les idées qui font des petits!

La peur

D’être impuissant ;

D’être puissant ;

D’être homme ;

D’être femme ;

De plaire ;

De déplaire ;

De ne pas trouver un boulot ;

De perdre son emploi ;

D’être mort

D’être vivant;

De tomber malade ;

D’être malade ;

D’être normal ;

D’être anormal ;

D’être rejeté ;

D’être accepté ;

De ne pas s’aimer ;

De ne pas être aimé ;

De ne pas aimer ;

D’être seul ;

D’être ensemble ;

D’être malheureux ;

D’être heureux ;

D’être libre ;

D’être enchaîné ;

D’être compris ;

D’être incompris ;

« La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même. » Roosevelt, discours d’Investiture, 1933.

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Cet article est une ébauche, il pose davantage de questions qu’il n’apporte de réponses. Le raisonnement est strictement qualitatif, ce qui reflète une volonté de l’auteur de dégager des pistes de réflexion qualitatives. Les commentaires sont les bienvenus. Précision utile: je ne me place pas sur le terrain idéologique (i.e. « le capitalisme est-il bon ou mauvais? »), je cherche à comprendre les choses.

Le capitalisme est un modèle économique qui repose sur l’accumulation. Sa finalité est le profit. Selon la théorie orthodoxe, le capitaliste est propriétaire des moyens de productions, le travail et le capital. Il verse un salaire au travailleur en contrepartie du travail de celui-ci. Le capitaliste engrange les profits car il supporte le risque inhérent à l’exercice d’une activité économique.

Dans ce modèle, le travail, et donc le travailleur, représente un coût qu’il convient de minimiser pour maximiser le profit. Sur un marché concurrentiel, le capitalisme a donc un incitant à exploiter le travail au maximum du possible pour en retirer un avantage concurrentiel. A salaires identiques, si la productivité des travailleurs de l’entreprise A est supérieure à celle de l’entreprise B, l’entreprise A peut vendre une même quantité que B moins cher ou une plus grande quantité au même coût. L’argument est systémique, il est ancré dans la dynamique du système.

Tout ceci ne nous renseigne pas sur la question de base qui est de savoir si le capitalisme peut survivre à la crise actuelle. En fait, pour poser les jalons d’une réponse à cette question, il nous faut nous demander si l’accumulation infinie de profit est inhérente au capitalisme et, si c’est le cas, si cette accumulation possède des limites. Dans le cas d’une réponse positive, le capitalisme possède en lui les germes de son autodestruction.

L’accumulation infinie est-elle le moteur du capitalisme ?

Il nous faut trouver un argument systémique pour répondre par l’affirmative.

Théoriquement, il est possible d’exercer une activité rentable sans chercher à augmenter les profits continuellement. Ceci implique que le coût des facteurs de production reste constant. Autrement dit, la stagnation des salaires. Ce raisonnement s’applique a une entreprise seule sur un marché mais la réalité est plus complexe puisqu’une entreprise est rarement en situation monopolistique. En situation concurrentielle, un état dynamique, les règles du jeu débouchent-elle sur l’enclenchement d’une logique du toujours plus (boucle de rétroaction positive) ?

Imaginons que mon voisin possède la même structure de coût que moi. Je vends plus que lui mais nous sommes tous les deux rentable et gagnons suffisamment notre vie. Dans ce cas, pas de problème, personne n’a un incitant à modifier sa structure de coût. Le problème arrive lorsqu’un des joueurs sur le marché cherche à « manger » des parts de marché à ses concurrents (en jouant sur les prix et donc en maximisant sa structure de coût) ou à faire croître la demande (en maximisant la quantité vendue) pour accumuler plus de profit. La première solution détruit de l’emploi, ce qui débouche sur une instabilité systémique, la seconde créée de l’emploi.

La question centrale est donc de savoir si la croissance est dans la dynamique du capitalisme?

