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Archives de mai, 2011

L’argent, vecteur de collaboration sociale ou d’exclusion sociale ?

Gdm écrit ceci en réaction à mon post précédent :

« (…)  Gagner de l’argent signifie qu’on a rendu service à autrui. Et en échange autrui pourra nous rendre service grâce à cet argent ainsi gagné. L’argent est le meilleur vecteur de la collaboration sociale, de l’aide mutuelle, de l’altruisme. »

Ma vision est quelque peu différente de celle de Gdm. Pour moi, l’argent est avant tout un facteur d’exclusion. Sans argent, vous n’existez pas. Dans notre société, on existe par et pour l’argent, ce principe organise tous les autres. Il en découle que si vous n’avez pas d’argent que la société ne vous reconnaît pas. Dès lors, c’est une nécessité absolue pour chacun d’exister à travers l’argent et donc d’en gagner. L’échange se fonde sur la réciprocité, il suppose que ses protagonistes possèdent chacun quelque chose que l’autre souhaite obtenir. Chacun doit produire quelque chose de compétitif sur un marché pour exister.

Pour produire, il faut posséder du capital, capital que le travailleur ne possède pas. Dès lors, il se voit contraint de vendre sa force de production au capitaliste. La dictature de l’argent instaure un rapport de force entre capitaliste et travailleur qui profite largement au premier. Le travailleur n’est pas maître du choix qui est de vendre ou non sa force de travail. Par conséquent, dire que l’échange est volontaire est faux. En réalité, il s’exerce sous la contrainte car il est subordonné à l’aliénation de sa force de travail pour obtenir le médium qui l’organise.

L’enjeu est donc d’organiser la production de façon démocratique ou alors que chacun soit effectivement libre de s’aliéner ou pas. Ceci suppose que chacun dispose du droit de participer à la production et d’en retirer une partie des dividendes. Ainsi, l’accès à l’échange via le canal qu’est l’argent ne serait plus verrouillé.

Pratiquement, cette approche suscite beaucoup de questions. En effet, comment organiser la production de façon efficace et démocratique ? D’autres part, comment s’assurer que chacun soit rémunéré en proportion de ses efforts, un égalitarisme de droite. Si chacun a autant de poids dans la décision de produire et la répartition des tâches, comment doivent se répartir les responsabilités et les droits de propriété sur le capital ?

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Economisme, frustration et pulsions mortifères

Comme dit l’adage, « il faut bien bouffer ». Et las, résigné, nous rentrons gentiment tel un bon petit soldat dans le rang. Et nous entamons cette marche de l’absurde dont le moteur est l’argent.

Dans ce monde, tu es par et pour l’argent. Tel le sang qui coule dans notre corps, l’argent irrigue l’économie. Il y a fort longtemps, nos aïeux ont découvert une chose : l’échange volontaire enrichi les deux personnes qui y prennent part. Dès lors, nous avons cru bon d’inscrire dans l’ADN du  « système », ce principe. L’échange est alors devenu une fin et non plus un moyen. Puisque chacun ne possède pas quelque chose à échanger, ceux qui n’ont rien sont contraints de vendre leur force de travail à ceux qui possèdent et ce afin de posséder à leur tour. Et puisque le système-argent est clos, la seule façon d’en faire partie est d’en adopter les règles du jeu.

Et voici comment 90% d’entre nous sont aliénés par un système qu’ils n’ont pas choisi. Il faut prendre part aux règles du jeu pour exister dans le système. « Exister », cela veut dire avoir de l’argent. L’échange créée la valeur, donc il faut avoir quelque chose à échanger pour gagner de l’argent, et donc exister. Un dollar, une voix. Et voilà pourquoi nous sommes tous contraint à produire quelque chose, bien souvent inutile, et de convaincre les autres de l’utilité de l’inutile. Pour que ce système se maintienne, il faut donc des producteurs-consommateurs. Métro, boulot, dodo.

