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Archives de janvier, 2013

Pourquoi le Pic pétrolier doit-il être considéré comme une opportunité ?

Profitons d’un souffle pour faire le point sur le débat qui m’anime depuis 2 ans : le Pic pétrolier.

Ces quelques réflexions et enseignements sont le fruit des débats contradictoires et des questionnements qui m’accompagne dans ma vie de tous les jours. Ce sont des ébauches,  nécessairement lacunaires, aucune référence scientifique n’est mentionnée.

Alors que je commence tout juste à y voir plus clair, voici quelques éléments qui reviennent souvent dans les débats qui me semblent pertinents pour porter la question dans la sphère publique.

  1. Le Pic pétrolier, est-ce la fin du pétrole ? La réponse est clairement non. Le Pic désigne le point dans le temps où le flux d’extraction commence à diminuer. Le Pic est donc un problème de flux et non de stocks. Dans l’absolu, il y a encore énormément de pétrole, là n’est pas la question. Ce qui importe, c’est le rythme auquel on peut l’extraire, le prix de cette extraction et l’énergie nette retirée du processus.

A ce propos, on sait que :

  1. Le coût marginal d’extraction augmente rapidement car les champs de pétrole conventionnel sont entrés en déplétion en 2006. Le non-conventionnel est beaucoup plus coûteux à extraire (intensif en capitaux).
  2. L’énergie nette retirée de l’extraction chute rapidement. Lors de la découverte des premiers champs de pétrole aux Etats-Unis, on estime qu’il fallait environ investir une joule dans le processus d’extraction pour en retirer 100. Le gain net était donc de 99, plutôt pas mal. Aujourd’hui, on estime que ce rapport pour le non-conventionnel est entre 3 et 5. Il faut donc investir toujours plus d’énergie et de capitaux pour extraire une même quantité d’énergie. Ce sont autant de capitaux qui ne pourront pas être affectés à d’autres secteurs.
  3. L’économie ne peut supporter un prix de baril trop élevé sans entrer en récession. Les économies moins efficientes (e.g. les pays émergents) peuvent supporter un coût du baril plus élevé que les économies occidentales. Il y a discussion à propos de ce prix, on parle de 120-130$ le baril. Sachant qu’on estime que le coût marginal du baril de pétrole non-conventionnel avoisine les 100$, on doit en retirer deux choses. Premièrement, en temps normal, le pétrole doit minimum avoir un prix avoisinant les 100$. Si le prix augmente trop, l’économie entre en récession. Il y a destruction de demande (et donc d’activité), c’est le mécanisme par lequel le système s’autorégule. Si les prix chutent en dessous du coût marginal du non-conventionnel, celui-ci n’est plus rentable et donc il faut reporter de précieux investissements pour le futur. Ceci amplifie d’autant la récession suivante.

Ensuite, on sait qu’il y a une corrélation (bien que corrélation ne soit pas cause) quasiment parfaite entre demande d’énergie et croissance de l’économie. Autrement dit, plus de croissance, c’est plus d’énergie, et donc plus de pétrole puisque celui contribue à hauteur de 40% dans la demande d’énergie primaire mondiale D’un point de vue strictement physique, ce résultat est intuitif : l’énergie est un pouvoir de transformation, toute transformation du monde suppose l’utilisation d’énergie. L’économie est un organisme vivant, elle ne peut croître en taille sans utiliser plus d’énergie. Ceci ne signifie pas qu’à flux d’énergie constant il n’y ait pas un espace pour la réorganisation des processus via un mécanisme de « destruction créatrice » (des activités non compétitives disparaissent au profit de nouvelles activités, les faillites sont un moyen pour le système économique de rester sain en éliminant les activités non rentables) et l’optimisation. Il faudra dans tous les cas que les nouvelles activités soient moins intensives en énergie pour qu’il y ait croissance quantitative (i.e. produire plus avec moins).

Un autre élément est qu’il n’existe actuellement aucun substitut au pétrole, du moins pas à l’échelle ni dans les temps requis. Le pétrole est un carburant liquide, il a presque le monopole d’un usage  particulier : le transport. Du point de vue de ses caractéristiques physiques, il est inégalé. Du point de vue économique, il demeure imbattable (d’où le surnom « King Oil »). Néanmoins, à mesure que les coûts d’extraction augmentent, la recherche d’alternatives devient mécaniquement plus rentables. En quelques sortes, le pire ennemi de l’économie est le pétrole bon marché, car il décourage la recherche d’alternatives, or, on l’a vu, le pétrole peu cher n’est  désormais possible que dans une situation de récession.

