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Archives de octobre, 2012

Le capitalisme peut-il survivre à la crise actuelle?

Cet article est une ébauche, il pose davantage de questions qu’il n’apporte de réponses. Le raisonnement est strictement qualitatif, ce qui reflète une volonté de l’auteur de dégager des pistes de réflexion qualitatives. Les commentaires sont les bienvenus. Précision utile: je ne me place pas sur le terrain idéologique (i.e. « le capitalisme est-il bon ou mauvais? »), je cherche à comprendre les choses.

Le capitalisme est un modèle économique qui repose sur l’accumulation. Sa finalité est le profit. Selon la théorie orthodoxe, le capitaliste est propriétaire des moyens de productions, le travail et le capital. Il verse un salaire au travailleur en contrepartie du travail de celui-ci. Le capitaliste engrange les profits car il supporte le risque inhérent à l’exercice d’une activité économique.

Dans ce modèle, le travail, et donc le travailleur, représente un coût qu’il convient de minimiser pour maximiser le profit. Sur un marché concurrentiel, le capitalisme a donc un incitant à exploiter le travail au maximum du possible pour en retirer un avantage concurrentiel. A salaires identiques, si la productivité des travailleurs de l’entreprise A est supérieure à celle de l’entreprise B, l’entreprise A peut vendre une même quantité que B moins cher ou une plus grande quantité au même coût. L’argument est systémique, il est ancré dans la dynamique du système.

Tout ceci ne nous renseigne pas sur la question de base qui est de savoir si le capitalisme peut survivre à la crise actuelle. En fait, pour poser les jalons d’une réponse à cette question, il nous faut nous demander si l’accumulation infinie de profit est inhérente au capitalisme et, si c’est le cas, si cette accumulation possède des limites. Dans le cas d’une réponse positive, le capitalisme possède en lui les germes de son autodestruction.

L’accumulation infinie est-elle le moteur du capitalisme ?

Il nous faut trouver un argument systémique pour répondre par l’affirmative.

Théoriquement, il est possible d’exercer une activité rentable sans chercher à augmenter les profits continuellement. Ceci implique que le coût des facteurs de production reste constant. Autrement dit, la stagnation des salaires. Ce raisonnement s’applique a une entreprise seule sur un marché mais la réalité est plus complexe puisqu’une entreprise est rarement en situation monopolistique. En situation concurrentielle, un état dynamique, les règles du jeu débouchent-elle sur l’enclenchement d’une logique du toujours plus (boucle de rétroaction positive) ?

Imaginons que mon voisin possède la même structure de coût que moi. Je vends plus que lui mais nous sommes tous les deux rentable et gagnons suffisamment notre vie. Dans ce cas, pas de problème, personne n’a un incitant à modifier sa structure de coût. Le problème arrive lorsqu’un des joueurs sur le marché cherche à « manger » des parts de marché à ses concurrents (en jouant sur les prix et donc en maximisant sa structure de coût) ou à faire croître la demande (en maximisant la quantité vendue) pour accumuler plus de profit. La première solution détruit de l’emploi, ce qui débouche sur une instabilité systémique, la seconde créée de l’emploi.

La question centrale est donc de savoir si la croissance est dans la dynamique du capitalisme?

A mon avis, il est naturel de chercher à croître dès lors que c’est possible. Il me semble assez logique pour un entrepreneur d’investir pour chercher à augmenter les profits de son entreprise. L’investissement, le moteur d’accumulation du capitalisme, exige de la croissance puisque la valeur actualisée nette de celui-ci doit être positive pour être économiquement rentable. Il en résulte que la croissance est à mon avis une condition nécessaire du capitalisme.

La question qui découle de cette conclusion est donc de savoir si la croissance infinie est possible ?

A mon avis « non ». La raison n’est pas économique, elle est thermodynamique. Pour croître, il faut de l’énergie. Donc, qui dit plus de croissance, dit une demande accrue en énergie. Or, l’énergie n’est pas illimitée. Au contraire, l’énergie est le facteur de production le plus rare. Sans énergie, on ne peut rien produire. L’économie, c’est un moteur qui dissipe de l’énergie en chaleur et en travail. Plus la cylindrée est grosse plus il faut de carburant pour faire tourner le moteur.

Je l’ai déjà écrit en longueur dans mes billets précédents : le Mythe de la croissance infinie s’est bâti sur la découverte d’un subside énergétique fini et non renouvelable découvert dans la lithosphère à l’aube de la Révolution industrielle. Or, avec le Pic pétrolier, l’ère de l’opulence énergétique touche à sa fin. L’économie a pu évoluer depuis 250 ans en dehors de toute contrainte thermodynamique, mais cette situation touche à sa fin.

Si le coût de production du surplus énergétique augmente plus vite que l’amélioration du taux d’efficacité avec lequel l’économie dissipe de l’énergie, la croissance ne peut que s’arrêter. Or, si la croissance s’arrête, la rentabilité du capital chute. On entre alors dans une situation win-loose dans laquelle les entreprises doivent se livrer une concurrence farouche pour restaurer leur marge. Dans cette compétition, le travail est une des variables d’ajustement. Il faut être compétitif, produire plus au même coût ou abaisser les salaires. Bref, avoir une structure de coût plus intéressante que celle de son voisin.

D’une part, cette guerre ouverte du tous contre tous ne peut que déboucher sur une augmentation du chômage, ce qui nourri l’instabilité systémique. D’autre part, il faut compenser la baisse des salaires des travailleurs par une augmentation de l’endettement privé afin d’éviter une crise de surproduction. Jusqu’au jour ou cette dette privée devient insoutenable, l’ultime artefact du système est alors de socialiser les dettes.

Le serpent se mord la queue, il génère une dette qui ne peut être remboursée que par la croissance alors que l’origine de cette dette est justement l’impossibilité de croître davantage, impossibilité découlant de la contrainte thermodynamique.

N’en sommes nous pas là ?

