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Comment sortir de la crise financière ?

C’est l’histoire d’une banque centrale qui décide de maintenir son taux directeur très bas afin de stimuler l’économie via le canal du crédit. Les banques commerciales sont aux anges, elles peuvent se refinancer à moindre coût auprès de leur banquier. Dès lors, elles dépensent sans compter, et prêtent à l’avenant, sans trop contrôler les risques. Les gens s’endettent massivement, jusqu’à un niveau insoutenable. Et c’est ainsi que le pire arrive. Des emprunteurs commencent à faire défaut sur leur dette, les banques accusent des pertes, la faillite menace. Elles cessent de se prêter entre elles ainsi qu’aux entreprises et aux particuliers. La machine du crédit, le moteur d’une économie capitaliste, se grippe. L’économie s’asphyxie. A moins de vivre une bonne récession afin d’assainir la « mauvaise dette » ou de laisser l’économie s’effondrer en laissant les banques faire faillite, il faut agir. L’Etat est appelé à la rescousse. Il s’endette massivement pour « sauver » les banques.

C’est cette situation que nous sommes en train de vivre. Là où ça coince, c’est que les Etats ont sauvé les banques avec de l’argent qu’ils ne possédaient pas. Dès lors, c’est le public qui aujourd’hui se trouve redevable, via l’impôt, des énormes pertes des banques. Il y a de quoi descendre dans la rue et foutre le bordel, n’est-ce pas ? Je ne parle pas ici des situations grecques et portugaises. Là, on a affaire à un schéma différent : l’incurie de leurs gouvernements.

Reste qu’il nous faut aujourd’hui sortir du cercle vicieux de la dette. Et là, il n’y a pas mille solutions. Soit on fait une saignée dans les dépenses publiques mais ceci peu amplifier sérieusement les risques d’une récession sévère qui entamerait un peu plus les recettes fiscales. Soit les Etats font défaut sur la dette, ce qui signifie in fine qu’on en revient à la situation de départ car les banques devront acter de lourdes pertes, effet boomerang. Soit on augmente la pression fiscale. Soit on s’assied sur le rebord du monde en espérant que la croissance revienne par magie, et ce, afin de financer la dette (…). Vaine illusion. Enfin, l’hypothèse de la planche à billet est à écarter. En Europe, la BCE a pour mission de stabiliser les prix.

On l’aura compris, c’est l’austérité qui est à la clé. Du moins, on va essayer, pour voir. Le risque de casse sociale est si important que ça pourrait rapidement déraper…le système est en train de se bouffer la queue. Tant qu’une majorité de citoyens ne sera pas précarisée, touchée directement, personnellement, profondément, dans son quotidien, on essayera de faire une omelette –restaurer la compétitivité de notre économie – en cassant des œufs.

La question qui vaut la peine d’être posée : assistons-nous a un événement majeur de l’Histoire ?

Pic pétrolier, pic de la dette et hyperinflation: petit résumé

Preuve s’il en est une que Frappes Chirurgicales est à la pointe sur ce sujet, Dan O’ Brian a posté aujourd’hui une vidéo qui explique magistralement les causes et les conséquences du double Pic de la dette et du pétrole. Difficile à mon sens de faire mieux, mais l’information contenue dans la vidéo est extrêmement condensée et exige beaucoup de prérequis en économie. La bonne nouvelle, c’est que vous avez toutes les cartes en main pour comprendre cette vidéo si vous me lisez régulièrement (sic!)…et si vous maitrisez l’accent irlandais. J’attends vos commentaires!

Crise de la dette souveraine : l’Occident au bord de la faillite ?

Le souverain au bord du gouffre :

« Comment réagirait un investisseur privé à qui l’on demanderait d’investir dans une entreprise dont la dette représenterait plus de cinq années du chiffre d’affaires, dont les pertes annuelles seraient supérieures à la moitié du chiffre d’affaire, et dont les emprunts annuels dépasseraient le chiffre d’affaire ? Il fuirait. Telles sont pourtant les caractéristiques de la France d’aujourd’hui ».

Ce passage fracassant tiré du livre de Jacques Attali « Tous Ruiné dans dix ans. Dette publique: dernière chance » (ed. Fayard, p. 169, 2010) illustre bien le péril qui menace l’Occident : la faillite. Loin d’être un cas à part, la situation française illustre bien l’acuité de la crise de la dette souveraine récemment accélérée par le sauvetage des banques suite à la crise financière des crédits subprimes.

Quelques statistiques « choc » tirées de ce livre illustreront ce propos :

–          En 2010, le ratio de la dette publique des pays développés par rapport à leur PIB est en moyenne de 80% pour les pays les plus riches du G20, alors qu’il n’est que de 40% pour les pays émergents membres du même club (p.139) ;

–          En 2010, la dette publique américaine atteint 11 trillions de dollars, soit 54% du PIB et 674% des revenus fiscaux ; Les emprunts annuels représenteront 248% des revenus fiscaux ; le Trésor américain doit refinancer chaque année plus de la moitié de sa dette ; il le fait pour moitié avec des capitaux venus de l’étranger, dont la moitié en provenance du Japon et de la Chine. En 2009, les intérêts sur les bons du Trésor américain représentaient déjà 34% de la charge de la dette, avec un taux d’intérêt moyen de 3,3% (p.109)

–          La dette publique européenne représente 80% du PIB ; Grande Bretagne : 100% ; Grèce : 135% dont les deux tiers à l’étranger ; France : 83%, 535% des revenus fiscaux, les emprunts annuels représentent 137% des revenus fiscaux (p.109-10).

–          En moins de deux ans, -situation inédite- de 2009 à 2010, la dette publique en Europe a augmenté de 14,5 points de PIB. En Grande-Bretagne et Irlande la dette a augmenté de 30 points (p.105).

Entre les marchés et le souverain, autant dire que c’est à celui qui dégainera le premier. Pour l’instant, la dette publique est supportable du fait de l’effondrement des taux d’intérêt mais cette situation n’est que provisoire : les créancier exigeront un rendement supérieur dès que les premières difficultés à rembourser la dette souveraine se manifesteront. Dès lors, la tentation d’un recours à la planche à billets, on le voit avec la décision de la réserve fédérale américaine (Fed) de racheter des bons du Trésor américain pour 600 milliards de dollars, est réelle, de même que la risque d’un retour à l’inflation ; la guerre des monnaies a commencé. Mais surtout, quelle étrange situation que celle où les « pauvres » financent les riches : entre la Chine et l’Amérique, c’est « l’équilibre de la terreur ».

A la lecture de ces événements, difficile de ne pas penser que nous sommes aujourd’hui à la veille d’un nouveau retour de l’Histoire. On peut craindre un moratoire sur la dette comme l’indique Jacques Attali (la Grèce par exemple) qui se traduira par d’immenses pertes des banques ayant souscrits aux émissions du Trésor de ces pays (p. 111). Des pertes qui en dernier recours se répercuteront sur les créanciers de base, soit, les consommateurs. Tout alors devient possible, y compris le pire.

Le scénario du pire

Dans son livre, Jacques Attali décris avec un réalisme saisissant ce qui attend le monde si l’Occident ne parvient pas à rétablir la santé de ses comptes : la ruine de tous. En effet, la mondialisation de la finance a renforcé l’interdépendance des économies du globe ce qui accroit le potentiel de dégâts d’un risque systémique ainsi que l’imprévisibilité de ce type de risque. Jacques Attali imagine un « scénario du pire » en quatre étapes :

1)      Le surendettement souverain s’alourdit sous l’effet combiné des plans de relance, de la baisse des recettes fiscales, de l’allongement de la durée de vie couplée à une baisse de natalité et au vieillissement de la population (hausse des dépenses de soins de santé et des pensions ; cette thématique fera l’objet de mon prochain article) ; Par exemple, la dette publique du Japon devrait passer de 204% à 245% du PIB en 2014 et à 300% en 2020 (p.140).

2)      L’euro fait faillite et l’économie s’enfonce dans la dépression mondiale ;

3)      Faillite du dollar et retour de l’inflation mondiale ;

4)      Dépression et effondrement de l’Asie.

Mais d’autres scénarios sont possibles, par exemple le cas où les pays émergents décideraient de couper le robinet de crédit : les taux augmenteraient ce qui accroitrait le risque de défaut, un risque qui aurait très vite des répercussions systémiques…

Dans la fin de son essai, Jacques Attali envisage les réformes à implémenter pour trouver une solution « par le haut » au problème de la dette souveraine. Dans l’ensemble, il préconise des ajustements structurels drastiques (difficile de ne pas y voir la marque de son passage comme président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) au début des années 90) : (1) des coupes dans les « mauvaises dépenses » qui génèrent la « mauvaise dette » i.e. qui ne génèrent pas de la croissance (doubles emplois et gaspillage dans la fonction publique) ; (2) une augmentation des impôts (TVA, suppression des niches fiscales, tranche d’impôt sur les revenus supplémentaire,etc) ; (3) des investissements dans des actifs générateurs de croissance à long terme (enseignement, énergies renouvelables, …).

La partie immergée de l’Iceberg

Personnellement, je retiens deux éléments de la lecture de ce bouquin : (1) l’histoire de la dette souveraine est jalonnée de cas de défaut du souverain (la France a déjà fait défaut à six reprises ; p.169), une situation coïncidant avec le point d’inflexion dans les rapports de force entre le créancier et son débiteur –la montée de la Chine pour être concret ou le remplacement du « Consensus de Washington » par celui de Pékin –; (2) même s’il n’existe pas de théorie économique de la dette optimale – des Etats font défaut avec une dette de 20% là ou d’autres se portent (relativement) bien avec une dette de 250% du PIB (Japon) –, la situation présente laisse à penser que la probabilité d’un défaut de l’Occident est réelle.

Les plans d’austérité fleurissent un peu partout en Europe (Espagne, Grande-Bretagne, Portugal, Grèce,…), ce qui confirme la pertinence des propos de Jacques Attali.Néanmoins, ce serait trop simple d’arrêter la réflexion ici. Il mentionne à deux reprises dans son livre qu’il faut à tout prix éviter de céder à l’illusion de la décroissance et de poursuivre: « A terme comme par le passé, la seule vraie solution au problème de la dette sera la croissance des richesses. Elle devra être durable, c’est-à-dire ne pas créer de nouvelles créances sur l’environnement » (p.221). Ce passage trahit un raisonnement linéaire :

(1)    La croissance dans son acceptation normative actuelle, c’est-à-dire l’augmentation du PIB, a toujours  été synonyme d’une dégradation accrue de l’environnement. A ce jour, il n’existe aucune preuve empirique d’un découplage entre la croissance du PIB et son impact sur l’environnement. Que du contraire, les émissions de C02 ont augmenté de 40% par rapport à 1990, date de signature du protocole de Kyoto (voir Rapport « Prosperity without Growth » de Tim Jackson (2009)). A ce stade, la croissance « verte » qu’évoque implicitement cet extrait –« ne pas créer de nouvelles créances sur l’environnement » – est un mythe (voir mon article : « Croissance verte : nouveau Mythe ? »).

(2)     La probabilité que nous entrions dans une nouvelle ère de croissance est nulle. La situation économique actuelle est préoccupante, nous faisons face à un quadruple défi : (1) l’urgence écologique : climat (cf. rapport Stern pour le coût du réchauffement climatique), écosystèmes (à ce propos, voir mes articles sur la biodiversité et le rapport Sukhdev pour le coût de la perte de la biodiversité), pollution des nappes phréatiques, acidification des océans, érosion des terres agricoles ; (2) l’urgence éco-énergétique : les estimations les plus pessimistes du Pic Pétrolier sont pour 2010 alors que la demande énergétique mondiale ne cesse d’augmenter (cf. prévision Chine et Inde).(à ce propos, voir mes articles sur la transition éco-énergétique et la fin du pétrole (bon marché)) ; (3) L’urgence démographique : surpopulation au niveau mondial (voir article : « An inconvenient truth II »), vieillissement de la population européenne (à l’exception notoire de la France) ; (4) crise de la dette souveraine et système financier international délabré (l’acceptation des directives Bâle III par le G20 réuni à Séoul édulcore à peine ce constat).

Par conséquent, Jacques Attali ne s’attaque qu’à la partie émergée de l’iceberg, et c’est un euphémisme. En fait, bien que l’auteur ne se trompe pas sur le diagnostic, il refuse d’en voir les conséquences et table une nouvelle fois sur les vieilles recettes (austérité et politique de relance keynesienne) pour renouer avec la croissance. En effet, p.146 il écrit que « Pour rétablir en Europe, en 2060, un niveau d’endettement public raisonnable, voisin de 60% du PIB, il faudrait passer d’un déficit structurel de 3,5% en 2010 à un excédent structurel de 4,5% en 2020, et le conserver jusqu’en 2030 ! Cela supposerait de réduire les dépenses publiques de 8% du PIB, soit 20 à 25% du budget. Cela exigerait de réaliser de l’ordre de 300 milliards d’euros d’économie ou à augmenter d’autant les impôts. (…) Perspective quasi impossible ».Ce passage admet explicitement que l’austérité est « impayable » car elle provoquerait beaucoup trop de remous sociaux et renforcerait la spirale dépressive à laquelle nos économies cherchent péniblement à échapper (pour mieux comprendre ce phénomène, voir mon article : « Le dilemme de la croissance »). Par conséquent, il nous faut renouer avec la croissance. Problème : comme je viens  de l’expliquer, la probabilité que nous entrions dans une nouvelle ère de grande prospérité est nulle. D’ailleurs, l’OCDE reconnaît explicitement dans ses prévisions que la croissance économique des trois prochaines décennies sera de 30% inférieure à celle des trois dernières décennies (The Economist, 25/06/2009). Conclusion : nous sommes dans un cul de sac. Voilà deux décennies que l’Occident finance la croissance à crédit, à présent il risque de payer ses frasques au prix fort.