Nous sommes depuis 2004 sur un plateau de production. Dans l’absolu, le grand changement par rapport à la situation économique antérieure est que l’ère de l’énergie bon marché est révolue. Si l’activité économique est trop intense, le prix du baril monte, jusqu’au point où l’économie entre en récession, le système s’autorégule. On peut parler de pic pétrolier économique. Dans cette situation, il semble que la seule façon de relancer la croissance soit d’augmenter l’efficacité thermodynamique du moteur. L’économie est un gros moteur qui transforme de l’énergie et de la matière en biens de consommation. Pour produire plus avec la même quantité d’énergie, il faut éliminer les activités non efficientes sur le plan thermodynamique et optimiser les processus. Sans mobilité du facteur travail et flexibilité de la main d’œuvre (phénomène de lock-in dû à l’inadéquation de l’offre et de la demande de travail), ce processus d’ajustement mène à une augmentation du chômage qui peut se transformer en chômage structurel si le rythme de reconversion de la main d’œuvre est trop lent. Il y a alors un risque de voir les prestations sociales augmenter, ce qui peut se traduire par un endettement  ou des prélèvements supplémentaires. Ainsi donc, le pic a un effet systémique sur l’économie : celle-ci s’enfonce lentement mais sûrement dans le marécage de la récession. Un risque supplémentaire est que la montée du chômage et de l’exclusion mène à un vote extrême d’une frange toujours plus importante de la population, le Pic présente un problème pour la cohésion sociale.

Ca c’est pour la situation à court-moyen terme. A plus long terme on doit se demander ce qui se passera si le flux entrant d’énergie dans le système économique commence à se tarir. Là, on parle d’une situation dans laquelle la production absolue de pétrole commencerait à décliner, une situation de rareté physique absolue. On peut utiliser le terme de pic pétrolier géologique. On quitte le cadre économique, on fait face à une situation inédite. On ne raisonne plus en termes de prix mais de volume. Chaque année, il y a de moins en moins de pétrole, le flux entrant qui nourri l’activité économique se tari. Je soutiens que la théorie économique n’est d’aucun secours pour appréhender cette situation, les marchés sont capables de gérer la rareté relative mais pas la rareté absolue. Le pétrole étant une ressource finie, il est mathématiquement impossible que cette situation ne se matérialise jamais, la seule question est « quand ? ». Il y a un faisceau de données qui laissent penser que cette situation pourrait se produire entre 2015-2020, autant dire demain. Les conséquences seraient probablement catastrophiques.

Il est à mon avis raisonnable de penser que les gouvernements prendraient le relai des marchés pour imposer des mesures de rationnement. On peut aussi imaginer un renchérissement constant des prix à la  pompe, c’est-à-dire un rationnement par les prix. Ce renchérissement va éroder le pouvoir d’achat des ménages, plonger certains d’entre eux dans la misère et donc, in fine, approfondir encore un peu plus la récession. On peut aussi imaginer l’attribution de quotas, solution plus juste mais qui aurait un impact destructeur sur toute l’économie. Tout est possible, des guerres de ressources sont très probables. On doit s’attendre a une crise économique d’une violence inouïe dans les nations industrialisées. Puisque toutes l’activité économique dépend du pétrole, on est en droit d’imaginer le pire : des ruptures de chaînes d’approvisionnement, des émeutes, une destruction d’activité sans précédent, voir des famines.

Toute la question semble donc de savoir à quel rythme le non-conventionnel pourra se développer. Aussi longtemps que son rythme de développement parviendra à compenser le taux de déplétion du non-conventionnel, on peut s’imaginer que la situation économique actuelle se prolongera. Si cette situation se prolonge suffisamment longtemps, on peut imaginer que le renchérissement graduel du prix du pétrole permettra de diminuer sa consommation et d’opérer la reconversion vers des palliatifs, à défaut de réels substituts. Il faudra néanmoins investir dans des alternatives dans un contexte économique difficile.

C’est ainsi qu’on est, au terme de cette analyse, avisé de formuler un certain nombre d’observations sur les mesures à prendre pour éviter le pire. Comme dit le dicton et un principe qui fait autorité dans le monde de la finance : « ce qui est certain d’arriver n’arrive jamais ». Quelque part, il faut donc faire de la pédagogie des catastrophes pour éviter celles-ci. Si celles-ci sont évitées, on pourra alors rétorquer rétrospectivement aux « Prophètes de la Terreur » qu’ils avaient tort…tâche ingrate que celle de jouer les Cassandres. Ce qui est certain, c’est que l’inaction n’est pas la stratégie optimale. Face au risque potentiel, une simple analyse-coût bénéfice sous incertitude devrait nous faire comprendre que le choix de l’inaction est irrationnel. Partant du point de vue que l’incertitude ne doit pas justifier l’inaction, voici quelques mesures qui pourraient aider à surmonter la crise en utilisant celle-ci comme une opportunité pour résorber le chômage.

On sait que nous avons hérité notre pouvoir de transformation de l’énergie fossile. A moyen terme, le maintien de notre niveau de vie en utilisant moins d’énergie va exiger trois choses : 1) plus de travail humain, 2) une utilisation plus intelligente de celle-ci, 3) la réorientation des comportements vers la sobriété énergétique.

