les idées qui font des petits!

Archives de novembre, 2010

Transition éco-énergétique : monnaie locale et système monétaire à monnaies multiples

Les transports représentent 30% de la consommation mondiale d’énergie (1), c’est pourquoi j’ai développé dans mon article précédent (2) l’idée d’appliquer le principe de subsidiarité aux échanges internationaux afin de maximiser la résilience (3) de l’économie locale en prévision du Pic du pétrole (4) et de diminuer notre empreinte carbone. Ces deux objectifs sont concomitants.

Le mouvement des villes en transition initié par Rob Hopkins en 2005 a mis au point une mesure très simple pour implémenter ce principe en usant d’une approche « bottom up », c’est-à-dire prenant ses racines dans des initiatives citoyennes : la création de monnaies locales. L’idée est simple, des acteurs du tissu économique local, commerçants, artisans et agriculteurs à ce stade, décident spontanément d’accepter d’être payé en monnaie locale. Le processus repose donc entièrement sur une base volontaire, il n’existe aucune obligation légale d’accepter le paiement. Le caractère « local » de cette monnaie implique qu’elle ne peut être investie que dans la consommation de biens produits dans le terroir, par conséquent, elle permet de fermer le circuit économique. Il convient de préciser que les monnaies locales n’ont pas vocation à se substituer aux devises nationales. En fait, elles les complètent car ces dernières permettent d’acheter les biens sur les marchés nationaux qui ne peuvent être produits localement.

Mais pourquoi arrêter la réflexion en si bon chemin. En économie politique on parle souvent de « multi-level governance » pour illustrer l’idée que plusieurs niveaux de décision s’imbriquent les un dans les autres. Dans le monde globalisé qui est le nôtre, on peut dire que le pouvoir est composé de trois « strates » : le niveau local, national, et supranational. Dès lors, pourquoi ne pas évoluer à long terme vers un système monétaire épousant les contours géographiques de ces trois niveaux ? En clair : une monnaie internationale, une monnaie par nation, une monnaie par région.

Cette approche présenterait le double avantage d’être ancrée dans la réalité biophysique de l’activité économique et de redonner à la monnaie sa fonction primaire, à savoir, faciliter les échanges commerciaux en dématérialisant le paiement. Aujourd’hui, la sphère financière est déconnectée de l’économie réelle. La monnaie est devenue un bien comme un autre qui se vend, se prête, s’échange, elle est détournée de sa vocation primaire. Par exemple, comment est-il possible que la Chine possède des réserves colossales de dollars, réserves qui lui permettent de manipuler les cours ? Faut-il le préciser, les déséquilibres macroéconomiques actuels entre les Etats-Unis et la Chine découlent de cette situation. Dans un système monétaire à monnaies multiples, les biens locaux consommés localement seraient payés en monnaie locale, les biens nationaux, c’est-à-dire importés d’une autre région, payés en monnaie nationale, les biens internationaux, soit produits en dehors du territoire national, payés en encaisses internationales.

La question à présent est de savoir comment le taux de change entre ces monnaies serait fixé. En outre, il faudrait réexaminer les principes de libre-circulation des capitaux pour savoir s’il serait possible pour un citoyen d’une région x de détenir des encaisses libellés dans la monnaie locale de la région y. Idem pour les citoyens de deux nations différentes. A priori non, puisque l’idée est de limiter l’usage de la monnaie à l’achat de biens produits sur un territoire donné. Un citoyen vivant à Anvers par exemple n’aurait aucun incitant à détenir des Liégeois par exemple, hypothétique monnaie de la Principauté de Liège, puisqu’il ne pourrait pas acheter de biens à Anvers avec cette monnaie. Toutefois, la détention d’une monnaie étrangère pour motifs de spéculation pourrait subsister, elle dépend de l’ajustement des taux de change. En outre, force est de reconnaître que ce système indurait de nombreuses complications pour ce qui concerne les possibilités de conversion. Je pense notamment à la personne qui voyage. Donc, la réflexion doit être affinée, le phénomène monétaire est difficile à comprendre mais le débat est lancé!

En attendant, je vous propose de regarder cette vidéo à propos des initiatives de transition. On y parle notamment des monnaies locales qui sont actuellement expérimentées : http://vimeo.com/16000409 (copier/coller le lien dans la barre d’URLs, désolé je n’arrive pas à insérer la vidéo dans l’article).

 

(1)   Voir Encyclopédie du développement durable sur :  http://encyclopedie-dd.org/les-consommations-d-energie-dans

(2)   Voir : « Le temps du monde fini : le développement durable concrètement » ;

(3)   A propos de ce concept, voir mon article : « opérationnaliser les acquis de la révolution bioéconomique : le biomimétisme » ;

(4)   Voir mon article : « La fin du pétrole » et « Pic pétrolier et ère postindustrielle : comment le monde industrialisé est entré en décroissance ».