Si tel est bien le cas, nous assistons en direct à la fin du capitalisme. La première phase serait marquée par la question du remboursement de la dette. Confrontés au spectre d’une déflation les gouvernements n’auraient d’autre choix que de faire tourner la planche à billets. Dans un second temps, lorsque le surplus énergétique se contractera (lorsque nous entrerons une phase de déplétion), la contrainte thermodynamique deviendrait le facteur dominant puisqu’il nous serait alors impossible de « nourrir » toutes nos machines, notre capital productif. Ce serait alors la dépression permanente, le marché gère très bien la rareté mais il gère très mal l’abondance (surcapacité).

Aurions-nous pu anticiper cette contradiction ?

Par exemple, si les économistes avaient reconnu l’importance de l’énergie comme facteur de production, n’aurions-nous pas pu éviter que la contrainte thermodynamique génère une limite sociale (matérialisée par l’apparition d’une dette) insurmontable ?

Si nous avions taxé l’énergie plutôt que le travail, nous aurions pu éviter l’apparition du chômage puisque le travail serait progressivement redevenu plus compétitif que la machine. L’obligation de croître générée par le cycle d’investissement aurait pu être éliminée puisque l’accumulation de capital productif aurait été naturellement stoppée.

Conclusion, le pêché originel des économistes n’est-il pas d’avoir fondé leur théorie sur le paradigme d’une énergie illimitée dans un monde fini ?

De toute fàçon, la variable déterminante est le surplus énergétique à mon avis. Si celui-ci se contracte, c’est l’effondrement. L’Homme se serait-il condamné depuis le début en essayant de défier les Lois de la physique? Si tel est bien le cas, reconnaissons que nous avons vécu de belles années folles! No regret.

Politics is everywhere

« Si vous ne changez pas en vous-même, ne demandez pas que le monde change » .

En fait c’est aussi simple que ça. La réalité n’est que le reflet de nos schémas mentaux. Le reste c’est du pipeau. Quand on creuse un peu on se dit qu’on a pas vraiment envie de changer en fait, si? Pourquoi se plaindre alors…

La question est peut-être mal posée. Je la reformule adéquatemment: nos schémas mentaux sont-ils corrects? Car si ce n’est pas le cas, ce que nous croyons être la réalité n’est pas la réalité. Là on a un vrai « problème ».

Ensuite, indépendamment du fait qu’on souhaite changer car on se sent mal dans la société actuelle ou car on trouve que nos schémas mentaux sont devenus maladaptatifs, le chemin ne fait que commencer. Chacun est pris dans un réseau de relations dont il est interdépendant. Même si on souhaite changer sur le plan individuel, ce n’est pas pour autant qu’on en ait la force mentale, ni les ressources, ni la possiblité individuelle effective d’amorcer ce changement.

La dynamique de changement individuelle est une condition nécessaire au changement mais pas suffisante. Au final, le changement est nécessairement collectif. Ce qui équivaut à dire que, contrairement à ce que pense une génération habituée a vivre dans une société libertaire, le rôle du politique est primordial.

En effet, Le rôle du politique est de déterminer les règles de vie en communauté. Les règles sont partout, elles structurent la vie en société. Comme dit le dicton: « si vous ne vous préoccupez pas de la politique, la politique se préoccupera de vous ».

N’est-il pas temps de (re)devenir citoyen, c’est-à-dire de participer (pro)activement aux affaires de la Cité, chacun à son niveau?

Politics is everywhere.

Un décideur élu dans une démocratie a t-il le droit de bafouer la science?

Un politique élu dans une démocratie a t-il le droit de bafouer la vérité scientifique?

Il y a aujourd’hui une confusion des rôles entre  science et  politique qui m’interpelle. Et c’est un gros problème, à mon avis.

Les scientifiques ne font pas de politique, ce n’est pas leur rôle. Leur rôle est d’objectiver l’information en ayant recours a des méthodes rigoureuses et validées.

Le politique ne fait pas de la science. La vérité scientfique n’est pas le consensus politique. Ainsi, il est tout à fait acceptable que le politique décide de ne pas tenir compte du changement climatique. De là à le nier, il y a un pas qu’il ne doit pas franchir. Le politique n’a pas l’expertise pour se prononcer sur cette question, ça c’est le rôle des scientifiques.

Le problème est que le politique doit assumer ses choix publiquement . Il a un incitant a dire aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre pour maximiser son potentiel électoral.Or, lorsque le fossé entre la science et les citoyens est trop grand, il y a ce que j’appelerais un « fossé de réflexivité » qui est un danger pour la démocratie.

Dans ce cas, qui comble le trou entre le politique et les scientifiques dans l’hypothèse ou les deux discours se contredisent, sans que les décideurs n’assument ce fait publiquement?

Les scientifiques? Je viens de le dire, les scientifiques ne font pas de politique. En pareilles circonstances, ils sont forcés de faire de la politique, au risque de se décridibiliser.

La presse? En principe oui, mais en pratique elle n’a souvent pas l’expertise requise et travaille dans l’urgence.

Intuitivement, on sent que « ça coince » quelque part.

Ma réponse est que le débat publique doit être beaucoup plus vigoureux d’une part, et qu’on doit former les gens à la méthode scientifique, la dialectique et la pensée complexe d’autre part. Notre enseignement formate les esprits davantage qu’il ne donne une méthode pour pouvoir trouver ses repères dans un monde toujours plus complexe.

Ceci est un gros problème, notre système éducatif doit être réformé.

En démocratie on doit pouvoir débattre de tout! …Mais pas n’importe comment.

En démocratie, on doit pouvoir débattre de tout, y compris des questions les plus dérangeantes. Sinon, on est plus en démocratie.

Les théoriciens de la fin de la croissance ne sont pas des uluberlus simplement parce qu’ils présentent une thèse dérangeante, leurs arguments doivent pouvoir être discutés, éprouvés, mis en perspective, dans le cadre du débat public. Or, on constate qu’ils sont systématiquement marginalisés, mis de côté. Si nous pensons que leurs arguments ne sont pas valables, pourquoi ne pas les laisser se ridiculiser en public?

Personne ne peut prétendre à la Vérité sans passer sous les fourches caudines d’un débat contradictoire, nulle Vérité n’est acquise, pas même les Lois de la physique. Mais la mise en cause d’une Vérité qualifiée de « scientifique » doit être disqualifée à l’aide de la méthode scientifique.