C’est triste, je n’exagère pas. A 25 ans, on n’est pas encore tout à fait résigné, alors on se prend a faire des plans sur la comète et à rêver d’autre chose. La société travailliste et productiviste, je la méprise. Elle nie les dimensions plurielles de l’Homme en l’enfermant dans sa seule dimension matérielle : produire, consommer. Des alternatives sont possibles, elles sont souhaitables. Tant les humanistes que les écologistes, les socialistes ou les libéraux peuvent se retrouver dans un modèle dans lequel l’homme pluridimensionnel serait réhabilité.

Nos besoins matériels ne sont pas illimités, ça c’est une illusion occidentale qui provient d’une confusion entre besoin et désirs. Et puis, notre mère la Terre, elle non plus, n’est pas inépuisable. Vouloir consommer toujours plus est une pulsion mortifère dont il nous faut guérir. En soi, cet argument devrait déjà faire entendre raison aux économistes les plus orthodoxes, mais en vain. Plus dure sera la chute

Quelle alternative à l’argent, à la marchandisation du monde, à la pulsion de mort qui nous pousse à défricher sans cesse de nouveaux désirs inassouvis ? La frustration est la mère du désir. Cette société est malade. En élevant l’argent au rang de principe suprême, elle s’est donné pour moteur le « non-sens ».

Ceci en soi n’est pas dérangeant dès lors qu’on admet que la vie dans l’absolu n’a pas de sens. Ou si tel est le cas, notre rationalité est trop limitée pour que nous le saisissions. La science explique le « comment » mais pas le « pourquoi » des choses. Toutefois, nous restons maître du choix qui est d’ériger un « non sens » plutôt qu’un autre au rang d’institution.

Dès lors, plutôt que d’ériger le profit, et donc, indirectement, le travail, au rang d’institution sociale suprême, pourquoi ne pas ériger le temps affecté à des activités non productives, non-marchandes, à ce même rang ? Pourquoi ne pas replacer l’économie à sa juste dimension qui est de fournir les biens de production nécessaires pour satisfaire nos besoins MATERIELS? Ces besoins sont clairement circonscrits et non-fluctuants : manger, boire, se loger, se déplacer, s’instruire, se chauffer. L’enjeu est de se mettre d’accord démocratiquement sur ce qu’on produit, comment on le produit et en quelle quantité. Le labeur pourrait être réparti de façon juste, de telle sorte que deux principes seraient respectés. Premièrement, chacun devrait avoir l’opportunité de participer ou non à l’effort productif. Ensuite, chacun devrait être rémunéré en proportion de son investissement.

Au lieu d’une économie du « toujours plus », nous aurions une économie de « l’assez » qui substituerait un modèle coopératif à un modèle compétitif. Une fois la production produite, le reste de l’existence serait consacré à d’autres activités que sont la vie spirituelle, sportive, sociale, et aux arts.

Un vœux pieux.

L’empreinte écologique : un indicateur de « soutenabilité » ?

En lisant des articles scientifiques en économie écologique, j’ai été amené à me poser cette question : pourquoi met on en place un marché de l’empreinte « carbone » et pas de l’empreinte écologique ? En effet, la seconde englobe la première.

L’empreinte écologique présente intuitivement selon moi ce double avantage de poser, d’une part, une limite supérieure absolue à l’activité économique, et, d’autre part,  relative à l’état de la technologie (puisqu’elle est calculée en fonction de « l’état » de ce paramètre au temps t). Concrètement, elle évalue l’espace forestier nécessaire pour séquestrer nos émissions de carbone car aujourd’hui les arbres sont la « meilleure technologie » de séquestration de celles-ci. Ne serait-ce dès lors pas l’instrument idéal pour orienter l’économie vers un état statique dynamique ? On pose une limite mais en conservant les incitants à innover. Par exemple, si j’augmente les rendements agricoles sans surcompenser ces gains par une utilisation d’énergie fossile, mon empreinte diminue. Ainsi, je peux produire plus et gagner plus (je pose ici l’hypothèse implicite que le moteur de l’innovation technologique est le profit).

Dès lors, qu’est-ce qui justifie le choix de recourir à l’empreinte carbone ? L’empreinte écologique est-elle un bon indicateur de la durabilité ? Son calcul est-il plus compliqué ? Ou alors, est-elle impraticable sur le plan politique ? Quels enseignements peut-on retirer de la mise en place du marché du CO2 ? D’autre part, doit-on privilégier une approche centrée sur la production ou la consommation dès lors qu’on évolue dans un contexte de libre échange ? En d’autres termes, doit-on donner à chaque ménage un « quota d’empreinte écologique »,  ou plutôt à chaque entreprise ? Sur quelle base le nombre de quotas doit-il être définit ?