Le temps du monde fini : le développement soutenable concrètement

A présent que j’ai cadré les enjeux de la « Révolution Verte » (voir articles des deux mois précédents), je peux poser quelques principes qui doivent guider son implémentation concrète :

1)      substituer l’énergie organique renouvelable à l’énergie mécanique non-renouvelable. En d’autres termes, des engins tels que la brosse-à-dent électrique, le « souffleur de feuille mortes », le coupe pain automatique, par exemple, devraient être bannis du marché. L’homme peut très bien effectuer ces tâches lui-même pour un effort marginal ;

2)      Appliquer le principe de subsidiarité au commerce international : seuls peuvent être importés les biens qui ne sont pas produits localement. Concrètement, cela signifie un retour du protectionnisme certes, mais aussi et surtout des savoir-faire locaux. Quoi qu’il arrive, cette transition se fera naturellement lorsque le prix du baril implosera, c’est-dire lorsque son prix reflétera réellement sa rareté ;

3)      Appliquer le principe de subsidiarité au transport. En clair : le vélo en centre-ville, tram et métro pour les distances entre deux points éloignés d’une métropole, bus et trains pour la banlieue. A terme, la voiture doit disparaître ;

4)      Stabiliser la démographie ;

5)      Implémenter l’idée de limite aux capacités de la Biosphère en utilisant l’empreinte écologique pour déterminer un « crédit carbone » par habitant. Ceci implique bien sûr de passer d’une comptabilité monétaire à une comptabilité énergétique. Le marché fera le reste. Par exemple, il passera d’une conception marchande de la valeur à une conception d’usage de la valeur. Par définition, seuls les biens indispensables seront produits en priorité puisque les autres feront exploser inutilement le quota d’empreinte écologique. La croissance quantitative fera place à la croissance qualitative : le paradigme du monde fini se substituant à celui du monde infini, l’expansion du système étant contrainte par une limite supérieure, le système sera forcé de se réorganiser en permanence de l’intérieur pour augmenter son efficacité éco-énergétique. En fait, le rôle du progrès technologique sera encore plus important qu’aujourd’hui ;

6)      Utiliser les énergies fossiles pour financer la transition vers le renouvelable ;

7)      Réorienter l’agriculture mécanique vers la permaculture, seule solution durable permettant d’obtenir des rendements proches de ceux de l’agriculture industrielle.

8)      Évoluer vers une production décentralisée de l’énergie : chaque habitation doit évoluer vers l’autosuffisance. En outre, grâce à une mise en réseau, les surplus des uns doivent pouvoir alimenter les besoins des autres (interconnectivité).

En fait, la mesure 5) suffit à elle seule à réorienter drastiquement notre développement. Les gens sont-ils prêts à accepter ces changements ? Honnêtement, j’en doute. C’est donc dans la douleur que le monde accouchera de la quatrième révolution énergétique.

Coût du vieillissement démographique : éviter le clash des générations.

J’ai assisté mercredi 10 novembre 2010, au Dexia Congress Center à Bruxelles, à une conférence du think-thank indépendant Itinera pour une croissance durable. A cette occasion, Brieuc Van Damme a présenté son livre  intitulé « L’or gris. Comment les baby-boomers feront de leur soins une histoire à succès » dans lequel il aborde la question du vieillissement démographique que connaît la Belgique -et l’Europe de façon plus large, à l’exception notoire de la France.

On peut lire dans cette vaste étude que le taux de dépendance des personnes âgées issues de la génération des baby-boomers va augmenter drastiquement dans les prochaines années. Actuellement, entre 3 et 4 actifs cotisent pour financer les besoins en soins de santé et les pensions d’un retraité. A situation égale, ce ratio sera de 3 à l’horizon 2020 et de 2 à l’horizon 2050. D’ici à 2050, notre pays comptera plus de 2 millions de personnes de plus de 60 ans en plus qu’aujourd’hui, et le nombre de personnes de plus de 80 ans triplera. A partir de 2030, les soins aux personnes âgées coûteront approximativement 0,6% et à partir de 2060 approximativement 2% du PIB en plus par rapport à aujourd’hui, ce qui en euros de 2010 représente respectivement 2 et 7 milliards d’euros par an en plus –sans parler du surcoût budgétaire engendré par les pensions. De plus, tenant compte du fait qu’une population vieillissante innove moins, l’OCDE estime que la croissance économique des trois prochaines décennies sera 30% plus faible que celle des trois décennies écoulées.

Ainsi, autant dire que la « sécu », ultime symbole de l’Etat-providence, est virtuellement en faillite. Si rien n’est entrepris pour anticiper le problème, le « Tsunami Gris » aura des effets dévastateurs sur notre économie, le risque d’un « clash des générations » est réel. Dès lors, l’enjeu est de poser les principes d’une refonte de notre sécurité sociale. On peut déjà dire que des arbitrages budgétaires difficiles seront inévitables. Le débat doit être ouvert, sans tabous.

