rapidement et dans des proportions suffisantes. [6]

Parmi les trois combustibles fossiles conventionnels, le pétrole est sans aucun doute le plus vital économiquement, car il fournit 95 % de toute l’énergie utilisée dans les transports. De plus, le pétrole est le combustible qui nous posera probablement des problèmes d’approvisionnement le plus rapidement, car les découvertes à l’échelle mondiale déclinent depuis des décennies et la plupart des pays producteurs de pétrole connaissent déjà une baisse de production. [7]

Ainsi, selon cette logique, la fin de la croissance économique (telle que définie conventionnellement) est inévitable et le pic pétrolier en est le probable facteur déclencheur.

Pourquoi le pic pétrolier conduirait-il non seulement à des problèmes dans le secteur des transports, mais aussi à une crise économique et financière générale ? Au cours du siècle dernier, la croissance s’est institutionnalisée au cœur même de notre système économique. Toutes les villes et entreprises veulent croître. Ce fait est compréhensible ne serait-ce qu’en raison de la nature humaine : pratiquement tout le monde cherche un avantage compétitif par rapport à quelqu’un d’autre, et la croissance fournit l’occasion d’y parvenir. Mais un mobile lié à la survie financière est également à l’œuvre : sans croissance, les entreprises et les gouvernements sont dans l’impossibilité d’honorer leur dette. En outre la dette est devenue partie intégrante du système industriel. Durant les deux décennies écoulées, le secteur des services financiers s’est développé plus rapidement que tout autre secteur de l’économie, dépassant même l’augmentation des dépenses de santé et représentant un tiers de toute la croissance enregistrée par l’économie états-unienne. De 1990 à aujourd’hui, le rapport dette / PIB est passé de 165 % à plus de 350 %. La santé de l’économie repose essentiellement sur la dette, et le corollaire de celle-ci est le pari selon lequel les niveaux de production et de consommation de l’année suivante seront plus élevés que ceux de l’année en cours.

Sachant que la croissance ne peut perdurer sur une planète limitée, ce pari et son incarnation par les institutions financières peuvent être qualifiés de plus grand « jeu de Ponzi » de l’histoire. Nous justifions l’emprunt actuel par la croyance irrationnelle selon laquelle la croissance perpétuelle est possible, nécessaire et inévitable. En fait, nous avons emprunté aux générations futures de manière à pouvoir dilapider aujourd’hui leur capital.

Jusqu’à une période récente, l’argument du pic pétrolier s’articulait autour d’une prévision : le déclin inéluctable de la production pétrolière mondiale, lorsqu’il surviendrait, anéantirait la croissance. Mais voici qu’alors la prévision devient diagnostic : dans la période s’étalant entre 2005 et 2008, l’énergie a cessé de croître et le prix du pétrole a grimpé jusqu’à des niveaux records. Au mois de juillet 2008, le cours du baril de pétrole frôlait les 150 dollars – après ajustement en fonction de l’inflation, la moitié du record précédent – et l’économie commença à vaciller. Les secteurs de l’automobile et du transport aérien tremblaient ; le consommateur ordinaire parvenait difficilement à faire le plein pour se rendre au travail tout en payant les traites de son logement. Les dépenses de consommation commencèrent à baisser. Au mois de septembre, la crise économique devint aussi une crise financière lorsque les banques se mirent à trembler et imploser. [8]

Compte tenu de l’enjeu, il est important de peser les deux diagnostics en se basant sur les faits et non pas des idées préconçues.

Il n’est pas nécessaire d’examiner les éléments appuyant ou réfutant le diagnostic conventionnel, car sa validité n’est pas mise en doute en tant qu’interprétation partielle des événements observés. La question est plutôt de savoir s’il constitue une explication suffisante, et donc une base adéquate afin de formuler une réponse efficace.

Quels sont les éléments pesant en faveur de l’alternative ? Il me paraît pertinent de commencer par un article récent de l’économiste James Hamilton de l’Université de Californie, à San Diego, intitulé Causes and Consequences of the Oil Shock of 2007-2008 (« Causes et conséquences du choc pétrolier de 2007-2008 »), qui traite des cours pétroliers et de leur impact économique avec clarté, logique et chiffres à l’appui, expliquant pourquoi et comment le crash économique est lié au choc pétrolier de 2008. [9]

Hamilton commence par citer des études précédentes montrant une nette corrélation entre les sommets atteints par les cours pétroliers et les récessions. Sur la base de cette corrélation, chaque économiste attentif aurait dû pronostiquer une sévère récession pour 2008. « En effet, » écrit Hamilton, « cette relation pourrait expliquer la totalité de la chute de 2007-2008[…]Si quelqu’un avait pu savoir à l’avance comment les cours pétroliers évolueraient en 2007-2008, en utilisant la relation estimée historiquement [entre la hausse du cours et son impact économique] […]il aurait alors pu prédire le niveau de PIB réel tant pour le troisième trimestre 2008 que le quatrième de façon assez précise. »

Encore une fois, il ne s’agit pas d’ignorer le rôle joué par les secteurs financier et immobilier dans le malaise économique global. Mais selon le diagnostic alternatif, l’effondrement des marchés du logement et des produits dérivés financiers est perçu comme ayant amplifié un signal émanant à l’origine de l’échec à accroître l’afflux de ressources en voie d’épuisement. Hamilton poursuit : « Il est tout du moins clair que quelque chose d’autre que l’immobilier s’est détérioré pour aboutir à la transformation d’une croissance lente en récession. Selon moi, cela comprend la chute des ventes d’automobiles, un ralentissement des dépenses générales de consommation et la détérioration de la confiance des consommateurs, à quoi le choc pétrolier est un facteur ayant indéniablement contribué. »

De plus, Hamilton souligne l’existence d’un « effet d’interaction entre le choc pétrolier et les problèmes dans l’immobilier. » C’est-à-dire que, dans beaucoup de zones urbaines, les prix des logements en 2007 poursuivaient leur hausse dans les agglomérations les plus proches des centres urbains, mais chutaient déjà rapidement dans les agglomérations nécessitant de longs trajets. [10]

Pourquoi les cours pétroliers ont-ils atteint des sommets ?

Ceux qui adhèrent au diagnostic conventionnel concernant l’effondrement économique en cours seraient peut-être d’accord sur le fait qu’il y ait eu, dans une certaine mesure, un lien causal entre l’ascension des cours pétroliers et la récession, mais ils réfuteraient le fait que la hausse du baril soit liée d’une façon ou d’une autre aux limites en termes de ressources, car —affirment-ils— elle était surtout imputable à la spéculation sur les marchés pétroliers à terme, et n’avait pas grand chose à voir avec les fondamentaux de l’offre et de la demande.

À cet égard, le diagnostic conventionnel est, une fois de plus, en partie fondé. La spéculation sur les marchés pétroliers à terme durant la période en question a presque certainement contribué à tirer les cours plus haut que les fondamentaux ne le justifiaient. Mais pourquoi les investisseurs misaient-ils sur le pétrole ? L’engouement pour les contrats pétroliers n’était-il qu’une autre bulle, comme la frénésie boursière de l’Internet à la fin des années 1990 ou le boom de l’immobilier entre 2003 et 2006 ?

Au cours de la période s’étalant de 2005 à la mi-2008, la demande en pétrole s’amplifiait, particulièrement en Chine (qui passa d’une situation d’autosuffisance en 1995 au rang de second pays importateur au monde après les États-Unis en 2006). Or l’approvisionnement mondial en pétrole restait plus ou moins stable : les données mensuelles de la production de brut oscillaient dans une fourchette relativement étroite, entre 72 et 75 millions de barils par jour. Tandis que les cours étaient à la hausse, les volumes produits décollaient à peine. Tout indiquait alors que l’ensemble des producteurs pompaient à un débit maximum : même les saoudiens semblaient se précipiter pour tirer bénéfice de la manne occasionnée par les prix.

Il serait ainsi judicieux de noter que la spéculation sur les marchés pétroliers à terme ne faisait qu’amplifier une tendance des cours inévitable au regard des fondamentaux de l’offre et de la demande. James Hamilton (dans la publication mentionnée plus haut) le formulait comme ceci : « Avec le recul, il paraît difficile de nier le fait que les cours sont montés trop haut en juillet 2008, et que ce mauvais calcul était en partie influencé par l’afflux d’investissements dans les contrats d’approvisionnement à terme. Il serait toutefois important de souligner que les deux ingrédients nécessaires pour rendre cohérente une telle vision, à savoir une faible élasticité de la demande en termes de prix et l’impossibilité d’accroissement de la production physique, sont les mêmes composantes essentielles d’une explication du même phénomène basée sur les fondamentaux. Aussi conclurai-je que ces deux facteurs, plutôt que la spéculation en elle-même, devraient être désignés comme la cause principale du choc pétrolier de 2007-2008. »

Conséquences du pic

À quel point les tourments du secteur automobile, des transports routiers et aériens seraient-ils imputables à l’escalade des prix, ou au crash de l’économie, cela fait également l’objet d’une controverse. Bien entendu, dans l’hypothèse que le diagnostic alternatif soit correct, ces deux derniers événements sont de toute façon liés causalement. Il pourrait néanmoins être utile d’examiner la situation de plus près.

Personne n’ignore que General Motors et Chrysler ont cette année fait faillite en raison de la chute dramatique des ventes d’automobiles. La prévision actuelle table sur des ventes d’environ 10,3 millions de véhicules aux États-Unis en 2009, en baisse par rapport aux 13,2 millions de l’année passée et 16,1 millions pour 2007. Les ventes d’autos états-uniennes n’ont jamais atteint un aussi bas niveau depuis les années 1970. Les ventes de camionnettes, celles qui génèrent le plus de profits, ont le plus accusé le coup en 2008, alors que le prix des carburants grimpait et que les acheteurs évitaient les véhicules consommant beaucoup. C’est à ce moment-là que les constructeurs automobiles ont réellement commencé à souffrir.

