les idées qui font des petits!

Le souverain au bord du gouffre :

« Comment réagirait un investisseur privé à qui l’on demanderait d’investir dans une entreprise dont la dette représenterait plus de cinq années du chiffre d’affaires, dont les pertes annuelles seraient supérieures à la moitié du chiffre d’affaire, et dont les emprunts annuels dépasseraient le chiffre d’affaire ? Il fuirait. Telles sont pourtant les caractéristiques de la France d’aujourd’hui ».

Ce passage fracassant tiré du livre de Jacques Attali « Tous Ruiné dans dix ans. Dette publique: dernière chance » (ed. Fayard, p. 169, 2010) illustre bien le péril qui menace l’Occident : la faillite. Loin d’être un cas à part, la situation française illustre bien l’acuité de la crise de la dette souveraine récemment accélérée par le sauvetage des banques suite à la crise financière des crédits subprimes.

Quelques statistiques « choc » tirées de ce livre illustreront ce propos :

–          En 2010, le ratio de la dette publique des pays développés par rapport à leur PIB est en moyenne de 80% pour les pays les plus riches du G20, alors qu’il n’est que de 40% pour les pays émergents membres du même club (p.139) ;

–          En 2010, la dette publique américaine atteint 11 trillions de dollars, soit 54% du PIB et 674% des revenus fiscaux ; Les emprunts annuels représenteront 248% des revenus fiscaux ; le Trésor américain doit refinancer chaque année plus de la moitié de sa dette ; il le fait pour moitié avec des capitaux venus de l’étranger, dont la moitié en provenance du Japon et de la Chine. En 2009, les intérêts sur les bons du Trésor américain représentaient déjà 34% de la charge de la dette, avec un taux d’intérêt moyen de 3,3% (p.109)

–          La dette publique européenne représente 80% du PIB ; Grande Bretagne : 100% ; Grèce : 135% dont les deux tiers à l’étranger ; France : 83%, 535% des revenus fiscaux, les emprunts annuels représentent 137% des revenus fiscaux (p.109-10).

–          En moins de deux ans, -situation inédite- de 2009 à 2010, la dette publique en Europe a augmenté de 14,5 points de PIB. En Grande-Bretagne et Irlande la dette a augmenté de 30 points (p.105).

Entre les marchés et le souverain, autant dire que c’est à celui qui dégainera le premier. Pour l’instant, la dette publique est supportable du fait de l’effondrement des taux d’intérêt mais cette situation n’est que provisoire : les créancier exigeront un rendement supérieur dès que les premières difficultés à rembourser la dette souveraine se manifesteront. Dès lors, la tentation d’un recours à la planche à billets, on le voit avec la décision de la réserve fédérale américaine (Fed) de racheter des bons du Trésor américain pour 600 milliards de dollars, est réelle, de même que la risque d’un retour à l’inflation ; la guerre des monnaies a commencé. Mais surtout, quelle étrange situation que celle où les « pauvres » financent les riches : entre la Chine et l’Amérique, c’est « l’équilibre de la terreur ».

A la lecture de ces événements, difficile de ne pas penser que nous sommes aujourd’hui à la veille d’un nouveau retour de l’Histoire. On peut craindre un moratoire sur la dette comme l’indique Jacques Attali (la Grèce par exemple) qui se traduira par d’immenses pertes des banques ayant souscrits aux émissions du Trésor de ces pays (p. 111). Des pertes qui en dernier recours se répercuteront sur les créanciers de base, soit, les consommateurs. Tout alors devient possible, y compris le pire.