A mon avis, il est naturel de chercher à croître dès lors que c’est possible. Il me semble assez logique pour un entrepreneur d’investir pour chercher à augmenter les profits de son entreprise. L’investissement, le moteur d’accumulation du capitalisme, exige de la croissance puisque la valeur actualisée nette de celui-ci doit être positive pour être économiquement rentable. Il en résulte que la croissance est à mon avis une condition nécessaire du capitalisme.

La question qui découle de cette conclusion est donc de savoir si la croissance infinie est possible ?

A mon avis « non ». La raison n’est pas économique, elle est thermodynamique. Pour croître, il faut de l’énergie. Donc, qui dit plus de croissance, dit une demande accrue en énergie. Or, l’énergie n’est pas illimitée. Au contraire, l’énergie est le facteur de production le plus rare. Sans énergie, on ne peut rien produire. L’économie, c’est un moteur qui dissipe de l’énergie en chaleur et en travail. Plus la cylindrée est grosse plus il faut de carburant pour faire tourner le moteur.

Je l’ai déjà écrit en longueur dans mes billets précédents : le Mythe de la croissance infinie s’est bâti sur la découverte d’un subside énergétique fini et non renouvelable découvert dans la lithosphère à l’aube de la Révolution industrielle. Or, avec le Pic pétrolier, l’ère de l’opulence énergétique touche à sa fin. L’économie a pu évoluer depuis 250 ans en dehors de toute contrainte thermodynamique, mais cette situation touche à sa fin.

Si le coût de production du surplus énergétique augmente plus vite que l’amélioration du taux d’efficacité avec lequel l’économie dissipe de l’énergie, la croissance ne peut que s’arrêter. Or, si la croissance s’arrête, la rentabilité du capital chute. On entre alors dans une situation win-loose dans laquelle les entreprises doivent se livrer une concurrence farouche pour restaurer leur marge. Dans cette compétition, le travail est une des variables d’ajustement. Il faut être compétitif, produire plus au même coût ou abaisser les salaires. Bref, avoir une structure de coût plus intéressante que celle de son voisin.

D’une part, cette guerre ouverte du tous contre tous ne peut que déboucher sur une augmentation du chômage, ce qui nourri l’instabilité systémique. D’autre part, il faut compenser la baisse des salaires des travailleurs par une augmentation de l’endettement privé afin d’éviter une crise de surproduction. Jusqu’au jour ou cette dette privée devient insoutenable, l’ultime artefact du système est alors de socialiser les dettes.

Le serpent se mord la queue, il génère une dette qui ne peut être remboursée que par la croissance alors que l’origine de cette dette est justement l’impossibilité de croître davantage, impossibilité découlant de la contrainte thermodynamique.

N’en sommes nous pas là ?

Si tel est bien le cas, nous assistons en direct à la fin du capitalisme. La première phase serait marquée par la question du remboursement de la dette. Confrontés au spectre d’une déflation les gouvernements n’auraient d’autre choix que de faire tourner la planche à billets. Dans un second temps, lorsque le surplus énergétique se contractera (lorsque nous entrerons une phase de déplétion), la contrainte thermodynamique deviendrait le facteur dominant puisqu’il nous serait alors impossible de « nourrir » toutes nos machines, notre capital productif. Ce serait alors la dépression permanente, le marché gère très bien la rareté mais il gère très mal l’abondance (surcapacité).

Aurions-nous pu anticiper cette contradiction ?

Par exemple, si les économistes avaient reconnu l’importance de l’énergie comme facteur de production, n’aurions-nous pas pu éviter que la contrainte thermodynamique génère une limite sociale (matérialisée par l’apparition d’une dette) insurmontable ?

Si nous avions taxé l’énergie plutôt que le travail, nous aurions pu éviter l’apparition du chômage puisque le travail serait progressivement redevenu plus compétitif que la machine. L’obligation de croître générée par le cycle d’investissement aurait pu être éliminée puisque l’accumulation de capital productif aurait été naturellement stoppée.