Les maux affectant le secteur du transport aérien sont résumés par une récente publication du GAO [11] :« Après 2 ans de profits, le secteur du transport aérien commercial a accusé une perte de 4,3 milliards de dollars au cours des trois premiers trimestres de l’année 2008 [à mesure que le prix du kérosène augmentait]. Collectivement, les compagnies aériennes états-uniennes ont réduit leur capacité sur le plan domestique, comme en atteste le nombre de places mises en service, dans une proportion de 9 % entre le quatrième trimestre de l’année 2007 et la même période en 2008 […] Pour réduire leur capacité, elles ont par ailleurs diminué le nombre d’appareils en service de 18 % […] Les compagnies ont en outre dans l’ensemble réduit leur personnel d’environ 28 000 postes, soit près de 7 %, entre fin 2007 et fin 2008 […] Le repli du secteur aérien en 2008 a fait chuter les revenus des aéroports, l’accès des passagers au réseau aérien national, et les revenus des caisses de prévoyance. » [12]

Concernant le transport routier, les dépenses en carburant représentent près de 40 % des coûts généraux de fonctionnement. En 2007, tandis que le prix du diesel grimpait, les transporteurs commencèrent à essuyer des pertes financières et apposèrent des surcharges de carburant ; simultanément les volumes transportés commencèrent à chuter. Après le mois de juillet 2008, lorsque les cours pétroliers chutèrent, le tonnage poursuivit son déclin. Globalement, la baisse cumulée des charges embarquées sur semi-remorques, camions-citernes et fourgons atteignait 15 à 20 % pour la seule période allant de juin à décembre 2008. [13]

Cette dernière série de chiffres soulève quelques questions cruciales en vue de la compréhension du diagnostic alternatif : pourquoi, si la production pétrolière mondiale venait de plafonner, les cours du brut chutèrent-ils pendant les cinq derniers mois de l’année 2008 ? Par ailleurs, si le prix du pétrole représente un facteur essentiel dans la crise économique, alors pourquoi l’économie n’a-t-elle pas entamé un virage après le radoucissement des cours du brut ?

Pourquoi le prix du pétrole a-t-il chuté ?

Et pourquoi un cours plus bas n’a-t-il par entraîné une reprise rapide ?

La thèse du pic pétrolier prévoit, tandis que la production pétrolière mondiale atteint son niveau maximum puis commence à décliner, une augmentation dramatique des cours du brut. Mais elle envisage en outre un sévère accroissement de la volatilité des prix.

Voici comment s’articule sa logique : à mesure que s’épuisera le pétrole, son prix augmentera jusqu’à ce qu’il commence à saper les bases de l’économie en général. Le repli économique engendrera à son tour une baisse substantielle de la demande en pétrole, qui elle-même provoquera une baisse temporaire du prix du brut. Alors l’un des deux scénarios suivants se déroulera : soit (a) l’économie entamera une reprise, attisant un renouveau de la demande en pétrole, celui-ci conduisant derechef à des cours élevés qui de nouveau mineront l’activité économique ; ou (b), si l’économie ne s’en remet pas rapidement, la production pétrolière chutera progressivement en raison de la baisse de la demande jusqu’à ce que la capacité de production supplémentaire (engendrée par la demande plus faible) soit effacée par l’épuisement des gisements, ce qui conduira de nouveau à des prix élevés et encore davantage de contraction économique. Dans les deux cas, les cours pétroliers demeurent volatiles et l’économie connaît un repli.

Ce scénario correspond très précisément à la réalité qui se déroule devant nos yeux, bien qu’il reste à voir si la situation (a) ou (b) lui succède.

Durant les trois dernières années, les cours du brut ont augmenté et chuté plus brutalement que cela n’aurait été le cas sans un phénomène de spéculation généralisée sur les marchés pétroliers à terme. Toutefois la direction générale des prix, à savoir très haut, puis très bas, puis en partie de nouveau vers le haut, s’inscrit parfaitement dans le cadre de la thèse du pic pétrolier et du diagnostic alternatif.

Pourquoi l’économie n’a-t-elle pas connu de reprise rapide, sachant que les cours du brut se situent dorénavant à la moitié de leur niveau de juillet 2008 ? Encore une fois, le pic pétrolier n’est pas la cause unique de la crise économique actuelle. D’énormes bulles dans les secteurs de l’immobilier et de la finance constituaient autant d’accidents prêts à survenir, et l’implosion de ces bulles a engendré une sévère crise du crédit bancaire (ainsi qu’une crise de la solvabilité et une autre, émergente, de la monnaie) qui nécessitera probablement plusieurs années avant de se résorber même si l’approvisionnement énergétique ne pose pas problème.

Mais dorénavant le potentiel pour un retour d’un niveau de prix du brut élevé agit comme un plafond vis-à-vis de la reprise économique. Ainsi, lorsque l’économie semble effectivement montrer des signes de reprise (comme nous l’avons vu entre mai et juillet de cette année, avec des marchés boursiers en hausse et le rythme général de la contraction économique ralentissant quelque peu), le prix du brut décolle de nouveau tandis que les spéculateurs pétroliers anticipent un rétablissement de la demande. En effet, les cours du pétrole ont rebondi de 30 dollars en janvier à près de 70 dollars actuellement, provoquant une inquiétude générale quant à la possibilité qu’un niveau de prix de l’énergie élevé tue la reprise dans l’œuf. [14]

Maintenant que tous les gisements les plus faciles d’accès sont en exploitation, un baril de pétrole en provenance de sources récemment développées coûte approximativement 60 dollars à produire : aujourd’hui, découvrir de nouveaux champs pétrolifères implique généralement de forer à des profondeurs de plusieurs kilomètres sous la surface des mers, ou dans des pays politiquement instables sur le sol desquels l’équipement et le personnel encourent des risques importants. [15] Ainsi, dès que la demande des consommateurs en pétrole reprendra de la vigueur, les cours devront se maintenir significativement au-dessus de ce seuil afin d’encourager les exploitants à forer.

La volatilité des cours inflige des dégâts en amont, mais aussi en aval. La chute du prix du brut d’août à décembre 2008, combinée à une aggravation de la crise du crédit, a provoqué un repli dramatique des investissements dans le secteur pétrolier, ce qui a conduit au gel de nouveaux projets d’exploitation représentant une somme d’environ 150 milliards de dollars en investissements, alors que la capacité de production potentielle de ces nouveaux projets est nécessaire pour compenser le déclin de production des champs déjà en exploitation et maintenir ainsi un niveau de production mondiale stable. [16] Cela signifie que même si la demande se maintient à un niveau faible, la capacité de production diminuera presque certainement afin de s’aligner sur ce niveau de demande, engendrant une nouvelle hausse des cours en termes réels à un moment ou l’autre, peut-être d’ici à deux ou trois ans. Des cours pétroliers volatiles nuisent en outre au développement des énergies alternatives, comme nous l’avons vu ces derniers mois lorsque la baisse du prix du brut a porté atteinte à la santé financière des producteurs d’éthanol. [17]

D’une façon ou d’une autre, la croissance sera hautement problématique, si elle n’est pas tout simplement inatteignable.

Diagnostic général : en suivant la piste de la logique

À ce stade de la discussion, de nombreux lecteurs se demanderont pourquoi les sources d’énergie alternatives, et les mesures visant à améliorer l’efficacité énergétique, ne peuvent être mises en œuvre afin d’apporter une solution à la crise du pic pétrolier. Après tout, à mesure que le pétrole deviendra plus onéreux l’éthanol, le biodiesel et les voitures électriques seront susceptibles de devenir plus attrayants tant pour les producteurs que pour les consommateurs. La magie du marché n’interviendra-t-elle pas afin d’enrayer l’impact des pénuries de pétrole sur la croissance future ?

Il ne m’est pas possible, dans le cadre de cette discussion, d’expliquer de manière détaillée pourquoi le marché n’est probablement pas en mesure de résoudre le problème du pic pétrolier. Une telle explication nécessite de traiter la question des critères de bilan énergétique, ainsi que l’examen de nombreuses alternatives énergétiques individuelles à la lumière de ces critères. J’ai proposé de brefs aperçus à ce sujet auparavant, et une étude beaucoup plus poussée est en cours d’impression. [18]

Le résumé de mes conclusions à cet égard est le suivant.

Environ 85 % de notre énergie actuelle provient de trois sources primaires, à savoir le pétrole, le gaz naturel et le charbon, qui sont non renouvelables, dont le prix aura vraisemblablement tendance à augmenter radicalement au cours des prochaines années et décennies, engendrant de sévères pénuries, et enfin dont l’impact environnemental est inacceptable. Si ces sources ont historiquement été pourvues d’une valeur économique importante, nous ne pourrons pas en dépendre à l’avenir ; en effet plus nous retarderons la transition vers les sources d’énergie alternatives, plus cette transition sera éprouvante, à moins qu’un éventail pratique de systèmes énergétiques alternatifs et revêtant des caractéristiques économiques et environnementales supérieures, soit identifié.

Néanmoins, déterminer un tel éventail est plus difficile qu’on pourrait le penser a priori. Chaque source d’énergie présente des caractéristiques hautement spécifiques. De fait, ce sont les caractéristiques de nos sources d’énergie actuelles (principalement le pétrole, le charbon et le gaz naturel) qui nous ont permis de développer une société à grande mobilité, large population et taux de croissance élevés. L’examen des sources d’énergie alternatives disponibles selon des critères de densité énergétique, impacts environnementaux, dépendance vis-à-vis de matières premières en voie d’épuisement, intermittence ou constance de l’approvisionnement et pourcentage d’énergie produite en fonction de l’énergie investie, nous indique qu’aucune ne semble en mesure de perpétuer ce genre de société.

De plus, les infrastructures nationales de production d’énergie sont onéreuses et lentes à développer. La performance énergétique, de la même façon, nécessite des investissements qui, incrémentés dans le temps, présentent généralement des retours en diminution, car il est impossible de réaliser du travail sans aucune énergie au départ. Où sont la volonté et la capacité à rassembler suffisamment de capital en vue du déploiement de sources d’énergie alternatives et de la mise en œuvre de mesures d’économie à l’échelle requise ?