Brieuc Van Damme s’attaque ici à la problématique des soins de santé. Il démontre avec talent les faiblesses et les opportunités du marché actuel et propose d’évoluer vers un système axé sur la demande, c’est-à-dire sur les seniors, pour stimuler la compétition entre les prestataires de soins et donner les stimuli nécessaires à la production d’une offre optimale. Une compétition synonyme d’une baisse des prix et d’une offre calibrée en fonctions des exigences des patients. Néanmoins, l’Etat possède un rôle clé au cœur de ce système. Son rôle est d’informer les patients à propos des différents services rendus par les offreurs de soins et surtout d’en évaluer la qualité, afin d’éviter les effets pervers engendrés par une compétition débridée (tendance abusive à réduire les coûts, ce qui s’accompagne souvent d’une baisse de la qualité). En outre, l’auteur insiste sur la prévention et l’utilisation des nouvelles technologies  pour contenir les coûts dans des limites raisonnables et maximiser l’autonomie des seniors, l’idée maîtresse de cette étude.

En amont, Brieuc Van Damme dénonce le phénomène de « parquisation » de « nos vieux ». Le néologisme est de moi, il signifie que notre société possède une fâcheuse tendance à parquer ses vieux, de vulgaires instruments de production devenus vétustes. Il faut à tout prix éviter le phénomène de « ghettoïsation » des quartiers par tranche d’âge. Par conséquent, relever le défi des soins de santé exige de réviser notre rapport inter-générationnel. Il faut que les seniors retrouvent une place de choix au sein de la société. La création d’« age friendly cities », sorte d’ « hubs intergénérationnels », un concept émanant de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMS), est une piste intéressante. Les seniors peuvent certainement contribuer positivement à l’éducation de leur petits enfants qui de leur côté peuvent leur procurer des soins informels, ne fus-ce qu’en diminuant la demande en soins de santé induite par l’envie de fuir la solitude…

En fin de compte, j’estime que Brieuc Van Damme parvient à démontrer avec brio que le défi des soins de santé peut constituer une opportunité si on arrive à le canaliser. Il pointe des obstacles politiques, notamment institutionnels, à sa prise en compte dans les temps, mais sachant que les seniors représenteront demain 30% de la population, une proportion encore supérieure si on la ramène au nombre d’électeurs, le politique possède un incitant fort (malheureusement pas directement à court terme) à défendre les intérêts vitaux, le mot est bien choisi, de cette classe de la population. Toutefois, ceci ne doit pas occulter le fait qu’il est impossible que deux actifs financent à long terme un pensionné. Par conséquent, la question de l’allongement de la durée de travail doit également être mise sur la table. A défaut, c’est toute notre organisation sociale, individualiste à l’extrême, qui devra être remise en cause. En clair, il faudra retisser le « tissu inter-générationnel », le lien social, qui a été méticuleusement détricoté, sacrifié sur l’autel du consumérisme et de l’individualisme.

Cette objection donnera, j’en suis certain, du grain à moudre aux décroissants. En effet, dans un contexte économique délétère, quel autre choix avons-nous à long terme que celui de recomposer et renforcer la résilience de notre société dont l’intensité du lien social est, bien sûr, la clé de voûte. Personnellement, je trouve que les seniors valent davantage que d’être assimilés à des « consommateurs de soins de santé », l’étude de Brieuc Van Damme présente ce biais intellectuel évident. Comme dit un vieux proverbe africain, «  à chaque fois qu’un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle ». Saurons-nous redonner au savoir ancestral sa juste place, n’est-pas là que se situe le vrai débat ? Entre une version modernisée du scénario Business as usual ou une véritable révolution, la question de la place de la vieille génération dans notre société mérite plus que jamais d’être posée, bien davantage que celle de la problématique budgétaire.

En fait, le constat est toujours le même : nous sommes otage de la croissance pour financer le système. Dans le contexte économique difficile qui s’annonce (finances publiques plombées, baisse du potentiel d’innovation, taux de dépendance insoutenable) nous n’échapperons pas à cet arbitrage : (1) travailler plus longtemps ou (2) changer profondément notre modèle social. Donc en somme, la problématique du vieillissement n’est, selon ma propre perception, qu’une des pièces d’un même puzzle.

Crise de la dette souveraine : l’Occident au bord de la faillite ?

Le souverain au bord du gouffre :

« Comment réagirait un investisseur privé à qui l’on demanderait d’investir dans une entreprise dont la dette représenterait plus de cinq années du chiffre d’affaires, dont les pertes annuelles seraient supérieures à la moitié du chiffre d’affaire, et dont les emprunts annuels dépasseraient le chiffre d’affaire ? Il fuirait. Telles sont pourtant les caractéristiques de la France d’aujourd’hui ».