Une lueur d’espoir

En fait, Jacques Attali évoque dans un passage très éphémère (p.30) le cœur du problème de la dette souveraine : « le remboursement d’un intérêt (…) implique une croissance réelle de l’économie », c’est la base même d’une économie capitaliste. Donc, à la vérité, nous sommes aujourd’hui les otages de la croissance avec laquelle, il me semble avoir assez insisté sur ce point, nous ne sommes pas prêts de renouer. Si on applique un raisonnement par l’absurde, nous entrons dans une phase de décroissance ou à tous le moins de stagnation synonyme d’écroulement du système financier mondial puisque la croissance est nécessaire pour financer la dette souveraine, An Inconvenient Truth III.

En réalité ceci n’est pas tout à fait exact car il subsiste une alternative à cette vision apocalyptique. A l’heure de la globalisation, tout le potentiel de croissance forte se situe en Asie. Il faudrait que le flux asymétrique d’échanges commerciaux entre la Chine et l’Occident s’inverse , que la Chine se concentre sur son marché intérieur, pour que nous puissions sortir de la crise sans dégâts, ce qui implique que la Chine laisse sa monnaie s’apprécier, ce qui diminuerait sa compétitivité et aurait un impact négatif sur ses exportations, donc un impact positif sur la balance commerciale de l’Europe et des Etats-Unis,  mais en revanche accroitrait le pouvoir d’achat de ses citoyens. Un pouvoir d’achat synonyme de davantage d’importations et donc de croissance pour les pays occidentaux. Donc, à défaut d’être endogène, la source de croissance doit-être exogène.

Ce sont les déséquilibres marcoéconomiques gigantesques entre les Etats-Unis et la Chine qui sont la cause première de la crise financière et donc de la crise souveraine (voir article: « Crise financière: qui doit payer« ). Pékin est accusé par les américains d’empêcher artificiellement le yuan de s’apprécier pour favoriser ses exportations, une accusation qui ne manque pas de fondements. Les Chinois ont jusqu’ici refusé de laisser leur monnaie s’apprécier et ont dénoncé toute tentative de protectionnisme larvé de l’Europe et surtout des Etats-Unis, qui menacent de taxer les produits chinois. La guerre des monnaies est ouvertement déclarée, la Fed a injecté 600 milliards de dollars dans le circuit monétaire pour procéder à une dévaluation compétitive du dollars. Résultat des courses, le sort de l’euro est entre les mains de la Chine et des Etats-Unis, le « G2 », la « Chinamérique ». Mais si l’Europe s’enfonce à nouveau dans la crise, la Chine, et surtout les Etats-Unis qui auront mis tant de cœur à saper l’autorité de l’euro, paieront une partie des pots cassés.

Par conséquent, il faut éviter une guerre des monnaies destructrice et accroître la coopération internationale. Sur ce terrain, le G20 réunis à Séoul a enregistré quelques menus progrès dans sa déclaration d’intention bien que chinois et américains aient campé sur leur position. On peut y lire que les pays du G20 s’engagent à « aller vers des systèmes de taux de change déterminés par le marché« ; Ils le feront en « augmentant la flexibilité des taux de change pour refléter les fondamentaux économiques sous-jacents et en s’abstenant de dévaluations compétitives de leurs monnaies » (La Libre Belgique, samedi 13 et dimanche 14 novembre, p. 28). Gageons que la volonté politique y sera.

Toutefois, je tiens à ne pas occulter un élément crucial dans la discussion: même dans l’hypothèse où la Chine se reconcentrerait sur son marché intérieur, la menace imminente d’une crise pétrolière n’est pas écartée. Pour rappel, le prix du baril a culminé à 144$ le baril en juin 2008 pour s’écrouler à 34$ le baril à l’horizon du mois de novembre de la même année en raison d’une chute drastique de la demande  conséquence directe de la crise financière. Depuis, le cours du dollars a atteint son plus haut niveau (87 dollars/baril). Certes, la spéculation y est pour quelque chose (la Fed annonce un programme de relance de la consommation avec ses mesures « d’assouplissement quantitatif ») mais surtout, la demande croissante d’énergie de la Chine et de l’Inde alimente cette tendance à la hausse. Une tendance qui d’après moi ne s’inversera pas, que du contraire. A moins que la production ne touche un plafond, c’est à dire que nous atteignions le fameux Pic pétrolier, auquel cas les prix s’envoleront, précipitant de fait l’économie dans une récession et chutant en même temps que la demande s’écroule, etc. Par conséquent, même dans l’hypothèse où la croissance chinoise permettrait à l’économie mondiale d’éviter une nouvelle crise financière, l’hypothèse d’une crise de l’énergie à contre-rebours n’est pas à écarter.

Plus que jamais, toutes les forces productives doivent s’orienter vers la transition éco-énergétique.

Dans mon prochain article, j’aborderai la problématique –évoquée subrepticement dans cet article– du vieillissement démographique en Europe, mais plus particulièrement, en Belgique.

Pic pétrolier et ère post-industrielle: comment le monde industriel est entré en décroissance

Chers lecteurs, ceux parmi vous qui suivent Frappes Chirurgicales avec attention doivent me soupçonner de formuler petit à petit les thèses les plus hétérodoxes dans les coins les plus sombres de mon cortex. Cette fois, nous y sommes, car tous les éléments de ma réflexion, tels les pièces d’un puzzle, s’assemblent pour dresser le tableau de notre temps. Celui-ci est plutôt sombre, âmes sensibles s’abstenir.

Je suis depuis un moment persuadé qu’il existe un lien très étroit entre la déplétion du stock non renouvelable d’énergies fossiles – j’ai abordé plusieurs fois la thématique du Pic pétrolier (« Peak Oil ») – et la crise qualifiée de « financière » qui a plongé l’économie mondiale dans le chaos depuis la fin de l’année 2008. C’est donc assez naturellement que j’ai découvert au cours de mes recherches sur le net un de ces textes qui sont un phare pour la pensée, de Richard Heinberg, un journaliste américain et conférencier spécialiste de l’écologie et du pic pétrolier. Il est l’auteur de neuf livres traitant de la crise liée à la dépendance aux énergies fossiles des sociétés industrielles et de l’avenir de celles-ci après l’avènement du Pic pétrolier. A ce titre, ses thèses hétérodoxes lui ont valus le titre de « pape de la décroissance ».

Bien, que nous dit l’expert ? En substance, Heinberg développe la thèse dite du « Pic pétrolier » selon laquelle la crise économique qui s’amorça en 2008, est au moins en partie imputable à l’augmentation du prix du baril. Pour rappel, à partir de 2002, le cours du baril s’est envolé. En juillet 2008, il culminait à 144$ le baril, soit un prix sept fois supérieur à son niveau de 2002. En décembre 2008, le cours avait chuté abruptement à 34$, la crise financière ayant entretemps ravagé l’économie mondiale (L’atlas du Monde diplomatique, 2010). A partir d’une analyse rigoureuse des faits, Heinberg expose pourquoi l’économie n’est pas prête de sortir de la récession. En fait, il nous explique que nous entrons en décroissance à cause de l’amorçage de la déplétion du stock de ressources fossiles et qu’une transition vers les énergies renouvelables, vers un monde postindustriel, est une urgence.

De ce texte fracassant, le lecteur retiendra ce passage :

« La thèse du pic pétrolier prévoit, tandis que la production pétrolière mondiale atteint son niveau maximum puis commence à décliner, une augmentation dramatique des cours du brut. Mais elle envisage en outre un sévère accroissement de la volatilité des prix.

Voici comment s’articule sa logique : à mesure que s’épuisera le pétrole, son prix augmentera jusqu’à ce qu’il commence à saper les bases de l’économie en général. Le repli économique engendrera à son tour une baisse substantielle de la demande en pétrole, qui elle-même provoquera une baisse temporaire du prix du brut. Alors l’un des deux scénarios suivants se déroulera : soit (a) l’économie entamera une reprise, attisant un renouveau de la demande en pétrole, celui-ci conduisant derechef à des cours élevés qui de nouveau mineront l’activité économique ; ou (b), si l’économie ne s’en remet pas rapidement, la production pétrolière chutera progressivement en raison de la baisse de la demande jusqu’à ce que la capacité de production supplémentaire (engendrée par la demande plus faible) soit effacée par l’épuisement des gisements, ce qui conduira de nouveau à des prix élevés et encore davantage de contraction économique. Dans les deux cas, les cours pétroliers demeurent volatiles et l’économie connaît un repli.

Ce scénario correspond très précisément à la réalité qui se déroule devant nos yeux, bien qu’il reste à voir si la situation (a) ou (b) lui succède. »

Je n’ai jamais été un fan des idéologies, et à ce titre, je ne me rallie pas aux thèses des décroissants néomarxistes par réflexe anticapitaliste, mais bien par réalisme. A mes yeux, seule la Vérité compte. Et là, je suis convaincu que la thèse d’Heinberg est bien plus proche des faits que le catéchisme des économistes néoclassiques.

Si vous êtes tombé sur la page de ce site, j’estime en mon nom propre que vous êtes au minimum devant un double impératif moral -)

1) Le lire jusqu’au bout

2) En discuter ou diffuser le contenu auprès de votre entourage.

Bon vent !

Dlamot, mercredi 29 septembre 2010.

« Pic général » – Une récession temporaire… ou la fin de la croissance ?

voltaire.net, Richard Heinberg, le 15 octobre 2009

«  Pic général » – Une récession temporaire… ou la fin de la croissance ?

Tout le monde s’accorde sur ce fait : notre économie est mal en point. Les symptômes inévitables comprennent un déclin des dépenses et de la confiance des consommateurs, ainsi qu’un repli des échanges commerciaux mondiaux et du crédit disponible. Ajoutez à cela un effondrement des valeurs immobilières, un carnage dans les industries automobiles et le transport aérien, et vous obtenez effectivement un tableau très sombre.

Mais pourquoi l’économie états-unienne et, dans une perspective plus large, l’économie mondiale flanchent-elles toutes les deux ? Du côté des médias dominants, des dirigeants mondiaux et des économistes en chef états-uniens (Timothy Franz Geithner, le secrétaire au Trésor et Ben Shalom Bernanke, le directeur de la Réserve Fédérale) on observe une quasi-unanimité d’opinion : ces récents troubles s’expliqueraient principalement par la combinaison de mauvais prêts immobiliers et d’une règlementation insuffisante des produits dérivés de la finance.

Voilà pour le diagnostic conventionnel. S’il est correct, alors le traitement de notre maladie économique devrait logiquement inclure, d’une part, d’importantes sommes consacrées au renflouement des institutions financières, des banques de prêt immobilier et des constructeurs automobiles en déroute ; d’autre part, une meilleure règlementation des produits dérivés financiers et des marchés à terme ; et enfin des programmes de relance destinés à revigorer les dépenses de consommation.

Mais si ce diagnostic était erroné ? La métaphore ne nécessite guère d’explications : nous savons tous quelles tragédies peuvent résulter d’une erreur d’appréciation des symptômes de la part d’un médecin et de la confusion par celui-ci de plusieurs maladies.

Un phénomène semblable s’observe dans le cas de notre affection économique nationale et mondiale. Si nous ne comprenons pas pourquoi le métabolisme industriel et financier du monde souffre, il est peu probable que nous puissions appliquer le bon remède et nous risquons, au bout du compte, d’aggraver la situation bien au-delà de ce qu’il en serait autrement.

N’en doutons pas : le diagnostic conventionnel est certainement en partie pertinent. La relation causale entre les prêts à risque et les crises de Fannie Mae, Freddie Mac et Lehman Brothers a été largement examinée et ne fait plus guère de mystère. Clairement, au cours des quelques années passées, les bulles spéculatives dans les secteurs immobilier et financier furent gonflées à une échelle colossale, de sorte que leur éclatement était inévitable. Il semble difficile de contredire le point de vue du Premier ministre australien Kevin Rudd, dans sa tribune publiée par le Sydney Morning Herald : « Les racines de la crise s’enfoncent dans la décennie d’excès l’ayant précédée. Au cours de celle-ci, le monde a connu un boom extraordinaire[…]Cependant, comme nous l’apprîmes ultérieurement, le boom global reposait en grande partie[…]sur un château de cartes. Premièrement, dans de nombreux pays occidentaux le boom a été érigé sur une montagne de dette entre les mains des consommateurs, des entreprises et de certains gouvernements. Comme l’explique le magnat de la finance George Soros : “Pendant 25 ans [l’occident] a consommé davantage qu’il n’a produit… nous avons vécu au-dessus de nos moyens.” » [1] .

Néanmoins, afin de saisir pleinement les origines de l’effondrement économique mondial en cours, notre regard doit-il s’arrêter là ?

On peut arguer que les tragiques événements liés à l’immobilier, aux marchés de produits dérivés financiers, à l’industrie automobile et au transport aérien ne sont simplement eux-mêmes que des symptômes d’un dysfonctionnement systémique encore plus profond signifiant la fin de la croissance économique telle que nous l’avons connue.

En bref, je propose là un diagnostic alternatif. Cette explication de la crise économique est déconseillée aux âmes sensibles car, si celle-ci est avérée, elle implique que le patient est beaucoup plus gravement atteint que ne l’affirment même les économistes les plus pessimistes. Mais si elle est correcte, alors l’ignorer nous fait encourir des périls bien plus importants.