S’il existe de nombreuses installations productrices d’énergie alternative fonctionnelles dans le monde (allant des petits systèmes photovoltaïques individuels aux grandes « fermes » de turbines éoliennes de trois mégawatts), il y a en revanche peu de nations modernes et industrielles capables d’obtenir actuellement l’essentiel de leur énergie par des sources autres que le pétrole, le charbon et le gaz naturel. La Suède représente à cet égard un bon exemple, car elle tire une grande partie de son énergie du nucléaire et de l’hydroélectrique. Un autre exemple est l’Islande, qui bénéficie de ressources géothermiques exceptionnellement importantes et inexistantes dans la plupart des autres pays. Même pour ces deux nations, la situation est complexe : la construction de l’infrastructure de leurs centrales s’est essentiellement appuyée sur les combustibles fossiles pour ce qui est de l’extraction des minerais et matières premières, pour la transformation des matériaux, pour les transports, pour la fabrication de leurs éléments, pour l’énergie nécessaire à leur construction, etc. Dès lors toute transition réelle hors des combustibles fossiles ne reste que théorie et optimisme inconscient, certainement pas réalité.

Ainsi la conclusion que j’ai tirée d’un examen attentif des énergies alternatives, c’est qu’il est peu probable que les combustibles fossiles conventionnels comme les sources d’énergie alternatives puissent fournir la quantité et la qualité d’énergie nécessaires au maintien de la croissance économique, ni même les niveaux actuels d’activité économique, pour le reste du siècle en cours. [19]

Or, le problème s’étend bien au-delà du pétrole et des autres combustibles fossiles : les ressources mondiales en eau sont mises à contribution au point que des milliards d’êtres humains risquent de bientôt se retrouver avec seulement un accès précaire à l’eau potable et pour l’irrigation. La biodiversité décline rapidement. À cause de l’érosion, nous perdons 24 milliards de tonnes de terre cultivable chaque année. Par ailleurs, de nombreux minerais économiquement significatifs, de l’antimoine au zinc, sont en voie d’épuisement rapide, nécessitant l’extraction de minerais de qualité moindre dans des zones toujours plus reculées. Aussi la crise du pic pétrolier n’est-elle que le côté tranchant d’un dilemme de pic général plus large.

De manière générale, l’humanité est confrontée à un péril entièrement prévisible : notre population s’est prodigieusement accrue au cours des 200 dernières années (passant de moins d’un milliard d’individus à près de sept milliards), tandis que notre consommation de ressources par individu a également augmenté. Pour de nombreuses espèces, c’est pratiquement la définition du succès biologique. Pourtant, tout cela s’est déroulé dans le contexte d’une planète limitée et dotée d’une quantité déterminée de ressources non renouvelables (combustibles fossiles et minerais), d’une capacité limitée à générer des ressources renouvelables et à absorber les déchets industriels (dont le dioxyde de carbone). Si nous prenons un peu de recul et observons la période industrielle dans une perspective historique large et en ayant conscience des limites écologiques, il est difficile de passer outre la conclusion que nous vivons aujourd’hui la fin d’une parenthèse relativement brève : une phase d’expansion rapide de 200 ans rendue possible par une manne énergétique temporaire (sous forme de combustibles fossiles très bon marché) et qui sera inéluctablement suivie d’un repli encore plus rapide et dramatique avec l’épuisement de ces combustibles.

La survenue de cet élan croissance-contraction ne signifie pas nécessairement la fin du monde, mais cela implique effectivement la fin d’une certaine forme d’économie. D’une façon ou d’une autre, l’humanité doit revenir à un mode plus normal d’existence se caractérisant par son appui sur l’afflux solaire immédiat (par les cultures, le vent ou la conversion directe du rayonnement solaire en électricité) plutôt que sur une ancienne énergie solaire stockée.

Il ne s’agit pas d’affirmer que le reste du XXIe siècle doive consister en un effondrement de l’industrie, une disparition de l’essentiel de la population humaine et un retour des survivants à un mode de vie pratiquement identique à celui des paysans du XVIe siècle ou des chasseurs-cueilleurs primitifs. Il est possible en revanche d’imaginer des façons acceptables et même attirantes pour l’humanité de s’adapter aux limites écologiques tout en développant plus encore sa richesse culturelle, sa compréhension scientifique et sa qualité de vie (voir ci-dessous).

Mais peu importe comment elle est amenée, la transition sera synonyme de fin de la croissance économique au sens conventionnel. Et il semble que cette transition ait démarré.

Comment savoir quel diagnostic est le bon ?

Si le patient est un être individuel et que la cause du trouble est incertaine, de nouveaux examens de diagnostic peuvent être prescrits. Mais à quelles sortes de tests sanguins, rayons X et scanner pouvons-nous soumettre l’économie nationale ou mondiale ?

D’une certaine façon, ces examens ont déjà été menés. Durant les quelques décennies passées, des milliers d’enquêtes scientifiques ayant pour objet les ressources naturelles, la biodiversité et les écosystèmes ont montré des taux d’épuisement et de déclin croissants. [20] L’augmentation continue de la population, de la pollution et de la consommation est également bien documentée. Cette somme d’informations constituait la base de l’étude Les Limites de la croissance mentionnée plus haut, qui a recours à un modèle informatique pour montrer comment les tendances actuelles se préciseront probablement, et la plupart des scénarios obtenus indiquent qu’elles conduiront à la fin de la croissance économique et à un effondrement de la production industrielle, à un moment ou à un autre, au cours du début du XXIe siècle.

Pourquoi les résultats de ces tests de diagnostic ne sont-ils pas universellement acceptés comme remettant en question le principe de croissance continue ? Premièrement parce que leurs conclusions vont à l’encontre des croyances et affirmations de la plupart des économistes, qui maintiennent qu’il n’existe pas de limites pratiques à la croissance. Ils récusent le fait que les contraintes en termes de ressources constituent au bout du compte un plafond à la production et à la consommation. Aussi leurs efforts diagnostics tendent-ils à ignorer les facteurs environnementaux en faveur des aspects internes et facilement mesurables de l’économie humaine comme la circulation de l’argent, la confiance des consommateurs, les taux d’intérêt et les indices de prix.

L’écologiste Charles Hall, parmi d’autres, a argumenté que la discipline de l’économie, telle qu’elle est aujourd’hui pratiquée, ne constitue pas une science car elle fonctionne principalement sur la base de la logique corrélative, plutôt que par l’élaboration de la connaissance au moyen d’un procédé continu et rigoureux de proposition et de test d’hypothèses. [21] Si l’économie a recours à une terminologie et à des mathématiques complexes, comme le fait la science, ses affirmations basiques quant au monde, telles que le principe de la substitutionnabilité infinie, qui considère que pour toute ressource se faisant rare, le marché trouvera un substitut, ne font en revanche pas l’objet d’un examen expérimental rigoureux. (Il est intéressant de noter à ce propos que Hall et ses associés ont fait l’effort de poser les fondations conceptuelles d’une nouvelle discipline économique basée sur les méthodes et principes scientifiques, qu’ils prénomment « économie biophysique ». [22]

De surcroît, les économistes classiques ont globalement échoué à prévoir le crash actuel. Nous n’avons pas vu d’effort consistant ou concerté de la part du secrétaire au Trésor, des directeurs de la Réserve Fédérale ou des économistes titulaires du prix « Nobel » pour avertir les milieux décisionnaires ou le grand public que, à un moment donné au début du XXIe siècle, l’économie mondiale commencerait à vaciller. [23] On serait tenté de penser que cet échec de pronostic, à savoir l’incapacité à entrevoir un événement aussi significatif historiquement que le repli rapide de presque toute l’économie mondiale et impliquant la déroute de banques et d’industries parmi les plus importants au monde, les aurait incités à s’arrêter un moment et remettre en question leurs hypothèses de base. Pourtant peu de choses donnent à penser que cela est le cas.

Au risque de me répéter, j’insisterai sur ce point : les scientifiques concrets dans différentes disciplines ont effectivement prévu la fin de la croissance économique pour le début du XXIe siècle, et ont averti les preneurs de décisions ainsi que le grand public en de nombreuses occasions.

Qui devrions-nous croire ?

Dans le détail, le diagnostic alternatif est modulable. Si l’activité économique rebondissait au-delà de son niveau de 2007, ou si la production de pétrole s’élevait au-dessus de son plafond de juillet 2008, alors l’explication de la crise économique actuelle par les limites de la croissance liées aux ressources pourrait être considérée comme en partie infirmée. Néanmoins, même si cela devait se produire, le raisonnement sous-jacent au diagnostic alternatif tiendrait peut-être toujours debout. Si le pic de production mondial était retardé jusqu’en, disons, 2015 ou 2020, et si un autre crash économique, cette fois sans fond, s’en suivait, alors le résultat final serait essentiellement identique. En revanche si pendant ce temps le diagnostic alternatif était pris au sérieux et mis en application, les conséquences en seraient bénéfiques : une décennie aura été consacrée à la préparation à cet événement.

Le diagnostic alternatif pourrait-il être erroné dans son ensemble ? C’est-à-dire, le jugement des économistes conventionnels serait-il fondé lorsqu’ils estiment que la croissance peut se poursuivre indéfiniment ? On répète souvent que tout est possible, or certaines choses sont davantage possibles que d’autres. La croissance perpétuelle de la population humaine et de la consommation dans le cadre d’une planète limitée semble en effet être une idée assez exagérée, en particulier du fait que les signes d’avertissement sont partout et nous montrent clairement que nous atteignons déjà, et outrepassons même, les limites écologiques. [24]

Ce qu’il ne faut pas faire : prescrire des placebos au coût pernicieusement prohibitif

Si les scientifiques du concret avertissant des limites de la croissance ont raison, alors faire face au déclin économique global implique bien plus que simplement remettre sur pied les banques et organismes de prêt immobilier. En effet, dans ce cas nous sommes confrontés à un changement fondamental de notre économie aussi significatif que l’avènement de la révolution industrielle. Nous sommes à un point d’inflexion historique, à savoir la fin de dizaines d’années d’expansion et le début d’une période de contraction inévitable qui se prolongera jusqu’à ce que l’humanité vive de nouveau dans le respect des limites des systèmes régénératifs de la Terre.

Mais nous ne voyons guère de signes indiquant que les preneurs de décisions y comprennent quoi que ce soit. Leur raisonnement semble principalement calqué sur les certitudes des économistes dans le vent, selon lesquelles la croissance peut et doit continuer dans un avenir indéterminé, et que le repli économique dont souffre actuellement le monde n’est que temporaire : un problème qui peut et doit être résolu.