Ce passage fracassant tiré du livre de Jacques Attali « Tous Ruiné dans dix ans. Dette publique: dernière chance » (ed. Fayard, p. 169, 2010) illustre bien le péril qui menace l’Occident : la faillite. Loin d’être un cas à part, la situation française illustre bien l’acuité de la crise de la dette souveraine récemment accélérée par le sauvetage des banques suite à la crise financière des crédits subprimes.

Quelques statistiques « choc » tirées de ce livre illustreront ce propos :

–          En 2010, le ratio de la dette publique des pays développés par rapport à leur PIB est en moyenne de 80% pour les pays les plus riches du G20, alors qu’il n’est que de 40% pour les pays émergents membres du même club (p.139) ;

–          En 2010, la dette publique américaine atteint 11 trillions de dollars, soit 54% du PIB et 674% des revenus fiscaux ; Les emprunts annuels représenteront 248% des revenus fiscaux ; le Trésor américain doit refinancer chaque année plus de la moitié de sa dette ; il le fait pour moitié avec des capitaux venus de l’étranger, dont la moitié en provenance du Japon et de la Chine. En 2009, les intérêts sur les bons du Trésor américain représentaient déjà 34% de la charge de la dette, avec un taux d’intérêt moyen de 3,3% (p.109)

–          La dette publique européenne représente 80% du PIB ; Grande Bretagne : 100% ; Grèce : 135% dont les deux tiers à l’étranger ; France : 83%, 535% des revenus fiscaux, les emprunts annuels représentent 137% des revenus fiscaux (p.109-10).

–          En moins de deux ans, -situation inédite- de 2009 à 2010, la dette publique en Europe a augmenté de 14,5 points de PIB. En Grande-Bretagne et Irlande la dette a augmenté de 30 points (p.105).

Entre les marchés et le souverain, autant dire que c’est à celui qui dégainera le premier. Pour l’instant, la dette publique est supportable du fait de l’effondrement des taux d’intérêt mais cette situation n’est que provisoire : les créancier exigeront un rendement supérieur dès que les premières difficultés à rembourser la dette souveraine se manifesteront. Dès lors, la tentation d’un recours à la planche à billets, on le voit avec la décision de la réserve fédérale américaine (Fed) de racheter des bons du Trésor américain pour 600 milliards de dollars, est réelle, de même que la risque d’un retour à l’inflation ; la guerre des monnaies a commencé. Mais surtout, quelle étrange situation que celle où les « pauvres » financent les riches : entre la Chine et l’Amérique, c’est « l’équilibre de la terreur ».

A la lecture de ces événements, difficile de ne pas penser que nous sommes aujourd’hui à la veille d’un nouveau retour de l’Histoire. On peut craindre un moratoire sur la dette comme l’indique Jacques Attali (la Grèce par exemple) qui se traduira par d’immenses pertes des banques ayant souscrits aux émissions du Trésor de ces pays (p. 111). Des pertes qui en dernier recours se répercuteront sur les créanciers de base, soit, les consommateurs. Tout alors devient possible, y compris le pire.

Le scénario du pire

Dans son livre, Jacques Attali décris avec un réalisme saisissant ce qui attend le monde si l’Occident ne parvient pas à rétablir la santé de ses comptes : la ruine de tous. En effet, la mondialisation de la finance a renforcé l’interdépendance des économies du globe ce qui accroit le potentiel de dégâts d’un risque systémique ainsi que l’imprévisibilité de ce type de risque. Jacques Attali imagine un « scénario du pire » en quatre étapes :

1)      Le surendettement souverain s’alourdit sous l’effet combiné des plans de relance, de la baisse des recettes fiscales, de l’allongement de la durée de vie couplée à une baisse de natalité et au vieillissement de la population (hausse des dépenses de soins de santé et des pensions ; cette thématique fera l’objet de mon prochain article) ; Par exemple, la dette publique du Japon devrait passer de 204% à 245% du PIB en 2014 et à 300% en 2020 (p.140).

2)      L’euro fait faillite et l’économie s’enfonce dans la dépression mondiale ;

3)      Faillite du dollar et retour de l’inflation mondiale ;

4)      Dépression et effondrement de l’Asie.

Mais d’autres scénarios sont possibles, par exemple le cas où les pays émergents décideraient de couper le robinet de crédit : les taux augmenteraient ce qui accroitrait le risque de défaut, un risque qui aurait très vite des répercussions systémiques…

Dans la fin de son essai, Jacques Attali envisage les réformes à implémenter pour trouver une solution « par le haut » au problème de la dette souveraine. Dans l’ensemble, il préconise des ajustements structurels drastiques (difficile de ne pas y voir la marque de son passage comme président de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) au début des années 90) : (1) des coupes dans les « mauvaises dépenses » qui génèrent la « mauvaise dette » i.e. qui ne génèrent pas de la croissance (doubles emplois et gaspillage dans la fonction publique) ; (2) une augmentation des impôts (TVA, suppression des niches fiscales, tranche d’impôt sur les revenus supplémentaire,etc) ; (3) des investissements dans des actifs générateurs de croissance à long terme (enseignement, énergies renouvelables, …).