Croissance économique, crise financière et pic pétrolier

Depuis plusieurs années, un mouvement de commentateurs (dont je fais partie) pronostiquait un crash financier en se basant sur la constatation d’un plafonnement imminent de la production pétrolière mondiale. [2] Notre raisonnement s’articulait comme ceci :

L’accroissement continu de la population et de la consommation ne peut se poursuivre indéfiniment sur une planète limitée. Il s’agit là d’une observation axiomatique sur laquelle tous ceux familiarisés avec les mathématiques de la croissance exponentielle ne peuvent que tomber d’accord, quand bien même ils délimiteraient leur acquiescement en usant de vagues références à la « substitutionnabilité » et autres « transitions démographiques ». [3]

Ces limites axiomatiques de la croissance impliquent que la rapide augmentation tant de la population que de la consommation par individu, dont nous avons été témoins au cours des deux siècles passés, doit nécessairement prendre fin à un moment donné. Mais quand est-il probable que cela se produise ?

L’étude injustement décriée et intitulée Les Limites de la croissance, publiée à l’origine en 1972 et régulièrement actualisée depuis, a tenté d’apporter une réponse à cette question en s’appuyant sur une analyse des ressources disponibles et de leur déplétion, ainsi que plusieurs scénarios de croissance démographique future et de rythmes de consommation. Le plus pessimiste des scénarios de 1972 suggérait une fin de la croissance économique mondiale pour les environs de 2015. [4]

Or il existe peut-être un moyen plus simple de pronostiquer le crépuscule de la croissance.

L’énergie est le précurseur incontournable de la croissance (encore une fois, cette affirmation est axiomatique : tant la physique que la biologie nous enseignent que sans énergie, rien ne se produit.). L’expansion industrielle des deux derniers siècles s’est systématiquement basée sur un accroissement de la consommation d’énergie. [5] Plus spécifiquement, l’industrialisme a toujours été inextricablement lié à l’accessibilité et à la consommation d’énergie bon marché, du charbon au pétrole (et plus récemment, le gaz naturel). Cependant, les combustibles fossiles sont par nature des ressources sujettes à déplétion et non renouvelables. Ainsi (et selon la thèse du pic pétrolier), l’impossibilité à terme de maintenir un approvisionnement croissant en énergie fossile abordable conduira vraisemblablement à l’arrêt de la croissance économique en général, à moins que les sources d’énergie alternatives et l’efficacité de l’usage d’énergie puissent être accrues rapidement et dans des proportions suffisantes. [6]

Parmi les trois combustibles fossiles conventionnels, le pétrole est sans aucun doute le plus vital économiquement, car il fournit 95 % de toute l’énergie utilisée dans les transports. De plus, le pétrole est le combustible qui nous posera probablement des problèmes d’approvisionnement le plus rapidement, car les découvertes à l’échelle mondiale déclinent depuis des décennies et la plupart des pays producteurs de pétrole connaissent déjà une baisse de production. [7]

Ainsi, selon cette logique, la fin de la croissance économique (telle que définie conventionnellement) est inévitable et le pic pétrolier en est le probable facteur déclencheur.

Pourquoi le pic pétrolier conduirait-il non seulement à des problèmes dans le secteur des transports, mais aussi à une crise économique et financière générale ? Au cours du siècle dernier, la croissance s’est institutionnalisée au cœur même de notre système économique. Toutes les villes et entreprises veulent croître. Ce fait est compréhensible ne serait-ce qu’en raison de la nature humaine : pratiquement tout le monde cherche un avantage compétitif par rapport à quelqu’un d’autre, et la croissance fournit l’occasion d’y parvenir. Mais un mobile lié à la survie financière est également à l’œuvre : sans croissance, les entreprises et les gouvernements sont dans l’impossibilité d’honorer leur dette. En outre la dette est devenue partie intégrante du système industriel. Durant les deux décennies écoulées, le secteur des services financiers s’est développé plus rapidement que tout autre secteur de l’économie, dépassant même l’augmentation des dépenses de santé et représentant un tiers de toute la croissance enregistrée par l’économie états-unienne. De 1990 à aujourd’hui, le rapport dette / PIB est passé de 165 % à plus de 350 %. La santé de l’économie repose essentiellement sur la dette, et le corollaire de celle-ci est le pari selon lequel les niveaux de production et de consommation de l’année suivante seront plus élevés que ceux de l’année en cours.

Sachant que la croissance ne peut perdurer sur une planète limitée, ce pari et son incarnation par les institutions financières peuvent être qualifiés de plus grand « jeu de Ponzi » de l’histoire. Nous justifions l’emprunt actuel par la croyance irrationnelle selon laquelle la croissance perpétuelle est possible, nécessaire et inévitable. En fait, nous avons emprunté aux générations futures de manière à pouvoir dilapider aujourd’hui leur capital.

Jusqu’à une période récente, l’argument du pic pétrolier s’articulait autour d’une prévision : le déclin inéluctable de la production pétrolière mondiale, lorsqu’il surviendrait, anéantirait la croissance. Mais voici qu’alors la prévision devient diagnostic : dans la période s’étalant entre 2005 et 2008, l’énergie a cessé de croître et le prix du pétrole a grimpé jusqu’à des niveaux records. Au mois de juillet 2008, le cours du baril de pétrole frôlait les 150 dollars – après ajustement en fonction de l’inflation, la moitié du record précédent – et l’économie commença à vaciller. Les secteurs de l’automobile et du transport aérien tremblaient ; le consommateur ordinaire parvenait difficilement à faire le plein pour se rendre au travail tout en payant les traites de son logement. Les dépenses de consommation commencèrent à baisser. Au mois de septembre, la crise économique devint aussi une crise financière lorsque les banques se mirent à trembler et imploser. [8]

Compte tenu de l’enjeu, il est important de peser les deux diagnostics en se basant sur les faits et non pas des idées préconçues.

Il n’est pas nécessaire d’examiner les éléments appuyant ou réfutant le diagnostic conventionnel, car sa validité n’est pas mise en doute en tant qu’interprétation partielle des événements observés. La question est plutôt de savoir s’il constitue une explication suffisante, et donc une base adéquate afin de formuler une réponse efficace.

Quels sont les éléments pesant en faveur de l’alternative ? Il me paraît pertinent de commencer par un article récent de l’économiste James Hamilton de l’Université de Californie, à San Diego, intitulé Causes and Consequences of the Oil Shock of 2007-2008 (« Causes et conséquences du choc pétrolier de 2007-2008 »), qui traite des cours pétroliers et de leur impact économique avec clarté, logique et chiffres à l’appui, expliquant pourquoi et comment le crash économique est lié au choc pétrolier de 2008. [9]

Hamilton commence par citer des études précédentes montrant une nette corrélation entre les sommets atteints par les cours pétroliers et les récessions. Sur la base de cette corrélation, chaque économiste attentif aurait dû pronostiquer une sévère récession pour 2008. « En effet, » écrit Hamilton, « cette relation pourrait expliquer la totalité de la chute de 2007-2008[…]Si quelqu’un avait pu savoir à l’avance comment les cours pétroliers évolueraient en 2007-2008, en utilisant la relation estimée historiquement [entre la hausse du cours et son impact économique] […]il aurait alors pu prédire le niveau de PIB réel tant pour le troisième trimestre 2008 que le quatrième de façon assez précise. »

Encore une fois, il ne s’agit pas d’ignorer le rôle joué par les secteurs financier et immobilier dans le malaise économique global. Mais selon le diagnostic alternatif, l’effondrement des marchés du logement et des produits dérivés financiers est perçu comme ayant amplifié un signal émanant à l’origine de l’échec à accroître l’afflux de ressources en voie d’épuisement. Hamilton poursuit : « Il est tout du moins clair que quelque chose d’autre que l’immobilier s’est détérioré pour aboutir à la transformation d’une croissance lente en récession. Selon moi, cela comprend la chute des ventes d’automobiles, un ralentissement des dépenses générales de consommation et la détérioration de la confiance des consommateurs, à quoi le choc pétrolier est un facteur ayant indéniablement contribué. »

De plus, Hamilton souligne l’existence d’un « effet d’interaction entre le choc pétrolier et les problèmes dans l’immobilier. » C’est-à-dire que, dans beaucoup de zones urbaines, les prix des logements en 2007 poursuivaient leur hausse dans les agglomérations les plus proches des centres urbains, mais chutaient déjà rapidement dans les agglomérations nécessitant de longs trajets. [10]

Pourquoi les cours pétroliers ont-ils atteint des sommets ?

Ceux qui adhèrent au diagnostic conventionnel concernant l’effondrement économique en cours seraient peut-être d’accord sur le fait qu’il y ait eu, dans une certaine mesure, un lien causal entre l’ascension des cours pétroliers et la récession, mais ils réfuteraient le fait que la hausse du baril soit liée d’une façon ou d’une autre aux limites en termes de ressources, car —affirment-ils— elle était surtout imputable à la spéculation sur les marchés pétroliers à terme, et n’avait pas grand chose à voir avec les fondamentaux de l’offre et de la demande.

À cet égard, le diagnostic conventionnel est, une fois de plus, en partie fondé. La spéculation sur les marchés pétroliers à terme durant la période en question a presque certainement contribué à tirer les cours plus haut que les fondamentaux ne le justifiaient. Mais pourquoi les investisseurs misaient-ils sur le pétrole ? L’engouement pour les contrats pétroliers n’était-il qu’une autre bulle, comme la frénésie boursière de l’Internet à la fin des années 1990 ou le boom de l’immobilier entre 2003 et 2006 ?

Au cours de la période s’étalant de 2005 à la mi-2008, la demande en pétrole s’amplifiait, particulièrement en Chine (qui passa d’une situation d’autosuffisance en 1995 au rang de second pays importateur au monde après les États-Unis en 2006). Or l’approvisionnement mondial en pétrole restait plus ou moins stable : les données mensuelles de la production de brut oscillaient dans une fourchette relativement étroite, entre 72 et 75 millions de barils par jour. Tandis que les cours étaient à la hausse, les volumes produits décollaient à peine. Tout indiquait alors que l’ensemble des producteurs pompaient à un débit maximum : même les saoudiens semblaient se précipiter pour tirer bénéfice de la manne occasionnée par les prix.

Il serait ainsi judicieux de noter que la spéculation sur les marchés pétroliers à terme ne faisait qu’amplifier une tendance des cours inévitable au regard des fondamentaux de l’offre et de la demande. James Hamilton (dans la publication mentionnée plus haut) le formulait comme ceci : « Avec le recul, il paraît difficile de nier le fait que les cours sont montés trop haut en juillet 2008, et que ce mauvais calcul était en partie influencé par l’afflux d’investissements dans les contrats d’approvisionnement à terme. Il serait toutefois important de souligner que les deux ingrédients nécessaires pour rendre cohérente une telle vision, à savoir une faible élasticité de la demande en termes de prix et l’impossibilité d’accroissement de la production physique, sont les mêmes composantes essentielles d’une explication du même phénomène basée sur les fondamentaux. Aussi conclurai-je que ces deux facteurs, plutôt que la spéculation en elle-même, devraient être désignés comme la cause principale du choc pétrolier de 2007-2008. »

Conséquences du pic

À quel point les tourments du secteur automobile, des transports routiers et aériens seraient-ils imputables à l’escalade des prix, ou au crash de l’économie, cela fait également l’objet d’une controverse. Bien entendu, dans l’hypothèse que le diagnostic alternatif soit correct, ces deux derniers événements sont de toute façon liés causalement. Il pourrait néanmoins être utile d’examiner la situation de plus près.

Personne n’ignore que General Motors et Chrysler ont cette année fait faillite en raison de la chute dramatique des ventes d’automobiles. La prévision actuelle table sur des ventes d’environ 10,3 millions de véhicules aux États-Unis en 2009, en baisse par rapport aux 13,2 millions de l’année passée et 16,1 millions pour 2007. Les ventes d’autos états-uniennes n’ont jamais atteint un aussi bas niveau depuis les années 1970. Les ventes de camionnettes, celles qui génèrent le plus de profits, ont le plus accusé le coup en 2008, alors que le prix des carburants grimpait et que les acheteurs évitaient les véhicules consommant beaucoup. C’est à ce moment-là que les constructeurs automobiles ont réellement commencé à souffrir.

Les maux affectant le secteur du transport aérien sont résumés par une récente publication du GAO [11] :« Après 2 ans de profits, le secteur du transport aérien commercial a accusé une perte de 4,3 milliards de dollars au cours des trois premiers trimestres de l’année 2008 [à mesure que le prix du kérosène augmentait]. Collectivement, les compagnies aériennes états-uniennes ont réduit leur capacité sur le plan domestique, comme en atteste le nombre de places mises en service, dans une proportion de 9 % entre le quatrième trimestre de l’année 2007 et la même période en 2008 […] Pour réduire leur capacité, elles ont par ailleurs diminué le nombre d’appareils en service de 18 % […] Les compagnies ont en outre dans l’ensemble réduit leur personnel d’environ 28 000 postes, soit près de 7 %, entre fin 2007 et fin 2008 […] Le repli du secteur aérien en 2008 a fait chuter les revenus des aéroports, l’accès des passagers au réseau aérien national, et les revenus des caisses de prévoyance. » [12]

Concernant le transport routier, les dépenses en carburant représentent près de 40 % des coûts généraux de fonctionnement. En 2007, tandis que le prix du diesel grimpait, les transporteurs commencèrent à essuyer des pertes financières et apposèrent des surcharges de carburant ; simultanément les volumes transportés commencèrent à chuter. Après le mois de juillet 2008, lorsque les cours pétroliers chutèrent, le tonnage poursuivit son déclin. Globalement, la baisse cumulée des charges embarquées sur semi-remorques, camions-citernes et fourgons atteignait 15 à 20 % pour la seule période allant de juin à décembre 2008. [13]

Cette dernière série de chiffres soulève quelques questions cruciales en vue de la compréhension du diagnostic alternatif : pourquoi, si la production pétrolière mondiale venait de plafonner, les cours du brut chutèrent-ils pendant les cinq derniers mois de l’année 2008 ? Par ailleurs, si le prix du pétrole représente un facteur essentiel dans la crise économique, alors pourquoi l’économie n’a-t-elle pas entamé un virage après le radoucissement des cours du brut ?