Ceci étant dit, il ne s’agit pas d’un problème mineur aux yeux des économistes et dirigeants. En témoigne l’ampleur considérable des plans de sauvetage du Trésor et de la Réserve Fédérale ayant été mis en œuvre dans une tentative possiblement futile de mettre fin à la contraction et relancer la croissance. Selon le commissaire général spécial du gouvernement états-unien en charge du Troubled Asset Relief Program (TARP, plan de soutien du gouvernement américain au secteur financier), dans ses remarques soumises au Comité parlementaire pour la supervision et la réforme gouvernementale le 21 juillet, 23,7 trillions de dollars (NDT. 23 700 milliards de dollars) ont été déboursés dans le cadre du « soutien potentiel total du gouvernement fédéral ». Il s’agit effectivement bien d’un remède onéreux. Ne serait-ce que commencer à saisir l’énormité de ce chiffre nécessite déjà un moment de réflexion. Cela représente environ la moitié du PIB mondial annuel, et plus de trois fois la somme déboursée par le gouvernement états-unien, en dollars ajustés à l’inflation, pour l’ensemble des guerres de 1776 à aujourd’hui. C’est presque 50 fois le coût du New Deal.

D’autres nations, dont le Royaume-Uni, la Chine et l’Allemagne se sont engagées à financer des plans de soutien et de sauvetage qui, bien que nettement moins importants en termes absolus, représentent une part impressionnante (devrions-nous dire effrayante ?) du PIB national.

Si le diagnostic alternatif est valable, rien de tout cela ne fonctionnera au bout du compte, car les institutions financières existantes, avec leur socle de dette et intérêts et leur besoin d’expansion permanente, ne peuvent être rendues opérationnelles dans un contexte de plafond effectif imposé par les contraintes d’énergie et de ressources à la production industrielle et au transport.

Les plans de sauvetage et de soutien fonctionnent-ils ? Beaucoup d’éléments suggèrent que ce n’est pas le cas, sauf dans des proportions limitées. Aux États-Unis, le chômage continue de croître, tandis que la chute des valeurs immobilières se poursuit. Et la plupart des « nouveaux bourgeons » repérés dans l’économie jusqu’à présent ne représentent qu’une baisse contestable du rythme de contraction. Par exemple, l’index des prix de l’immobilier publié le 28 juillet de cette année montrait qu’en mai les prix ajustés à la saison ont chuté de seulement 0,16 % par rapport au mois précédent. Cela équivaut à un taux de déclin annuel d’un peu moins de 2 %, représentant une amélioration significative au regard du taux annuel de plus de 20 % qui prévalait de septembre 2008 à mars 2009. De nombreux observateurs se sont emparés de cette nouvelle pour annoncer un rebondissement imminent. Pourtant les ventes de nouveaux logements sont en baisse : de 1,4 million par an en 2005 à 350 000 par an aujourd’hui, et le prix des logements est 50 % au-dessous de leur niveau observé au plus haut de la bulle, cette baisse se poursuivant dans la plupart des zones. De plus, la production industrielle chute toujours, les petites entreprises souffrent et des signes de danger sont toujours visibles à l’horizon, parmi eux une nouvelle vague d’hypothèques, une plongée probable des valeurs immobilières et la réalité émergente que nous devons toujours nous occuper des titres financiers pourris qui sont au centre de la crise bancaire. [25]

Le président Obama a avancé l’argument selon lequel les renflouements sont justifiés afin de stabiliser le système assez longtemps pour que les dirigeants opèrent des changements fondamentaux dans les institutions et les règlementations, permettant à l’économie de repartir de l’avant plus saine et immune à de futures crises similaires. Mais pas grand-chose ne suggère que le genre de transformations systémiques véritablement nécessaires (celles qui seraient capables de faire fonctionner l’économie durant une période de repli prolongée) est en préparation ni même envisagé. Parallèlement, tandis que les institutions dépendantes de la croissance sont temporairement regonflées, l’ampleur finale des dégâts risque bien de ne faire que s’étendre : lorsque l’effondrement inévitable de ces institutions se produira effectivement, les conséquences seront vraisemblablement pires, tant la somme de capitaux dilapidée afin de tenter de les sauver aura été importante.

En épuisant les ressources non renouvelables comme les métaux, les minerais et les combustibles fossiles, nous avons volé le bien des générations futures. En réalité, désormais nous volons à ces générations les moyens financiers qui auraient pu être déployés afin d’ériger un pont vers une économie soutenable. La construction d’une infrastructure de production d’énergie renouvelable (non seulement une capacité de génération, mais également de distribution et de stockage, ainsi que des solutions agricoles et de transport pour l’après pétrole) nécessitera des investissements énormes et des décennies de labeur. D’où proviendra le capital à investir si les gouvernements sont déjà noyés dans les dettes ? Si nous avons dépensé près de 24 000 milliards de dollars pour remettre sur pieds une vieille économie dépourvue de perspectives de survie, que nous reste-t-il pour financer la nouvelle ?

Si la prescription actuelle destinée à soigner notre maladie économique se fourvoie, il en va de même pour beaucoup de remèdes proposés en vue de régler nos problèmes d’énergie. Selon le diagnostic conventionnel, le niveau élevé du prix actuel du brut est à mettre au compte de la spéculation ; la solution devrait donc consister en une règlementation plus stricte des marchés pétroliers à terme (ce qui est peut-être une bonne idée, même si cela ne touche pas le cœur du problème), tout en permettant davantage aux compagnies pétrolières de prospecter le pétrole domestique (bien que les taux probables de production des champs pour le moment interdits d’accès soient relativement maigres, et auraient un effet négligeable sur les cours du pétrole). Pourtant, en réalité les investissements supplémentaires dans des systèmes de production de combustibles fossiles (dont la technologie du « charbon propre ») engendreront des retours déclinants, sachant que les ressources de meilleure qualité ont déjà été exploitées ; et simultanément cela détourne des capitaux qui pourraient autrement être investis dans l’énergie renouvelable sur laquelle nous devrons nous appuyer de manière croissante à mesure que les combustibles fossiles déclineront. [26]

Ce qui est nécessaire, mais pour le moment totalement inexistant, c’est une reconnaissance fondamentale du fait que les circonstances ont changé : ce qui fonctionnait durant les décennies passées ne saurait s’appliquer à l’avenir.

Ce qu’il faut faire : s’adapter à la nouvelle réalité

Si le diagnostic alternatif est correct, il n’y aura pas de solution simple à l’effondrement économique actuel. Certaines maladies ne sont pas guérissables et nécessitent simplement que nous nous y adaptions et que nous tirions le meilleur de notre nouvelle situation.

Si l’humanité s’est effectivement embarquée dans la phase de contraction du mouvement industriel, nous devrions accepter le fait de trouver devant nous des niveaux de revenus bien moindres (pour pratiquement tout le monde dans les pays riches, et pour les hauts salaires des pays plus pauvres), des possibilités de carrière différentes (moins d’emploi dans la vente, le marketing et la finance ; davantage dans la production basique), une énergie, des transports et de la nourriture plus chers. De plus, nous devrions accepter le fait que les aspects clés de notre système économique inextricablement liés à un besoin de croissance future cesseront d’être fonctionnels dans ce nouveau contexte.

Plutôt que de tenter de renflouer les banques et compagnies d’assurances à coup de trillions de dollars, il serait peut-être mieux de les laisser simplement couler, peu importe les conséquences néfastes à court terme, car elles couleront de toute façon à un moment ou à un autre. Plus tôt elles seront remplacées par des institutions remplissant des fonctions essentielles dans une économie en repli, mieux tout le monde se portera.

Pendant ce temps les leaders d’opinion dans la société, et en particulier le président, doivent commencer à faire circuler l’information, de façon compréhensible et mesurée, selon laquelle la croissance ne reviendra pas et le monde est entré dans une phase économique nouvelle et sans précédent, mais que nous pouvons tous survivre et prospérer dans cette période transitoire pleine de défis si nous nous y appliquons et travaillons ensemble. Au cœur de cette rééducation générale doit figurer la reconnaissance publique et institutionnelle de trois règles fondamentales de la soutenabilité : la croissance démographique n’est pas soutenable ; l’extraction actuelle des ressources non renouvelables ne l’est pas davantage et l’utilisation des ressources renouvelables ne le sera que si elle est faite à un rythme inférieur à celui de leur régénération naturelle.

Sans énergie bon marché, les échanges commerciaux mondiaux ne peuvent s’accroître. Cela ne signifie pas la fin du commerce, mais seulement que les avantages économiques se déplaceront, à mesure que le coût des transports augmentera, vers la production et la consommation locales. Or c’est peut-être là une manière trop enjolivée de présenter les choses : si et quand les pénuries de combustible surviennent, les systèmes d’approvisionnement fragiles et étirés de par le globe pourraient s’interrompre, entraînant de graves conséquences pour les consommateurs se retrouvant coupés de sources de biens essentiels. Aussi devrait-on accorder une nette priorité à l’organisation de la résilience collective en privilégiant les sources d’approvisionnement locales et l’entretien de stocks régionaux plus importants, particulièrement en nourriture et combustibles. [27]

Il faut actuellement en moyenne 8,5 calories d’énergie provenant du pétrole et du gaz pour produire chaque calorie alimentaire. Sans combustibles bon marché pour l’agriculture, la production alimentaire plongera et les agriculteurs feront faillite, à moins que des efforts proactifs soient entrepris afin de réformer le système et réduire sa dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles. [28]

Manifestement, les sources d’énergie alternatives et les stratégies améliorant l’efficacité doivent être au centre des priorités, et doivent faire l’objet de recherches intensives à l’aide d’une panoplie de critères soigneusement sélectionnés. Les meilleurs candidats devront être solidement financés, et même pendant que les combustibles fossiles sont toujours relativement peu onéreux : le temps de déploiement des infrastructures de production d’énergie renouvelable se mesurera inévitablement en décennies et nous devons donc lancer le processus dès maintenant, plutôt que d’attendre que le marché montre la voie.