Pour appréhender ce débat, commençons par préciser que l’empreinte écologique est une fiction. Elle indique le nombre d’ha fictifs de bioproductivité moyenne nécessaires pour soutenir le mode de vie d’une population. Elle ne donne aucune indication par rapport à la soutenabilité du mode de vie d’une population par rapport à sa dotation réelle en ressources naturelles locales. On peut en la calculant dire si en extrapolant un mode de vie d’une population particulière à la population mondiale, l’humanité vivrait dans des limites écologiquement viables. Par exemple, les calculs indiquent que l’humanité aurait besoin de cinq planètes pour vivre « à l’américaine ».

Cette information n’est d’aucune utilité pratique lorsqu’on envisage l’empreinte écologique comme un indicateur de soutenabilité pour une population donnée. Ceci émane du fait qu’elle pose le problème en termes de répartition équitable (« si chacun vivait à l’américaine »). Ce faisant, elle oublie une chose : le fait que l’humanité puisse vivre dans des limites écologiquement viables, mais avec de fortes disparités entre les modes de vies. En d’autres termes, l’empreinte écologique confond la notion de répartition juste et de soutenabilité, c’est sa plus grande faiblesse (et à la fois sa plus grande force vu qu’elle montre les inégalités de façon criante).

En fait, la seule façon d’utiliser l’empreinte écologique comme un indicateur de soutenabilité dans le contexte de la globalisation est de considérer la Terre comme l’espace de référence sur lequel la population se développe. En effet, une population est certes contenue dans une limite géographique, mais en pratique, avec la globalisation des échanges, chaque population consomme des biens produits sur l’ensemble de la planète.

Dès lors, les quotas d’empreinte écologique devraient être distribués en fonction de la bioproductivité de la Terre dans son ensemble. Se pose alors la question de la répartition de ces quotas. Si on divise cette capacité par la population mondiale, on obtient la part équitable de chaque humain. Il s’agit là d’une utopie. Premièrement, elle ne tient pas compte des rapports de forces entre les différentes collectivités du globe. Ensuite, certains pays possèdent, un capital naturel beaucoup plus élevé que d’autres. Dès lors, pourquoi ces pays accepteraient-ils de limiter leur consommation au bénéfice d’autres ?

Ceci montre que le problème fondamental auquel nous avons à faire lorsqu’on aborde la question du développement durable sous l’angle de la durabilité forte est qu’il s’agit d’administrer un bien commun à toute l’humanité, la Terre. Plus la consommation croît (fonction de deux facteurs : PIB/habitant et augmentation de la  population) plus le risque d’une surexploitation s’accentue. C’est la tragédie des communs appliquée à la Terre.

Dès lors, comment sortir de cette impasse ?

Certains évoquent un « gouvernement mondial », d’autres parlent de frontières. Dans les deux cas, le constat est le même : il faut rétablir un niveau de gouvernance possédant la souveraineté sur le territoire administré. En effet, sans ça, il est impossible de « réguler » l’exploitation de notre bien commun à tous qu’est la Terre.

Je suis sceptique quant au réalisme politique de la première option (est-elle par ailleurs souhaitable ? J’en doute). Au contraire, la seconde option me semble plus réaliste. Sa mise en œuvre exige de rétablir les frontières étatiques. L’idée est d’évoluer de l’interdépendance vers l’autosuffisance, un changement de paradigme. Il faudrait que chaque population se développe principalement en exploitant ses propres ressources et appliquer le principe de subsidiarité au commerce : n’est importé que ce qui n’est pas produit sur le territoire. A partir de ce moment seulement, on pourrait utiliser l’empreinte écologique REELLE, c’est-à-dire calculée par rapport à la dotation naturelle du territoire local, comme indicateur de soutenabilité.