Le scénario du pire

Dans son livre, Jacques Attali décris avec un réalisme saisissant ce qui attend le monde si l’Occident ne parvient pas à rétablir la santé de ses comptes : la ruine de tous. En effet, la mondialisation de la finance a renforcé l’interdépendance des économies du globe ce qui accroit le potentiel de dégâts d’un risque systémique ainsi que l’imprévisibilité de ce type de risque. Jacques Attali imagine un « scénario du pire » en quatre étapes :

1)      Le surendettement souverain s’alourdit sous l’effet combiné des plans de relance, de la baisse des recettes fiscales, de l’allongement de la durée de vie couplée à une baisse de natalité et au vieillissement de la population (hausse des dépenses de soins de santé et des pensions ; cette thématique fera l’objet de mon prochain article) ; Par exemple, la dette publique du Japon devrait passer de 204% à 245% du PIB en 2014 et à 300% en 2020 (p.140).

2)      L’euro fait faillite et l’économie s’enfonce dans la dépression mondiale ;

3)      Faillite du dollar et retour de l’inflation mondiale ;

4)      Dépression et effondrement de l’Asie.

Mais d’autres scénarios sont possibles, par exemple le cas où les pays émergents décideraient de couper le robinet de crédit : les taux augmenteraient ce qui accroitrait le risque de défaut, un risque qui aurait très vite des répercussions systémiques…

Dans la fin de son essai, Jacques Attali envisage les réformes à implémenter pour trouver une solution « par le haut » au problème de la dette souveraine. Dans l’ensemble, il préconise des ajustements structurels drastiques (difficile de ne pas y voir la marque de son passage comme président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) au début des années 90) : (1) des coupes dans les « mauvaises dépenses » qui génèrent la « mauvaise dette » i.e. qui ne génèrent pas de la croissance (doubles emplois et gaspillage dans la fonction publique) ; (2) une augmentation des impôts (TVA, suppression des niches fiscales, tranche d’impôt sur les revenus supplémentaire,etc) ; (3) des investissements dans des actifs générateurs de croissance à long terme (enseignement, énergies renouvelables, …).

La partie immergée de l’Iceberg

Personnellement, je retiens deux éléments de la lecture de ce bouquin : (1) l’histoire de la dette souveraine est jalonnée de cas de défaut du souverain (la France a déjà fait défaut à six reprises ; p.169), une situation coïncidant avec le point d’inflexion dans les rapports de force entre le créancier et son débiteur –la montée de la Chine pour être concret ou le remplacement du « Consensus de Washington » par celui de Pékin –; (2) même s’il n’existe pas de théorie économique de la dette optimale – des Etats font défaut avec une dette de 20% là ou d’autres se portent (relativement) bien avec une dette de 250% du PIB (Japon) –, la situation présente laisse à penser que la probabilité d’un défaut de l’Occident est réelle.

Les plans d’austérité fleurissent un peu partout en Europe (Espagne, Grande-Bretagne, Portugal, Grèce,…), ce qui confirme la pertinence des propos de Jacques Attali.Néanmoins, ce serait trop simple d’arrêter la réflexion ici. Il mentionne à deux reprises dans son livre qu’il faut à tout prix éviter de céder à l’illusion de la décroissance et de poursuivre: « A terme comme par le passé, la seule vraie solution au problème de la dette sera la croissance des richesses. Elle devra être durable, c’est-à-dire ne pas créer de nouvelles créances sur l’environnement » (p.221). Ce passage trahit un raisonnement linéaire :

(1)    La croissance dans son acceptation normative actuelle, c’est-à-dire l’augmentation du PIB, a toujours  été synonyme d’une dégradation accrue de l’environnement. A ce jour, il n’existe aucune preuve empirique d’un découplage entre la croissance du PIB et son impact sur l’environnement. Que du contraire, les émissions de C02 ont augmenté de 40% par rapport à 1990, date de signature du protocole de Kyoto (voir Rapport « Prosperity without Growth » de Tim Jackson (2009)). A ce stade, la croissance « verte » qu’évoque implicitement cet extrait –« ne pas créer de nouvelles créances sur l’environnement » – est un mythe (voir mon article : « Croissance verte : nouveau Mythe ? »).