Le problème est justement que la « science » économique n’utilise pas la méthode scientifique pour affirmer son corpus théorique de base. C’est pourquoi on est en droit de la remettre en question, en utilisant la méthode scientifique. Sans ça, c’est l’héritage des lumières qui est bafoué, c’est ouvrir la porte à l’obscurantisme et au totalitarisme.

Je n’ai, à ce jour, rien lu qui puisse inffirmer les résultats du modèle du Club de Rome, par exemple. J’attends toujours. Pour rappel, ce modèle a été testé et construit avec des outils à l’épreuve de tout reproche sur le plan scientifique. Ses concepteurs ont largement adressé les critiques qui leur ont été faites.

J’attends toujours de lire un contre-argumentaire valable, c’est à dire qui repose sur des faits, et pas sur des croyances, des dogmes et ce que les anglos-saxons qualifient de wishful thinking.

En passant

C’est la pensée systémique qui fera la différence!

Cher lecteur,

Vous avez lu mes derniers billets? Ils vous ont mis un coup au moral? Tant mieux! Et maintenant, on fait quoi? On attend passivement planqué dans ses angoisses, la peur au ventre?

Non. Pas du tout, on agit! Etre citoyen, c’est bien plus que mettre un simple bulletin dans l’urne une fois tous les cinq ans. Il y a énormément de choses à faire. C’est l’addition de l’action de chacun qui va transformer le système, sans qu’on s’en rende compte.

Il faut juste sortir de la passivité, de l’état d’apathie générale, et se sentir vivant. Chacun peut le faire s’il entre dans une démarche réflexive, s’il s’apprête à renaître en pensant la complexité du monde autrement.

Les gens attendent tout du gouvernement, une recette pour la catastrophe. Au contraire, il faut devenir proactif, agir au quotidien, réformer ses schémas de pensée.

La pensée réductioniste et séquentielle qui consiste à diviser un tout dans ses parties pour l’étudier et en comprendre la complexité, le type de pensée que notre modèle éducatif privilégie, est obsolète car elle entrave une compréhension globale et profonde des interactions avec notre milieu qui font notre quotidien.

Un premier exemple:

Ce matin, je vais acheter du pain chez le boulanger. Je paie mon pain et puis…et puis c’est tout? Non. Premièrement, mon argent va servir à faire vivre la boulangère qui pourra continuer son activité qui est vitale pour la communauté. Pour exercer son activité, elle doit passer commande auprès d’un fournisseur de farine, par exemple. D’où vient-il ce fournisseur, que je fais également vivre, indirectement? Ensuite, le pain contient des calories qui vont permettre à mon corps de fonctionner. Le contenu du pain est-il adapté, n’est-il pas trop léger, ce qui peut avoir un impact sur ma santé et ma productivté. Mon docteur est indirectement concerné, mais également le pharmacien et les sociétés pharmaceutiques. Et puis, si ma productivité chute, la qualité de mon travail va peut-être en pâtir, je peux mettre moi et mon patron dans l’embarras. Quid de ses fournisseurs? Et si mon patron me vire, c’est l’Etat qui doit payer mes allocs, et donc la collectivité. Quid si je n’ai plus de quoi payer un pain à mon boulanger? Vous saissisez intuitivement le (micro) effet domino?

Tout est lié et interdépendant, à des degrés divers. Chacun de mes choix a énormément de répercussions dans le monde réel. Devenir citoyen actif et responsable, c’est enclencher des boucles de rétroactions qui vont dans un sens cohérent par rapport à mon moi citoyen, c’est devenir consistant, vivre activement, une des clés du bonheur.

Contrairement à ce qu’on veut nous faire penser, tout est politique dans ce monde. Exercer sa liberté de consommateur est un acte politique pour celui qui en voit les tenants et les aboutissements. Le marché obéi à la Loi de l’offre et de la demande. S’il y a une demande pour du boeuf aux hormones importé des Etats-Unis, le marché va offrir ce produit. Le marché maximise le pouvoir d’achat du consommateur, mais l’exercice de celui-ci n’est pas neutre.

Je précise que ceci n’est pas un cours de morale. J’ai égalemment des vêtements made in China dans ma garde-robe. Mais la pensée systémique m’a appris ceci: je ne dois pas attendre que les politiques mettent des barrières à l’importation pour acheter des produits de mon terroir. Certes, je le concède, ceux-ci sont rares car plus chers. Qu’à cela ne tienne, je peux commencer par faire des arbitrages, je peux commencer à assumer mes choix.

Et si vous n’achètez que du made in China parce que vous n’avez pas l’argent pour consommer local? Et bien j’ai envie de dire que c’est notre problème à tous, car lorsque l’énergie sera chère, vous n’aurez plus le pouvoir d’achat pour vivre correctement. Or, si vous ne pouvez pas vivre décemment, vous allez adopter des comportements qui génèrent des externalités négatives sur la collectivité. La société peut encaisser ce chocs jusqu’à un certain degré mais lorsqu’une part importante de la population sera dans votre situation, le système sera devenu instable, il fera face à un problème systémique. Or, il n’y a pas de solution a un problème systémique, si ce n’est la transformation du système ou l’élimination de l’élément perturbateur.

L’instabilité systémique mène à la violence, tout le monde y perd.

En passant

Demain, l’effondrement ou la renaissance culturelle?

En 1972, une équipe de scientifiques du prestigieux Massachusetts Institute of Technology modélise le « Système-Monde » pour évaluer les conséquences d’une croissance exponentielle de la production matérielle et de la population humaine dans un monde fini. L’étude conclu à un effondrement intervenant avant la seconde moitié du XXIe siècle. Ses conclusions seront raillées, marginalisées, surtout par les économistes, qui lui reprochent une vision malthusienne. 40 ans plus tard, les données empiriques confirment le scenario du dépassement, suivi de l’effondrement. Où allons-nous ?

Tout organisme vivant se maintient en vie grâce à un afflux constant d’énergie. L’économie est un organisme vivant, elle puisse de l’énergie et de la matière dans son environnement pour transformer cette matière en capital productif et en biens et services de consommation. Au cours de ce processus de transformation, l’énergie est irréversiblement dissipée sous la forme d’un travail et de chaleur : c’est la Loi de l’entropie.

