les idées qui font des petits!

Tout à l’heure, en sortant du boulot, j’ai eu une prise de bec cordiale avec un de mes collègues économiste. Je m’interrogeais à propos de l’austérité a priori mortifère à laquelle l’Europe vient de se condamner. Intuitivement, mon positionnement était anti-étatiste et abondait dans le sens d’une diminution de la taille de l’Etat, la conséquence implicite du positionnement européen puisque les Etats sont surendettés.
Mon argument de base n’était pas dogmatique. Je basais mon raisonnement sur un argument thermodynamique. A savoir, que le secteur privé « subsidie » les emplois du secteur public. Mon argumentaire de base est que la base productive de l’économie ne peut que se contracter avec le pic pétrolier. Par conséquent, j’ai exposé l’idée que la taille du secteur public doit « s’ajuster » pour ne pas devenir disproportionnée par rapport au secteur privé et éroder irréversiblement la base productive de notre civilisation, créant de ce fait les conditions d’un effondrement brutal.
Ayant lu pas mal d’écrits sur la thermodynamique des civilisations, j’avais cette intuition que l’austérité contraindrait l’Etat à réduire sa taille, là où, historiquement, celui-ci a eu à maintes fois recours à la planche à billets. D’où cette idée contre-intuitive et arrogante : l’austérité pourrait nous éviter la banqueroute, un crash systémique. Je précise que je faisais ici fi du problème de répartition des richesses, qui est, j’arguais, distinct. J’ai dévellopé l’idée que le véritable problème est moins l’austérité que le manque de règles visant à assurer une répartition juste du surplus sociétal. Je concluais sur la faillite du politique imputable à l’impératif de compétitivité induit par la mondialisation néolibérale.
Mon collègue a « contré » mon positionnement anti-étatiste par un argument qui, de prime abord, m’a semblé contre-nature. Il a développé l’idée que peu importe le secteur, privé ou public, cette distinction est économiquement stérile car les emplois publics sont également productifs. Alors que je développais l’idée que le secteur public est subsidié par le privé, il développait l’idée que la nature de l’activité économique est similaire dans le privé et le public. Dans les deux cas, elle est productive. Il concluait en me renvoyant face à face à mon catéchisme libéral : « pourquoi devrions-nous choisir entre des écoles et des ipads » ? Pour lui, la question de la répartition du surplus sociétal, et donc le choix de la taille de l’Etat, est un choix de société.
La discussion est devenue intéressante car j’ai dû justifier mon positionnement. En prenant le cas extrême d’un Etat englobant 100% de l’activité économique, j’ai compris que ce n’est pas la distinction public-privé, fondatrice du clivage droite-gauche, qui est pertinente lorsqu’on raisonne dans une perspective biophysique. Pour rappel, je place ma réflexion dans le contexte d’une économie post pic pétrolier dans laquelle le surplus d’énergie à disposition de notre société va diminuer.
La distinction pertinente est celle introduite par Schumacher entre économie primaire et économie secondaire. L’économie primaire englobe les secteurs qui produisent le surplus net d’énergie. L’économie secondaire utilise cette énergie pour transformer de la matière en biens et services de consommation et en capital productif.
Durant l’ère d’abondance caractérisée par la disponibilité d’un subside énergétique en apparence illimité (les hydrocarbures), la distinction n’apparaissait pas pertinente car la civilisation pouvait se permettre d’évoluer en dehors de toute contrainte thermodynamique. Et de fait, l’énergie est le grand trou noir d’une science économique née avec Adam Smith au début de la révolution industrielle, l’aube de l’ère de l’opulence énergétique.
Le débat de fond est loin d’être anodin, il porte sur l’origine de la valeur. Les économistes classiques pensaient que le travail constitue l’origine de la valeur. Les néoclassiques ont reformulé cette thèse en faveur de l’utilité. Les économistes biophysiciens, courant dans lequel je m’inscris, plaident en faveur de l’énergie.