Conclusion, le pêché originel des économistes n’est-il pas d’avoir fondé leur théorie sur le paradigme d’une énergie illimitée dans un monde fini ?

De toute fàçon, la variable déterminante est le surplus énergétique à mon avis. Si celui-ci se contracte, c’est l’effondrement. L’Homme se serait-il condamné depuis le début en essayant de défier les Lois de la physique? Si tel est bien le cas, reconnaissons que nous avons vécu de belles années folles! No regret.

Politics is everywhere

« Si vous ne changez pas en vous-même, ne demandez pas que le monde change » .

En fait c’est aussi simple que ça. La réalité n’est que le reflet de nos schémas mentaux. Le reste c’est du pipeau. Quand on creuse un peu on se dit qu’on a pas vraiment envie de changer en fait, si? Pourquoi se plaindre alors…

La question est peut-être mal posée. Je la reformule adéquatemment: nos schémas mentaux sont-ils corrects? Car si ce n’est pas le cas, ce que nous croyons être la réalité n’est pas la réalité. Là on a un vrai « problème ».

Ensuite, indépendamment du fait qu’on souhaite changer car on se sent mal dans la société actuelle ou car on trouve que nos schémas mentaux sont devenus maladaptatifs, le chemin ne fait que commencer. Chacun est pris dans un réseau de relations dont il est interdépendant. Même si on souhaite changer sur le plan individuel, ce n’est pas pour autant qu’on en ait la force mentale, ni les ressources, ni la possiblité individuelle effective d’amorcer ce changement.

La dynamique de changement individuelle est une condition nécessaire au changement mais pas suffisante. Au final, le changement est nécessairement collectif. Ce qui équivaut à dire que, contrairement à ce que pense une génération habituée a vivre dans une société libertaire, le rôle du politique est primordial.

En effet, Le rôle du politique est de déterminer les règles de vie en communauté. Les règles sont partout, elles structurent la vie en société. Comme dit le dicton: « si vous ne vous préoccupez pas de la politique, la politique se préoccupera de vous ».

N’est-il pas temps de (re)devenir citoyen, c’est-à-dire de participer (pro)activement aux affaires de la Cité, chacun à son niveau?

Politics is everywhere.

Un politique élu dans une démocratie a t-il le droit de bafouer la vérité scientifique?

Il y a aujourd’hui une confusion des rôles entre  science et  politique qui m’interpelle. Et c’est un gros problème, à mon avis.

Les scientifiques ne font pas de politique, ce n’est pas leur rôle. Leur rôle est d’objectiver l’information en ayant recours a des méthodes rigoureuses et validées.

Le politique ne fait pas de la science. La vérité scientfique n’est pas le consensus politique. Ainsi, il est tout à fait acceptable que le politique décide de ne pas tenir compte du changement climatique. De là à le nier, il y a un pas qu’il ne doit pas franchir. Le politique n’a pas l’expertise pour se prononcer sur cette question, ça c’est le rôle des scientifiques.

Le problème est que le politique doit assumer ses choix publiquement . Il a un incitant a dire aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre pour maximiser son potentiel électoral.Or, lorsque le fossé entre la science et les citoyens est trop grand, il y a ce que j’appelerais un « fossé de réflexivité » qui est un danger pour la démocratie.

Dans ce cas, qui comble le trou entre le politique et les scientifiques dans l’hypothèse ou les deux discours se contredisent, sans que les décideurs n’assument ce fait publiquement?

Les scientifiques? Je viens de le dire, les scientifiques ne font pas de politique. En pareilles circonstances, ils sont forcés de faire de la politique, au risque de se décridibiliser.

La presse? En principe oui, mais en pratique elle n’a souvent pas l’expertise requise et travaille dans l’urgence.

Intuitivement, on sent que « ça coince » quelque part.