La croissance de tout organisme a un coût métabolique. Pour croître en complexité, un organisme vivant a besoin d’être « nourri » par un flux d’énergie toujours plus important. Depuis le début de la révolution industrielle, la taille de l’économie humaine croît exponentiellement. Du point de vue de la longue histoire humaine, cette croissance est une anomalie. Le degré de complexité de l’embryon de civilisation globale est nettement supérieur à celui de la plus complexe des civilisations du passé : l’Empire romain.

Ce degré de complexité de notre civilisation trouve son origine dans l’exploitation toujours plus accélérée du stock d’hydrocarbures que l’homme a découvert dans la lithosphère. Le charbon, le gaz et le pétrole sont des ressources stock non renouvelables que la nature a mis des millions d’années à synthétiser. La découverte des technologies permettant de les exploiter, le moteur à vapeur et le moteur à combustion, a ouvert une ère de prospérité sans précédent. Il ne faut néanmoins pas confondre cause et conséquence, la foi dans le rêve prométhéen du Progrès éternel est un mythe civilisationnel.

En effet, tout organisme vivant, toute civilisation, voit son développement limité par une contrainte thermodynamique : le surplus net d’énergie dont il dispose. La pensée économique occidentale n’intègre pas cette contrainte. En sciences économiques, le travail et le capital sont les seuls facteurs de production. L’énergie est le trou noir d’une science née avec Adam Smith à l’aube de l’ère de l’opulence énergétique. Durant l’ère d’abondance caractérisée par la disponibilité d’un subside énergétique en apparence illimité, cette objection n’apparaissait pas pertinente car la civilisation pouvait, à court terme, évoluer en dehors de toute contrainte thermodynamique.

Cette situation est en train de changer. En 2010, l’Agence Internationale de l’Energie a confirmé que le pic de production du pétrole conventionnel a été atteint en 2006. Le pic de production total a été atteint en 2008. Depuis 2004, l’offre de pétrole stagne. La théorie du plateau ondulant explique très bien comment la réalité physique du processus économique a repris ses droits : l’économie globale croît, l’offre et la demande pétrolière croissent jusqu’à ce qu’on s’approche du maximum de production de l’époque, ce qui fait monter le prix du baril. Lorsque le prix atteint un niveau trop élevé, l’économie entre en récession, ce qui débouche sur une destruction de la demande. La consommation baisse suite à quoi on repasse sous le maximum de production actuel, le prix du baril baisse. Cette situation va perdurer jusqu’à ce que la production de pétrole non-conventionnel (sables bitumineux, huiles de schistes, pétrole off-shore, etc) ne puisse plus compenser le rythme de déplétion des champs de production de pétrole conventionnel (on shore).

L’économiste E.F. Schumacher introduisit la distinction entre économie primaire et économie secondaire. L’économie primaire englobe les secteurs qui produisent le surplus net d’énergie  (par exemple, l’industrie pétrolière, l’agriculture, les charbonnages, etc.). L’économie secondaire utilise cette énergie pour transformer de la matière en biens et services. Or, la production de pétrole non-conventionnel est très intensive en capital et en énergie. Aujourd’hui déjà, des ressources financières colossales doivent être prélevées sur l’économie secondaire pour financer la production du surplus énergétique net produit par l’économie primaire, ce qui se fait au détriment de la croissance de l’économie secondaire.

Ceci implique que, dans un premier temps, la croissance physique de l’économie secondaire (i.e. plus de biens et de services) va s’arrêter. Dans un second temps, la production de pétrole non-conventionnel ne permettra plus de compenser le rythme de déplétion de la  production de pétrole conventionnel. A ce moment, étant donné que la Terre ne peut importer du pétrole, il y aura, chaque année, de moins en moins de pétrole disponible : le surplus d’énergie « nourrissant » l’économie secondaire va diminuer.

D’un point de vue théorique, ceci est très problématique. Lorsqu’un organisme vivant croît en complexité, il se transforme qualitativement. Concrètement, l’économie ne produit pas plus de la même chose. L’introduction de nouvelles technologies transforme qualitativement le processus économique. Les composantes du système accélèrent leur intégration et renforcent leur interdépendance dans un processus de destruction créatrice. Ceci explique pourquoi lorsque l’afflux d’énergie dans le système diminue, celui-ci s’effondre brutalement plutôt que de revenir au stade de complexité antérieur en se contractant progressivement. Notre civilisation « croissantiste » est dans une impasse.

L’énergie n’est pas illimitée. Elle a, de tout temps, constitué le facteur limitant, la ressource la plus rare pour tout organisme vivant évoluant sur Terre, un environnement fini. L’énergie, dans sa définition la plus pure, est un pouvoir de transformation. Or, donner un pouvoir de transformation illimité à une espèce évoluant dans un environnement limité s’apparente à donner un bidon d’essence à un pyromane pour mettre le feu à une maison de paille. Le changement climatique, l’érosion de la biodiversité et des terres, la « question écologique », sont l’expression du pouvoir de transformation que l’homme a acquis sur son environnement en exploitant le stock d’hydrocarbures. Grâce à ce pouvoir de transformation, en apparence illimité, la taille de l’économie humaine est devenue trop importante par rapport à celle de son environnement que pour ne pas le détruire irréversiblement. C’est un « problème » puisque la survie de notre espèce dépend de la qualité de l’air que nous respirons, la stabilité du climat, l’accès à l’eau potable, etc. Notre espèce est en situation de dépassement.

A moins d’une prise de conscience à l’échelle planétaire, l’avenir s’annonce sombre. En effet, d’une part, aucun substitut au pétrole n’existe. En effet, le pétrole possède des propriétés qualitatives inégalables : facilement extractible, liquide, transportable, il contient une énergie très concentrée. En outre, il intervient dans la fabrication de presque tous les objets du métabolisme industriel. Enfin, la mondialisation, qui n’est autre qu’une spécialisation des tâches à l’échelle du monde, est possible grâce au pétrole bon marché.

D’autre part, notre espèce doit réduire drastiquement l’empreinte de son activité sur la biosphère ou se condamner à l’autodestruction.

