les idées qui font des petits!

J’ai assisté mercredi 10 novembre 2010, au Dexia Congress Center à Bruxelles, à une conférence du think-thank indépendant Itinera pour une croissance durable. A cette occasion, Brieuc Van Damme a présenté son livre  intitulé « L’or gris. Comment les baby-boomers feront de leur soins une histoire à succès » dans lequel il aborde la question du vieillissement démographique que connaît la Belgique -et l’Europe de façon plus large, à l’exception notoire de la France.

On peut lire dans cette vaste étude que le taux de dépendance des personnes âgées issues de la génération des baby-boomers va augmenter drastiquement dans les prochaines années. Actuellement, entre 3 et 4 actifs cotisent pour financer les besoins en soins de santé et les pensions d’un retraité. A situation égale, ce ratio sera de 3 à l’horizon 2020 et de 2 à l’horizon 2050. D’ici à 2050, notre pays comptera plus de 2 millions de personnes de plus de 60 ans en plus qu’aujourd’hui, et le nombre de personnes de plus de 80 ans triplera. A partir de 2030, les soins aux personnes âgées coûteront approximativement 0,6% et à partir de 2060 approximativement 2% du PIB en plus par rapport à aujourd’hui, ce qui en euros de 2010 représente respectivement 2 et 7 milliards d’euros par an en plus –sans parler du surcoût budgétaire engendré par les pensions. De plus, tenant compte du fait qu’une population vieillissante innove moins, l’OCDE estime que la croissance économique des trois prochaines décennies sera 30% plus faible que celle des trois décennies écoulées.

Ainsi, autant dire que la « sécu », ultime symbole de l’Etat-providence, est virtuellement en faillite. Si rien n’est entrepris pour anticiper le problème, le « Tsunami Gris » aura des effets dévastateurs sur notre économie, le risque d’un « clash des générations » est réel. Dès lors, l’enjeu est de poser les principes d’une refonte de notre sécurité sociale. On peut déjà dire que des arbitrages budgétaires difficiles seront inévitables. Le débat doit être ouvert, sans tabous.

Brieuc Van Damme s’attaque ici à la problématique des soins de santé. Il démontre avec talent les faiblesses et les opportunités du marché actuel et propose d’évoluer vers un système axé sur la demande, c’est-à-dire sur les seniors, pour stimuler la compétition entre les prestataires de soins et donner les stimuli nécessaires à la production d’une offre optimale. Une compétition synonyme d’une baisse des prix et d’une offre calibrée en fonctions des exigences des patients. Néanmoins, l’Etat possède un rôle clé au cœur de ce système. Son rôle est d’informer les patients à propos des différents services rendus par les offreurs de soins et surtout d’en évaluer la qualité, afin d’éviter les effets pervers engendrés par une compétition débridée (tendance abusive à réduire les coûts, ce qui s’accompagne souvent d’une baisse de la qualité). En outre, l’auteur insiste sur la prévention et l’utilisation des nouvelles technologies  pour contenir les coûts dans des limites raisonnables et maximiser l’autonomie des seniors, l’idée maîtresse de cette étude.

En amont, Brieuc Van Damme dénonce le phénomène de « parquisation » de « nos vieux ». Le néologisme est de moi, il signifie que notre société possède une fâcheuse tendance à parquer ses vieux, de vulgaires instruments de production devenus vétustes. Il faut à tout prix éviter le phénomène de « ghettoïsation » des quartiers par tranche d’âge. Par conséquent, relever le défi des soins de santé exige de réviser notre rapport inter-générationnel. Il faut que les seniors retrouvent une place de choix au sein de la société. La création d’« age friendly cities », sorte d’ « hubs intergénérationnels », un concept émanant de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMS), est une piste intéressante. Les seniors peuvent certainement contribuer positivement à l’éducation de leur petits enfants qui de leur côté peuvent leur procurer des soins informels, ne fus-ce qu’en diminuant la demande en soins de santé induite par l’envie de fuir la solitude…

En fin de compte, j’estime que Brieuc Van Damme parvient à démontrer avec brio que le défi des soins de santé peut constituer une opportunité si on arrive à le canaliser. Il pointe des obstacles politiques, notamment institutionnels, à sa prise en compte dans les temps, mais sachant que les seniors représenteront demain 30% de la population, une proportion encore supérieure si on la ramène au nombre d’électeurs, le politique possède un incitant fort (malheureusement pas directement à court terme) à défendre les intérêts vitaux, le mot est bien choisi, de cette classe de la population. Toutefois, ceci ne doit pas occulter le fait qu’il est impossible que deux actifs financent à long terme un pensionné. Par conséquent, la question de l’allongement de la durée de travail doit également être mise sur la table. A défaut, c’est toute notre organisation sociale, individualiste à l’extrême, qui devra être remise en cause. En clair, il faudra retisser le « tissu inter-générationnel », le lien social, qui a été méticuleusement détricoté, sacrifié sur l’autel du consumérisme et de l’individualisme.