Pourquoi le prix du pétrole a-t-il chuté ?

Et pourquoi un cours plus bas n’a-t-il par entraîné une reprise rapide ?

La thèse du pic pétrolier prévoit, tandis que la production pétrolière mondiale atteint son niveau maximum puis commence à décliner, une augmentation dramatique des cours du brut. Mais elle envisage en outre un sévère accroissement de la volatilité des prix.

Voici comment s’articule sa logique : à mesure que s’épuisera le pétrole, son prix augmentera jusqu’à ce qu’il commence à saper les bases de l’économie en général. Le repli économique engendrera à son tour une baisse substantielle de la demande en pétrole, qui elle-même provoquera une baisse temporaire du prix du brut. Alors l’un des deux scénarios suivants se déroulera : soit (a) l’économie entamera une reprise, attisant un renouveau de la demande en pétrole, celui-ci conduisant derechef à des cours élevés qui de nouveau mineront l’activité économique ; ou (b), si l’économie ne s’en remet pas rapidement, la production pétrolière chutera progressivement en raison de la baisse de la demande jusqu’à ce que la capacité de production supplémentaire (engendrée par la demande plus faible) soit effacée par l’épuisement des gisements, ce qui conduira de nouveau à des prix élevés et encore davantage de contraction économique. Dans les deux cas, les cours pétroliers demeurent volatiles et l’économie connaît un repli.

Ce scénario correspond très précisément à la réalité qui se déroule devant nos yeux, bien qu’il reste à voir si la situation (a) ou (b) lui succède.

Durant les trois dernières années, les cours du brut ont augmenté et chuté plus brutalement que cela n’aurait été le cas sans un phénomène de spéculation généralisée sur les marchés pétroliers à terme. Toutefois la direction générale des prix, à savoir très haut, puis très bas, puis en partie de nouveau vers le haut, s’inscrit parfaitement dans le cadre de la thèse du pic pétrolier et du diagnostic alternatif.

Pourquoi l’économie n’a-t-elle pas connu de reprise rapide, sachant que les cours du brut se situent dorénavant à la moitié de leur niveau de juillet 2008 ? Encore une fois, le pic pétrolier n’est pas la cause unique de la crise économique actuelle. D’énormes bulles dans les secteurs de l’immobilier et de la finance constituaient autant d’accidents prêts à survenir, et l’implosion de ces bulles a engendré une sévère crise du crédit bancaire (ainsi qu’une crise de la solvabilité et une autre, émergente, de la monnaie) qui nécessitera probablement plusieurs années avant de se résorber même si l’approvisionnement énergétique ne pose pas problème.

Mais dorénavant le potentiel pour un retour d’un niveau de prix du brut élevé agit comme un plafond vis-à-vis de la reprise économique. Ainsi, lorsque l’économie semble effectivement montrer des signes de reprise (comme nous l’avons vu entre mai et juillet de cette année, avec des marchés boursiers en hausse et le rythme général de la contraction économique ralentissant quelque peu), le prix du brut décolle de nouveau tandis que les spéculateurs pétroliers anticipent un rétablissement de la demande. En effet, les cours du pétrole ont rebondi de 30 dollars en janvier à près de 70 dollars actuellement, provoquant une inquiétude générale quant à la possibilité qu’un niveau de prix de l’énergie élevé tue la reprise dans l’œuf. [14]

Maintenant que tous les gisements les plus faciles d’accès sont en exploitation, un baril de pétrole en provenance de sources récemment développées coûte approximativement 60 dollars à produire : aujourd’hui, découvrir de nouveaux champs pétrolifères implique généralement de forer à des profondeurs de plusieurs kilomètres sous la surface des mers, ou dans des pays politiquement instables sur le sol desquels l’équipement et le personnel encourent des risques importants. [15] Ainsi, dès que la demande des consommateurs en pétrole reprendra de la vigueur, les cours devront se maintenir significativement au-dessus de ce seuil afin d’encourager les exploitants à forer.

La volatilité des cours inflige des dégâts en amont, mais aussi en aval. La chute du prix du brut d’août à décembre 2008, combinée à une aggravation de la crise du crédit, a provoqué un repli dramatique des investissements dans le secteur pétrolier, ce qui a conduit au gel de nouveaux projets d’exploitation représentant une somme d’environ 150 milliards de dollars en investissements, alors que la capacité de production potentielle de ces nouveaux projets est nécessaire pour compenser le déclin de production des champs déjà en exploitation et maintenir ainsi un niveau de production mondiale stable. [16] Cela signifie que même si la demande se maintient à un niveau faible, la capacité de production diminuera presque certainement afin de s’aligner sur ce niveau de demande, engendrant une nouvelle hausse des cours en termes réels à un moment ou l’autre, peut-être d’ici à deux ou trois ans. Des cours pétroliers volatiles nuisent en outre au développement des énergies alternatives, comme nous l’avons vu ces derniers mois lorsque la baisse du prix du brut a porté atteinte à la santé financière des producteurs d’éthanol. [17]

D’une façon ou d’une autre, la croissance sera hautement problématique, si elle n’est pas tout simplement inatteignable.

Diagnostic général : en suivant la piste de la logique

À ce stade de la discussion, de nombreux lecteurs se demanderont pourquoi les sources d’énergie alternatives, et les mesures visant à améliorer l’efficacité énergétique, ne peuvent être mises en œuvre afin d’apporter une solution à la crise du pic pétrolier. Après tout, à mesure que le pétrole deviendra plus onéreux l’éthanol, le biodiesel et les voitures électriques seront susceptibles de devenir plus attrayants tant pour les producteurs que pour les consommateurs. La magie du marché n’interviendra-t-elle pas afin d’enrayer l’impact des pénuries de pétrole sur la croissance future ?

Il ne m’est pas possible, dans le cadre de cette discussion, d’expliquer de manière détaillée pourquoi le marché n’est probablement pas en mesure de résoudre le problème du pic pétrolier. Une telle explication nécessite de traiter la question des critères de bilan énergétique, ainsi que l’examen de nombreuses alternatives énergétiques individuelles à la lumière de ces critères. J’ai proposé de brefs aperçus à ce sujet auparavant, et une étude beaucoup plus poussée est en cours d’impression. [18]

Le résumé de mes conclusions à cet égard est le suivant.

Environ 85 % de notre énergie actuelle provient de trois sources primaires, à savoir le pétrole, le gaz naturel et le charbon, qui sont non renouvelables, dont le prix aura vraisemblablement tendance à augmenter radicalement au cours des prochaines années et décennies, engendrant de sévères pénuries, et enfin dont l’impact environnemental est inacceptable. Si ces sources ont historiquement été pourvues d’une valeur économique importante, nous ne pourrons pas en dépendre à l’avenir ; en effet plus nous retarderons la transition vers les sources d’énergie alternatives, plus cette transition sera éprouvante, à moins qu’un éventail pratique de systèmes énergétiques alternatifs et revêtant des caractéristiques économiques et environnementales supérieures, soit identifié.

Néanmoins, déterminer un tel éventail est plus difficile qu’on pourrait le penser a priori. Chaque source d’énergie présente des caractéristiques hautement spécifiques. De fait, ce sont les caractéristiques de nos sources d’énergie actuelles (principalement le pétrole, le charbon et le gaz naturel) qui nous ont permis de développer une société à grande mobilité, large population et taux de croissance élevés. L’examen des sources d’énergie alternatives disponibles selon des critères de densité énergétique, impacts environnementaux, dépendance vis-à-vis de matières premières en voie d’épuisement, intermittence ou constance de l’approvisionnement et pourcentage d’énergie produite en fonction de l’énergie investie, nous indique qu’aucune ne semble en mesure de perpétuer ce genre de société.

De plus, les infrastructures nationales de production d’énergie sont onéreuses et lentes à développer. La performance énergétique, de la même façon, nécessite des investissements qui, incrémentés dans le temps, présentent généralement des retours en diminution, car il est impossible de réaliser du travail sans aucune énergie au départ. Où sont la volonté et la capacité à rassembler suffisamment de capital en vue du déploiement de sources d’énergie alternatives et de la mise en œuvre de mesures d’économie à l’échelle requise ?

S’il existe de nombreuses installations productrices d’énergie alternative fonctionnelles dans le monde (allant des petits systèmes photovoltaïques individuels aux grandes « fermes » de turbines éoliennes de trois mégawatts), il y a en revanche peu de nations modernes et industrielles capables d’obtenir actuellement l’essentiel de leur énergie par des sources autres que le pétrole, le charbon et le gaz naturel. La Suède représente à cet égard un bon exemple, car elle tire une grande partie de son énergie du nucléaire et de l’hydroélectrique. Un autre exemple est l’Islande, qui bénéficie de ressources géothermiques exceptionnellement importantes et inexistantes dans la plupart des autres pays. Même pour ces deux nations, la situation est complexe : la construction de l’infrastructure de leurs centrales s’est essentiellement appuyée sur les combustibles fossiles pour ce qui est de l’extraction des minerais et matières premières, pour la transformation des matériaux, pour les transports, pour la fabrication de leurs éléments, pour l’énergie nécessaire à leur construction, etc. Dès lors toute transition réelle hors des combustibles fossiles ne reste que théorie et optimisme inconscient, certainement pas réalité.

Ainsi la conclusion que j’ai tirée d’un examen attentif des énergies alternatives, c’est qu’il est peu probable que les combustibles fossiles conventionnels comme les sources d’énergie alternatives puissent fournir la quantité et la qualité d’énergie nécessaires au maintien de la croissance économique, ni même les niveaux actuels d’activité économique, pour le reste du siècle en cours. [19]

Or, le problème s’étend bien au-delà du pétrole et des autres combustibles fossiles : les ressources mondiales en eau sont mises à contribution au point que des milliards d’êtres humains risquent de bientôt se retrouver avec seulement un accès précaire à l’eau potable et pour l’irrigation. La biodiversité décline rapidement. À cause de l’érosion, nous perdons 24 milliards de tonnes de terre cultivable chaque année. Par ailleurs, de nombreux minerais économiquement significatifs, de l’antimoine au zinc, sont en voie d’épuisement rapide, nécessitant l’extraction de minerais de qualité moindre dans des zones toujours plus reculées. Aussi la crise du pic pétrolier n’est-elle que le côté tranchant d’un dilemme de pic général plus large.

De manière générale, l’humanité est confrontée à un péril entièrement prévisible : notre population s’est prodigieusement accrue au cours des 200 dernières années (passant de moins d’un milliard d’individus à près de sept milliards), tandis que notre consommation de ressources par individu a également augmenté. Pour de nombreuses espèces, c’est pratiquement la définition du succès biologique. Pourtant, tout cela s’est déroulé dans le contexte d’une planète limitée et dotée d’une quantité déterminée de ressources non renouvelables (combustibles fossiles et minerais), d’une capacité limitée à générer des ressources renouvelables et à absorber les déchets industriels (dont le dioxyde de carbone). Si nous prenons un peu de recul et observons la période industrielle dans une perspective historique large et en ayant conscience des limites écologiques, il est difficile de passer outre la conclusion que nous vivons aujourd’hui la fin d’une parenthèse relativement brève : une phase d’expansion rapide de 200 ans rendue possible par une manne énergétique temporaire (sous forme de combustibles fossiles très bon marché) et qui sera inéluctablement suivie d’un repli encore plus rapide et dramatique avec l’épuisement de ces combustibles.

La survenue de cet élan croissance-contraction ne signifie pas nécessairement la fin du monde, mais cela implique effectivement la fin d’une certaine forme d’économie. D’une façon ou d’une autre, l’humanité doit revenir à un mode plus normal d’existence se caractérisant par son appui sur l’afflux solaire immédiat (par les cultures, le vent ou la conversion directe du rayonnement solaire en électricité) plutôt que sur une ancienne énergie solaire stockée.

Il ne s’agit pas d’affirmer que le reste du XXIe siècle doive consister en un effondrement de l’industrie, une disparition de l’essentiel de la population humaine et un retour des survivants à un mode de vie pratiquement identique à celui des paysans du XVIe siècle ou des chasseurs-cueilleurs primitifs. Il est possible en revanche d’imaginer des façons acceptables et même attirantes pour l’humanité de s’adapter aux limites écologiques tout en développant plus encore sa richesse culturelle, sa compréhension scientifique et sa qualité de vie (voir ci-dessous).

Mais peu importe comment elle est amenée, la transition sera synonyme de fin de la croissance économique au sens conventionnel. Et il semble que cette transition ait démarré.

Comment savoir quel diagnostic est le bon ?

Si le patient est un être individuel et que la cause du trouble est incertaine, de nouveaux examens de diagnostic peuvent être prescrits. Mais à quelles sortes de tests sanguins, rayons X et scanner pouvons-nous soumettre l’économie nationale ou mondiale ?

D’une certaine façon, ces examens ont déjà été menés. Durant les quelques décennies passées, des milliers d’enquêtes scientifiques ayant pour objet les ressources naturelles, la biodiversité et les écosystèmes ont montré des taux d’épuisement et de déclin croissants. [20] L’augmentation continue de la population, de la pollution et de la consommation est également bien documentée. Cette somme d’informations constituait la base de l’étude Les Limites de la croissance mentionnée plus haut, qui a recours à un modèle informatique pour montrer comment les tendances actuelles se préciseront probablement, et la plupart des scénarios obtenus indiquent qu’elles conduiront à la fin de la croissance économique et à un effondrement de la production industrielle, à un moment ou à un autre, au cours du début du XXIe siècle.