L’Histoire nous apprend qu’une transition énergétique prend plusieurs décennies. Nous ne sommes pas passés du bois au charbon et puis du charbon au pétrole en un claquement de doigt. L’appareil de production doit se réorganiser qualitativement pour devenir adaptif aux caractéristiques (stock vs flux, continu vs intermittent, coût, etc) de la nouvelle source d’énergie. Le coût et l’échelle (le monde) de cette transition donne le tournis. Mais, en vérité, parler de « transition » dans ce contexte est inapproprié puisqu’aucun substitut n’existe. Le changement ne peut être qu’adaptatif ou maladaptatif.

Le fait qu’aucune solution traditionnelle n’existe s’explique logiquement. Le Pic pétrolier n’est pas un « problème » stricto sensu. Un problème peut être résolu en accroissant le degré de complexité d’un système par le biais de l’innovation. Or, la résolution d’un problème a un coût métabolique, cela requiert de l’énergie. Par exemple, les civilisations agricoles avaient des problèmes d’irrigation de leurs terres qu’elles ont résolues en développant un système d’irrigation très performant. L’administration de ce système avait un coût métabolique : il fallait payer des fonctionnaires pour administrer les canaux d’irrigation. Ici, l’enjeu est de diminuer le degré de complexité du système de façon adaptive.

En conclusion, le pic pétrolier signifie que l’afflux d’énergie dans le système va diminuer. L’avenir est incertain car celui-ci va être forcé de se déplacer d’un état thermodynamique A vers un état thermodynamique B qualitativement différent. Au plus le système essaie de prolonger le statu quo, au plus la rapidité des changements sera violente et imprévisible. Il se pourrait même que le système s’effondre complètement si le choc permanent et continu ne s’accompagne pas de changements adaptatifs de toutes ses composantes.

Le système économique et ses institutions, la démocratie représentative, les marchés, le système financier, sont adaptifs à la croissance. Par exemple, le remboursement de la dette avec intérêts exige de la croissance. Le financement de la hausse du coût des pensions et des soins de santé exige de la croissance. L’analyse des systèmes révèle que le système ne pourra survivre aux chocs énergétiques qui s’annoncent sans se transformer, c’est physiquement impossible.

Entre chaos et révolution culturelle, duquel côté l’Histoire basculera t’elle?

Plaidoyer pour une démocratie prospective

Une question me taraude l’esprit : comment faire pour que la question énergétique, dans toute sa dimension sociétale, soit ouvertement abordée par nos dirigeants politiques ?

Croire que nous dirigeants sont ignorants de l’enjeu n’est pas très sage (bien qu’Angela Merkel soit la seule responsable de haut niveau qui possède une formation scientifique, mais ceci n’empêche pas cela). La réponse est ailleurs, elle est nécessairement systémique.

Un dirigeant politique peut être, dans le tréfonds de son âme, un barreur de haute mer, ce n’est pas pour autant qu’il prendra les devants de l’opinion publique avant la tempête. Toute action politique en démocratie se fonde sur une légitimité à agir dans un sens. En d’autres termes, si le citoyen ne revendique pas, activement, que la question soit portée à l’agenda politique, il ne faut pas s’attendre à ce que le politique bouge.

Or, justement, le citoyen lambda, me semble t-il, a la réflexivité nécessaire pour comprendre que sa facture énergétique a augmenté de 30% en 3 ans. Il a également la réflexivité pour comprendre que lorsqu’il fait le plein d’essence, çà fait beaucoup plus mal au portefeuille qu’il y a 5 ans. Nul besoin d’avoir étudié la géopolitique de l’énergie et la question du Pic pétrolier en profondeur pour demander que la question énergétique soit portée à l’agenda politique, elle touche chacun dans son quotidien là où ça fait le plus mal.

Le problème se situe à un autre niveau, il se situe au niveau de l’horizon temporel dans lequel se place la démocratie. Chacun sait que la question énergétique est structurelle, elle implique des changements fondamentaux à long terme dans toutes les sphères de notre vie. Or, systématiquement, ce mot n’est pas choisi au hasard, la démocratie encourage des solutions de court terme. C’est dans la dynamique du système. Le politicien qui annonce une réduction des accises sur l’essence a beaucoup plus de chances de se maintenir au pouvoir, et donc de pouvoir agir (pour prendre des décisions il faut être élu), que celui qui annonce une taxation accrue afin d’augmenter la marge adaptive de la société face aux chocs énergétiques qui arrivent (en utilisant ces fonds pour développer un réseau de transport en commun performant, par exemple).

En politique, il n’est jamais bon d’avoir raison trop tôt. Le fait que le politique ait un incitant très fort à dire aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre est très problématique lorsque le discours vise à perpétuer des habitudes et des routines devenues maladaptives.  En d’autres termes, la démocratie est dans l’incapacité structurelle de développer une vision prospective. Or, on sait qu’une fois dans le mur il est trop tard pour agir structurellement. Sociétalement, nous n’avons plus la marge adaptive nécessaire. Par exemple, la question sociale prend le pas sur l’enjeu structurel (les plus démunis ne peuvent plus payer leur facture énergétique, il faut donc détourner des ressources pour amortir le choc, à court terme). Au plus en agi à court terme au plus on amplifie le risque d’un crash systémique brutal, l’enjeu n’est pas trivial.

Certains argueront qu’il en est peut-être mieux ainsi, qu’il ne faut pas réguler ce qui ne peut-être régulé, une forme de darwinisme social. C’est un point de vue cohérent, mais qui sera difficile à assumer une fois dans le vif du sujet car un crash systémique n’épargne personne. L’incertitude est maximale et empêche toute mesure adaptive à l’exclusion, pour les plus riches, du choix de la forme la plus extrême de survivalisme.

Peut-on échapper à cette impasse institutionnelle ? A mon avis oui, mais cela requiert une double condition assez restrictive : la convergence des points de vues entre un parti politique conscient des enjeux et un mouvement citoyen bénéficiant d’une masse critique suffisante pour briser l’omerta résultant de la dynamique du système institutionnel.