Cette objection donnera, j’en suis certain, du grain à moudre aux décroissants. En effet, dans un contexte économique délétère, quel autre choix avons-nous à long terme que celui de recomposer et renforcer la résilience de notre société dont l’intensité du lien social est, bien sûr, la clé de voûte. Personnellement, je trouve que les seniors valent davantage que d’être assimilés à des « consommateurs de soins de santé », l’étude de Brieuc Van Damme présente ce biais intellectuel évident. Comme dit un vieux proverbe africain, «  à chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Saurons-nous redonner au savoir ancestral sa juste place, n’est-pas là que se situe le vrai débat ? Entre une version modernisée du scénario Business as usual ou une véritable révolution, la question de la place de la vieille génération dans notre société mérite plus que jamais d’être posée, bien davantage que celle de la problématique budgétaire.

En fait, le constat est toujours le même : nous sommes otage de la croissance pour financer le système. Dans le contexte économique difficile qui s’annonce (finances publiques plombées, baisse du potentiel d’innovation, taux de dépendance insoutenable) nous n’échapperons pas à cet arbitrage : (1) travailler plus longtemps ou (2) changer profondément notre modèle social. Donc en somme, la problématique du vieillissement n’est, selon ma propre perception, qu’une des pièces d’un même puzzle.

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Commentaires sur: "Coût du vieillissement démographique : éviter le clash des générations." (7)

  1. AdrienD a dit:

    Imaginons qu’un commercial travaillant pour une organisation apparemment honorable vous contacte pour vous proposer la chose suivante:
    « J’ai un magnifique système qui tient depuis pas mal de temps. En gros, Les payements que vous faites maintenant servent à payer les bénéfices des plus anciens dans le système, lesquels ont eux-même payer pour les bénéfices de ceux d’encore avant. De même, les suivants payeront votre bénéfice à vous. »

    Si le type travaille pour Bernard Madoff, vous avez affaire à un schéma de Ponzi. Si le type travaille pour l’Etat, vous avez affaire à la Sécu.

    Quand est-ce que les schémas de Ponzi font faillite? Quand les entrants deviennent insuffisamment nombreux pour payer les bénéfices de ceux qui sont déjà dans le système. Dans le cas de la Sécu, quand le nombre de travailleurs (« les entrants ») devient insuffisant par rapport aux pensionnés.

    « Ainsi, autant dire que la « sécu », ultime symbole de l’Etat-providence, est virtuellement en faillite. »

    J’adore donc cette phrase 🙂 En effet, la sécu n’est pas « virtuellement » en faillite. Elle est en faillite, puisqu’elle a au passif des tonnes de paiement dans le futur et à l’actif rien. Sauf bien sûr que l’Etat est la dernière organisation légale qui ne pratique pas le bilan.

    Il aurait fallu, il faudrait et, un jour, il faudra sans autre issue que le système repose sur la capitalisation. En effet, même si elle est redistributive, la capitalisation permet aux travailleurs d’aujourd’hui de payer pour l’argent qu’ils recevront demain, tandis que les pensionnés d’aujourd’hui reçoivent l’argent qu’ils ont donné hier. De cette manière, il n’y a pas de crise démographique.
    Bien sûr, un tel système nécessite une mise en place progressive, pour ne pas voler les pensionnés d’aujourd’hui. Mais si nous ne le faisons pas maintenant, ce sont les pensionnés pauvres de demain que nous volons.

    • certes, mais la transition d’un système à l’autre pose problème. Comment effectuerais-tu cette transition?

      • AdrienD a dit:

        tsss m’inciter à poster comme ça 🙂

        Bah la transition risque évidemment d’être douloureuse. Quelques idées:
        -relever l’âge de la pension et l’âge de la prépension
        -allouer une partie du budget de l’Etat vers le nouveau fonds de capitalisation (donc en pratique faire contribuer les travailleurs actuels)
        -diminuer les pensions (donc en pratique faire contribuer les travailleurs passés, de sorte que tout le monde prenne une part du problème)

        Faire plus ou moins autant de ces trois points jusqu’à ce qu’on arrive à combler (au moins partiellement) le trou. A mon avis mon premier tiret serait le plus efficace et le plus indolore. Croissance et inflation peuvent aussi aider à diluer le problème, mais ne suffiront pas seules.

        Je vais passer pour un cruel moi 🙂

  2. Loïc Sacré a dit:

    Je prends à nouveau le temps de lire ce blog.De nouveau un article de grande qualité.

    Je trouve la comparaison d’Adrien avec la Pyramide de Ponzi particulièrement intéressante et pertinente. Concernant le passage d’un système à l’autre, je pense que ce changement est déjà en train de ce passer et il a un nom l’austérité.