Face aux crises du crédit et (potentiellement) de la monnaie, de nouveaux modes de financement de tels projets seront exigés. Sachant que nos systèmes monétaire et financier actuels sont basés sur un besoin de croissance, il nous faudra inventer de nouveaux moyens de créer et prêter de l’argent. D’importants efforts de réflexion visant à trouver des solutions en ce sens sont mis en œuvre, et certaines collectivités expérimentent déjà des coopératives à capital local, des monnaies alternatives et des banques sans intérêt. [29]

Le pétrole devenant de plus en plus cher en termes réels, nous devrons imaginer des moyens plus efficaces pour transporter les personnes et les biens. Notre première priorité à cet égard doit être de réduire le besoin en transports par une meilleure urbanisation et des systèmes de production relocalisés. Mais là où le transport est nécessaire, le rail lourd et léger sera probablement préférable aux automobiles et camions. [30]

Nous aurons également besoin d’une révolution dans les constructions pour minimiser le besoin en chauffage, en climatisation et en éclairage artificiel dans toutes nos habitations et bâtiments publics. Cette révolution est déjà lancée, mais progresse actuellement beaucoup trop lentement en raison de l’inertie des intérêts établis dans le secteur du bâtiment. [31].

Ces projets nécessiteront davantage que des crédits locaux et des fonds ; ils feront en outre appel à des travailleurs qualifiés. Cela fera non seulement naître une demande en installateurs de panneaux solaires et d’isolation de bâtiments, mais des millions de nouveaux producteurs agricoles et bâtisseurs d’infrastructures à faible coût énergétique seront également mis à contribution. Toute une gamme de nouvelles carrières pourraient émerger et remplacer les emplois du marketing et de la finance en voie de disparition, pour peu que des formations abordables soient proposées dans les établissements d’enseignement locaux.

Il est intéressant de noter que les 23,7 trillions de dollars récemment consacrés aux sauvetages et garanties de remboursement aux États-Unis représentent presque 80 000 dollars pour chaque homme, femme et enfant du pays. Un niveau d’investissement s’élevant à ne serait-ce qu’une fraction conséquente de cela pourrait financer toutes les formations nécessaires, tout en assurant un approvisionnement universel en biens de consommation essentiels durant la transition. Qu’obtiendrions-nous pour notre argent ? Une notion collective que, en temps de crise, personne n’est laissé au bord de la route. Sans le sentiment d’engagement coopératif qu’un tel filet de sécurité aiderait à susciter, un peu comme ce qui fut réalisé avec le New Deal mais à une échelle plus vaste, la contraction économique pourrait se muer en une horrible bataille pour les miettes de la période industrielle agonisante.

Aussi controversée qu’elle puisse être, la question de la démographie doit être prise en considération. Tous les problèmes liés aux ressources sont plus difficiles à résoudre lorsqu’il y a davantage d’individus nécessitant ces ressources. Les États-Unis doivent encourager les familles plus petites et mettre en place une politique d’immigration cohérente en vue d’une croissance démographique zéro. Ce qui n’est pas sans implications en termes de politique étrangère : nous devons aider les autres nations à réaliser leur propre transition économique de façon à ce que leurs citoyens n’aient pas besoin d’émigrer pour survivre. [32]

Si la croissance économique cesse d’être un objectif réalisable, la société devra trouver de meilleures façons de mesurer le succès. Les économistes doivent arrêter de mesurer le bien-être à l’aide de l’outil contondant qu’est le PIB, et commencer à s’intéresser davantage aux indices de capital humain et social dans des domaines comme l’éducation, la santé et la culture. Cette redéfinition de la croissance et du progrès s’est déjà amorcée dans certains secteurs, mais pour l’essentiel elle demande toujours à être mise en œuvre par les gouvernements. [33]

On peut d’ailleurs avancer l’argument selon lequel, quand tout cela aura été mis en place, il en résultera un mode de vie plus gratifiant pour la majorité des citoyens : un sens collectif plus accru, une meilleure connexion avec le monde naturel, un travail plus satisfaisant et un environnement plus sain. Des études ont montré à plusieurs reprises que des niveaux de consommation plus importants ne se traduisent pas nécessairement en niveaux de bien-être vital plus élevés [34]. Cela signifie que si l’on peut envisager le « progrès » en termes de bonheur et bien-être, plutôt que comme un processus toujours plus rapide d’extraction de matières premières, leur transformation en produits qui eux-mêmes deviennent rapidement des déchets, alors le progrès peut certainement perdurer. Dans tous les cas, « vendre » ce projet ambitieux et inédit au grand public implique d’en souligner les bénéfices. Plusieurs organisations explorent d’ores et déjà les possibilités de message et de communication autour de la transition. [35] Mais les décideurs doivent comprendre que regarder le bon aspect des choses ne signifie pas promettre ce qui ne peut être réalisé, comme le retour à une époque de croissance prolongée et de consommation écervelée.

Le pouvons-nous ? Le ferons-nous ?

Il est important de préciser les implications de tout cela aussi clairement que possible. Si le diagnostic alternatif est correct, il n’y aura pas de « reprise » économique complète, pas cette année, la prochaine, ni dans cinq ou dix ans. On pourrait assister à des rebonds temporaires nous ramenant à une fraction du pic d’activité économique, mais il ne s’agira que de brefs moments de répit.

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère économique au cours de laquelle les anciennes règles ne s’appliquent plus. Les taux d’intérêts bas et les dépenses gouvernementales ne se traduisent plus en stimulation de l’emprunt et créations d’emplois. L’énergie bon marché n’apparaîtra pas simplement parce qu’il existe une demande. Dans la plupart des cas, nous ne trouverons tout simplement pas de substituts aux ressources essentielles. Globalement, l’économie continuera de se rétracter dans des crises et tressaillements jusqu’à ce qu’elle puisse être maintenue à niveau par l’énergie et les ressources matérielles que la Terre peut fournir de façon continue.

Bien entendu tout cela constitue une nouvelle très pénible à entendre. On peut le comparer à votre médecin vous annonçant que vous avez contracté une maladie systémique et potentiellement fatale ne pouvant être guérie, mais seulement traitée par un remède d’appoint ; ce remède consistant à opérer des changements profonds dans votre mode de vie.

Certains lecteurs ne manqueront pas de faire remarquer que le changement climatique n’occupe pas une place proéminente dans cette discussion. Il s’agit, après tout, de la plus grave catastrophe environnementale de l’histoire de l’humanité. En effet, ses conséquences pourraient être bien plus sérieuses que la simple destruction des économies nationales : des centaines de millions d’êtres humains et des millions d’autres espèces pourraient être mis en péril. La raison pour laquelle j’ai choisi de limiter ici mon évocation du changement climatique est (en considérant que le diagnostic alternatif soit correct) que ce n’est pas ce phénomène qui s’est avéré être l’obstacle le plus immédiat à la croissance économique, mais bien l’épuisement des ressources. Néanmoins, si ce point ne fait pas encore l’unanimité, le changement climatique en lui-même et les mesures requises pour le minimiser représentent dans l’ensemble des limites pour la croissance, tout comme l’épuisement des ressources. De plus, si nous échouons à encadrer efficacement le repli économique qui caractérisera les décennies à venir, il ne subsistera pas d’espoir de mise en place d’une réponse organisée et cohérente au changement climatique, une réponse se matérialisant par des efforts tant pour réduire l’impact du climat que pour s’y adapter. Il est important de souligner, cependant, que les mesures défendues ici (dont le développement de sources d’énergie renouvelables et d’une meilleure efficacité énergétique, une diminution rapide de la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles dans les transports et l’agriculture, et la stabilisation des niveaux démographiques) figurent parmi les mesures susceptibles de contribuer à la réduction des émissions de carbone.

Est-il possible que cet essai influence la réflexion et les actions des dirigeants ? Malheureusement, c’est peu probable. Leur croyance en la possibilité et la nécessité d’une croissance continue est pernicieuse, et la notion selon laquelle la croissance n’est peut-être plus possible est à leurs yeux impensable. Mais le diagnostic alternatif doit figurer dans les registres. Cet essai, rédigé par un simple journaliste, représente à bien des égards la réflexion de milliers de scientifiques concrets ayant travaillé depuis des décennies sur des problèmes liés à la démographie, aux ressources, à la pollution et à la biodiversité. Ignorer le diagnostic en lui-même, tel qu’articulé ici ou développé dans des dizaines de milliers d’articles scientifiques, pourrait nous faire passer à côté de notre dernière chance d’éviter un effondrement total, non seulement de l’économie, mais également de la civilité et de l’existence humaine organisée. Cela pourrait nous exposer à un risque de discontinuité historique trouvant ses antécédents qualitatifs dans l’effondrement des civilisations romaine et maya. [36] Or il n’existe pas de véritable précédent pour ce qui vraisemblablement nous attend, car ces exemples anciens d’effondrement affectaient des sociétés géographiquement délimitées dont l’influence sur leur environnement était tout aussi limitée. La civilisation actuelle est globale, et son destin, celui de la Terre et de l’humanité, sont inextricablement liés.

Cependant même si les dirigeants continuent d’ignorer de tels avertissements, les individus et collectivités peuvent en tirer des leçons et entamer le processus d’élaboration de résilience, de détachement de la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles et des institutions enchaînées à la machine de croissance perpétuelle. Nous ne pouvons nous permettre de rester spectateurs alors que les dirigeants mondiaux gâchent les occasions nous permettant de prendre conscience et de nous adapter aux limites de la croissance. Nous pouvons initier des changements dans nos vies, et nous pouvons nous serrer les coudes avec nos voisins. Et nous pouvons faire comprendre à nos milieux décisionnaires que nous désapprouvons leur allégeance au statu quo, mais qu’en revanche il existe d’autres options.

Est-il trop tard pour entamer une transition contrôlée vers une société post-énergies fossiles ? Peut-être. Mais nous ne le saurons pas si nous n’essayons pas. Et si nous sommes amenés à fournir cet effort, nous devons commencer par admettre une réalité simple et crue : la croissance telle que nous l’avons connue ne peut plus faire partie de nos objectifs »

[1] “Pain on the Road to Recovery”, par Kevin Rudd, The Sydney Morning Herald, 25 juillet 2009.