La partie immergée de l’Iceberg

Personnellement, je retiens deux éléments de la lecture de ce bouquin : (1) l’histoire de la dette souveraine est jalonnée de cas de défaut du souverain (la France a déjà fait défaut à six reprises ; p.169), une situation coïncidant avec le point d’inflexion dans les rapports de force entre le créancier et son débiteur –la montée de la Chine pour être concret ou le remplacement du « Consensus de Washington » par celui de Pékin –; (2) même s’il n’existe pas de théorie économique de la dette optimale – des Etats font défaut avec une dette de 20% là ou d’autres se portent (relativement) bien avec une dette de 250% du PIB (Japon) –, la situation présente laisse à penser que la probabilité d’un défaut de l’Occident est réelle.

Les plans d’austérité fleurissent un peu partout en Europe (Espagne, Grande-Bretagne, Portugal, Grèce,…), ce qui confirme la pertinence des propos de Jacques Attali.Néanmoins, ce serait trop simple d’arrêter la réflexion ici. Il mentionne à deux reprises dans son livre qu’il faut à tout prix éviter de céder à l’illusion de la décroissance et de poursuivre: « A terme comme par le passé, la seule vraie solution au problème de la dette sera la croissance des richesses. Elle devra être durable, c’est-à-dire ne pas créer de nouvelles créances sur l’environnement » (p.221). Ce passage trahit un raisonnement linéaire :

(1)    La croissance dans son acceptation normative actuelle, c’est-à-dire l’augmentation du PIB, a toujours  été synonyme d’une dégradation accrue de l’environnement. A ce jour, il n’existe aucune preuve empirique d’un découplage entre la croissance du PIB et son impact sur l’environnement. Que du contraire, les émissions de C02 ont augmenté de 40% par rapport à 1990, date de signature du protocole de Kyoto (voir Rapport « Prosperity without Growth » de Tim Jackson (2009)). A ce stade, la croissance « verte » qu’évoque implicitement cet extrait –« ne pas créer de nouvelles créances sur l’environnement » – est un mythe (voir mon article : « Croissance verte : nouveau Mythe ? »).

(2)     La probabilité que nous entrions dans une nouvelle ère de croissance est nulle. La situation économique actuelle est préoccupante, nous faisons face à un quadruple défi : (1) l’urgence écologique : climat (cf. rapport Stern pour le coût du réchauffement climatique), écosystèmes (à ce propos, voir mes articles sur la biodiversité et le rapport Sukhdev pour le coût de la perte de la biodiversité), pollution des nappes phréatiques, acidification des océans, érosion des terres agricoles ; (2) l’urgence éco-énergétique : les estimations les plus pessimistes du Pic Pétrolier sont pour 2010 alors que la demande énergétique mondiale ne cesse d’augmenter (cf. prévision Chine et Inde).(à ce propos, voir mes articles sur la transition éco-énergétique et la fin du pétrole (bon marché)) ; (3) L’urgence démographique : surpopulation au niveau mondial (voir article : « An inconvenient truth II »), vieillissement de la population européenne (à l’exception notoire de la France) ; (4) crise de la dette souveraine et système financier international délabré (l’acceptation des directives Bâle III par le G20 réuni à Séoul édulcore à peine ce constat).

Par conséquent, Jacques Attali ne s’attaque qu’à la partie émergée de l’iceberg, et c’est un euphémisme. En fait, bien que l’auteur ne se trompe pas sur le diagnostic, il refuse d’en voir les conséquences et table une nouvelle fois sur les vieilles recettes (austérité et politique de relance keynesienne) pour renouer avec la croissance. En effet, p.146 il écrit que « Pour rétablir en Europe, en 2060, un niveau d’endettement public raisonnable, voisin de 60% du PIB, il faudrait passer d’un déficit structurel de 3,5% en 2010 à un excédent structurel de 4,5% en 2020, et le conserver jusqu’en 2030 ! Cela supposerait de réduire les dépenses publiques de 8% du PIB, soit 20 à 25% du budget. Cela exigerait de réaliser de l’ordre de 300 milliards d’euros d’économie ou à augmenter d’autant les impôts. (…) Perspective quasi impossible ».Ce passage admet explicitement que l’austérité est « impayable » car elle provoquerait beaucoup trop de remous sociaux et renforcerait la spirale dépressive à laquelle nos économies cherchent péniblement à échapper (pour mieux comprendre ce phénomène, voir mon article : « Le dilemme de la croissance »). Par conséquent, il nous faut renouer avec la croissance. Problème : comme je viens  de l’expliquer, la probabilité que nous entrions dans une nouvelle ère de grande prospérité est nulle. D’ailleurs, l’OCDE reconnaît explicitement dans ses prévisions que la croissance économique des trois prochaines décennies sera de 30% inférieure à celle des trois dernières décennies (The Economist, 25/06/2009). Conclusion : nous sommes dans un cul de sac. Voilà deux décennies que l’Occident finance la croissance à crédit, à présent il risque de payer ses frasques au prix fort.

