les idées qui font des petits!

En 1972, une équipe de scientifiques du prestigieux Massachusetts Institute of Technology modélise le « Système-Monde » pour évaluer les conséquences d’une croissance exponentielle de la production matérielle et de la population humaine dans un monde fini. L’étude conclu à un effondrement intervenant avant la seconde moitié du XXIe siècle. Ses conclusions seront raillées, marginalisées, surtout par les économistes, qui lui reprochent une vision malthusienne. 40 ans plus tard, les données empiriques confirment le scenario du dépassement, suivi de l’effondrement. Où allons-nous ?

Tout organisme vivant se maintient en vie grâce à un afflux constant d’énergie. L’économie est un organisme vivant, elle puisse de l’énergie et de la matière dans son environnement pour transformer cette matière en capital productif et en biens et services de consommation. Au cours de ce processus de transformation, l’énergie est irréversiblement dissipée sous la forme d’un travail et de chaleur : c’est la Loi de l’entropie.

La croissance de tout organisme a un coût métabolique. Pour croître en complexité, un organisme vivant a besoin d’être « nourri » par un flux d’énergie toujours plus important. Depuis le début de la révolution industrielle, la taille de l’économie humaine croît exponentiellement. Du point de vue de la longue histoire humaine, cette croissance est une anomalie. Le degré de complexité de l’embryon de civilisation globale est nettement supérieur à celui de la plus complexe des civilisations du passé : l’Empire romain.

Ce degré de complexité de notre civilisation trouve son origine dans l’exploitation toujours plus accélérée du stock d’hydrocarbures que l’homme a découvert dans la lithosphère. Le charbon, le gaz et le pétrole sont des ressources stock non renouvelables que la nature a mis des millions d’années à synthétiser. La découverte des technologies permettant de les exploiter, le moteur à vapeur et le moteur à combustion, a ouvert une ère de prospérité sans précédent. Il ne faut néanmoins pas confondre cause et conséquence, la foi dans le rêve prométhéen du Progrès éternel est un mythe civilisationnel.

En effet, tout organisme vivant, toute civilisation, voit son développement limité par une contrainte thermodynamique : le surplus net d’énergie dont il dispose. La pensée économique occidentale n’intègre pas cette contrainte. En sciences économiques, le travail et le capital sont les seuls facteurs de production. L’énergie est le trou noir d’une science née avec Adam Smith à l’aube de l’ère de l’opulence énergétique. Durant l’ère d’abondance caractérisée par la disponibilité d’un subside énergétique en apparence illimité, cette objection n’apparaissait pas pertinente car la civilisation pouvait, à court terme, évoluer en dehors de toute contrainte thermodynamique.

Cette situation est en train de changer. En 2010, l’Agence Internationale de l’Energie a confirmé que le pic de production du pétrole conventionnel a été atteint en 2006. Le pic de production total a été atteint en 2008. Depuis 2004, l’offre de pétrole stagne. La théorie du plateau ondulant explique très bien comment la réalité physique du processus économique a repris ses droits : l’économie globale croît, l’offre et la demande pétrolière croissent jusqu’à ce qu’on s’approche du maximum de production de l’époque, ce qui fait monter le prix du baril. Lorsque le prix atteint un niveau trop élevé, l’économie entre en récession, ce qui débouche sur une destruction de la demande. La consommation baisse suite à quoi on repasse sous le maximum de production actuel, le prix du baril baisse. Cette situation va perdurer jusqu’à ce que la production de pétrole non-conventionnel (sables bitumineux, huiles de schistes, pétrole off-shore, etc) ne puisse plus compenser le rythme de déplétion des champs de production de pétrole conventionnel (on shore).

L’économiste E.F. Schumacher introduisit la distinction entre économie primaire et économie secondaire. L’économie primaire englobe les secteurs qui produisent le surplus net d’énergie  (par exemple, l’industrie pétrolière, l’agriculture, les charbonnages, etc.). L’économie secondaire utilise cette énergie pour transformer de la matière en biens et services. Or, la production de pétrole non-conventionnel est très intensive en capital et en énergie. Aujourd’hui déjà, des ressources financières colossales doivent être prélevées sur l’économie secondaire pour financer la production du surplus énergétique net produit par l’économie primaire, ce qui se fait au détriment de la croissance de l’économie secondaire.

Ceci implique que, dans un premier temps, la croissance physique de l’économie secondaire (i.e. plus de biens et de services) va s’arrêter. Dans un second temps, la production de pétrole non-conventionnel ne permettra plus de compenser le rythme de déplétion de la  production de pétrole conventionnel. A ce moment, étant donné que la Terre ne peut importer du pétrole, il y aura, chaque année, de moins en moins de pétrole disponible : le surplus d’énergie « nourrissant » l’économie secondaire va diminuer.