Ma réponse est que le débat publique doit être beaucoup plus vigoureux d’une part, et qu’on doit former les gens à la méthode scientifique, la dialectique et la pensée complexe d’autre part. Notre enseignement formate les esprits davantage qu’il ne donne une méthode pour pouvoir trouver ses repères dans un monde toujours plus complexe.

Ceci est un gros problème, notre système éducatif doit être réformé.

En démocratie, on doit pouvoir débattre de tout, y compris des questions les plus dérangeantes. Sinon, on est plus en démocratie.

Les théoriciens de la fin de la croissance ne sont pas des uluberlus simplement parce qu’ils présentent une thèse dérangeante, leurs arguments doivent pouvoir être discutés, éprouvés, mis en perspective, dans le cadre du débat public. Or, on constate qu’ils sont systématiquement marginalisés, mis de côté. Si nous pensons que leurs arguments ne sont pas valables, pourquoi ne pas les laisser se ridiculiser en public?

Personne ne peut prétendre à la Vérité sans passer sous les fourches caudines d’un débat contradictoire, nulle Vérité n’est acquise, pas même les Lois de la physique. Mais la mise en cause d’une Vérité qualifiée de « scientifique » doit être disqualifée à l’aide de la méthode scientifique.

Le problème est justement que la « science » économique n’utilise pas la méthode scientifique pour affirmer son corpus théorique de base. C’est pourquoi on est en droit de la remettre en question, en utilisant la méthode scientifique. Sans ça, c’est l’héritage des lumières qui est bafoué, c’est ouvrir la porte à l’obscurantisme et au totalitarisme.

Je n’ai, à ce jour, rien lu qui puisse inffirmer les résultats du modèle du Club de Rome, par exemple. J’attends toujours. Pour rappel, ce modèle a été testé et construit avec des outils à l’épreuve de tout reproche sur le plan scientifique. Ses concepteurs ont largement adressé les critiques qui leur ont été faites.

J’attends toujours de lire un contre-argumentaire valable, c’est à dire qui repose sur des faits, et pas sur des croyances, des dogmes et ce que les anglos-saxons qualifient de wishful thinking.

Cher lecteur,

Vous avez lu mes derniers billets? Ils vous ont mis un coup au moral? Tant mieux! Et maintenant, on fait quoi? On attend passivement planqué dans ses angoisses, la peur au ventre?

Non. Pas du tout, on agit! Etre citoyen, c’est bien plus que mettre un simple bulletin dans l’urne une fois tous les cinq ans. Il y a énormément de choses à faire. C’est l’addition de l’action de chacun qui va transformer le système, sans qu’on s’en rende compte.

Il faut juste sortir de la passivité, de l’état d’apathie générale, et se sentir vivant. Chacun peut le faire s’il entre dans une démarche réflexive, s’il s’apprête à renaître en pensant la complexité du monde autrement.

Les gens attendent tout du gouvernement, une recette pour la catastrophe. Au contraire, il faut devenir proactif, agir au quotidien, réformer ses schémas de pensée.

La pensée réductioniste et séquentielle qui consiste à diviser un tout dans ses parties pour l’étudier et en comprendre la complexité, le type de pensée que notre modèle éducatif privilégie, est obsolète car elle entrave une compréhension globale et profonde des interactions avec notre milieu qui font notre quotidien.

Un premier exemple:

Ce matin, je vais acheter du pain chez le boulanger. Je paie mon pain et puis…et puis c’est tout? Non. Premièrement, mon argent va servir à faire vivre la boulangère qui pourra continuer son activité qui est vitale pour la communauté. Pour exercer son activité, elle doit passer commande auprès d’un fournisseur de farine, par exemple. D’où vient-il ce fournisseur, que je fais également vivre, indirectement? Ensuite, le pain contient des calories qui vont permettre à mon corps de fonctionner. Le contenu du pain est-il adapté, n’est-il pas trop léger, ce qui peut avoir un impact sur ma santé et ma productivté. Mon docteur est indirectement concerné, mais également le pharmacien et les sociétés pharmaceutiques. Et puis, si ma productivité chute, la qualité de mon travail va peut-être en pâtir, je peux mettre moi et mon patron dans l’embarras. Quid de ses fournisseurs? Et si mon patron me vire, c’est l’Etat qui doit payer mes allocs, et donc la collectivité. Quid si je n’ai plus de quoi payer un pain à mon boulanger? Vous saissisez intuitivement le (micro) effet domino?