Afin d’assurer cette transition dans des conditions optimales, le gouvernement devrait en priorité garantir l’accès à nos besoins de base : la nourriture, le logement, la mobilité, un emploi. Cet axe de propositions implique de 1) soutenir une agriculture sans pétrole, 2) isoler massivement les logements, 3) développer une agriculture sans pétrole, 4) taxer l’énergie et établir des normes de consommation plus strictes.

La première priorité suppose de subventionner des programmes de recherche fondamentale ainsi que les nouveaux agriculteurs, qui ne seront à moyen terme pas compétitifs face aux agriculteurs de l’ancien paradigme. La seconde priorité suppose de baisser drastiquement les charges pesant sur le travail dans le secteur du bâtiment et de subventionner les travaux d’isolation. La troisième priorité suppose d’investir dans un réseau de transports en commun performant. La quatrième priorité devrait inviter le gouvernement à taxer progressivement l’énergie. Il serait juste d’appliquer une taxation différenciée afin d’assurer la cohésion sociale. C’est un exercice d’équilibre. Le produit de cette taxation permettrait de financer la transition vers d’autres types d’énergies. Le gouvernement pourrait avoir recours à des normes invitant à la sobriété. On peut imaginer une consommation maximale pour les véhicules, par exemple.

Les fonds alloués à l’agriculture conventionnelle, au transport routier (l’entretien des routes devrait être privatisé par exemple) et aux allocations de chômage (budget formation pour reconvertir la main d’œuvre nécessaire) devraient être réalloués en faveur de ces trois prmeières priorités.

Il s’agit d’une liste de résolutions pragmatiques. A long terme, le défi est de passer d’une économie de la quantité à une économie de la qualité car il est probable que nous soyons forcé à l’avenir à utiliser de moins en moins d’énergie. Lorsque l’énergie devient rare dans un milieu, on observe que les organismes qui y vivent doivent coopérer. La coopération est la stratégie dominante. Au contraire, lorsque le flux d’énergie ne cesse d’augmenter, on observe que la stratégie dominante est la compétition. Les comportements et les normes sociales vont donc probablement être bouleversés. On doit aussi s’attendre à ce que la production de masse fasse faillite. L’intelligence injectée dans les produits sera plus importante car nous serons forcé de concevoir des produits destinés à durer et répondant à un besoin fonctionnel. La valeur d’usage est appelée à prendre le pas sur la valeur marchande. En règle générale, on peut s’imaginer qu’on doive se réorienter vers une économie de l’être et du savoir plutôt que de l’avoir.

Le Pic pétrolier est donc l’opportunité d’un changement réel. Les résistances au changement sont énormes et profondes, notamment à cause des routines comportementales et des  schémas mentaux hérités de l’ère du pétrole bon marché. Le risque est grand que le pic pétrolier soit au contraire entrevu comme une menace et que tout soit fait pour entretenir le statu quo, en exploitant tout le pétrole conventionnel, par exemple, et en opérant une reconversion vers le charbon. Il faut savoir que c’est le comportement typique de tout organisme : assurer sa survie à court terme. Le problème est que le statu quo (i.e. notre modèle de croissance basé sur l’exploitation de l’énergie fossile) n’est pas une option, à cause, justement, d’un autre « problème » de très long terme : le changement climatique. Si nous n’utilisons pas le pic pétrolier comme une opportunité pour décarboniser nos économies et nous réorienter vers la sobriété énergétique, ce qui suppose une mutation de nos comportements et de nos modes de vie, je ne pense pas me tromper en disant que l’espèce humaine pourrait disparaître d’ici la fin de ce siècle. Les scientifiques parlent d’une augmentation de température de 6 degrés si nous poursuivons le business as usual. Je ne puis me prononcer sur la question, je pense (ceci est un avis) que les incertitudes sont majeures et qu’un risque d’emballement du climat n’est pas à écarter. Néanmoins, j’ai cette certitude, si la température augmente de 6 degrés d’ici la fin de ce siècle, je ne pense pas que beaucoup de nos (petits)-enfants survivront à ce qu’il serait juste, le cas échéant, d’appeler « désastre ».

Sachant que c’est l’exploitation intensive des énergies fossiles qui est à l’origine du changement climatique, je vous pose cette question : aurons-nous la sagesse collective d’anticiper les changements plutôt que de les subir ? Le politique n’agira pas tant que les gens ne revendiqueront pas le changement. Le changement implique des sacrifices à court terme, probablement une baisse du pouvoir d’achat. Rien n’est couru d’avance, la dynamique de changement collectif sera nécessairement chaotique. Aujourd’hui le pic pétrolier est un problème encore trop méconnu pour que les gouvernements agissent, l’heure est à la Révolution des Consciences.

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