D’un point de vue théorique, ceci est très problématique. Lorsqu’un organisme vivant croît en complexité, il se transforme qualitativement. Concrètement, l’économie ne produit pas plus de la même chose. L’introduction de nouvelles technologies transforme qualitativement le processus économique. Les composantes du système accélèrent leur intégration et renforcent leur interdépendance dans un processus de destruction créatrice. Ceci explique pourquoi lorsque l’afflux d’énergie dans le système diminue, celui-ci s’effondre brutalement plutôt que de revenir au stade de complexité antérieur en se contractant progressivement. Notre civilisation « croissantiste » est dans une impasse.

L’énergie n’est pas illimitée. Elle a, de tout temps, constitué le facteur limitant, la ressource la plus rare pour tout organisme vivant évoluant sur Terre, un environnement fini. L’énergie, dans sa définition la plus pure, est un pouvoir de transformation. Or, donner un pouvoir de transformation illimité à une espèce évoluant dans un environnement limité s’apparente à donner un bidon d’essence à un pyromane pour mettre le feu à une maison de paille. Le changement climatique, l’érosion de la biodiversité et des terres, la « question écologique », sont l’expression du pouvoir de transformation que l’homme a acquis sur son environnement en exploitant le stock d’hydrocarbures. Grâce à ce pouvoir de transformation, en apparence illimité, la taille de l’économie humaine est devenue trop importante par rapport à celle de son environnement que pour ne pas le détruire irréversiblement. C’est un « problème » puisque la survie de notre espèce dépend de la qualité de l’air que nous respirons, la stabilité du climat, l’accès à l’eau potable, etc. Notre espèce est en situation de dépassement.

A moins d’une prise de conscience à l’échelle planétaire, l’avenir s’annonce sombre. En effet, d’une part, aucun substitut au pétrole n’existe. En effet, le pétrole possède des propriétés qualitatives inégalables : facilement extractible, liquide, transportable, il contient une énergie très concentrée. En outre, il intervient dans la fabrication de presque tous les objets du métabolisme industriel. Enfin, la mondialisation, qui n’est autre qu’une spécialisation des tâches à l’échelle du monde, est possible grâce au pétrole bon marché.

D’autre part, notre espèce doit réduire drastiquement l’empreinte de son activité sur la biosphère ou se condamner à l’autodestruction.

L’Histoire nous apprend qu’une transition énergétique prend plusieurs décennies. Nous ne sommes pas passés du bois au charbon et puis du charbon au pétrole en un claquement de doigt. L’appareil de production doit se réorganiser qualitativement pour devenir adaptif aux caractéristiques (stock vs flux, continu vs intermittent, coût, etc) de la nouvelle source d’énergie. Le coût et l’échelle (le monde) de cette transition donne le tournis. Mais, en vérité, parler de « transition » dans ce contexte est inapproprié puisqu’aucun substitut n’existe. Le changement ne peut être qu’adaptatif ou maladaptatif.

Le fait qu’aucune solution traditionnelle n’existe s’explique logiquement. Le Pic pétrolier n’est pas un « problème » stricto sensu. Un problème peut être résolu en accroissant le degré de complexité d’un système par le biais de l’innovation. Or, la résolution d’un problème a un coût métabolique, cela requiert de l’énergie. Par exemple, les civilisations agricoles avaient des problèmes d’irrigation de leurs terres qu’elles ont résolues en développant un système d’irrigation très performant. L’administration de ce système avait un coût métabolique : il fallait payer des fonctionnaires pour administrer les canaux d’irrigation. Ici, l’enjeu est de diminuer le degré de complexité du système de façon adaptive.

En conclusion, le pic pétrolier signifie que l’afflux d’énergie dans le système va diminuer. L’avenir est incertain car celui-ci va être forcé de se déplacer d’un état thermodynamique A vers un état thermodynamique B qualitativement différent. Au plus le système essaie de prolonger le statu quo, au plus la rapidité des changements sera violente et imprévisible. Il se pourrait même que le système s’effondre complètement si le choc permanent et continu ne s’accompagne pas de changements adaptatifs de toutes ses composantes.

Le système économique et ses institutions, la démocratie représentative, les marchés, le système financier, sont adaptifs à la croissance. Par exemple, le remboursement de la dette avec intérêts exige de la croissance. Le financement de la hausse du coût des pensions et des soins de santé exige de la croissance. L’analyse des systèmes révèle que le système ne pourra survivre aux chocs énergétiques qui s’annoncent sans se transformer, c’est physiquement impossible.

Entre chaos et révolution culturelle, duquel côté l’Histoire basculera t’elle?

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