Tout est lié et interdépendant, à des degrés divers. Chacun de mes choix a énormément de répercussions dans le monde réel. Devenir citoyen actif et responsable, c’est enclencher des boucles de rétroactions qui vont dans un sens cohérent par rapport à mon moi citoyen, c’est devenir consistant, vivre activement, une des clés du bonheur.

Contrairement à ce qu’on veut nous faire penser, tout est politique dans ce monde. Exercer sa liberté de consommateur est un acte politique pour celui qui en voit les tenants et les aboutissements. Le marché obéi à la Loi de l’offre et de la demande. S’il y a une demande pour du boeuf aux hormones importé des Etats-Unis, le marché va offrir ce produit. Le marché maximise le pouvoir d’achat du consommateur, mais l’exercice de celui-ci n’est pas neutre.

Je précise que ceci n’est pas un cours de morale. J’ai égalemment des vêtements made in China dans ma garde-robe. Mais la pensée systémique m’a appris ceci: je ne dois pas attendre que les politiques mettent des barrières à l’importation pour acheter des produits de mon terroir. Certes, je le concède, ceux-ci sont rares car plus chers. Qu’à cela ne tienne, je peux commencer par faire des arbitrages, je peux commencer à assumer mes choix.

Et si vous n’achètez que du made in China parce que vous n’avez pas l’argent pour consommer local? Et bien j’ai envie de dire que c’est notre problème à tous, car lorsque l’énergie sera chère, vous n’aurez plus le pouvoir d’achat pour vivre correctement. Or, si vous ne pouvez pas vivre décemment, vous allez adopter des comportements qui génèrent des externalités négatives sur la collectivité. La société peut encaisser ce chocs jusqu’à un certain degré mais lorsqu’une part importante de la population sera dans votre situation, le système sera devenu instable, il fera face à un problème systémique. Or, il n’y a pas de solution a un problème systémique, si ce n’est la transformation du système ou l’élimination de l’élément perturbateur.

L’instabilité systémique mène à la violence, tout le monde y perd.

En 1972, une équipe de scientifiques du prestigieux Massachusetts Institute of Technology modélise le « Système-Monde » pour évaluer les conséquences d’une croissance exponentielle de la production matérielle et de la population humaine dans un monde fini. L’étude conclu à un effondrement intervenant avant la seconde moitié du XXIe siècle. Ses conclusions seront raillées, marginalisées, surtout par les économistes, qui lui reprochent une vision malthusienne. 40 ans plus tard, les données empiriques confirment le scenario du dépassement, suivi de l’effondrement. Où allons-nous ?

Tout organisme vivant se maintient en vie grâce à un afflux constant d’énergie. L’économie est un organisme vivant, elle puisse de l’énergie et de la matière dans son environnement pour transformer cette matière en capital productif et en biens et services de consommation. Au cours de ce processus de transformation, l’énergie est irréversiblement dissipée sous la forme d’un travail et de chaleur : c’est la Loi de l’entropie.

La croissance de tout organisme a un coût métabolique. Pour croître en complexité, un organisme vivant a besoin d’être « nourri » par un flux d’énergie toujours plus important. Depuis le début de la révolution industrielle, la taille de l’économie humaine croît exponentiellement. Du point de vue de la longue histoire humaine, cette croissance est une anomalie. Le degré de complexité de l’embryon de civilisation globale est nettement supérieur à celui de la plus complexe des civilisations du passé : l’Empire romain.