Pourquoi les résultats de ces tests de diagnostic ne sont-ils pas universellement acceptés comme remettant en question le principe de croissance continue ? Premièrement parce que leurs conclusions vont à l’encontre des croyances et affirmations de la plupart des économistes, qui maintiennent qu’il n’existe pas de limites pratiques à la croissance. Ils récusent le fait que les contraintes en termes de ressources constituent au bout du compte un plafond à la production et à la consommation. Aussi leurs efforts diagnostics tendent-ils à ignorer les facteurs environnementaux en faveur des aspects internes et facilement mesurables de l’économie humaine comme la circulation de l’argent, la confiance des consommateurs, les taux d’intérêt et les indices de prix.

L’écologiste Charles Hall, parmi d’autres, a argumenté que la discipline de l’économie, telle qu’elle est aujourd’hui pratiquée, ne constitue pas une science car elle fonctionne principalement sur la base de la logique corrélative, plutôt que par l’élaboration de la connaissance au moyen d’un procédé continu et rigoureux de proposition et de test d’hypothèses. [21] Si l’économie a recours à une terminologie et à des mathématiques complexes, comme le fait la science, ses affirmations basiques quant au monde, telles que le principe de la substitutionnabilité infinie, qui considère que pour toute ressource se faisant rare, le marché trouvera un substitut, ne font en revanche pas l’objet d’un examen expérimental rigoureux. (Il est intéressant de noter à ce propos que Hall et ses associés ont fait l’effort de poser les fondations conceptuelles d’une nouvelle discipline économique basée sur les méthodes et principes scientifiques, qu’ils prénomment « économie biophysique ». [22]

De surcroît, les économistes classiques ont globalement échoué à prévoir le crash actuel. Nous n’avons pas vu d’effort consistant ou concerté de la part du secrétaire au Trésor, des directeurs de la Réserve Fédérale ou des économistes titulaires du prix « Nobel » pour avertir les milieux décisionnaires ou le grand public que, à un moment donné au début du XXIe siècle, l’économie mondiale commencerait à vaciller. [23] On serait tenté de penser que cet échec de pronostic, à savoir l’incapacité à entrevoir un événement aussi significatif historiquement que le repli rapide de presque toute l’économie mondiale et impliquant la déroute de banques et d’industries parmi les plus importants au monde, les aurait incités à s’arrêter un moment et remettre en question leurs hypothèses de base. Pourtant peu de choses donnent à penser que cela est le cas.

Au risque de me répéter, j’insisterai sur ce point : les scientifiques concrets dans différentes disciplines ont effectivement prévu la fin de la croissance économique pour le début du XXIe siècle, et ont averti les preneurs de décisions ainsi que le grand public en de nombreuses occasions.

Qui devrions-nous croire ?

Dans le détail, le diagnostic alternatif est modulable. Si l’activité économique rebondissait au-delà de son niveau de 2007, ou si la production de pétrole s’élevait au-dessus de son plafond de juillet 2008, alors l’explication de la crise économique actuelle par les limites de la croissance liées aux ressources pourrait être considérée comme en partie infirmée. Néanmoins, même si cela devait se produire, le raisonnement sous-jacent au diagnostic alternatif tiendrait peut-être toujours debout. Si le pic de production mondial était retardé jusqu’en, disons, 2015 ou 2020, et si un autre crash économique, cette fois sans fond, s’en suivait, alors le résultat final serait essentiellement identique. En revanche si pendant ce temps le diagnostic alternatif était pris au sérieux et mis en application, les conséquences en seraient bénéfiques : une décennie aura été consacrée à la préparation à cet événement.

Le diagnostic alternatif pourrait-il être erroné dans son ensemble ? C’est-à-dire, le jugement des économistes conventionnels serait-il fondé lorsqu’ils estiment que la croissance peut se poursuivre indéfiniment ? On répète souvent que tout est possible, or certaines choses sont davantage possibles que d’autres. La croissance perpétuelle de la population humaine et de la consommation dans le cadre d’une planète limitée semble en effet être une idée assez exagérée, en particulier du fait que les signes d’avertissement sont partout et nous montrent clairement que nous atteignons déjà, et outrepassons même, les limites écologiques. [24]

Ce qu’il ne faut pas faire : prescrire des placebos au coût pernicieusement prohibitif

Si les scientifiques du concret avertissant des limites de la croissance ont raison, alors faire face au déclin économique global implique bien plus que simplement remettre sur pied les banques et organismes de prêt immobilier. En effet, dans ce cas nous sommes confrontés à un changement fondamental de notre économie aussi significatif que l’avènement de la révolution industrielle. Nous sommes à un point d’inflexion historique, à savoir la fin de dizaines d’années d’expansion et le début d’une période de contraction inévitable qui se prolongera jusqu’à ce que l’humanité vive de nouveau dans le respect des limites des systèmes régénératifs de la Terre.

Mais nous ne voyons guère de signes indiquant que les preneurs de décisions y comprennent quoi que ce soit. Leur raisonnement semble principalement calqué sur les certitudes des économistes dans le vent, selon lesquelles la croissance peut et doit continuer dans un avenir indéterminé, et que le repli économique dont souffre actuellement le monde n’est que temporaire : un problème qui peut et doit être résolu.

Ceci étant dit, il ne s’agit pas d’un problème mineur aux yeux des économistes et dirigeants. En témoigne l’ampleur considérable des plans de sauvetage du Trésor et de la Réserve Fédérale ayant été mis en œuvre dans une tentative possiblement futile de mettre fin à la contraction et relancer la croissance. Selon le commissaire général spécial du gouvernement états-unien en charge du Troubled Asset Relief Program (TARP, plan de soutien du gouvernement américain au secteur financier), dans ses remarques soumises au Comité parlementaire pour la supervision et la réforme gouvernementale le 21 juillet, 23,7 trillions de dollars (NDT. 23 700 milliards de dollars) ont été déboursés dans le cadre du « soutien potentiel total du gouvernement fédéral ». Il s’agit effectivement bien d’un remède onéreux. Ne serait-ce que commencer à saisir l’énormité de ce chiffre nécessite déjà un moment de réflexion. Cela représente environ la moitié du PIB mondial annuel, et plus de trois fois la somme déboursée par le gouvernement états-unien, en dollars ajustés à l’inflation, pour l’ensemble des guerres de 1776 à aujourd’hui. C’est presque 50 fois le coût du New Deal.

D’autres nations, dont le Royaume-Uni, la Chine et l’Allemagne se sont engagées à financer des plans de soutien et de sauvetage qui, bien que nettement moins importants en termes absolus, représentent une part impressionnante (devrions-nous dire effrayante ?) du PIB national.

Si le diagnostic alternatif est valable, rien de tout cela ne fonctionnera au bout du compte, car les institutions financières existantes, avec leur socle de dette et intérêts et leur besoin d’expansion permanente, ne peuvent être rendues opérationnelles dans un contexte de plafond effectif imposé par les contraintes d’énergie et de ressources à la production industrielle et au transport.

Les plans de sauvetage et de soutien fonctionnent-ils ? Beaucoup d’éléments suggèrent que ce n’est pas le cas, sauf dans des proportions limitées. Aux États-Unis, le chômage continue de croître, tandis que la chute des valeurs immobilières se poursuit. Et la plupart des « nouveaux bourgeons » repérés dans l’économie jusqu’à présent ne représentent qu’une baisse contestable du rythme de contraction. Par exemple, l’index des prix de l’immobilier publié le 28 juillet de cette année montrait qu’en mai les prix ajustés à la saison ont chuté de seulement 0,16 % par rapport au mois précédent. Cela équivaut à un taux de déclin annuel d’un peu moins de 2 %, représentant une amélioration significative au regard du taux annuel de plus de 20 % qui prévalait de septembre 2008 à mars 2009. De nombreux observateurs se sont emparés de cette nouvelle pour annoncer un rebondissement imminent. Pourtant les ventes de nouveaux logements sont en baisse : de 1,4 million par an en 2005 à 350 000 par an aujourd’hui, et le prix des logements est 50 % au-dessous de leur niveau observé au plus haut de la bulle, cette baisse se poursuivant dans la plupart des zones. De plus, la production industrielle chute toujours, les petites entreprises souffrent et des signes de danger sont toujours visibles à l’horizon, parmi eux une nouvelle vague d’hypothèques, une plongée probable des valeurs immobilières et la réalité émergente que nous devons toujours nous occuper des titres financiers pourris qui sont au centre de la crise bancaire. [25]

Le président Obama a avancé l’argument selon lequel les renflouements sont justifiés afin de stabiliser le système assez longtemps pour que les dirigeants opèrent des changements fondamentaux dans les institutions et les règlementations, permettant à l’économie de repartir de l’avant plus saine et immune à de futures crises similaires. Mais pas grand-chose ne suggère que le genre de transformations systémiques véritablement nécessaires (celles qui seraient capables de faire fonctionner l’économie durant une période de repli prolongée) est en préparation ni même envisagé. Parallèlement, tandis que les institutions dépendantes de la croissance sont temporairement regonflées, l’ampleur finale des dégâts risque bien de ne faire que s’étendre : lorsque l’effondrement inévitable de ces institutions se produira effectivement, les conséquences seront vraisemblablement pires, tant la somme de capitaux dilapidée afin de tenter de les sauver aura été importante.

En épuisant les ressources non renouvelables comme les métaux, les minerais et les combustibles fossiles, nous avons volé le bien des générations futures. En réalité, désormais nous volons à ces générations les moyens financiers qui auraient pu être déployés afin d’ériger un pont vers une économie soutenable. La construction d’une infrastructure de production d’énergie renouvelable (non seulement une capacité de génération, mais également de distribution et de stockage, ainsi que des solutions agricoles et de transport pour l’après pétrole) nécessitera des investissements énormes et des décennies de labeur. D’où proviendra le capital à investir si les gouvernements sont déjà noyés dans les dettes ? Si nous avons dépensé près de 24 000 milliards de dollars pour remettre sur pieds une vieille économie dépourvue de perspectives de survie, que nous reste-t-il pour financer la nouvelle ?

Si la prescription actuelle destinée à soigner notre maladie économique se fourvoie, il en va de même pour beaucoup de remèdes proposés en vue de régler nos problèmes d’énergie. Selon le diagnostic conventionnel, le niveau élevé du prix actuel du brut est à mettre au compte de la spéculation ; la solution devrait donc consister en une règlementation plus stricte des marchés pétroliers à terme (ce qui est peut-être une bonne idée, même si cela ne touche pas le cœur du problème), tout en permettant davantage aux compagnies pétrolières de prospecter le pétrole domestique (bien que les taux probables de production des champs pour le moment interdits d’accès soient relativement maigres, et auraient un effet négligeable sur les cours du pétrole). Pourtant, en réalité les investissements supplémentaires dans des systèmes de production de combustibles fossiles (dont la technologie du « charbon propre ») engendreront des retours déclinants, sachant que les ressources de meilleure qualité ont déjà été exploitées ; et simultanément cela détourne des capitaux qui pourraient autrement être investis dans l’énergie renouvelable sur laquelle nous devrons nous appuyer de manière croissante à mesure que les combustibles fossiles déclineront. [26]

Ce qui est nécessaire, mais pour le moment totalement inexistant, c’est une reconnaissance fondamentale du fait que les circonstances ont changé : ce qui fonctionnait durant les décennies passées ne saurait s’appliquer à l’avenir.

Ce qu’il faut faire : s’adapter à la nouvelle réalité

Si le diagnostic alternatif est correct, il n’y aura pas de solution simple à l’effondrement économique actuel. Certaines maladies ne sont pas guérissables et nécessitent simplement que nous nous y adaptions et que nous tirions le meilleur de notre nouvelle situation.

Si l’humanité s’est effectivement embarquée dans la phase de contraction du mouvement industriel, nous devrions accepter le fait de trouver devant nous des niveaux de revenus bien moindres (pour pratiquement tout le monde dans les pays riches, et pour les hauts salaires des pays plus pauvres), des possibilités de carrière différentes (moins d’emploi dans la vente, le marketing et la finance ; davantage dans la production basique), une énergie, des transports et de la nourriture plus chers. De plus, nous devrions accepter le fait que les aspects clés de notre système économique inextricablement liés à un besoin de croissance future cesseront d’être fonctionnels dans ce nouveau contexte.

Plutôt que de tenter de renflouer les banques et compagnies d’assurances à coup de trillions de dollars, il serait peut-être mieux de les laisser simplement couler, peu importe les conséquences néfastes à court terme, car elles couleront de toute façon à un moment ou à un autre. Plus tôt elles seront remplacées par des institutions remplissant des fonctions essentielles dans une économie en repli, mieux tout le monde se portera.

Pendant ce temps les leaders d’opinion dans la société, et en particulier le président, doivent commencer à faire circuler l’information, de façon compréhensible et mesurée, selon laquelle la croissance ne reviendra pas et le monde est entré dans une phase économique nouvelle et sans précédent, mais que nous pouvons tous survivre et prospérer dans cette période transitoire pleine de défis si nous nous y appliquons et travaillons ensemble. Au cœur de cette rééducation générale doit figurer la reconnaissance publique et institutionnelle de trois règles fondamentales de la soutenabilité : la croissance démographique n’est pas soutenable ; l’extraction actuelle des ressources non renouvelables ne l’est pas davantage et l’utilisation des ressources renouvelables ne le sera que si elle est faite à un rythme inférieur à celui de leur régénération naturelle.