Ces positions ne sont pas celles défendues par les avocats du « tout au marché ». Pour eux, si la nature est surexploitée, c’est parce qu’il y a absence de droits de propriétés. Dès lors, pour « garantir une exploitation optimale de la Nature », il faut privatiser celle-ci. Dans le cadre du sommet sur la biodiversité à Nagoya, des dispositions ont déjà été prises dans ce sens. La marchandisation de la nature est la prochaine étape de l’expansion rapace du capitalisme, osons la formule. Ce passage d’un texte d’Attac France résume bien ce qui est en train de se passer :

« Les travaux de la conférence de Nagoya se sont appuyés sur le rapport «Économie des écosystèmes et de la biodiversité» piloté par Pavan Sukhdev  qui préconise, pour «sauver» la biodiversité, l’évaluation des «services environnementaux» rendus par la nature et la fixation d’un prix permettant de les gérer avec des «financements innovants».Ces financements seraient fondés sur l’idée de compensation, sur le modèle des banques de compensation, comme il en existe déjà plus de 400 aux États-unis : les entreprises qui détruisent de la biodiversité achètent des crédits à des banques qui gèrent des actifs obtenus par des activités de conservation d’espèces ou d’écosystèmes ».

Tout régime de droit de propriété repose sur l’exclusion, l’exclusion de la consommation d’un bien pour celui qui n’en est pas propriétaire. Dans un monde sans frontière, le risque d’une expropriation massive des peuples les plus pauvres n’est pas exclu. Nous allons dans une direction qui va encore renforcer un peu plus les inégalités. En Afrique, le rachat massif de terre agricole par des puissances émergeantes (la Chine) est un phénomène qui prend de l’ampleur. Devrons-nous attendre que Coca-Cola possède la forêt amazonienne pour réagir ?

Le mythe du recyclage « industriel »

L’écologie industrielle est une nouvelle discipline qui vise à reproduire le métabolisme biologique dans les applications industrielles. Un concept clé de cette discipline est le « cradle to cradle » ou « zéros déchets » en français. L’idée est de valoriser les déchets issus d’un processus industriel au travers d’un autre processus : les excréments d’une industrie doivent servir d’input à une autre industrie. Cette idée part de l’observation que la nature ne produirait pas de déchets.

Cette idée est fausse. Ayres (2004) indique que s’il est vrai que la plupart de la biomasse est recyclée qu’il est faux de penser que la nature ne produit pas de déchets. Il donne l’exemple du pétrole, du charbon, et de l’oxygène qui est un résidu de la photosynthèse. Autres exemples :le calcium et le sulfure ne sont pas recyclés efficacement par les processus géologiques.

Ainsi, il avance l’idée que tout comme certains déchets biologiques, beaucoup de déchets industriels ne peuvent être recyclés « économiquement » i.e. en allongeant leur durée de vie dans le processus industriel. Selon lui, c’est parce que les déchets constituent la forme la plus dégradée de matière. Ils sont seulement recyclés par la nature ou l’économie s’ils contiennent un élément comparativement rare.

Ceci ne préjuge en rien de la possibilité de recycler les déchets industriels. Cependant, il faut bien comprendre qu’il s’agit ici de quelque chose de tout à fait différent du recyclage économique, soit, la valorisation des déchets d’un processus industriel au travers d’un autre processus industriel. Le recyclage de la matière ne peut être intégral, et il exige une quantité d’énergie importante. La nature recycle le carbone et l’oxygène au travers du cycle du carbone en puisant l’énergie disponible dans la photosynthèse. Or, il n’existe pas de processus analogue à la photosynthèse dans le processus industriel. Ceci, selon Ayres, invalide l’analogie entre écologie et économie.

Selon moi, cette analyse démontre l’urgence de développer au cœur du métabolisme industriel un processus analogue à la photosynthèse, donc basé sur la captation de l’énergie disponible contenue dans le flux solaire, pour recycler un maximum les déchets industriels. La nécessité de ce recyclage ne peut se comprendre qu’à la lumière de la théorie biophysique du processus économique développée par Georgescu-Roegen (1971).

Sources:

R. U., Ayres (2004) On the life cycle metaphor : where ecology and economics diverge, ecological economics, 425-438

N., Georgescu-Roegen (1971) The entropy law and the economic process. Harvard University Press, Cambridge, MA.

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