Ce degré de complexité de notre civilisation trouve son origine dans l’exploitation toujours plus accélérée du stock d’hydrocarbures que l’homme a découvert dans la lithosphère. Le charbon, le gaz et le pétrole sont des ressources stock non renouvelables que la nature a mis des millions d’années à synthétiser. La découverte des technologies permettant de les exploiter, le moteur à vapeur et le moteur à combustion, a ouvert une ère de prospérité sans précédent. Il ne faut néanmoins pas confondre cause et conséquence, la foi dans le rêve prométhéen du Progrès éternel est un mythe civilisationnel.

En effet, tout organisme vivant, toute civilisation, voit son développement limité par une contrainte thermodynamique : le surplus net d’énergie dont il dispose. La pensée économique occidentale n’intègre pas cette contrainte. En sciences économiques, le travail et le capital sont les seuls facteurs de production. L’énergie est le trou noir d’une science née avec Adam Smith à l’aube de l’ère de l’opulence énergétique. Durant l’ère d’abondance caractérisée par la disponibilité d’un subside énergétique en apparence illimité, cette objection n’apparaissait pas pertinente car la civilisation pouvait, à court terme, évoluer en dehors de toute contrainte thermodynamique.

Cette situation est en train de changer. En 2010, l’Agence Internationale de l’Energie a confirmé que le pic de production du pétrole conventionnel a été atteint en 2006. Le pic de production total a été atteint en 2008. Depuis 2004, l’offre de pétrole stagne. La théorie du plateau ondulant explique très bien comment la réalité physique du processus économique a repris ses droits : l’économie globale croît, l’offre et la demande pétrolière croissent jusqu’à ce qu’on s’approche du maximum de production de l’époque, ce qui fait monter le prix du baril. Lorsque le prix atteint un niveau trop élevé, l’économie entre en récession, ce qui débouche sur une destruction de la demande. La consommation baisse suite à quoi on repasse sous le maximum de production actuel, le prix du baril baisse. Cette situation va perdurer jusqu’à ce que la production de pétrole non-conventionnel (sables bitumineux, huiles de schistes, pétrole off-shore, etc) ne puisse plus compenser le rythme de déplétion des champs de production de pétrole conventionnel (on shore).

L’économiste E.F. Schumacher introduisit la distinction entre économie primaire et économie secondaire. L’économie primaire englobe les secteurs qui produisent le surplus net d’énergie  (par exemple, l’industrie pétrolière, l’agriculture, les charbonnages, etc.). L’économie secondaire utilise cette énergie pour transformer de la matière en biens et services. Or, la production de pétrole non-conventionnel est très intensive en capital et en énergie. Aujourd’hui déjà, des ressources financières colossales doivent être prélevées sur l’économie secondaire pour financer la production du surplus énergétique net produit par l’économie primaire, ce qui se fait au détriment de la croissance de l’économie secondaire.

Ceci implique que, dans un premier temps, la croissance physique de l’économie secondaire (i.e. plus de biens et de services) va s’arrêter. Dans un second temps, la production de pétrole non-conventionnel ne permettra plus de compenser le rythme de déplétion de la  production de pétrole conventionnel. A ce moment, étant donné que la Terre ne peut importer du pétrole, il y aura, chaque année, de moins en moins de pétrole disponible : le surplus d’énergie « nourrissant » l’économie secondaire va diminuer.

D’un point de vue théorique, ceci est très problématique. Lorsqu’un organisme vivant croît en complexité, il se transforme qualitativement. Concrètement, l’économie ne produit pas plus de la même chose. L’introduction de nouvelles technologies transforme qualitativement le processus économique. Les composantes du système accélèrent leur intégration et renforcent leur interdépendance dans un processus de destruction créatrice. Ceci explique pourquoi lorsque l’afflux d’énergie dans le système diminue, celui-ci s’effondre brutalement plutôt que de revenir au stade de complexité antérieur en se contractant progressivement. Notre civilisation « croissantiste » est dans une impasse.