(2)     La probabilité que nous entrions dans une nouvelle ère de croissance est nulle. La situation économique actuelle est préoccupante, nous faisons face à un quadruple défi : (1) l’urgence écologique : climat (cf. rapport Stern pour le coût du réchauffement climatique), écosystèmes (à ce propos, voir mes articles sur la biodiversité et le rapport Sukhdev pour le coût de la perte de la biodiversité), pollution des nappes phréatiques, acidification des océans, érosion des terres agricoles ; (2) l’urgence éco-énergétique : les estimations les plus pessimistes du Pic Pétrolier sont pour 2010 alors que la demande énergétique mondiale ne cesse d’augmenter (cf. prévision Chine et Inde).(à ce propos, voir mes articles sur la transition éco-énergétique et la fin du pétrole (bon marché)) ; (3) L’urgence démographique : surpopulation au niveau mondial (voir article : « An inconvenient truth II »), vieillissement de la population européenne (à l’exception notoire de la France) ; (4) crise de la dette souveraine et système financier international délabré (l’acceptation des directives Bâle III par le G20 réuni à Séoul édulcore à peine ce constat).

Par conséquent, Jacques Attali ne s’attaque qu’à la partie émergée de l’iceberg, et c’est un euphémisme. En fait, bien que l’auteur ne se trompe pas sur le diagnostic, il refuse d’en voir les conséquences et table une nouvelle fois sur les vieilles recettes (austérité et politique de relance keynesienne) pour renouer avec la croissance. En effet, p.146 il écrit que « Pour rétablir en Europe, en 2060, un niveau d’endettement public raisonnable, voisin de 60% du PIB, il faudrait passer d’un déficit structurel de 3,5% en 2010 à un excédent structurel de 4,5% en 2020, et le conserver jusqu’en 2030 ! Cela supposerait de réduire les dépenses publiques de 8% du PIB, soit 20 à 25% du budget. Cela exigerait de réaliser de l’ordre de 300 milliards d’euros d’économie ou à augmenter d’autant les impôts. (…) Perspective quasi impossible ».Ce passage admet explicitement que l’austérité est « impayable » car elle provoquerait beaucoup trop de remous sociaux et renforcerait la spirale dépressive à laquelle nos économies cherchent péniblement à échapper (pour mieux comprendre ce phénomène, voir mon article : « Le dilemme de la croissance »). Par conséquent, il nous faut renouer avec la croissance. Problème : comme je viens  de l’expliquer, la probabilité que nous entrions dans une nouvelle ère de grande prospérité est nulle. D’ailleurs, l’OCDE reconnaît explicitement dans ses prévisions que la croissance économique des trois prochaines décennies sera de 30% inférieure à celle des trois dernières décennies (The Economist, 25/06/2009). Conclusion : nous sommes dans un cul de sac. Voilà deux décennies que l’Occident finance la croissance à crédit, à présent il risque de payer ses frasques au prix fort.

Une lueur d’espoir

En fait, Jacques Attali évoque dans un passage très éphémère (p.30) le cœur du problème de la dette souveraine : « le remboursement d’un intérêt (…) implique une croissance réelle de l’économie », c’est la base même d’une économie capitaliste. Donc, à la vérité, nous sommes aujourd’hui les otages de la croissance avec laquelle, il me semble avoir assez insisté sur ce point, nous ne sommes pas prêts de renouer. Si on applique un raisonnement par l’absurde, nous entrons dans une phase de décroissance ou à tous le moins de stagnation synonyme d’écroulement du système financier mondial puisque la croissance est nécessaire pour financer la dette souveraine, An Inconvenient Truth III.

En réalité ceci n’est pas tout à fait exact car il subsiste une alternative à cette vision apocalyptique. A l’heure de la globalisation, tout le potentiel de croissance forte se situe en Asie. Il faudrait que le flux asymétrique d’échanges commerciaux entre la Chine et l’Occident s’inverse , que la Chine se concentre sur son marché intérieur, pour que nous puissions sortir de la crise sans dégâts, ce qui implique que la Chine laisse sa monnaie s’apprécier, ce qui diminuerait sa compétitivité et aurait un impact négatif sur ses exportations, donc un impact positif sur la balance commerciale de l’Europe et des Etats-Unis,  mais en revanche accroitrait le pouvoir d’achat de ses citoyens. Un pouvoir d’achat synonyme de davantage d’importations et donc de croissance pour les pays occidentaux. Donc, à défaut d’être endogène, la source de croissance doit-être exogène.