Des cas de revirements sociétaux brutaux, collectifs et positifs existent dans l’Histoire. Je pense au cas de Cuba qui a dû se réorganiser très vite suite à un embargo pétrolier. C’est toujours un petit groupe de pionniers qui est à l’origine de ces revirements. Le mouvement des villes en transition participe à cette démarche, son potentiel de contribution au changement citoyen ne doit pas être sous-estimé. Le mouvement des villes en transition insuffle un esprit positif, créatif et citoyen face à des problèmes qui a priori semblent insurmontables individuellement. Il évite le réflexe du repli identitaire et de la peur qui ressurgi à chaque fois que l’Histoire humaine entre dans une nouvelle phase chaotique. Ce mouvement a le potentiel de créer un pont entre les citoyens et les gouvernants et de minimiser le temps de réaction du système démocratique face à la menace énergétique.

Il suffit de se pencher sur la période précédent les deux guerres mondiales pour comprendre que l’histoire peut basculer très vite, dans le bon ou le mauvais sens. L’enjeu n’est rien de moins que la préservation de nos libertés individuelles et de notre dignité d’être humain. La tradition démocratique en Europe est très forte, la mémoire collective des atrocités du siècle précédent est importante, ceci est positif, mais insuffisant. En effet, combien d’allemands avaient t-ils des visées nazies avant que l’Allemagne ne bascule ? Lorsque qu’on s’intéresse à la période précédent la consécration d’Hitler, on s’aperçoit que l’élite allemande était à mille lieux d’avoir un esprit prospectif sur l’évolution de la situation. Les élites ne se préoccupaient pas de la montée des inégalités et du chômage car celle-ci ne les touchait pas.

Le problème est systémique. Lorsque le système passe un point critique, le pic pétrolier en sera un, c’est une certitude, un phénomène d’emballement irréversible du système se produit, il est obligé de se transformer. Une fois que la machine est lancée, un individu seul doit se rallier au cours des événements, s’effacer (je pense aux savants et aux juifs qui ont fui l’Allemagne nazie), ou rentrer dans le rang. Il serait très intéressant de faire une étude sur les ilots de résistance de l’Allemagne nazie, mais on sait qu’ils n’auraient pas pu briser la dynamique en place. Seul un choc exogène ou l’auto-suicide du régime pouvait mener au changement structurel, ce qui a bien été le cas, l’histoire nous le confirme.

Si vous me lisez, vous devez comprendre qu’il est temps d’adopter une attitude prospective si on veut se donner une chance de basculer du côté d’un changement sociétal positif. L’inertie du système est gigantesque, son temps de réaction est donc très important, il n’y a pas une minute à perdre. Nous avons sûrement quelques semaines pour élever les consciences, peut-être quelques années, sûrement pas une décennie.