L’énergie n’est pas illimitée. Elle a, de tout temps, constitué le facteur limitant, la ressource la plus rare pour tout organisme vivant évoluant sur Terre, un environnement fini. L’énergie, dans sa définition la plus pure, est un pouvoir de transformation. Or, donner un pouvoir de transformation illimité à une espèce évoluant dans un environnement limité s’apparente à donner un bidon d’essence à un pyromane pour mettre le feu à une maison de paille. Le changement climatique, l’érosion de la biodiversité et des terres, la « question écologique », sont l’expression du pouvoir de transformation que l’homme a acquis sur son environnement en exploitant le stock d’hydrocarbures. Grâce à ce pouvoir de transformation, en apparence illimité, la taille de l’économie humaine est devenue trop importante par rapport à celle de son environnement que pour ne pas le détruire irréversiblement. C’est un « problème » puisque la survie de notre espèce dépend de la qualité de l’air que nous respirons, la stabilité du climat, l’accès à l’eau potable, etc. Notre espèce est en situation de dépassement.

A moins d’une prise de conscience à l’échelle planétaire, l’avenir s’annonce sombre. En effet, d’une part, aucun substitut au pétrole n’existe. En effet, le pétrole possède des propriétés qualitatives inégalables : facilement extractible, liquide, transportable, il contient une énergie très concentrée. En outre, il intervient dans la fabrication de presque tous les objets du métabolisme industriel. Enfin, la mondialisation, qui n’est autre qu’une spécialisation des tâches à l’échelle du monde, est possible grâce au pétrole bon marché.

D’autre part, notre espèce doit réduire drastiquement l’empreinte de son activité sur la biosphère ou se condamner à l’autodestruction.

L’Histoire nous apprend qu’une transition énergétique prend plusieurs décennies. Nous ne sommes pas passés du bois au charbon et puis du charbon au pétrole en un claquement de doigt. L’appareil de production doit se réorganiser qualitativement pour devenir adaptif aux caractéristiques (stock vs flux, continu vs intermittent, coût, etc) de la nouvelle source d’énergie. Le coût et l’échelle (le monde) de cette transition donne le tournis. Mais, en vérité, parler de « transition » dans ce contexte est inapproprié puisqu’aucun substitut n’existe. Le changement ne peut être qu’adaptatif ou maladaptatif.

Le fait qu’aucune solution traditionnelle n’existe s’explique logiquement. Le Pic pétrolier n’est pas un « problème » stricto sensu. Un problème peut être résolu en accroissant le degré de complexité d’un système par le biais de l’innovation. Or, la résolution d’un problème a un coût métabolique, cela requiert de l’énergie. Par exemple, les civilisations agricoles avaient des problèmes d’irrigation de leurs terres qu’elles ont résolues en développant un système d’irrigation très performant. L’administration de ce système avait un coût métabolique : il fallait payer des fonctionnaires pour administrer les canaux d’irrigation. Ici, l’enjeu est de diminuer le degré de complexité du système de façon adaptive.

En conclusion, le pic pétrolier signifie que l’afflux d’énergie dans le système va diminuer. L’avenir est incertain car celui-ci va être forcé de se déplacer d’un état thermodynamique A vers un état thermodynamique B qualitativement différent. Au plus le système essaie de prolonger le statu quo, au plus la rapidité des changements sera violente et imprévisible. Il se pourrait même que le système s’effondre complètement si le choc permanent et continu ne s’accompagne pas de changements adaptatifs de toutes ses composantes.

Le système économique et ses institutions, la démocratie représentative, les marchés, le système financier, sont adaptifs à la croissance. Par exemple, le remboursement de la dette avec intérêts exige de la croissance. Le financement de la hausse du coût des pensions et des soins de santé exige de la croissance. L’analyse des systèmes révèle que le système ne pourra survivre aux chocs énergétiques qui s’annoncent sans se transformer, c’est physiquement impossible.

Entre chaos et révolution culturelle, duquel côté l’Histoire basculera t’elle?

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