    Là où il y a péril en la demeure c’est que la gauche risque de faire rimer austérité avec les riches cotisent mais ne peuvent pas bénéficier de la sécu. Or, sauf si je me trompe, le chômage et la pension fonctionne sur la logique de l’assurance. Remettre en cause ce principe, c’est remettre en cause le système dans son ensemble.

    L’un des principaux défis, c’est effectivement comme le dit Adrien de faire travailler les gens plus longtemps sans relever l’âge de la pension. Le jour où la gauche aura compris que la demande d’emploi de la part des entreprises, n’est pas un cake fini mais plutôt comme ces chaînes de levure qui existaient il y a une dizaine d’années, nous serons victorieux. Le travail de l’un agit commme une levure sur la demande d’emploi pour les autres. En effet, quand on travaille, on a moins de temps, on fait moins soi-même et on consomme plus.

    Enfin, le débat des pensions en appelle à un autre débat, le débat des banques car oui ceux-ci sont liés. En effet, l’on peut seulement encourager les gens à cotiser pour leur propre compte à des fonds de pension si l’état apporte ensuite sa garantie à ces mêmes fonds de pension. La problématique des fonds de pension combinée à celle du coût du crédit (Bâles III) va renforcer les banques et les encourager à moyen terme à reprendre des risques.

    • Je me rappelle avoir proposé de passer à un système de capitalisation lors d’un entretien d’embauche au SPF finances. Les types m’ont aussitôt interpellé: « et que proposez-vous de faire avec cet argent en attendant qu’il soit touché par les travailleurs contribuant au fond? ». J’ai répondu: « he bien, il faudrait l’investir dans des actifs productifs, pour faire fructifier cet argent et ainsi augmenter un peu plus sa rente future ». Ca n’a pas convaincu, d’ailleurs, ces abrutis se sont payés le luxe de me mettre 7,5/20 pour cette interview.

      A terme, il faudra passer par un mécanisme d’assurance redistributive entre les individus d’une même génération, mais plus inter-générationnel. Avec ce mécanisme, le problème démographique sera évacué. En outre, je trouverais normal que ce mécanisme de solidarité assuré par le public se limite à garantir une pension légale décente pour tous. Car il ne faut pas se leurrer, les nantis se passeraient volontiers de la sécu… Reste que ceci ne doit pas occulter le débat sur le phénomène de « parquisation de nos vieux. Enfin, la transition vers le nouveau système sera pénible. Si les travailleurs actuels contribuent pour leur pension et plus pour celle des pensionnés actuels, il y a un trou à combler. Je pense que c’est là que le débat coince: qui va contribuer le plus à l’effort de guerre? L’Etat est déjà surendetté et la croissance plombée, donc le contexte budgétaire est ultra-tendu.Pour moi, le choix budgétaire à faire est double: (1) faire travailler plus longtemps les pensionnés de demain. Donc en fait,leur demander de contribuer à leur pensions (alors même qu’ils ont déjà contribué pour la génération précédente): ces contributions doivent aller à un fond qui leur bénéficiera ultérieurement, elles ne doivent pas servir à financer les pensions actuelles ou d’autres dépenses de l’Etat. Ceci se justifie pleinement car la génération des baby-boomers est la plus riche de l’histoire de notre pays (12,5% plus riche que la moyenne, avec de fortes disparités au sein même de cette génération). D’autre part, elle a fait beaucoup moins d’enfants que leur parents…(2)rogner sur le dépenses inutiles. Concrètement: supprimer les niches fiscales,informatiser l’administration pour permettre des gains d’efficacité dans la fonction publique, rendre les régions fiscalement responsables de leur politique (actuellement, les régions engagent et le fédéral paie…), supprimer toutes les structures redondantes. En bref, l’occasion est rêvée pour restructurer l’appareil étatique, le rendre plus efficace et son fonctionnement plus transparent.

      Enfin, on peut également envisager de taxer un peu plus les très riches, mais il ne faut pas oublier qu’à la marge ils contribuent déjà pour 55% (1euro = 55 cents de taxes)

      • Loïc Sacré a dit:

        Lorsqu’on veut taxer les riches, on se trompe généralement de cible et on classe la classe moyenne-classe moyenne supérieure.
        Quel est la différence entre une personne qui possède 2 millions et les Spoelberch? Elle est très simple, d’aussi grandes familles ont une armée d’avocat fiscaliste, dix banques différentes qui élaborent pour elles de nombreux montages très complexes.
        Enfin, une économie a non seulement besoin de consommateurs mais aussi de personnes ayant du capital qui peut être réinvesti dans l’économie.
        La boucle est bouclée

  3. […] clair que sur ce point, le business as usual nous mène déjà droit au mur (voir mon article : « Coût du vieillissement démographique : éviter le clash des générations »), donc en soit ce n’est pas le maintien d’un solde migratoire net nul qui va y changer […]

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