Thermodynamique de l’austérité

Tout à l’heure, en sortant du boulot, j’ai eu une prise de bec cordiale avec un de mes collègues économiste. Je m’interrogeais à propos de l’austérité a priori mortifère à laquelle l’Europe vient de se condamner. Intuitivement, mon positionnement était anti-étatiste et abondait dans le sens d’une diminution de la taille de l’Etat, la conséquence implicite du positionnement européen puisque les Etats sont surendettés.
Mon argument de base n’était pas dogmatique. Je basais mon raisonnement sur un argument thermodynamique. A savoir, que le secteur privé « subsidie » les emplois du secteur public. Mon argumentaire de base est que la base productive de l’économie ne peut que se contracter avec le pic pétrolier. Par conséquent, j’ai exposé l’idée que la taille du secteur public doit « s’ajuster » pour ne pas devenir disproportionnée par rapport au secteur privé et éroder irréversiblement la base productive de notre civilisation, créant de ce fait les conditions d’un effondrement brutal.
Ayant lu pas mal d’écrits sur la thermodynamique des civilisations, j’avais cette intuition que l’austérité contraindrait l’Etat à réduire sa taille, là où, historiquement, celui-ci a eu à maintes fois recours à la planche à billets. D’où cette idée contre-intuitive et arrogante : l’austérité pourrait nous éviter la banqueroute, un crash systémique. Je précise que je faisais ici fi du problème de répartition des richesses, qui est, j’arguais, distinct. J’ai dévellopé l’idée que le véritable problème est moins l’austérité que le manque de règles visant à assurer une répartition juste du surplus sociétal. Je concluais sur la faillite du politique imputable à l’impératif de compétitivité induit par la mondialisation néolibérale.
Mon collègue a « contré » mon positionnement anti-étatiste par un argument qui, de prime abord, m’a semblé contre-nature. Il a développé l’idée que peu importe le secteur, privé ou public, cette distinction est économiquement stérile car les emplois publics sont également productifs. Alors que je développais l’idée que le secteur public est subsidié par le privé, il développait l’idée que la nature de l’activité économique est similaire dans le privé et le public. Dans les deux cas, elle est productive. Il concluait en me renvoyant face à face à mon catéchisme libéral : « pourquoi devrions-nous choisir entre des écoles et des ipads » ? Pour lui, la question de la répartition du surplus sociétal, et donc le choix de la taille de l’Etat, est un choix de société.
La discussion est devenue intéressante car j’ai dû justifier mon positionnement. En prenant le cas extrême d’un Etat englobant 100% de l’activité économique, j’ai compris que ce n’est pas la distinction public-privé, fondatrice du clivage droite-gauche, qui est pertinente lorsqu’on raisonne dans une perspective biophysique. Pour rappel, je place ma réflexion dans le contexte d’une économie post pic pétrolier dans laquelle le surplus d’énergie à disposition de notre société va diminuer.
La distinction pertinente est celle introduite par Schumacher entre économie primaire et économie secondaire. L’économie primaire englobe les secteurs qui produisent le surplus net d’énergie. L’économie secondaire utilise cette énergie pour transformer de la matière en biens et services de consommation et en capital productif.
Durant l’ère d’abondance caractérisée par la disponibilité d’un subside énergétique en apparence illimité (les hydrocarbures), la distinction n’apparaissait pas pertinente car la civilisation pouvait se permettre d’évoluer en dehors de toute contrainte thermodynamique. Et de fait, l’énergie est le grand trou noir d’une science économique née avec Adam Smith au début de la révolution industrielle, l’aube de l’ère de l’opulence énergétique.
Le débat de fond est loin d’être anodin, il porte sur l’origine de la valeur. Les économistes classiques pensaient que le travail constitue l’origine de la valeur. Les néoclassiques ont reformulé cette thèse en faveur de l’utilité. Les économistes biophysiciens, courant dans lequel je m’inscris, plaident en faveur de l’énergie.
L’énergie est la ressource maîtresse. Dans sa définition la plus pure, c’est un pouvoir de transformation. Toute transformation d’état de la matière nécessite de l’énergie. L’économie primaire produit le surplus énergétique net à disposition d’une société. L’économie secondaire dissipe cette énergie pour produire un travail visant à transformer de la matière en biens et services.
Or, l’ère d’opulence énergétique touchant à sa fin, le surplus produit par l’économie primaire va diminuer progressivement.  Il va, à nouveau, comme pour toute civilisation avant la nôtre, constituer le facteur limitant pour le développement de l’activité économique.
Dans une économie où l’énergie est la ressource la plus rare, l’économie primaire subsidie toutes les activités de l’économie secondaire. En clair, indépendamment du secteur d’activité, privé ou public, l’activité économique ne participant pas à la production de ce surplus va se contracter à mesure que le surplus énergétique net produit par l’économie primaire va se réduire. Si on conçoit l’économie comme un organisme vivant, on doit en conclure qu’elle va subir un effondrement catabolique.
Pour résoudre ce « problème », je vois plusieurs « solutions » :
1)      déplacer un nombre croissant d’activités économiques de l’économie secondaire vers l’économie primaire. Ce processus sera adaptif et automatique.
2)      Augmenter l’efficacité thermodynamique de l’économie secondaire. Le secteur privé, avec son impératif de rentabilité, possède un incitant à maximiser l’utilisation des ressources.
3)      Réorienter une grosse partie de l’activité de l’économie secondaire vers des activités qui dissipent peu d’énergie. On peu penser à l’enseignement, et, d’une façon générale, à l’activité du secteur public.
Tout ceci ne nous dit pas si on peut raisonnablement, à partir de ces résultats, se prononcer contre ou en faveur d’une austérité qui réduirait la part étatique de l’activité économique.
Dans l’absolu, le problème thermodynamique se situe en 1). Si la part de l’économie primaire se réduit trop, elle ne pourra plus subsidier les activités de l’économie secondaire, sans distinction de leur nature privée ou publique. A priori, toutes les activités discrétionnaires, c’est-à-dire non strictement indispensables à notre survie, devraient être éliminées en premier. Ce caractère indispensable ou non devrait, idéalement, être déterminé démocratiquement.
Si l’économie primaire ne peut plus supporter le coût métabolique de l’économie secondaire, le risque d’effondrement est réel. L’austérité va plonger des gens dans la pauvreté qui n’auront d’autre choix, pour survivre, que de se réorienter vers l’économie primaire (la production de nourriture). C’est clairement ce qu’on observe en Grèce, par exemple. Le processus est darwinien, est-ce bien cela que nous souhaitons ?
In fine,  le choix de mener une politique d’austérité est politique. A savoir : à qui faire payer la dette ?
La réponse à cette question est étroitement liée à la question thermodynamique. En effet, la fin de l’énergie bon marché signifie la fin de la croissance économique car il faut consacrer toujours plus de ressources pour produire le surplus énergétique de l’économie primaire, ce qui se fait au détriment de la croissance de l’économie secondaire. Dans ce cas, il y a deux solutions pour rembourser la dette : la déflation ou l’inflation.
Une troisième solution consiste, et c’est la solution choisie par l’Europe: imposer une baisse des salaires pour restaurer la compétitivité et relancer la croissance par l’exportation. La croissance est devenue un jeu à somme nulle, mais cela ne signifie pas qu’il n’y a pas des gagnants et des perdants. L’Europe veut figurer parmi les gagnants. La baisse des salaires se fait dans le secteur publique, la dette publique n’est qu’un prétexte pour instrumentaliser cette nécessité de procéder à un « ajustement structurel ».
Intuitivement, on peut s’attendre à une déflation en Europe, et donc à une montée progressive du chômage. Il semble que ce soit le prix à payer pour restaurer notre « compétitivité ». Nos élites espèrent que cette compétitivité nous fera retrouver le chemin de la croissance, indispensable pour rembourser la dette.
Je suis sceptique. Pendant ce temps, la question de la dette occulte le vrai problème : la banqueroute énergétique qui nous guette.

La théorie du plateau ondulant: résumé.

1) l’économie croit, la production/consommation de pétrole croit
2) on s’approche du maximum de production de l’époque, ce qui fait monter le prix, pression sur l’économie
3) le prix continue à monter sans que la production suive, l’économie entre en récession, destruction de la demande
4) la consommation baisse, on repasse sous le maximum de production actuel, le prix baisse
5) plus ou moins go to 1…

…jusqu’à ce qu’on entre en phase de déplétion.

Thinking in Systems

On me traite parfois de doomer, un qualificatif que je rejette. L’enjeu pour moi n’est pas de dire aux gens ce qu’ils ont envie d’entendre, ni de les braquer dans leurs convictions, cela est contre-productif. L’effet Cassandre est tout à fait contre-productif : au plus vous affirmez une vérité inconfortable au moins on vous croit. Et vu que Cassandre avait raison, le discours devient auto-réalisateur…

 Le problème tient de la position dans laquelle le Cassandre se place. S’il se place dans la position du détenteur de la Vérité, il agace, et donc on prend d’autant plus de plaisir à le railler et à la marginaliser. Tout ceci n’est donc au fond qu’une question d’égo et une façon de réagir face à ce qui est perçu comme de l’adversité, voir de l’agressivité. Lorsqu’on lui présente une thèse solidement étayée, le scientifique s’attachera à éprouver rationnellement et méthodiquement la validité de la thèse mise en avant par son contradicteur. Pour lui, c’est davantage une invitation à co-construire un raisonnement dialectique qu’une agression unilatérale. Mais voilà, chacun n’a pas acquis le réflexe scientifique, donc il faut ruser pour convaincre.