Sans énergie bon marché, les échanges commerciaux mondiaux ne peuvent s’accroître. Cela ne signifie pas la fin du commerce, mais seulement que les avantages économiques se déplaceront, à mesure que le coût des transports augmentera, vers la production et la consommation locales. Or c’est peut-être là une manière trop enjolivée de présenter les choses : si et quand les pénuries de combustible surviennent, les systèmes d’approvisionnement fragiles et étirés de par le globe pourraient s’interrompre, entraînant de graves conséquences pour les consommateurs se retrouvant coupés de sources de biens essentiels. Aussi devrait-on accorder une nette priorité à l’organisation de la résilience collective en privilégiant les sources d’approvisionnement locales et l’entretien de stocks régionaux plus importants, particulièrement en nourriture et combustibles. [27]

Il faut actuellement en moyenne 8,5 calories d’énergie provenant du pétrole et du gaz pour produire chaque calorie alimentaire. Sans combustibles bon marché pour l’agriculture, la production alimentaire plongera et les agriculteurs feront faillite, à moins que des efforts proactifs soient entrepris afin de réformer le système et réduire sa dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles. [28]

Manifestement, les sources d’énergie alternatives et les stratégies améliorant l’efficacité doivent être au centre des priorités, et doivent faire l’objet de recherches intensives à l’aide d’une panoplie de critères soigneusement sélectionnés. Les meilleurs candidats devront être solidement financés, et même pendant que les combustibles fossiles sont toujours relativement peu onéreux : le temps de déploiement des infrastructures de production d’énergie renouvelable se mesurera inévitablement en décennies et nous devons donc lancer le processus dès maintenant, plutôt que d’attendre que le marché montre la voie.

Face aux crises du crédit et (potentiellement) de la monnaie, de nouveaux modes de financement de tels projets seront exigés. Sachant que nos systèmes monétaire et financier actuels sont basés sur un besoin de croissance, il nous faudra inventer de nouveaux moyens de créer et prêter de l’argent. D’importants efforts de réflexion visant à trouver des solutions en ce sens sont mis en œuvre, et certaines collectivités expérimentent déjà des coopératives à capital local, des monnaies alternatives et des banques sans intérêt. [29]

Le pétrole devenant de plus en plus cher en termes réels, nous devrons imaginer des moyens plus efficaces pour transporter les personnes et les biens. Notre première priorité à cet égard doit être de réduire le besoin en transports par une meilleure urbanisation et des systèmes de production relocalisés. Mais là où le transport est nécessaire, le rail lourd et léger sera probablement préférable aux automobiles et camions. [30]

Nous aurons également besoin d’une révolution dans les constructions pour minimiser le besoin en chauffage, en climatisation et en éclairage artificiel dans toutes nos habitations et bâtiments publics. Cette révolution est déjà lancée, mais progresse actuellement beaucoup trop lentement en raison de l’inertie des intérêts établis dans le secteur du bâtiment. [31].

Ces projets nécessiteront davantage que des crédits locaux et des fonds ; ils feront en outre appel à des travailleurs qualifiés. Cela fera non seulement naître une demande en installateurs de panneaux solaires et d’isolation de bâtiments, mais des millions de nouveaux producteurs agricoles et bâtisseurs d’infrastructures à faible coût énergétique seront également mis à contribution. Toute une gamme de nouvelles carrières pourraient émerger et remplacer les emplois du marketing et de la finance en voie de disparition, pour peu que des formations abordables soient proposées dans les établissements d’enseignement locaux.

Il est intéressant de noter que les 23,7 trillions de dollars récemment consacrés aux sauvetages et garanties de remboursement aux États-Unis représentent presque 80 000 dollars pour chaque homme, femme et enfant du pays. Un niveau d’investissement s’élevant à ne serait-ce qu’une fraction conséquente de cela pourrait financer toutes les formations nécessaires, tout en assurant un approvisionnement universel en biens de consommation essentiels durant la transition. Qu’obtiendrions-nous pour notre argent ? Une notion collective que, en temps de crise, personne n’est laissé au bord de la route. Sans le sentiment d’engagement coopératif qu’un tel filet de sécurité aiderait à susciter, un peu comme ce qui fut réalisé avec le New Deal mais à une échelle plus vaste, la contraction économique pourrait se muer en une horrible bataille pour les miettes de la période industrielle agonisante.

Aussi controversée qu’elle puisse être, la question de la démographie doit être prise en considération. Tous les problèmes liés aux ressources sont plus difficiles à résoudre lorsqu’il y a davantage d’individus nécessitant ces ressources. Les États-Unis doivent encourager les familles plus petites et mettre en place une politique d’immigration cohérente en vue d’une croissance démographique zéro. Ce qui n’est pas sans implications en termes de politique étrangère : nous devons aider les autres nations à réaliser leur propre transition économique de façon à ce que leurs citoyens n’aient pas besoin d’émigrer pour survivre. [32]

Si la croissance économique cesse d’être un objectif réalisable, la société devra trouver de meilleures façons de mesurer le succès. Les économistes doivent arrêter de mesurer le bien-être à l’aide de l’outil contondant qu’est le PIB, et commencer à s’intéresser davantage aux indices de capital humain et social dans des domaines comme l’éducation, la santé et la culture. Cette redéfinition de la croissance et du progrès s’est déjà amorcée dans certains secteurs, mais pour l’essentiel elle demande toujours à être mise en œuvre par les gouvernements. [33]

On peut d’ailleurs avancer l’argument selon lequel, quand tout cela aura été mis en place, il en résultera un mode de vie plus gratifiant pour la majorité des citoyens : un sens collectif plus accru, une meilleure connexion avec le monde naturel, un travail plus satisfaisant et un environnement plus sain. Des études ont montré à plusieurs reprises que des niveaux de consommation plus importants ne se traduisent pas nécessairement en niveaux de bien-être vital plus élevés [34]. Cela signifie que si l’on peut envisager le « progrès » en termes de bonheur et bien-être, plutôt que comme un processus toujours plus rapide d’extraction de matières premières, leur transformation en produits qui eux-mêmes deviennent rapidement des déchets, alors le progrès peut certainement perdurer. Dans tous les cas, « vendre » ce projet ambitieux et inédit au grand public implique d’en souligner les bénéfices. Plusieurs organisations explorent d’ores et déjà les possibilités de message et de communication autour de la transition. [35] Mais les décideurs doivent comprendre que regarder le bon aspect des choses ne signifie pas promettre ce qui ne peut être réalisé, comme le retour à une époque de croissance prolongée et de consommation écervelée.

Le pouvons-nous ? Le ferons-nous ?

Il est important de préciser les implications de tout cela aussi clairement que possible. Si le diagnostic alternatif est correct, il n’y aura pas de « reprise » économique complète, pas cette année, la prochaine, ni dans cinq ou dix ans. On pourrait assister à des rebonds temporaires nous ramenant à une fraction du pic d’activité économique, mais il ne s’agira que de brefs moments de répit.

Nous sommes entrés dans une nouvelle ère économique au cours de laquelle les anciennes règles ne s’appliquent plus. Les taux d’intérêts bas et les dépenses gouvernementales ne se traduisent plus en stimulation de l’emprunt et créations d’emplois. L’énergie bon marché n’apparaîtra pas simplement parce qu’il existe une demande. Dans la plupart des cas, nous ne trouverons tout simplement pas de substituts aux ressources essentielles. Globalement, l’économie continuera de se rétracter dans des crises et tressaillements jusqu’à ce qu’elle puisse être maintenue à niveau par l’énergie et les ressources matérielles que la Terre peut fournir de façon continue.

Bien entendu tout cela constitue une nouvelle très pénible à entendre. On peut le comparer à votre médecin vous annonçant que vous avez contracté une maladie systémique et potentiellement fatale ne pouvant être guérie, mais seulement traitée par un remède d’appoint ; ce remède consistant à opérer des changements profonds dans votre mode de vie.

Certains lecteurs ne manqueront pas de faire remarquer que le changement climatique n’occupe pas une place proéminente dans cette discussion. Il s’agit, après tout, de la plus grave catastrophe environnementale de l’histoire de l’humanité. En effet, ses conséquences pourraient être bien plus sérieuses que la simple destruction des économies nationales : des centaines de millions d’êtres humains et des millions d’autres espèces pourraient être mis en péril. La raison pour laquelle j’ai choisi de limiter ici mon évocation du changement climatique est (en considérant que le diagnostic alternatif soit correct) que ce n’est pas ce phénomène qui s’est avéré être l’obstacle le plus immédiat à la croissance économique, mais bien l’épuisement des ressources. Néanmoins, si ce point ne fait pas encore l’unanimité, le changement climatique en lui-même et les mesures requises pour le minimiser représentent dans l’ensemble des limites pour la croissance, tout comme l’épuisement des ressources. De plus, si nous échouons à encadrer efficacement le repli économique qui caractérisera les décennies à venir, il ne subsistera pas d’espoir de mise en place d’une réponse organisée et cohérente au changement climatique, une réponse se matérialisant par des efforts tant pour réduire l’impact du climat que pour s’y adapter. Il est important de souligner, cependant, que les mesures défendues ici (dont le développement de sources d’énergie renouvelables et d’une meilleure efficacité énergétique, une diminution rapide de la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles dans les transports et l’agriculture, et la stabilisation des niveaux démographiques) figurent parmi les mesures susceptibles de contribuer à la réduction des émissions de carbone.

Est-il possible que cet essai influence la réflexion et les actions des dirigeants ? Malheureusement, c’est peu probable. Leur croyance en la possibilité et la nécessité d’une croissance continue est pernicieuse, et la notion selon laquelle la croissance n’est peut-être plus possible est à leurs yeux impensable. Mais le diagnostic alternatif doit figurer dans les registres. Cet essai, rédigé par un simple journaliste, représente à bien des égards la réflexion de milliers de scientifiques concrets ayant travaillé depuis des décennies sur des problèmes liés à la démographie, aux ressources, à la pollution et à la biodiversité. Ignorer le diagnostic en lui-même, tel qu’articulé ici ou développé dans des dizaines de milliers d’articles scientifiques, pourrait nous faire passer à côté de notre dernière chance d’éviter un effondrement total, non seulement de l’économie, mais également de la civilité et de l’existence humaine organisée. Cela pourrait nous exposer à un risque de discontinuité historique trouvant ses antécédents qualitatifs dans l’effondrement des civilisations romaine et maya. [36] Or il n’existe pas de véritable précédent pour ce qui vraisemblablement nous attend, car ces exemples anciens d’effondrement affectaient des sociétés géographiquement délimitées dont l’influence sur leur environnement était tout aussi limitée. La civilisation actuelle est globale, et son destin, celui de la Terre et de l’humanité, sont inextricablement liés.

Cependant même si les dirigeants continuent d’ignorer de tels avertissements, les individus et collectivités peuvent en tirer des leçons et entamer le processus d’élaboration de résilience, de détachement de la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles et des institutions enchaînées à la machine de croissance perpétuelle. Nous ne pouvons nous permettre de rester spectateurs alors que les dirigeants mondiaux gâchent les occasions nous permettant de prendre conscience et de nous adapter aux limites de la croissance. Nous pouvons initier des changements dans nos vies, et nous pouvons nous serrer les coudes avec nos voisins. Et nous pouvons faire comprendre à nos milieux décisionnaires que nous désapprouvons leur allégeance au statu quo, mais qu’en revanche il existe d’autres options.

Est-il trop tard pour entamer une transition contrôlée vers une société post-énergies fossiles ? Peut-être. Mais nous ne le saurons pas si nous n’essayons pas. Et si nous sommes amenés à fournir cet effort, nous devons commencer par admettre une réalité simple et crue : la croissance telle que nous l’avons connue ne peut plus faire partie de nos objectifs »

[1] “Pain on the Road to Recovery”, par Kevin Rudd, The Sydney Morning Herald, 25 juillet 2009.

[2] Voici, par exemple, quelques extraits pertinents de mon livre La fête est finie ! Avenir des sociétés industrielles après le pic pétrolier (Éditions Demi-Lune, collection Résistances, 2008. Première édition en langue anglaise en 2003 chez New Society Publishers, révisée en 2005.) : « Notre système financier actuel fut élaboré durant une période de hausse soutenue de la quantité d’énergie disponible, ses concepteurs étant persuadés du fait qu’une croissance économique durable était à la fois inévitable et souhaitable. Cette idéologie de la croissance s’est incarnée dans des structures financières systémiques pour la survie desquelles la croissance est nécessaire.[…]Jusqu’à présent ce lien indirect, entre un système financier reposant sur la hausse perpétuelle de l’afflux de liquidités d’une part, et d’autre part une économie se développant année après année grâce à l’augmentation de l’énergie et des autres ressources disponibles, s’est relativement bien maintenu à l’exception de quelques exemples notoires comme la Grande Dépression.[…]Cependant,[lorsque la production pétrolière mondiale plafonnera] le système financier ne réagira pas nécessairement de façon rationnelle.[…]Cela pourrait logiquement déclencher une crise financière[…] »

[3] Voir Albert Bartlett : Arithmetic, Population and Energy (transcription de présentation).

[4] Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows, Jorgen Randers et William W. Behrens III, Limits to Growth (New York : Universe Books, 1972) – Version française : Halte à la croissance ? Rapport sur les limites de la croissance (éd. Fayard, 1973 – enrichi d’une Enquête sur le Club de Rome par la traductrice de l’ouvrage Jeanine Delaunay) ; Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows et Jorgen Randers, Beyond the Limits (Post Mills, VT : Chelsea Green, 1992. Non traduit en français.) ; Donella H. Meadows, Dennis L. Meadows et Jorgen Randers, Limits to Growth : The 30 Year Update (White River Junction, VT : Chelsea Green, 2003. Non traduit.). Voir également la récente étude du CSIRO, A Comparison of the Limits to Growth with Thirty Years of Reality (2009, non traduit.) (http://www.csiro.au/files/files/plje.pdf).

[5] Voir par exemple Robert U. Ayres et Benjamin Warr : The Economic Growth Engine : How Energy and Work Drive Material Prosperity (Cambridge, UK : Edward Elgar Publishing, 2005. Non traduit.) ; Robert Barro et Xavier Sala-i-Martin, Economic Growth (Cambridge, MA : MIT Press, 2003. Non traduit.) (http://www.bookrags.com/research/ec…).