Une lueur d’espoir

En fait, Jacques Attali évoque dans un passage très éphémère (p.30) le cœur du problème de la dette souveraine : « le remboursement d’un intérêt (…) implique une croissance réelle de l’économie », c’est la base même d’une économie capitaliste. Donc, à la vérité, nous sommes aujourd’hui les otages de la croissance avec laquelle, il me semble avoir assez insisté sur ce point, nous ne sommes pas prêts de renouer. Si on applique un raisonnement par l’absurde, nous entrons dans une phase de décroissance ou à tous le moins de stagnation synonyme d’écroulement du système financier mondial puisque la croissance est nécessaire pour financer la dette souveraine, An Inconvenient Truth III.

En réalité ceci n’est pas tout à fait exact car il subsiste une alternative à cette vision apocalyptique. A l’heure de la globalisation, tout le potentiel de croissance forte se situe en Asie. Il faudrait que le flux asymétrique d’échanges commerciaux entre la Chine et l’Occident s’inverse , que la Chine se concentre sur son marché intérieur, pour que nous puissions sortir de la crise sans dégâts, ce qui implique que la Chine laisse sa monnaie s’apprécier, ce qui diminuerait sa compétitivité et aurait un impact négatif sur ses exportations, donc un impact positif sur la balance commerciale de l’Europe et des Etats-Unis,  mais en revanche accroitrait le pouvoir d’achat de ses citoyens. Un pouvoir d’achat synonyme de davantage d’importations et donc de croissance pour les pays occidentaux. Donc, à défaut d’être endogène, la source de croissance doit-être exogène.

Ce sont les déséquilibres marcoéconomiques gigantesques entre les Etats-Unis et la Chine qui sont la cause première de la crise financière et donc de la crise souveraine (voir article: « Crise financière: qui doit payer« ). Pékin est accusé par les américains d’empêcher artificiellement le yuan de s’apprécier pour favoriser ses exportations, une accusation qui ne manque pas de fondements. Les Chinois ont jusqu’ici refusé de laisser leur monnaie s’apprécier et ont dénoncé toute tentative de protectionnisme larvé de l’Europe et surtout des Etats-Unis, qui menacent de taxer les produits chinois. La guerre des monnaies est ouvertement déclarée, la Fed a injecté 600 milliards de dollars dans le circuit monétaire pour procéder à une dévaluation compétitive du dollars. Résultat des courses, le sort de l’euro est entre les mains de la Chine et des Etats-Unis, le « G2 », la « Chinamérique ». Mais si l’Europe s’enfonce à nouveau dans la crise, la Chine, et surtout les Etats-Unis qui auront mis tant de cœur à saper l’autorité de l’euro, paieront une partie des pots cassés.

Par conséquent, il faut éviter une guerre des monnaies destructrice et accroître la coopération internationale. Sur ce terrain, le G20 réunis à Séoul a enregistré quelques menus progrès dans sa déclaration d’intention bien que chinois et américains aient campé sur leur position. On peut y lire que les pays du G20 s’engagent à « aller vers des systèmes de taux de change déterminés par le marché« ; Ils le feront en « augmentant la flexibilité des taux de change pour refléter les fondamentaux économiques sous-jacents et en s’abstenant de dévaluations compétitives de leurs monnaies » (La Libre Belgique, samedi 13 et dimanche 14 novembre, p. 28). Gageons que la volonté politique y sera.

Toutefois, je tiens à ne pas occulter un élément crucial dans la discussion: même dans l’hypothèse où la Chine se reconcentrerait sur son marché intérieur, la menace imminente d’une crise pétrolière n’est pas écartée. Pour rappel, le prix du baril a culminé à 144$ le baril en juin 2008 pour s’écrouler à 34$ le baril à l’horizon du mois de novembre de la même année en raison d’une chute drastique de la demande  conséquence directe de la crise financière. Depuis, le cours du dollars a atteint son plus haut niveau (87 dollars/baril). Certes, la spéculation y est pour quelque chose (la Fed annonce un programme de relance de la consommation avec ses mesures « d’assouplissement quantitatif ») mais surtout, la demande croissante d’énergie de la Chine et de l’Inde alimente cette tendance à la hausse. Une tendance qui d’après moi ne s’inversera pas, que du contraire. A moins que la production ne touche un plafond, c’est à dire que nous atteignions le fameux Pic pétrolier, auquel cas les prix s’envoleront, précipitant de fait l’économie dans une récession et chutant en même temps que la demande s’écroule, etc. Par conséquent, même dans l’hypothèse où la croissance chinoise permettrait à l’économie mondiale d’éviter une nouvelle crise financière, l’hypothèse d’une crise de l’énergie à contre-rebours n’est pas à écarter.