 Le problème est justement que je cherche moins à convaincre qu’à déclencher le questionnement. Tout n’est pas relatif, certes, mais c’est sur la démarche que porte l’esprit du mouvement de transition énergétique plutôt que sur le formatage des esprits. En déclenchant un questionnement chez quelqu’un, vous nourrissez votre propre réflexion puisque vous déclenchez un processus de feedback mutuel. Chacun fait sa transition à son propre rythme et à son niveau, mais l’étape « zéro », inconditionnelle, est le déclenchement d’un questionnement. Il y a plusieurs façons de déclencher ce questionnement, çà demande de l’empathie.

 Une tâche difficile consiste à éviter le réflexe du « puisque tout va s’écrouler, à quoi bon faire quelque chose ». Comme je le disais, la prophétie est auto-réalisatrice. Un autre écueil au moins tout aussi abyssal est celui du « on va s’en sortir sans remettre fondamentalement en cause notre modèle de développement ». Et donc, comment fait-on pour éviter ce qui ressemble à un dilemme inextricable et avancer, dans le bon sens ?

 Ma réponse est double. Premièrement, le lâcher prise par rapport à ce sur quoi on n’a justement aucune prise. Si un pot de fleur me tombe sur la tête, je n’y peux rien, c’est ainsi. Si Obama décide demain d’envahir l’Iran, je n’ai aucune prise là-dessus. Par contre, je peux, dans mon entourage direct, enclencher des boucles de rétroactions qui vont contribuer à me faire gagner à moi et à mon entourage en marge adaptive.

 Exemple : si je décide, dans mon supermarché, d’augmenter la part de produit locaux dans mon panier, et que d’autres gens de mon entourage direct font de même, mon supermarché va augmenter progressivement son offre de produits locaux, ce qui va stimuler la demande chez les producteurs de mon terroir et stimuler la création d’emplois locaux.

 Autre exemple : si je décide graduellement de laisser ma voiture au garage pour une part croissante de mes déplacements, je détourne une part de mon budget vers la stimulation de l’offre de transports en communs de ma ville en même temps que je permets à l’industrie automobile de se restructurer progressivement.

 Ces deux exemples de comportements adaptifs permettent d’augmenter la résilience de l’économie dans laquelle je suis immergé et dont ma survie dépend. La résilience d’un système est sa capacité à absorber un choc tout en continuant à fonctionner dans ses fonctions essentielles sans s’effondrer.

 On le voit, la systémique est un outil indispensable pour enclencher ce type de comportements adaptifs. C’est en pensant la complexité du monde en termes d’interactions, en se pensant comme une partie immergée dans un tout au sein duquel chacun est interdépendant, qu’on parvient à réorienter ses comportements dans le bon sens.

 Il ne reste plus qu’à inventer un moteur pour inviter les gens à se bouger. La rationalité économique fonctionne assez mal puisque les comportements adaptifs dont nous avons aujourd’hui besoin peuvent être vite perçus comme pénalisants. En effet, si vous êtes habitué au « tout à la bagnole », vous êtes adaptif à ce mode de transport. Or, ce comportement maximise peut-être aujourd’hui votre utilité personnelle (disons votre bien être), mais on sait qu’à long terme il sera maladaptif. L’incitant à changer à court terme votre routine comportementale est donc très faible. C’est pourquoi les pouvoirs publics devraient en toute logique intervenir pour réorienter les comportements jugés maladaptifs et anticiper la tendance haussière à long terme des prix à la pompe. En d’autres termes, il faudrait que le politique taxe la bagnole et réoriente les fonds pour développer l’offre de transports en commun. Le problème est que si vous êtes intoxiqué par la bagnole, vous n’allez certainement pas voter contre votre propre intérêt…à court terme.

 Et nous y voilà, la marge d’action des pouvoirs publics est conditionnée par la volonté de l’électeur trop souvent incapable d’anticiper les tendances à long terme. Dans ce cas, c’est le système démocratique lui-même qui devient maladaptif. Pour corriger ce défaut structurel, il reste deux options : la coercition ou l’éducation à la pensée complexe. Un gouvernement démocratique n’a pas recours à la coercition en période d’abondance. Ce n’est qu’une fois dans le mur qu’il peut légitimement avoir recours à cet « outil ». A ce moment là, il sera trop tard. C’est pourquoi les systémiciens sont convaincus qu’il faut éduquer les gens à la pensée complexe.

 Je n’ai pas les chiffres, mais il paraît qu’un pourcentage très faible de la population a un mode de pensée globale, systémique. Ceci est inquiétant et constitue un obstacle majeur à la transformation du système. Ce levier me paraît plus facile à actionner pour le politique que le chiffon rouge de la contrainte. La contrainte ne procure pas de voix à court terme. En politique plus que partout ailleurs, il est très mauvais d’avoir raison avant tout le monde, c’est la meilleure façon de faire des cadeaux à vos adversaires.

 Si l’écologie politique n’est pas encore devenu un projet de société qui fait consensus, c’est parce qu’il y a trop peu de systémiciens parmi nous. En fait, s’il y avait une majorité de systémiciens parmi nous, il serait déjà clair depuis très longtemps combien le mode de vie moderne est aliénant, peu convivial, voir mortifère. Je suis persuadé,  -et ceci mériterait une petite étude – que l’écologie politique est vue comme un projet positif pour un systémicien, la façon de penser oriente les perceptions. Donc, si vous m’avez compris, pour faire de l’écologie un projet politique enviable, positif, le levier le plus puissant est le changement de paradigme de pensée.

 Le réductionnisme descartien sur lequel repose toute la transmission des savoirs de la société moderne invite au narcissisme, à l’individualisme, au culte de soi. Il pousse à analyser chacune des parties d’un tout et à les comparer plutôt qu’à analyser la diversité des interactions entre les parties de ce tout dont on fait partie

Alors, êtes-vous pour la taxation des carburants fossiles ?

 Si votre réponse est non, alors vous ne pensez pas encore en systèmes. Vous allez adorer le livre Thinking in Systems de D. Meadows! Si vous ne lisez pas l’anglais, je vous recommande le Macroscope de Joël de Rosnay.

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