[2] Voici, par exemple, quelques extraits pertinents de mon livre La fête est finie ! Avenir des sociétés industrielles après le pic pétrolier (Éditions Demi-Lune, collection Résistances, 2008. Première édition en langue anglaise en 2003 chez New Society Publishers, révisée en 2005.) : « Notre système financier actuel fut élaboré durant une période de hausse soutenue de la quantité d’énergie disponible, ses concepteurs étant persuadés du fait qu’une croissance économique durable était à la fois inévitable et souhaitable. Cette idéologie de la croissance s’est incarnée dans des structures financières systémiques pour la survie desquelles la croissance est nécessaire.[…]Jusqu’à présent ce lien indirect, entre un système financier reposant sur la hausse perpétuelle de l’afflux de liquidités d’une part, et d’autre part une économie se développant année après année grâce à l’augmentation de l’énergie et des autres ressources disponibles, s’est relativement bien maintenu à l’exception de quelques exemples notoires comme la Grande Dépression.[…]Cependant,[lorsque la production pétrolière mondiale plafonnera] le système financier ne réagira pas nécessairement de façon rationnelle.[…]Cela pourrait logiquement déclencher une crise financière[…] »

[3] Voir Albert Bartlett : Arithmetic, Population and Energy (transcription de présentation).

[4] Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jorgen Randers et William W. Behrens III, Limits to Growth (New York : Universe Books, 1972) – Version française : Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance (éd. Fayard, 1973 – enrichi d’une Enquête sur le Club de Rome par la traductrice de l’ouvrage Jeanine Delaunay) ; Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows et Jorgen Randers, Beyond the Limits (Post Mills, VT : Chelsea Green, 1992. Non traduit en français.) ; Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows et Jorgen Randers, Limits to Growth : The 30 Year Update (White River Junction, VT : Chelsea Green, 2003. Non traduit.). Voir également la récente étude du CSIRO, A Comparison of the Limits to Growth with Thirty Years of Reality (2009, non traduit.) (http://www.csiro.au/files/files/plje.pdf).

[5] Voir par exemple Robert U. Ayres et Benjamin Warr : The Economic Growth Engine : How Energy and Work Drive Material Prosperity (Cambridge, UK : Edward Elgar Publishing, 2005. Non traduit.) ; Robert Barro et Xavier Sala-i-Martin, Economic Growth (Cambridge, MA : MIT Press, 2003. Non traduit.) (http://www.bookrags.com/research/ec…).

[6] Voir La fête est finie ! Avenir des sociétés industrielles après le pic pétrolier (Par Richard Heinberg, Éditions Demi-Lune, collection Résistances, 2008.) ; Powerdown : Options and Actions for a PostCarbon World (2004, non traduit) ; et The Oil Depletion Protocol : A Plan to Avert Oil Wars, Terrorism, and Economic Collapse (2006, non traduit) ; ainsi que les livres de Kenneth Deffeyes, Colin Campbell et Matthew Simmons, les sites Internet www.oleocene.org et www.picpetrolier.net. L’association pour l’étude des pics pétrolier et gazier (ASPO) organise des conférences internationales pour étudier les problèmes liés à la déplétion (raréfaction) du pétrole et du gaz naturel (www.peakoil.net et www.aspofrance.org), la section française de l’ASPO publie des bulletins http://aspofrance.org/news/bulletin… et celle des USA publie chaque semaine un recensement des informations importantes à ce sujet, le Peak Oil Review, compilé par l’ancien analyste de la CIA Tom Whipple. Lors de la conférence annuelle de l’ASPO à Cork, Irlande, en septembre 2007, l’ancien secrétaire états-unien à l’énergie James Schlesinger, déclarait : « D’un point de vue conceptuel, la bataille est finie. Les piquistes ont gagné. Nous sommes dorénavant tous des piquistes. » Voir également Warning : Oil supplies are running out fast, par Steve Connor, The Independent, 3 août 2009 (http://www.independent.co.uk/news/s…).

[7] Le taux de déclin des découvertes de nouveaux champs pétroliers et la liste des pays ayant dépassé leur pic de production sont largement documentés ; par exemple : The Future of Global Oil Production : Facts, Figures, Trends and Projections by Region par Roger D. Blanchard (Jefferson, NC : McFarlane and Co., 2005). Non traduit.

[8] Un rapport du 4 mai 2009 rédigé par Raymond James Associates (Stat of the Week) avance que la production mondiale de pétrole a culminé en juillet 2008 (http://blogs.wsj.com/environmentalc…). Dans une interview donnée ultérieurement l’auteur du rapport, Marshall Adkins, suggère que la plupart des acteurs importants de l’industrie pétrolière acceptent dorénavant la thèse du pic pétrolier sous une forme ou une autre, bien qu’ils ne le reconnaissent pas forcément publiquement.

[9] Brookings Papers on Economic Activity, mars 2009.

[10] Voir Driven to the Brink : How the Gas Price Spike Popped the Housing Bubble and Devalued the Suburbs, par Joe Cortright, article de discussion, CEOs for Cities, 2008.

[11] NDT. Government Accountability Office, organisme d’audit, d’évaluation et d’investigation du Congrès des États-Unis, chargé du contrôle des comptes publics.

[12] U.S. Government Accountability Office, Commercial Aviation : Airline Industry Contraction Due to Volatile Fuel Prices and Falling Demand Affects Airports, Passengers, and Federal Government Revenues, 21 avril 2009. Pour une étude détaillée du probable impact futur des cours pétroliers élevés et des pénuries pétrolières sur le secteur aérien, voir The Oil Price Spike of 2008 : The Result of Speculation or an Early Indicator of a Major and Growing Future Challenge to the Airline Industry ?, par Charles Schlumberger, Annals of Air and Space Law, Vol. XXXIV, [2009], Université McGill.

[13] American Trucking Association.

[14] Voir, par exemple, Troubling Signs That Oil Prices Could Hamper Recovery(D’inquiétants signes montrant que les cours pétroliers pourraient décimer la reprise), Wall Street 24/7, May 8, 2009 (http://247wallst.com/2009/05/08/tro…)

[15] Voir, par exemple : Low Oil Prices, Credit Woes Could Spell Trouble for UK North Sea (Des cours pétroliers bas et des soucis de crédit pourraient causer d’importants problèmes aux exploitations britanniques de la Mer du Nord) par James Herron, Rigzone, 14 novembre 2008.

[16] Big Oil Projects Put in Jeopardy by Fall in Prices(D’importants projets pétroliers sont compromis en raison de la chute des cours), par Jad Mouawad, New York Times, 15 décembre 2008.

[17] Voir Low oil prices take wind out of renewable fuels, par David R. Baker, San Francisco Chronicle, 27 octobre 2008.

[18] Voir La fête est finie ! (Editions Demi-Lune, 2008.), chapitre 4 ; Powerdown (non traduit), chapitre 4 ; The Oil Depletion Protocol (non traduit), pages 23-31. Une discussion plus étendue sur ce thème, provisoirement intitulée Energy Limits to Growth (Les limites énergétiques de la croissance), sera publiée par l’International Forum on Globalization et le Post Carbon Institute en septembre.

[19] Cette conclusion trouve un écho, par exemple, chez Ted Trainer, Renewable Energy Cannot Sustain a Consumer Society (Dordrecht, Pays-Bas : Springer, 2007) ; et (avec certaines réserves), chez David J. C. McKay, Sustainable Energy Without the Hot Air (Cambridge, Royaume-Uni : UIK Cambridge, 2008).

[20] Juste un exemple provenant d’une coupure de presse du 20 avril 1998 décrivant les résultats d’un sondage diligenté par le Musée états-unien d’histoire naturelle : « Le Muséum états-unien d’histoire naturelle a aujourd’hui annoncé les résultats d’une enquête nationale intitulée « La biodiversité du prochain millénaire, réalisée par le Muséum en collaboration avec Louis Harris et associés, Inc. Cette enquête révèle que 7 biologistes sur 10 considèrent que nous sommes au cœur d’une extinction de masse des êtres vivants, et que cette perte d’espèces représentera une grave menace pour l’existence des êtres humains au siècle prochain. »

[21] Charles A.S. Hall et Kent A. Klitgaard, International Journal of Transdisciplinary Research, Vol. 1, No. 1 (2006) The Need for a New, Biophysical-Based Paradigm in Economics for the Second Half of the Age of Oil,, Charles A. S. Hall, D. Lindenberger, R. Kummell, T. Kroeger et W. Eichorn, The Need to Reintegrate the Natural Sciences with Economics. Bioscience 51:663-673, 2001.

[22] Cutler J. Cleveland, Biophysical Economics, The Encyclopedia of Earth. Voir également la discipline apparentée appelée économie écologique, et particulièrement les ouvrages de Herman Daly, dont Toward a Steady State Economy (New York : Freeman, 1973) et, avec Joshua Farley, Ecological Economics : Principles and Applications (Washington : Island Press, 2004).

[23] Les guillemets autour de Nobel sont justifiés par le fait que la famille Nobel n’a jamais reconnu l’économie en tant que science : le soi-disant « prix Nobel d’économie » est en fait remis par une banque suédoise.

[24] Voir The Millennium Ecosystem Assessment.

[25] Voir, par exemple, J.S. Kim, Irrational Exuberance of the Green Shoots, 24 juillet 2009.

[26] Voir Richard Heinberg, Blackout : Coal, Climate and the Last Energy Crisis (Gabriola Island, BC : New Society, 2009. Non traduit.), pages 137-143, 145-168.

[27] Voir Jeff Rubin, Why Your World Is About to Get a Whole Lot Smaller : Oil and the End of Globalization. (New York : Random House, 2009. Non traduit.)

[28] Voir Richard Heinberg et Michael Bomford, The Food and Farming Transition (Sebastopol, CA : Post Carbon Institute, 2009. Non traduit.).

[29] Voir Bernard Lietaer, White Paper on All the Options for Managing a Systemic Bank Crisis. JAK, en Suède, est une banque coopérative et auto-administrée fonctionnant sans intérêts.

[30] Voir Richard Gilbert et Anthony Perl, Transport Revolutions : Moving People and Freight Without Oil (Gabriola Island, BC : New Society, 2009. Non traduit.).

[31] L’institut Passivhaus développe des méthodes de construction réduisant l’utilisation d’énergie pour les bâtiments, souvent à zéro. Près de 20 000 habitations passives ont d’ores et déjà été bâties en Europe, pour seulement environ 12 000 aux États-Unis.

