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Thinking in Systems

On me traite parfois de doomer, un qualificatif que je rejette. L’enjeu pour moi n’est pas de dire aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre, ni de les braquer dans leurs convictions, cela est contre-productif. L’effet Cassandre est tout à fait contre-productif : au plus vous affirmez une vérité inconfortable au moins on vous croit. Et vu que Cassandre avait raison, le discours devient auto-réalisateur…

 Le problème tient de la position dans laquelle le Cassandre se place. S’il se place dans la position du détenteur de la Vérité, il agace, et donc on prend d’autant plus de plaisir à le railler et à la marginaliser. Tout ceci n’est donc au fond qu’une question d’égo et une façon de réagir face à ce qui est perçu comme de l’adversité, voir de l’agressivité. Lorsqu’on lui présente une thèse solidement étayée, le scientifique s’attachera à éprouver rationnellement et méthodiquement la validité de la thèse mise en avant par son contradicteur. Pour lui, c’est davantage une invitation à co-construire un raisonnement dialectique qu’une agression unilatérale. Mais voilà, chacun n’a pas acquis le réflexe scientifique, donc il faut ruser pour convaincre.

 Le problème est justement que je cherche moins à convaincre qu’à déclencher le questionnement. Tout n’est pas relatif, certes, mais c’est sur la démarche que porte l’esprit du mouvement de transition énergétique plutôt que sur le formatage des esprits. En déclenchant un questionnement chez quelqu’un, vous nourrissez votre propre réflexion puisque vous déclenchez un processus de feedback mutuel. Chacun fait sa transition à son propre rythme et à son niveau, mais l’étape « zéro », inconditionnelle, est le déclenchement d’un questionnement. Il y a plusieurs façons de déclencher ce questionnement, çà demande de l’empathie.

 Une tâche difficile consiste à éviter le réflexe du « puisque tout va s’écrouler, à quoi bon faire quelque chose ». Comme je le disais, la prophétie est auto-réalisatrice. Un autre écueil au moins tout aussi abyssal est celui du « on va s’en sortir sans remettre fondamentalement en cause notre modèle de développement ». Et donc, comment fait-on pour éviter ce qui ressemble à un dilemme inextricable et avancer, dans le bon sens ?

 Ma réponse est double. Premièrement, le lâcher prise par rapport à ce sur quoi on n’a justement aucune prise. Si un pot de fleur me tombe sur la tête, je n’y peux rien, c’est ainsi. Si Obama décide demain d’envahir l’Iran, je n’ai aucune prise là-dessus. Par contre, je peux, dans mon entourage direct, enclencher des boucles de rétroactions qui vont contribuer à me faire gagner à moi et à mon entourage en marge adaptive.

 Exemple : si je décide, dans mon supermarché, d’augmenter la part de produit locaux dans mon panier, et que d’autres gens de mon entourage direct font de même, mon supermarché va augmenter progressivement son offre de produits locaux, ce qui va stimuler la demande chez les producteurs de mon terroir et stimuler la création d’emplois locaux.

 Autre exemple : si je décide graduellement de laisser ma voiture au garage pour une part croissante de mes déplacements, je détourne une part de mon budget vers la stimulation de l’offre de transports en communs de ma ville en même temps que je permets à l’industrie automobile de se restructurer progressivement.

 Ces deux exemples de comportements adaptifs permettent d’augmenter la résilience de l’économie dans laquelle je suis immergé et dont ma survie dépend. La résilience d’un système est sa capacité à absorber un choc tout en continuant à fonctionner dans ses fonctions essentielles sans s’effondrer.

 On le voit, la systémique est un outil indispensable pour enclencher ce type de comportements adaptifs. C’est en pensant la complexité du monde en termes d’interactions, en se pensant comme une partie immergée dans un tout au sein duquel chacun est interdépendant, qu’on parvient à réorienter ses comportements dans le bon sens.

 Il ne reste plus qu’à inventer un moteur pour inviter les gens à se bouger. La rationalité économique fonctionne assez mal puisque les comportements adaptifs dont nous avons aujourd’hui besoin peuvent être vite perçus comme pénalisants. En effet, si vous êtes habitué au « tout à la bagnole », vous êtes adaptif à ce mode de transport. Or, ce comportement maximise peut-être aujourd’hui votre utilité personnelle (disons votre bien être), mais on sait qu’à long terme il sera maladaptif. L’incitant à changer à court terme votre routine comportementale est donc très faible. C’est pourquoi les pouvoirs publics devraient en toute logique intervenir pour réorienter les comportements jugés maladaptifs et anticiper la tendance haussière à long terme des prix à la pompe. En d’autres termes, il faudrait que le politique taxe la bagnole et réoriente les fonds pour développer l’offre de transports en commun. Le problème est que si vous êtes intoxiqué par la bagnole, vous n’allez certainement pas voter contre votre propre intérêt…à court terme.

 Et nous y voilà, la marge d’action des pouvoirs publics est conditionnée par la volonté de l’électeur trop souvent incapable d’anticiper les tendances à long terme. Dans ce cas, c’est le système démocratique lui-même qui devient maladaptif. Pour corriger ce défaut structurel, il reste deux options : la coercition ou l’éducation à la pensée complexe. Un gouvernement démocratique n’a pas recours à la coercition en période d’abondance. Ce n’est qu’une fois dans le mur qu’il peut légitimement avoir recours à cet « outil ». A ce moment là, il sera trop tard. C’est pourquoi les systémiciens sont convaincus qu’il faut éduquer les gens à la pensée complexe.

 Je n’ai pas les chiffres, mais il paraît qu’un pourcentage très faible de la population a un mode de pensée globale, systémique. Ceci est inquiétant et constitue un obstacle majeur à la transformation du système. Ce levier me paraît plus facile à actionner pour le politique que le chiffon rouge de la contrainte. La contrainte ne procure pas de voix à court terme. En politique plus que partout ailleurs, il est très mauvais d’avoir raison avant tout le monde, c’est la meilleure façon de faire des cadeaux à vos adversaires.

 Si l’écologie politique n’est pas encore devenu un projet de société qui fait consensus, c’est parce qu’il y a trop peu de systémiciens parmi nous. En fait, s’il y avait une majorité de systémiciens parmi nous, il serait déjà clair depuis très longtemps combien le mode de vie moderne est aliénant, peu convivial, voir mortifère. Je suis persuadé,  -et ceci mériterait une petite étude – que l’écologie politique est vue comme un projet positif pour un systémicien, la façon de penser oriente les perceptions. Donc, si vous m’avez compris, pour faire de l’écologie un projet politique enviable, positif, le levier le plus puissant est le changement de paradigme de pensée.

 Le réductionnisme descartien sur lequel repose toute la transmission des savoirs de la société moderne invite au narcissisme, à l’individualisme, au culte de soi. Il pousse à analyser chacune des parties d’un tout et à les comparer plutôt qu’à analyser la diversité des interactions entre les parties de ce tout dont on fait partie

Alors, êtes-vous pour la taxation des carburants fossiles ?

 Si votre réponse est non, alors vous ne pensez pas encore en systèmes. Vous allez adorer le livre Thinking in Systems de D. Meadows! Si vous ne lisez pas l’anglais, je vous recommande le Macroscope de Joël de Rosnay.

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