L’énergie est la ressource maîtresse. Dans sa définition la plus pure, c’est un pouvoir de transformation. Toute transformation d’état de la matière nécessite de l’énergie. L’économie primaire produit le surplus énergétique net à disposition d’une société. L’économie secondaire dissipe cette énergie pour produire un travail visant à transformer de la matière en biens et services.
Or, l’ère d’opulence énergétique touchant à sa fin, le surplus produit par l’économie primaire va diminuer progressivement.  Il va, à nouveau, comme pour toute civilisation avant la nôtre, constituer le facteur limitant pour le développement de l’activité économique.
Dans une économie où l’énergie est la ressource la plus rare, l’économie primaire subsidie toutes les activités de l’économie secondaire. En clair, indépendamment du secteur d’activité, privé ou public, l’activité économique ne participant pas à la production de ce surplus va se contracter à mesure que le surplus énergétique net produit par l’économie primaire va se réduire. Si on conçoit l’économie comme un organisme vivant, on doit en conclure qu’elle va subir un effondrement catabolique.
Pour résoudre ce « problème », je vois plusieurs « solutions » :
1)      déplacer un nombre croissant d’activités économiques de l’économie secondaire vers l’économie primaire. Ce processus sera adaptif et automatique.
2)      Augmenter l’efficacité thermodynamique de l’économie secondaire. Le secteur privé, avec son impératif de rentabilité, possède un incitant à maximiser l’utilisation des ressources.
3)      Réorienter une grosse partie de l’activité de l’économie secondaire vers des activités qui dissipent peu d’énergie. On peu penser à l’enseignement, et, d’une façon générale, à l’activité du secteur public.
Tout ceci ne nous dit pas si on peut raisonnablement, à partir de ces résultats, se prononcer contre ou en faveur d’une austérité qui réduirait la part étatique de l’activité économique.
Dans l’absolu, le problème thermodynamique se situe en 1). Si la part de l’économie primaire se réduit trop, elle ne pourra plus subsidier les activités de l’économie secondaire, sans distinction de leur nature privée ou publique. A priori, toutes les activités discrétionnaires, c’est-à-dire non strictement indispensables à notre survie, devraient être éliminées en premier. Ce caractère indispensable ou non devrait, idéalement, être déterminé démocratiquement.
Si l’économie primaire ne peut plus supporter le coût métabolique de l’économie secondaire, le risque d’effondrement est réel. L’austérité va plonger des gens dans la pauvreté qui n’auront d’autre choix, pour survivre, que de se réorienter vers l’économie primaire (la production de nourriture). C’est clairement ce qu’on observe en Grèce, par exemple. Le processus est darwinien, est-ce bien cela que nous souhaitons ?
In fine,  le choix de mener une politique d’austérité est politique. A savoir : à qui faire payer la dette ?
La réponse à cette question est étroitement liée à la question thermodynamique. En effet, la fin de l’énergie bon marché signifie la fin de la croissance économique car il faut consacrer toujours plus de ressources pour produire le surplus énergétique de l’économie primaire, ce qui se fait au détriment de la croissance de l’économie secondaire. Dans ce cas, il y a deux solutions pour rembourser la dette : la déflation ou l’inflation.
Une troisième solution consiste, et c’est la solution choisie par l’Europe: imposer une baisse des salaires pour restaurer la compétitivité et relancer la croissance par l’exportation. La croissance est devenue un jeu à somme nulle, mais cela ne signifie pas qu’il n’y a pas des gagnants et des perdants. L’Europe veut figurer parmi les gagnants. La baisse des salaires se fait dans le secteur publique, la dette publique n’est qu’un prétexte pour instrumentaliser cette nécessité de procéder à un « ajustement structurel ».
Intuitivement, on peut s’attendre à une déflation en Europe, et donc à une montée progressive du chômage. Il semble que ce soit le prix à payer pour restaurer notre « compétitivité ». Nos élites espèrent que cette compétitivité nous fera retrouver le chemin de la croissance, indispensable pour rembourser la dette.
Je suis sceptique. Pendant ce temps, la question de la dette occulte le vrai problème : la banqueroute énergétique qui nous guette.
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