[32] Voir les sites web du Population Media Center, et SUSPS.

[33] L’organisation Redefining Progress (« Redéfinir le progrès ») a développé un indicateur de progrès réel (« Genuine Progress Indicator », GPI) incorporant beaucoup de critères de ce type.

[34] Voir, par exemple, Understanding Human Happiness and Well-Being, The Sustainable Scale Project.

[35] Le mouvement naissant des villes en transition (www.transitiontowns.org/) part du principe que “la vie peut être plus belle sans combustibles fossiles.” YES ! Magazine est une publication du Positive Futures et illustre par l’exemple des modes de vie présentant une faible empreinte carbone en même temps que des avantages personnels et sociaux. Le Simple Living Network fournit quant à lui des “infos, des outils, des exemples et des adresses pour une vie simple, saine et responsable.”

[36] Voir Jared Diamond, Collapse How Societies Choose to Fail or Succeed (New York : Viking, 2005) ; Joseph Tainter, The Collapse of Complex Societies (Cambridge, UK : Cambridge University Press, 1988) ; et John Michael Greer, The Long Descent (Gabriola Island, BC : New Society, 2008).

Le dilemme de la croissance.

Les plus assidus ont certainement remarqué que Frappes Chirurgicales n’est pas un ensemble de réflexions éparses. Au contraire, on peut deviner une certaine continuité dans la réflexion. Actuellement, un sujet mobilise toute mon attention, je l’ai d’ailleurs déjà qualifié de « plus grand chantier de la pensée postmoderne » : notre économie peut-elle se passer de la croissance ?  

 Tim Jackson, professeur d’économie et président de la commission pour une économie soutenable financée par le gouvernement britannique a récemment écrit un rapport intitulé « Prosperity without growth. The transition to a sustainable economy » – La prospérité sans croissance. La transition vers une économie soutenable – sur ce sujet (voir :  http://www.sd-commission.org.uk/publications/downloads/prosperity_without_growth_report.pdf ). Je me propose ici d’en résumer l’enjeu principal.

 La fin de l’âge de l’irresponsablité

 Reprenons les faits voulez-vous. Ce début de siècle fait face à une crise sans précédent qui menace notre survie à long terme. Elle est la résultante d’un faisceau de facteurs interdépendants: la surpopulation, la destruction des écosystèmes, le changement climatique, la pénurie énergétique, les inégalités nord-sud.

 Ces facteurs combinés forment une nouvelle contrainte que notre système économique basé sur une croissance infinie induite par la consommation massive d’énergies fossiles et de matières premières est incapable de prendre en compte : la contrainte de la finitude. Les ressources naturelles ne sont pas extensibles, les écosystèmes ont une capacité de résistance limitée.  

 Comme l’écrit Jackson, durant le dernier quart du XXème siècle, l’économie globale a doublé de taille alors que 60% des écosystèmes ont été détruits. Les émissions de carbone ont augmenté de 40% par rapport à 1990, date de signature du Protocole de Kyoto. Compte tenu des prévisions démographiques, un monde de 9 milliards de personnes dans lequel chacun aspirait au niveau de prospérité de l’occident est tout simplement impossible. La taille de notre économie serait multipliée par le facteur 15  à l’horizon 2050 et 40  ( !) à la fin de ce siècle. En un mot, l’âge de l’irresponsabilité est  dernière nous.

 Les géologues situent le Pic Pétrolier, le point où l’offre de pétrole va plafonner à l’horizon 2010. Je vous propose de regarder cette petite vidéo de trois minutes afin que vous preniez la mesure de cette affirmation :  

 Si vous m’avez compris, vous devez ressentir le syndrome du stress post-pétrolier, c’est-à-dire ceci (à lire, j’insiste!):    http://villesentransition.net/transition/vision_positive/le_syndrome_du_stress_post-petrole    Sinon ? C’est que vous êtes toujours à côté de la plaque. Secouez vous. 

 La croissance : le problème

 Vous êtes avec moi ? Bien, au-delà des vertus cauchemardesques et  des conséquences imminentes de la fin de l’énergie bon marché, bien que les plus cyniques diront que c’est là l’élément déclencheur qui nous poussera activement à réinventer un modèle économique soutenable, se pose une question de fond : le problème n’est-il pas justement la croissance ?

 En effet, sans afficher un raisonnement simpliste, on peut dire que la crise, financière, écologique, énergétique, démographique, a été provoquée par un système tenu en équilibre par la croissance. Un peu comme une bicyclette,  si on arrête de pédaler, c’est la chute.

 Le rapport de Jackson explicite très clairement ce mécanisme connu de tous les économistes : l’économie de marché repose sur l’efficience technologique. Les acteurs sur un marché sont à la merci de la recherche de la rationalisation et l’innovation permanente pour assurer leur survie. Des améliorations continues de la technologie signifient que davantage peut être produit avec le même capital (humain et technique). Ces gains d’efficacité, en diminuant les coûts de l’entreprise, stimulent la demande, ce qui contribue à un cercle d’expansion vertueux de l’économie. Le problème c’est que moins de capital humain est nécessaire pour produire la même quantité de biens et que dès lors l’économie doit grandir assez vite pour que ces gains de productivité soient compensés. Si tel n’est pas le cas, l’augmentation de la productivité induit une hausse du chômage.

 Si l’économie ralentit pour une raison quelconque, c’est tendance continue à la hausse de la productivité va donc provoquer une hausse du chômage qui en retour va provoquer une baisse des salaires, donc diminuer les pouvoir d’achat des consommateurs. Cette baisse du pouvoir d’achat peut se traduire en perte de confiance des consommateurs qui va encore diminuer un peu plus la demande et enclencher un cercle négatif de contraction de l’économie.

 La récession va à son tour avoir un impact désastreux sur les finances publiques : les charges sociales dues à la hausse du chômage augmentent alors que les recettes (impôts) diminuent du fait du ralentissement de l’économie. L’Etat doit alors emprunter non-seulement pour maintenir son niveau de dépense mais aussi pour relancer la consommation. Au final, si l’économie ne « récupère » pas, elle s’enfonce dans une spirale négative qui peut mener un Etat à la faillite. 

 Comme l’indique Jackson, le point crucial ici est que la résilience, c’est-à-dire la résistance au changement d’un tel système, est faible. Lorsque l’économie se contracte, les mécanismes qui jadis contribuaient à son expansion se retournent contre elle et commencent à travailler dans le sens inverse.

 D’où ce constat péremptoire qui nous place aujourd’hui devant un fameux dilemme : dans une économie basée sur la croissance, la croissance est indispensable au fonctionnement du système. Il s’agit d’un paramètre fonctionnel encré dans la dynamique du système. Une économie capitaliste ne connaît pas l’état statique, elle est faite de cercles successifs d’expansions et de contractions. 

 Le dilemme de la croissance

A partir des deux points précédents on peut parler du « dilemme de la croissance :

 (1) d’un côté elle n’est pas soutenable car elle pressurise les écosystèmes et se goinfre insatiablement d’un stock de ressources limité. 

 (2) de l’autre elle est une condition nécessaire pour que le système ne s’enferme pas dans la spirale négative de la récession.

 Tout le défi aujourd’hui est de dépasser cette contradiction. Si j’en étais capable, je serais déjà prix Nobel. Je constate que Jackson semble plaider pour une économie stationnaire. A ce sujet, je me rappelle que le disciple du grand Georgescu Roegen, Herman Daly, s’est attiré les foudres de son maître pour avoir défendu l’hypothèse de la viabilité d’une économie stationnaire.

 Alors, demain la décroissance ? 

Croissance & Mythe du Progrès Eternel: le dévellopement durable n’est-il qu’un leurre?

Attention aux âmes sensibles, cet article développe une thèse révolutionnaire (bien que déjà largement développée par des économistes hétérodoxes) , il condamne la pertinence de notre paradigme économique basé sur la croissance, le Mythe du Progrès Eternel, ainsi que la développement durable tel qu’on l’entend aujourd’hui. J’ai essayé de clarifier ma démarche un maximum pour que les non-économistes puissent comprendre mon message. N’hésitez pas à me faire parvenir vos remarques critiques en cliquant sur le bouton « commentaire ».

  1. Fonctions de la croissance

Traditionnellement, la croissance est exprimée comme fonction de trois paramètres : le travail (le capital humain), les machines et les biens produits (le capital technique) et les ressources naturelles non renouvelables (le capital naturel). En effet, les ressources naturelles se divisent essentiellement en deux classes : les ressources renouvelables (le stock de poissons dans l’océan, les forêts, …) et non-renouvelables (le pétrole, l’uranium, le cadmium,…).

Double remarque : (1) le stock de ressources renouvelables peut se déprécier si on le gère mal, ce qui est le cas aujourd’hui. (Cf. Forêt amazonienne, surpêche, etc.) ; (2) à très long terme, des stocks de matière non-renouvelable se recomposent (le pétrole par exemple)

Proposition 1. Q = aKh * bKt * cKn avec a + b + c = 1 (Solow/Stiglitz) 

Avec Q, la quantité produite ; Kh le capital humain ; Kt le capital technique et Kn les ressources naturelles non-renouvelables.

Le capital humain est composé de deux éléments : la matière (le corps humain) et sa source d’énergie (l’eau et la nourriture). Ces deux éléments combinés fournissent le stock de travail. Ils sont tous deux renouvelables (si on les préserve !). Un développement basé exclusivement sur l’homme, immatériel donc, est durable.

Proposition 1.1. Kh=Humain+Nourriture (= travail)= matière (humain) + énergie (nourriture+eau) renouvelables : durable

Le capital technique est le fruit d’un processus de production usant du capital humain (travail) et des ressources non-renouvelables. Il utilise donc des humains et des ressources non-renouvelables comme matière et de l’eau et de la nourriture comme énergie. Vu qu’il use de matière non-renouvelable (le capital naturel), se pose la question de la durabilité de ce processus.

Proposition 1.2. Kt= matières premières non-renouvelables + travail = matière (humain et ressource non-renouvelable) + énergie (nourriture+eau) : matière en partie non-renouvelable et énergie renouvelable = durable ?  