Plus que jamais, toutes les forces productives doivent s’orienter vers la transition éco-énergétique.

Dans mon prochain article, j’aborderai la problématique –évoquée subrepticement dans cet article– du vieillissement démographique en Europe, mais plus particulièrement, en Belgique.

Transition éco-énergétique : en route vers le monde postindustriel

La décroissance, c’est quoi ?

Que signifie le mot un peu fourre-tout de « décroissance »  qui est presque sur toutes les lèvres des intellectuels engagés et qui semble actuellement condenser toutes les critiques du modèle dominant, j’ai nommé : la mondialisation capitaliste néolibérale.

En fait, il n’existe pas actuellement de théorie de la décroissance comme il existe une théorie économique de la croissance. La décroissance, c’est un mot choc pour signifier une opposition au dogme de la croissance, à la religion du toujours plus et donc à un système productiviste abscons qui assimile la croissance matérielle des biens (le PIB) au bonheur. Comme l’indique avec beaucoup de justesse Serge Latouche, on devrait plutôt parler d’ « a-croissance », comme on peut parler d’a-théisme.

Le problème du mouvement décroissant sera selon l’opinion de certains qu’il manque cruellement d’une base conceptuelle solide ou encore qu’il fédère un panel hétéroclite de mouvements hétérodoxes qui de prime abord peut sembler manquer de cohésion. Ainsi, on peut notamment retrouver des libertaires, des néomarxistes, des écologistes radicaux, des éco-énergétistes parmi les groupuscules « activistes » qui portent leur message à contre-courant sous la bannière de la décroissance.

Quels fondements conceptuels ?

Malgré cette unité toute relative dans la diversité, il existe une base conceptuelle très solide, rationnelle et scientifique, qui pose les jalons d’un nouveau paradigme, un nouveau rail pour la pensée, et rencontre les critiques des décroissants : la bioéconomie. L’objectif de cet article est d’exposer les bases conceptuelles de cette approche, de démontrer leur solidité et surtout, leur pertinence par rapport aux faits.

L’économiste-mathématicien américano-roumain Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) est le père de la bioéconomie. Cette discipline émergente vise à « abattre le mur de Berlin » érigé entre les sciences de la nature  et les sciences de l’homme. Plus qu’interdisciplinaire, la bioéconomie est fondamentalement transdisciplinaire et holistique, ce qui signifie d’une part qu’elle se réalise au-delà des acquis des disciplines auxquelles elle emprunte les concepts –l’écologie, la physique, l’économie, l’anthropologie, principalement –  et d’autre part qu’elle envisage « le système terre » dans sa globalité.

L’essence de la bioéconomie est d’intégrer les acquis de la révolution thermodynamique initiée par le physicien et ingénieur Sadi Carnot (1796-1832) ainsi que de la théorie évolutionniste de Darwin (1809-1882) pour dépasser le paradigme mécaniste newtonien qui est toujours le cadre de référence actuel de la science économique.

C’est aux travaux  de Georgescu-Roegen que remonte la base conceptuelle de la décroissance puisque c’est lui qui mis en exergue la contradiction existant entre une croissance infinie des ressources matérielles sur une planète finie i.e. aux ressources limitées. C’est pourquoi il prophétisa : « demain, la décroissance ». La question est de savoir pourquoi Georgescu-Roegen fit cette prédiction, ce qui revient à intégrer sa pensée afin d’objectiver le concept de décroissance.

Partant du constat que les économistes néoclassiques ont oublié l’origine même de la rareté en omettant, au contraire des classiques, de tenir compte de la Terre comme facteur de production, le nouveau paradigme bioéconomique vise à réintroduire le couple énergie-matière i.e la réalité biophysique du processus économique, au centre des préoccupations de la science économique. Nicholas Georgescu-Roegen expose dans son ouvrage très savant « The Entropy Law and the Economic Process » (1971), la pierre angulaire de son œuvre, les deux concepts clés de sa pensée dissidente :

1)            « Le processus économique n’est qu’une extension de l’évolution biologique et, par conséquent, les problèmes les plus importants de l’économie doivent être envisagés sous cet angle »;

2)            « la thermodynamique et la biologie sont les flambeaux indispensables pour éclairer le processus économique (…) la thermodynamique parce qu’elle nous démontre que les ressources naturelles s’épuisent irrévocablement, la biologie parce qu’elle nous révèle la vraie nature du processus économique ».