[6] Voir La fête est finie ! Avenir des sociétés industrielles après le pic pétrolier (Par Richard Heinberg, Éditions Demi-Lune, collection Résistances, 2008.) ; Powerdown : Options and Actions for a PostCarbon World (2004, non traduit) ; et The Oil Depletion Protocol : A Plan to Avert Oil Wars, Terrorism, and Economic Collapse (2006, non traduit) ; ainsi que les livres de Kenneth Deffeyes, Colin Campbell et Matthew Simmons, les sites Internet www.oleocene.org et www.picpetrolier.net. L’association pour l’étude des pics pétrolier et gazier (ASPO) organise des conférences internationales pour étudier les problèmes liés à la déplétion (raréfaction) du pétrole et du gaz naturel (www.peakoil.net et www.aspofrance.org), la section française de l’ASPO publie des bulletins http://aspofrance.org/news/bulletin… et celle des USA publie chaque semaine un recensement des informations importantes à ce sujet, le Peak Oil Review, compilé par l’ancien analyste de la CIA Tom Whipple. Lors de la conférence annuelle de l’ASPO à Cork, Irlande, en septembre 2007, l’ancien secrétaire états-unien à l’énergie James Schlesinger, déclarait : « D’un point de vue conceptuel, la bataille est finie. Les piquistes ont gagné. Nous sommes dorénavant tous des piquistes. » Voir également Warning : Oil supplies are running out fast, par Steve Connor, The Independent, 3 août 2009 (http://www.independent.co.uk/news/s…).

[7] Le taux de déclin des découvertes de nouveaux champs pétroliers et la liste des pays ayant dépassé leur pic de production sont largement documentés ; par exemple : The Future of Global Oil Production : Facts, Figures, Trends and Projections by Region par Roger D. Blanchard (Jefferson, NC : McFarlane and Co., 2005). Non traduit.

[8] Un rapport du 4 mai 2009 rédigé par Raymond James Associates (Stat of the Week) avance que la production mondiale de pétrole a culminé en juillet 2008 (http://blogs.wsj.com/environmentalc…). Dans une interview donnée ultérieurement l’auteur du rapport, Marshall Adkins, suggère que la plupart des acteurs importants de l’industrie pétrolière acceptent dorénavant la thèse du pic pétrolier sous une forme ou une autre, bien qu’ils ne le reconnaissent pas forcément publiquement.

[9] Brookings Papers on Economic Activity, mars 2009.

[10] Voir Driven to the Brink : How the Gas Price Spike Popped the Housing Bubble and Devalued the Suburbs, par Joe Cortright, article de discussion, CEOs for Cities, 2008.

[11] NDT. Government Accountability Office, organisme d’audit, d’évaluation et d’investigation du Congrès des États-Unis, chargé du contrôle des comptes publics.

[12] U.S. Government Accountability Office, Commercial Aviation : Airline Industry Contraction Due to Volatile Fuel Prices and Falling Demand Affects Airports, Passengers, and Federal Government Revenues, 21 avril 2009. Pour une étude détaillée du probable impact futur des cours pétroliers élevés et des pénuries pétrolières sur le secteur aérien, voir The Oil Price Spike of 2008 : The Result of Speculation or an Early Indicator of a Major and Growing Future Challenge to the Airline Industry ?, par Charles Schlumberger, Annals of Air and Space Law, Vol. XXXIV, [2009], Université McGill.

[13] American Trucking Association.

[14] Voir, par exemple, Troubling Signs That Oil Prices Could Hamper Recovery(D’inquiétants signes montrant que les cours pétroliers pourraient décimer la reprise), Wall Street 24/7, May 8, 2009 (http://247wallst.com/2009/05/08/tro…)

[15] Voir, par exemple : Low Oil Prices, Credit Woes Could Spell Trouble for UK North Sea (Des cours pétroliers bas et des soucis de crédit pourraient causer d’importants problèmes aux exploitations britanniques de la Mer du Nord) par James Herron, Rigzone, 14 novembre 2008.

[16] Big Oil Projects Put in Jeopardy by Fall in Prices(D’importants projets pétroliers sont compromis en raison de la chute des cours), par Jad Mouawad, New York Times, 15 décembre 2008.

[17] Voir Low oil prices take wind out of renewable fuels, par David R. Baker, San Francisco Chronicle, 27 octobre 2008.

[18] Voir La fête est finie ! (Editions Demi-Lune, 2008.), chapitre 4 ; Powerdown (non traduit), chapitre 4 ; The Oil Depletion Protocol (non traduit), pages 23-31. Une discussion plus étendue sur ce thème, provisoirement intitulée Energy Limits to Growth (Les limites énergétiques de la croissance), sera publiée par l’International Forum on Globalization et le Post Carbon Institute en septembre.

[19] Cette conclusion trouve un écho, par exemple, chez Ted Trainer, Renewable Energy Cannot Sustain a Consumer Society (Dordrecht, Pays-Bas : Springer, 2007) ; et (avec certaines réserves), chez David J. C. McKay, Sustainable Energy Without the Hot Air (Cambridge, Royaume-Uni : UIK Cambridge, 2008).

[20] Juste un exemple provenant d’une coupure de presse du 20 avril 1998 décrivant les résultats d’un sondage diligenté par le Musée états-unien d’histoire naturelle : « Le Muséum états-unien d’histoire naturelle a aujourd’hui annoncé les résultats d’une enquête nationale intitulée « La biodiversité du prochain millénaire, réalisée par le Muséum en collaboration avec Louis Harris et associés, Inc. Cette enquête révèle que 7 biologistes sur 10 considèrent que nous sommes au cœur d’une extinction de masse des êtres vivants, et que cette perte d’espèces représentera une grave menace pour l’existence des êtres humains au siècle prochain. »

[21] Charles A.S. Hall et Kent A. Klitgaard, International Journal of Transdisciplinary Research, Vol. 1, No. 1 (2006) The Need for a New, Biophysical-Based Paradigm in Economics for the Second Half of the Age of Oil,, Charles A. S. Hall, D. Lindenberger, R. Kummell, T. Kroeger et W. Eichorn, The Need to Reintegrate the Natural Sciences with Economics. Bioscience 51:663-673, 2001.

[22] Cutler J. Cleveland, Biophysical Economics, The Encyclopedia of Earth. Voir également la discipline apparentée appelée économie écologique, et particulièrement les ouvrages de Herman Daly, dont Toward a Steady State Economy (New York : Freeman, 1973) et, avec Joshua Farley, Ecological Economics : Principles and Applications (Washington : Island Press, 2004).

[23] Les guillemets autour de Nobel sont justifiés par le fait que la famille Nobel n’a jamais reconnu l’économie en tant que science : le soi-disant « prix Nobel d’économie » est en fait remis par une banque suédoise.

[24] Voir The Millennium Ecosystem Assessment.

[25] Voir, par exemple, J.S. Kim, Irrational Exuberance of the Green Shoots, 24 juillet 2009.

[26] Voir Richard Heinberg, Blackout : Coal, Climate and the Last Energy Crisis (Gabriola Island, BC : New Society, 2009. Non traduit.), pages 137-143, 145-168.

[27] Voir Jeff Rubin, Why Your World Is About to Get a Whole Lot Smaller : Oil and the End of Globalization. (New York : Random House, 2009. Non traduit.)

[28] Voir Richard Heinberg et Michael Bomford, The Food and Farming Transition (Sebastopol, CA : Post Carbon Institute, 2009. Non traduit.).

[29] Voir Bernard Lietaer, White Paper on All the Options for Managing a Systemic Bank Crisis. JAK, en Suède, est une banque coopérative et auto-administrée fonctionnant sans intérêts.

[30] Voir Richard Gilbert et Anthony Perl, Transport Revolutions : Moving People and Freight Without Oil (Gabriola Island, BC : New Society, 2009. Non traduit.).

[31] L’institut Passivhaus développe des méthodes de construction réduisant l’utilisation d’énergie pour les bâtiments, souvent à zéro. Près de 20 000 habitations passives ont d’ores et déjà été bâties en Europe, pour seulement environ 12 000 aux États-Unis.

[32] Voir les sites web du Population Media Center, et SUSPS.

[33] L’organisation Redefining Progress (« Redéfinir le progrès ») a développé un indicateur de progrès réel (« Genuine Progress Indicator », GPI) incorporant beaucoup de critères de ce type.

[34] Voir, par exemple, Understanding Human Happiness and Well-Being, The Sustainable Scale Project.

[35] Le mouvement naissant des villes en transition (www.transitiontowns.org/) part du principe que “la vie peut être plus belle sans combustibles fossiles.” YES ! Magazine est une publication du Positive Futures et illustre par l’exemple des modes de vie présentant une faible empreinte carbone en même temps que des avantages personnels et sociaux. Le Simple Living Network fournit quant à lui des “infos, des outils, des exemples et des adresses pour une vie simple, saine et responsable.”

[36] Voir Jared Diamond, Collapse How Societies Choose to Fail or Succeed (New York : Viking, 2005) ; Joseph Tainter, The Collapse of Complex Societies (Cambridge, UK : Cambridge University Press, 1988) ; et John Michael Greer, The Long Descent (Gabriola Island, BC : New Society, 2008).

Merkel : « attaquer le problème par la racine ». Verhofstadt : « Les économies européennes doivent rouler sur la même autoroute ».

La chancelière allemande Angela Merkel a indiqué le refus de son pays d’aider la Grèce financièrement. « Attaquer le problème par la racine » indique-t-elle : les membres de la Zone Euro qui contreviendraient avec persistance aux normes du Traité de Maastricht s’exposent à l’exclusion pure et simple (1). Cette annonce émanant du gouvernement du gardien de l’orthodoxie budgétaire en Europe peut choquer.Verhofstadt a stigmatisé la position de Merkel, en appelant  à une Europe solidaire (2). Et pourtant, ce serait donner un mauvais signal aux marchés et aux autres Etats de venir aujourd’hui en aide à la Grèce. Un peu comme ce fut le cas lors de la crise financière, les acteurs en déduiraient que le principe du « too Big to fail » s’applique et que chaque Etat mis en difficulté dans le futur bénéficiera du même mécanisme d’intra-solidarité. Dans ce cas, dans l’absence de mécanisme de sanction, les Etats n’auraient plus un incentif réel à  contrôler leur déficit budgétaire. D’où le risque qu’un cas similaire à celui de la Grèce puisse se reproduire.

On sait que l’Union Monétaire est une construction inachevée. La politique monétaire est aux mains de la banque centrale européenne (BCE) mais il n’y a toujours pas un gouvernement économique pour l’ensemble de l’Union. Des mécanismes de concertations intergouvernementaux existent (3) mais les économies des Etats membres ont un profil très varié (4). La crise grecque donne l’opportunité d’avancer en direction d’une véritable gouvernance économique européenne. Herman Van Rompuy a évoqué l’essence de cette idée : faire en sorte que chaque gouvernement soit responsable au niveau européen et plus uniquement au niveau national (5). Sarkozy vient de la relayer devant le Parlement européen (6). Verhofstadt la développe : « il faut que les économies européennes roulent sur la même autoroute » (7): poser le problème en terme de minimas, s’accorder sur des objectifs à long terme pour que chacun, à son rythme, puisse converger vers ces objectifs.

La crise grecque crée des opportunités, gageons que nos dirigeants sauront les saisir.

(1) Cidal (25 février 2010). Angela Merkel : attaquer le problème à la racine. Disponible sur : http://www.cidal.diplo.de/Vertretung/cidal/fr/__PR/actualites/nq/2010__02/2010__02__25__MerkelInterview__pm,archiveCtx=2069408.html

(2) Les Echos.fr (18 mars 2010). Grèce : Verhofstadt fustige la position anti-européenne de Merkel. Disponible sur : http://www.lesechos.fr/info/inter/afp_00238747-grece-verhofstadt-fustige-la-position-anti-europeenne-de-merkel.htm

(3)  La coordination des politiques budgétaires est discutée au sein de l’Eurogroupe, réunion des ministres des Finances des Etats membres ayant adopté l’euro, actuellement présidé par Jean-Claude Juncker, Premier ministre du Grand-duché de Luxembourg. Dans le cadre de la Stratégie de Lisbonne, les gouvernements se sont accordés sur des objectifs communs. Voir : Fondation Robert Schuman, Jamet, J.F (9 juillet 2007). La gouvernance économique européenne : controverses et pistes de réformes. Disponible sur : http://www.robert-schuman.eu/question_europe.php?num=qe-67

(4) La principale critique qui avait été formulée à l’encontre d’une politique monétaire commune était son inadaptation face à l’hétérogénéité des situations économiques des Etats membres, notamment dans l’éventualité de chocs asymétriques. Voir (3).

(5) 7sur7 (8 janvier 2010). Van Rompuy évoque un « Gouvernement économique européeen ». Disponible sur : http://www.7sur7.be/7s7/fr/1505/Monde/article/detail/1064862/2010/02/08/Van-Rompuy-evoque-un-gouvernement-economique-europeen.dhtml

(6) lepoint.fr (19 mars 2010). Sarkozy souhaite un gouvernement économique européen. Disponible sur : http://www.lepoint.fr/actualites-politique/2008-10-21/sarkozy-souhaite-un-gouvernement-economique-europeen/917/0/284416

(7) La Tribune.fr (18 mars 2010). « Les économies européennes doivent rouler sur la même autoroute ». Disponible sur : http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20100318trib000489033/les-economies-europeennes-doivent-rouler-sur-la-meme-autoroute.html

Getting the European economy back on track: is innovation the key?

Ce jeudi 11 mars, j’étais à une conférence à Leuven organisée par la très respectable Vlerick-Leuven Management School.

L’attrait de ce rendez-vous était qu’il réunissait des acteurs du monde politique, économique et académique. Manque de bol, Didier Reynders et Kris Peeters ont été rattrapé par leurs obligations ministérielles.

Face aux remous de la crise, les intervenants ont tenté de répondre à cette question: is innovation the key to get the European economy back on track? – innover est-il la clé pour remettre l’économie européenne sur les rails.