Ce sont les déséquilibres marcoéconomiques gigantesques entre les Etats-Unis et la Chine qui sont la cause première de la crise financière et donc de la crise souveraine (voir article: « Crise financière: qui doit payer« ). Pékin est accusé par les américains d’empêcher artificiellement le yuan de s’apprécier pour favoriser ses exportations, une accusation qui ne manque pas de fondements. Les Chinois ont jusqu’ici refusé de laisser leur monnaie s’apprécier et ont dénoncé toute tentative de protectionnisme larvé de l’Europe et surtout des Etats-Unis, qui menacent de taxer les produits chinois. La guerre des monnaies est ouvertement déclarée, la Fed a injecté 600 milliards de dollars dans le circuit monétaire pour procéder à une dévaluation compétitive du dollars. Résultat des courses, le sort de l’euro est entre les mains de la Chine et des Etats-Unis, le « G2 », la « Chinamérique ». Mais si l’Europe s’enfonce à nouveau dans la crise, la Chine, et surtout les Etats-Unis qui auront mis tant de cœur à saper l’autorité de l’euro, paieront une partie des pots cassés.

Par conséquent, il faut éviter une guerre des monnaies destructrice et accroître la coopération internationale. Sur ce terrain, le G20 réunis à Séoul a enregistré quelques menus progrès dans sa déclaration d’intention bien que chinois et américains aient campé sur leur position. On peut y lire que les pays du G20 s’engagent à « aller vers des systèmes de taux de change déterminés par le marché« ; Ils le feront en « augmentant la flexibilité des taux de change pour refléter les fondamentaux économiques sous-jacents et en s’abstenant de dévaluations compétitives de leurs monnaies » (La Libre Belgique, samedi 13 et dimanche 14 novembre, p. 28). Gageons que la volonté politique y sera.

Toutefois, je tiens à ne pas occulter un élément crucial dans la discussion: même dans l’hypothèse où la Chine se reconcentrerait sur son marché intérieur, la menace imminente d’une crise pétrolière n’est pas écartée. Pour rappel, le prix du baril a culminé à 144$ le baril en juin 2008 pour s’écrouler à 34$ le baril à l’horizon du mois de novembre de la même année en raison d’une chute drastique de la demande  conséquence directe de la crise financière. Depuis, le cours du dollars a atteint son plus haut niveau (87 dollars/baril). Certes, la spéculation y est pour quelque chose (la Fed annonce un programme de relance de la consommation avec ses mesures « d’assouplissement quantitatif ») mais surtout, la demande croissante d’énergie de la Chine et de l’Inde alimente cette tendance à la hausse. Une tendance qui d’après moi ne s’inversera pas, que du contraire. A moins que la production ne touche un plafond, c’est à dire que nous atteignions le fameux Pic pétrolier, auquel cas les prix s’envoleront, précipitant de fait l’économie dans une récession et chutant en même temps que la demande s’écroule, etc. Par conséquent, même dans l’hypothèse où la croissance chinoise permettrait à l’économie mondiale d’éviter une nouvelle crise financière, l’hypothèse d’une crise de l’énergie à contre-rebours n’est pas à écarter.

Plus que jamais, toutes les forces productives doivent s’orienter vers la transition éco-énergétique.

Dans mon prochain article, j’aborderai la problématique –évoquée subrepticement dans cet article– du vieillissement démographique en Europe, mais plus particulièrement, en Belgique.

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Commentaires sur: "Crise de la dette souveraine : l’Occident au bord de la faillite ?" (2)

  1. […] Crise de la dette souveraine : l’Occident au bord de la faillite ? November 2010 5 […]

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