  1. Problème 1:

Le processus de croissance consomme du capital naturel (Kn), par conséquent son stock tend vers zéro. Par exemple, nos ressources de pétrole diminuent. Quand Kn = 0, la fonction de croissance devient :

Proposition 2 : Q = aKh * bKt avec a + b = 1

Que faire ?

  1. Hypothèse: substitution parfaite entre Kt et Kn

Exemple : on veut fabriquer une batterie de gsm. La fonction de croissance selon la proposition 1 est : Batterie = travail*machine*cadmium. Or, à priori, ces trois composantes sont complémentaires. Sans cadmium, impossible de produire une batterie. Au contraire, l’hypothèse d’une substitution parfaite postule que lorsque le capital naturel sera épuisé (Kt = 0), qu’on pourra toujours fabriquer des portables à base du capital technique (Kt) (les vieux gsm’s par exemple) et du travail (Kh) . D’après moi, cette hypothèse est absurde, sauf si on arrive à reconstituer le stock initial Kn via le recyclage, i.e. à inverser le processus de production.

  1. Recyclage et innovation technologique

Comme précisé dans le point 3, l’hypothèse d’une substitution parfaite entre le capital technique (Kt) et naturel (Kn) implique que le recyclage pour « redécomposer » un bien périmé dans ses matériaux de base soit possible. Par exemple : récupérer le cadmium dans tous les gsm’s usagés, ou redécomposer un ordinateur en cuivre, or, plastique, etc.

C’est ici que l’innovation technologique est censée nous sauver.

  1. Problème 2

Problème 2.1.

L’innovation technologique demande de former du capital humain qui va avoir besoin de capital technique et de nourriture pour pouvoir se former (un ingénieur par exemple). Or, le capital technique exigera de l’énergie pour fonctionner. Vu que Kn = 0, il nous faut trouver une nouvelle source d’énergie renouvelable cette fois;

Trouver une nouvelle source d’énergie renouvelable est possible. Je vois cinq possibilités :

  1. Vent : éoliennes
  2. Vagues : voir http://www.planete-energies.com/contenu/energies-renouvelables/voies-du-futur/energie-courant-ocean/vagues.html
  3. Soleil : énergie solaire
  4. Terre : géothermie http://www.soultz.net/fr/rapports/fete_science2003.pdf

+ l’hydrogène.

Problème 2.2.

L’innovation technologique est elle-même une nouvelle formation de capital technique nécessitant du capital humain et naturel.

Si le capital naturel est épuisé (Kn = 0) et que la substitution entre celui-ci et le capital technique est imparfaite, notre modèle économique ne peut dans l’absolu se passer de matières premières non-renouvelables !

Dans ce cas, notre potentiel de croissance converge vers 0 : si Kn = 0 et que Kt n’est pas totalement substituable à Kn, notre potentiel de croissance ne peut que décroître.

Problème 2.3.

Le recyclage risque de produire des déchets. Notre développement mise une fois de plus sur l’innovation technologique pour éliminer ces déchets. En T=0 le processus économique produit des déchets. En T = 1,… on suppose pouvoir recycler ces déchets.

  1. Conclusion :

Ma conclusion est donc que se basant sur l’hypothèse que le capital technique n’est pas un substitut parfait du capital naturel, mais au contraire que ces deux types de ressources sont complémentaires, que le paradigme de la croissance (à moins de coloniser d’autres planètes) n’est pas durable à cause du caractère irréversible de notre système production : l’innovation technologique est incapable de recycler le stock de ressources naturelles. Notre processus de développement économique est irréversible. Nous ne pouvons faire et défaire ce que nous avons produit.

  1. La fin du Mythe du Progrès

Cette constatation condamne l’idée d’une croissance matérielle infinie, le Mythe du Progrès infini. Pour rappel, l’Occident est rentré avec Rousseau dans ce qu’on appelle l’Histoire avec un grand « H », c’est-à-dire le temps linéaire. Jadis, les sociétés vivaient dans un temps circulaire, l’idée de Progrès, de Marche de l’Histoire est quelque chose de relativement nouveau. La Décroissance, c’est çà. Elle condamne la possibilité d’une croissance infinie et donc aussi l’idée de développement durable, tel qu’on le conçoit aujourd’hui. Les Ecolos néomarxistes, les vrais, ne prônent pas le « green capitalism », c’est-à-dire une verdurisation de nos processus, mais la fin d’une  croissance matérielle effrénée car  destructrice.

  1. Le principe d’entropie en physique, une explication rationnelle

J’ai accouché de ce raisonnement tout seul (mais j’ai eu des cours d’économie du milieu , fait un mémoire sur le principe de précaution et été mis sur la voie en lisant Christian Arnsperger (Ucl)) mais la paternité en revient à Nicholas Georgescu-Roegen, le père de la bioéconomie.

Selon cet éminent économiste, le Progrès éternel est un mythe car la dynamique économique sur laquelle il se base contredit le second principe de la thermodynamique, la loi de l’entropie. Je poursuivrais volontiers mon exposé, mais j’ai trouvé un texte qui développe de façon intelligible et concise cette thèse. Voir : http://www.ecosociosystemes.fr/decroissance_soutenable.html

Dans sa quête de l’universel, la science économique à oublié le facteur ressource naturelle (la Terre) comme facteur de production. Traditionnellement, seul le travail et le capital son pris en compte dans ce processus. A lire et relire, ce n’est rien de moins qu’une révolution de notre paradigme économique qui est évoquée ici ! Pour les amateurs du genre, je vous invite à lire l’ouvrage du maître himself (que je vais m’empresser de lire à mon tour pour contempler toute sa puissance subversive): http://home.scarlet.be/~mp060204/site/sources/La%20d%E9croissance%20-%20Nicholas%20Georgescu-Roetgen.pdf

La décroissance, une idée à mettre à la poubelle?

La 14ème législature du Parlement Jeunesse s’est close sur le vote d’une résolution invitant à remettre en question le rôle de la croissance au sein de la politique économique. Préalablement au vote, le professeur Christian Arnsperger (Ucl), un expert de la décroissance, nous a exposé en vingt petites minutes le cadre théorique de ce concept. Son argumentation repose sur la constatation factuelle que l’homme doit aujourd’hui accepter sa finitude et celle du monde. Il en va de la survie de notre espèce. Le concept d’emprunte écologique proposé par les sciences exactes est le point de départ de cette réflexion.  Si tous les êtres humains accédaient au même train de vie que celui des occidentaux, de trois à dix planètes (selon les estimations) seraient nécessaires afin de pallier aux besoins matériels de l’humanité. Un second constat venant alimenter cette réflexion, basé sur les sciences humaines, est que l’être humain à tendance à nier la finitude de sa propre existence. Ainsi, l’enjeu de la réflexion sur la décroissance est l’acceptation de la nécessité d’une « auto-limitation » de nos besoins.

Partant de ce constat, trois scénarios sont envisagés par les économistes afin de gérer cette contrainte. Tout d’abord, certains invoquent la pure logique capitaliste, c’est-à-dire le mécanisme d’auto-régulation via le marché et l’innovation technologique qu’il stimule. Le fait que la rarérifaction d’une ressource implique la hausse de son prix est un puissant incentif à substituer cette ressource via l’innovation technologique. Cette approche, baptisée « capitalisme vert » est donc basée sur l’hypothèse implicite que les possibilités de substitutions sont infinies. Une seconde approche vise à internaliser les coûts sociaux de l’activité économique via la régulation du marché. Dans cette perspective communément appelée « social-démocratie » -largement répandue en Europe-, l’Etat joue un rôle central. Il est le garant des conditions de croissance à long-terme.

Les sceptiques disent que ces deux perspectives ont toujours pour seul moteur le profit : elles sont basées sur le paradigme de l’homo oeconomicus. L’accumulation des richesses et donc la croissance reste leur moteur principal. De ce point de vue, on peut se demander si elles intègrent l’idée de finitude c’est pourquoi le professeur Arnsperger propose une voie alternative. Sans aller dans les détails, il a proposé deux principes fondateurs d’un nouveau paradigme économique. Premièrement, il prône une relocalisation de l’activité économique. Produire local donc. Ensuite, il encourage la création des communautés locales économiquement autonomes, ceci dans le but de mettre de côté l’idée même de croissance. Difficile de ne pas voir dans ces propos un plaidoyer pour un retour à l’autarcie. Le professeur conclut son discours en évoquant le terme « Post-capitalisme ».

Si j’ai une certitude, c’est bien celle que j’eu aimé en entendre davantage sur le sujet. Personnellement, je dirais que l’idée de décroissance illustre une peur de l’Avenir. Peur fasse aux conséquences potentiellement chaotiques de la surconsommation. Toutefois, on peut se demander si les solutions suggérées par l’idée de décroissance sont pertinentes. Précisons que celle-ci est floue, il nous faut donc l’interpréter. Si la décroissance suggère une croissance atone ou négative, il faut la remiser au placard. Adhérer à ces principes, c’est renoncer au Progrès et donc au temps linéaire, à l’Histoire. De plus, observons que la croissance démographique exige la création d’emploi, ce qui suppose de la croissance ou une réduction du temps de travail. Sachant que la seconde alternative provoque une nouvelle répartition des richesses dans l’hypothèse où elle n’est pas uniforme, la création d’emploi semble être l’option à privilégier.

Et c’est çà qui m’amène à aborder le seul, l’unique, le vrai problème : nous sommes trop sur cette terre ; un tabou. Car oui, si nous n’étions pas six milliards d’êtres humains, l’idée même d’acceptation de la finitude de notre existence n’aurait probablement jamais émergée.

Quelle pensée plus malsaine que celle que si tous les africains accédaient à notre niveau de vie, notre survie serait en jeu ? L’Organisation des Nations Unies s’est enfin décidée à aborder ce sujet délicat. Il sera très difficile de mettre en place –à l’image de la Chine –  des politiques de natalité contraignantes. Réfléchissons donc à des solutions alternatives avant qu’un risque écologique systémique se déclenche. La croissance démographique exponentielle de l’espèce humaine met une pression sur les écosystèmes qui devient insupportable : la résilience d’un système écologique est limitée. Attaquons nous donc au vrai problème. Et si la solution est de conquérir d’autres planètes, commençons tout de suite à investir massivement dans la recherche spatiale…

« Oui » à la décroissance démographique donc.

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