Tous d’abord, personne n’a remis en question la question. Tous les intervenants ont pris pour acquis que « oui », innover est la clé pour sortir de la crise. Les interventions se sont donc construites sur la question du « comment innover davantage? »

A ce sujet,  un premier point de convergence entre tous les participants : l’économie européenne souffre d’un déficit structurel sur le plan de l’innovation.

Après une première discussion sur les problèmes, le débat comportait un second volet sur les solutions à mettre en place. J’ai relevé trois éléments essentiels dans la discussion.

Pour commencer, M. Vander Plaetse (vice président de l’innovation, Belgacom) invite les entreprises à mettre leurs compétences en commun pour créer des synergies. L’interdisciplinarité en permettant de décloisonner les savoirs de chacun stimule l’innovation. En particuliers, sont évoqués des partenariats renforcés entre les grosses entreprises et des petites entreprises au profil très innovateur. Ces dernières ont d’une part un profil à haut risque et un gros besoin en financement et d’autre part un haut potentiel en valeur ajoutée. Les grosses entreprises peuvent leur fournir le cash nécessaire, amortir les risques et profiter de ce potentiel innovateur.

Ensuite, Prof. Dr. Reinhilde Veugel (KULeuven, Bruegel) épingle le rôle moteur de l’Etat dans la mise en place de politiques à l’innovation. En effet,  l’Etat possède le pouvoir de créer un marché et donc de créer de la demande pour de nouvelles innovations (1). Les technologies vertes sont évoquées. Il s’agit donc d’épouser une approche pragmatique et de trouver le bon mixe entre les deux instruments que sont la régulation et le marché, le rôle du premier étant de créer un effet levier (« leverage effect ») pour activer les forces du second. Par rapport à cette nécessité d’une vision étatique stratégique, les intervenants sont unanimes : le politique à trop souvent une vision à court terme, là où des stratégies de long terme sont nécessaires.

Enfin, le responsable de Flanders DC (son nom ne figurait pas sur l’invitation) remonte à la racine du problème : l’européen et le belge en particulier n’aime pas prendre de risques. Pourtant, comme l’indique notre intervenant, « failure is the currency of creativity » -l’échec est la monnaie de la créativité. « Our education system kills creativiy »,  -notre système éducatif tue la créativité- ajoute t-il. Il donne une statistique qui marquera les esprits : « on estime que 95% des élèves ont un haut potentiel créatif en primaire, ce chiffre baisse à 2% en fin de parcours académique ». Il ajoute que seul 3% de la population s’engage dans une activité artistique. Bien entendu, la conséquence est que les entrepreneurs sont trop peu nombreux. Et de conclure sur ces mots : « Napoléon ne codifia que des libertés négatives, si je reste dans leur périmètre rien ne m’arrivera. Il est temps d’affirmer des libertés positives : « Just Do It » ».

Le mot de la fin, je le garde pour le chef de cabinet de Didier Reynders : « Après la seconde guerre mondiale, les européens ont bien rattrapé (« to catch up ») les américains parce qu’ils avaient un projet, une vision. A présent que nous sommes riches, nous nous posons cette question : où allons-nous ? Nous sommes sur la défensive, le politique doit convaincre les gens qu’on doit se concentrer sur l’avenir et non sur le passé ».

Je vous le demande donc : where are we going ?

Dans un prochain billet, j’aborderai la problématique de la gestion des risques induits par l’innovation (organismes génétiquement modifiées, changement climatique, substances chimiques, nanotechnologies) ainsi que le rôle central de la science dans l’information des choix collectifs de gestion de ces risques. En particulier, l’origine épistémologique du principe de précaution sera discutée.

(1) difficile de ne pas voir que la célèbre hypothèse de Porter est à la base de ce raisonnement.

Crise Financière: qui doit payer?

L’objet de ce biais est d’exposer de façon concise les raisons de la crise. La première clé de compréhension est que les taux d’intérêts aux Etats-Unis ont été maintenu trop bas. Deux facteurs l’expliquent. (1) la réserve fédérale américaine (FED) a maintenu un taux d’intérêt directeur beaucoup trop bas car elle craignait les effets déflationnistes de l’éclatement de la bulle des dotcoms. (2) les américains vivent à crédits depuis quelques années. Ils ont creusé un déficit toujours plus important (voir graphique 1). Les pays étranger –la Chine en particulier – ont financé ce déficit afin d’éviter une dévaluation du dollar qui affecterait leur compétitivité. Le crédit étant bon marché, les ménages se sont endettés. Ici sont bien sûr visés les fameux crédits « subprimes ». Ce terme est employé pour désigner une forme de crédit hypothécaire (mortgage) avec un taux d’emprunt variable. C’est donc un crédit immobilier gagé sur le logement de l’emprunteur. Sur base de ces crédits de plus en plus de ménages américains ont acheté des maisons et une bulle immobilière s’est créée (voir graphique 2).

Une seconde clé de compréhension est que les banques détenaient les créances des prêts octroyés à l’actif de leur bilan. De ce fait, elles supportaient les risques y afférent. C’est pourquoi elles ont mis au point des montages financiers alambiqués afin de diversifier le risque (titrisation). Deux méthodes furent utilisées. La première, appelée « risk pooling », est une technique qui consiste à mettre des créances ensembles et puis à les « repackager », les rediviser en tranches, en fonction de l’appétit pour le risque (« risk appetite ») des acteurs financiers. Une seconde technique consiste à faire fusionner des produits ayant un rating, niveau de risque, identique (CDO2).

Sans aller dans les détails, il est fondamental de comprendre que les banques ont été naïves car ces deux techniques se fondent sur le postulat que le risque n’est pas systémique, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de corrélation entre les risques des créances « repackagées ». Rien n’est plus faux. Pour être concret, les crédits hypothécaires dits subprimes ont été octroyés sur base de la valeur actuelle sur le marché immobilier de la maison hypothéquée. Or, la capacité de remboursement de beaucoup des emprunteurs a été surévaluée ( = responsabilité professionnelle des banquiers). Certains d’entre eux se sont sur-endettés jusqu’à être en rupture de paiement. A partir du moment où la valeur de l’hypothèque est inférieure à la valeur de la créance dont il est le débiteur, un emprunteur a intérêt à prononcer sa faillite. Soit, dire à la banque : « je ne vous rembourserai pas ». Dans ce cas, le seul moyen dont disposent les banques pour recouvrer leur créance est de saisir la maison pour la mettre en vente. A ce point précis, deux mécanismes économique pervers ont joué : (1) les banques ont commencé à accuser des pertes : la différence entre le montant de la créance et le prix de vente de la maison. (2) En revendant les maisons saisies, l’offre de maisons sur le marché immobilier a augmentée, ce qui a fait chuter les prix. Le processus a enclenché un effet boule de neige –un effet systémique – : les valeurs de toutes les hypothèques ont chutées, de plus en plus de débiteurs sur-endettés se sont prononcés en défaut de paiement,  les banques ont accusées de pertes toujours plus grandes.

Reste à savoir comment la crise au départ financière a eu un impact sur l’économie réelle. Deux éléments à ce sujet. Premièrement, en 1921, la Grande Dépression fut causée par la crise de confiance du public en la capacité des banques à rembourser les dépôts. S’en est suivie une panique financière : chacun à retiré son argent du système financier ce qui s’est soldé par de nombreuses banqueroutes. Ce n’est pas ce mécanisme qui fut à l’œuvre en 2007. Ici, c’est une crise de confiance intra-bancaire qui a joué. Certaines banques accusant des pertes devaient se refinancer chez les autres banques ou à la banque centrale. Or, les banques sont devenues très réticentes à se prêter entre elles. En atteste le graphique 3. La conséquence fut un « assèchement » du marché du crédit. Les banques pour compenser leurs pertes ont haussé le taux d’intérêt des prêts octroyés aux entreprises et aux particuliers. Ce phénomène s’est vu d’autant renforcé par un processus pervers : les gens qui sollicitent des crédits sont souvent ceux qui en ont le plus besoin. En jargon économique, on dit qu’ils « s’auto-sélectionnent ». Il y a une asymétrie d’informations entre les informations que possède la banque et celles que possèdent ses clients (qui peuvent cacher des informations concernant leur capacité de remboursement). Puisque la banque est incapable de séparer le bon grain de l’ivraie, il s’ensuit une hausse du coût du crédit pour tout le monde.

Figure 3. TED-spread: différence entre le LIBOR à 3 mois et le taux d’intérêt du trésor à 3 mois. Source : G. De Bruyne. Macroeconomics.

Un second élément est que la richesse d’un ménage est composée de deux éléments : le patrimoine et les revenus du travail. Des actifs financiers constituent de plus en plus souvent une part non-négligeable de cette richesse. Pour être concret, un nombre croissant de ménages possèdent des actions. Beaucoup de ménages (américains) possédaient les fameuses créances titrisées qui incluaient les crédits subprimes. Or, lorsque la bulle immobilière de ces crédits s’est effondrée (selon le processus décrit deux paragraphes plus haut), leur risque a augmenté en flèche (c’est pourquoi on parle de produits toxiques) faisant chuter leur valeur (à la fin on ne savait plus  les « rater »). Ces actifs faisant partie de la richesse des ménages, celle-ci a diminuée. S’en est suivie une baisse de la consommation ; une diminution de la demande en biens et services. Les entreprises faisant moins de profit, elles ont dû réajuster leur stock de capital (les travailleurs et les machines). Les investissements ont chuté (= crise de confiance) et les licenciements de masse ont suivis.

Le débat à présent. Les gouvernements ont-ils pris les bonnes décisions en sauvant les banques ?

Je pense que oui, sinon c’est tout le système financier qui s’effondrait. Par contre, là ou je ne suis pas d’accord, c’est que refinancement s’est fait avec de l’argent public. Soit, de l’argent de tous les contribuables, ce compris les travailleurs qui rament au quotidien pour gagner leur pain. On peut invoquer (difficilement selon moi) la responsabilité financière des ménages qui détenaient des actifs toxiques (car ils avaient un pied dans le système), mais pas celle de l’honnête travailleur qui trime au quotidien, à l’ombre des requins de la finance. Les responsables doivent payer donc.

Pourtant, paradoxalement, on serait bien en mal de les identifier. Les banquiers, les traders ? Ils n’ont fait que jouer les règles du jeu. Certes, ils se sont laissé gagner par l’appât du gain –une grave dérive du capitalisme financier – mais ceci fut possible par l’absence de limites, d’un cadre : la crise financière met en exergue une faillite de la social-démocratie. L’Etat n’a pas assumé son rôle de régulateur des échanges, de garant d’un développement harmonieux de ceux-ci à long-terme. La question est de savoir s’il a failli sciemment à cette responsabilité –auquel cas il est coupable– ou s’il était objectivement dans l’incapacité d’encadrer l’économie.

On peut clairement invoquer la responsabilité coupable du gouvernement américain (et de la Réserve Fédérale  (FED)?). En tant que superpuissance, l’Amérique avait (et a toujours) la capacité d’imposer des normes strictes à la finance mondiale. Sous Bush, les conservateurs étaient au pouvoir, l’idéologie qui dominait était l’auto-régulation par le marché. Selon moi, pas par idéalisme, mais tout simplement parce que cette approche desservait les intérêts de puissants corporatismes. C’est un avis personnel. L’Europe possède également potentiellement cette capacité à peser sur les affaires du monde. Je dis potentiellement parce que dans ce cas-ci, elle a été paralysée par des luttes d’influences intra-communautaires. Pour être clair, les Britanniques –Londres est la première place financière européenne – étaient (et sont toujours) farouchement opposés à un encadrement strict des activités financières. Les européens sont donc aussi responsables et ce même si les conditions d’émergence d’un compromis interne sont plus complexes.

Enfin, se pose la question des leçons à tirer de la crise. En a-t-on tiré les leçons ? J’aurais tendance à dire que non. Aucuns changements substantiels jusqu’ici. Pourtant, les solutions sont connues. Tout d’abord, il a été proposé de pallier au déficit de gouvernance mondiale en confiant le rôle de régulateur financier au Fond Monétaire International (FMI). Il est évident que les américains ont refusé. Idéalement, le principe fondateurs du FMI qui est « un dollar, une voix » devrait être remplacé par le principe « un joueur, une voix ». Ceux qui me suivent l’auront compris : j’évoque ici l’idée d’embryon d’une démocratie mondiale. Ce n’est pas pour demain. Ensuite, comme la précisé le professeur de Grauwe (Kul) lors d’une conférence-débat des jeunes libéraux flamands de Louvain, il faut réopérer la distinction entre banques d’affaires et banques traditionnelles. Le but des premières est de faire du profit, ce qui suppose de prendre des risques. Ceux qui décideraient de confier leur argent à ces banques s’exposeraient aux conséquences d’une possible faillite. Les banques dites traditionnelles quant à elles se concentreraient sur le métier de base d’une banque. A savoir, collecter l’épargne du public afin d’octroyer des prêts. Soit, fluidifier le circuit économique.

Pourquoi réopérer cette distinction? Car dans la situation actuelle, l’Etat ne peut prendre le risque de laisser une grosse banque aller à la faillite ce qui implique que la collectivité est implicitement l’assureur des banques. Les banques le savent et ont un incentif limité à gérer les risques. En opérant cette réforme, ceci ne serait plus vrai pour les banques d’affaires. De plus, le professeur de Grauwe suggérait de limiter l’impact d’une possible faillite en posant des limitations à la taille des banques.

Enfin,  -ce dernier élément est beaucoup plus important que la nécessité d’une régulation plus stricte- il faut rétablir le déséquilibre macro-économique qui est à l’origine de la crise : les Etats-Unis doivent réduire leur déficit et arrêter de vivre à crédit. Ceci suppose que l’étranger –la Chine en particulier – cesse de financer ce déficit.

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