La conception évolutionniste du processus économique

Georgescu-Roegen assimile le progrès technique, la spécificité de l’homme, du moins par sa complexité, à une extension des membres du corps humain et donc à une mutation génétique. Dans sa conception, ces mutations sont à l’origine des inégalités sociales, l’analogie avec le processus de spéciation des espèces est évidente.

Ensuite, il développe l’idée que la complexification du progrès technique utilisé par l’homme est directement corrélée à la croissance –ce terme n’est pas choisi par hasard – de son potentiel d’exploitation d’énergie exosomatique, c’est-à-dire situé en dehors de son corps. Partant de ce constat, un concept central de sa pensée est que chaque découverte d’une source importante d’énergie exosomatique s’est traduite par une révolution. Il identifie trois révolutions énergétiques dans l’histoire humaine :

–          La découverte du feu

–          La découverte de l’agriculture

–          La découverte des énergies fossiles

Le feu :

La première révolution énergétique fut amorcée par la découverte du feu. Elle s’est accompagnée de transformations socio-économiques importantes : cuisson de la viande, résistance accrue aux variations de température, potentiel de défense contre l’ennemi –les autres animaux – plus élevé, notamment. Durant cette période, l’homme adopte le mode de vie nomade du chasseur-cueilleur et son exploitation d’énergie exosomatique reste faible. On estime qu’il utilisait l’équivalent d’un Equivalent d’Energie Humain (EEH), une mesure de l’apport énergétique moyen (nourriture) nécessaire pour faire fonctionner le métabolisme humain. Ce mode de vie nomade est rude, la croissance démographique de notre espèce reste stable durant cette période (99pc de notre histoire). Il est probable que le savoir du feu était jalousement gardé et que celui qui en détenait les clés occupait une position centrale dans la structure socio-institutionnelle de sa tribu.

L’agriculture

La seconde révolution est la découverte de l’agriculture. L’homme devient capable d’augmenter nettement son exploitation d’énergie exosomatique en « domestiquant » une partie de la nature. On estime qu’il exploite en moyenne jusqu’à 4 EEH se qui se traduit par une multiplication de la population humaine par le facteur 200. Néanmoins, cette hausse n’est pas immédiate car la révolution agricole s’accompagne d’une sédentarisation qui provoque des dysfonctionnements favorables à l’émergence de maladies.

En effet, puisqu’une plus grande population habite un territoire donné, l’empreinte écologique sur ce territoire devient trop importante : l’environnement local est incapable d’assimiler les déchets produits par cette communauté et se dégrade, les problèmes sanitaires sont nombreux ce qui provoque des maladies qui vont se propager facilement du fait de la proximité des habitants d’une même population. C’est pourquoi l’homme innove pour effectuer la transition vers une sédentarisation viable et survivre – dans la perspective biologique, le but d’une espèce est sa survie –.

Les égouts et le contrôle du circuit d’approvisionnement de l’eau sont les deux innovations qui, bien plus que les progrès de la médecine, ont contribué à éradiquer la maladie en améliorant substantiellement les conditions sanitaires, ce qui s’est traduit –comme déjà précisé – par une croissance démographique. Enfin, il convient de noter que l’agriculture est intensive en travail, soit en énergie organique, car les outils techniques pour l’exploitation des terres agricoles sont rudimentaires.  L’économie s’appuyant essentiellement sur l’exploitation de terres, toute la hiérarchie sociale est définie à partie de cette grille d’analyse : le seigneur, celui qui s’est hissé au sommet de la pyramide sociale, est celui qui possède des terres, c’est le régime féodal.

Les énergies fossiles

Enfin, la troisième révolution est amorcée au début du 19ème siècle, lorsque l’homme découvre une nouvelle source d’énergie exosomatique dans la lithosphère i.e. sous la couche terrestre: le charbon. Plus tard, il découvre le pétrole qui présente le triple avantage d’avoir un rendement énergétique supérieur, d’être liquide et facilement extractible (du moins pour ce qui concerne les premiers forages).

La révolution industrielle est en marche, la machine à vapeur apparaît, puis l’industrie prend peu à peu des proportions gigantesques. La domestication de ces nouvelles sources d’énergie que sont les hydrocarbures provoque des bouleversements socio-économiques gigantesques : le taylorisme et le fordisme apparaissent, c’est le début du capitalisme et des luttes ouvrières pour l’émancipation sociale. Une nouvelle fois, tout le système socio-institutionnel est modulé par la découverte de la nouvelle source d’énergie que sont les hydrocarbures. Cette fois, le seigneur, le capitaliste, est celui qui possède les machines alimentées par cette forme d’énergie.

Assez paradoxalement, la révolution industrielle s’accompagne d’une croissance démographique exponentielle : début 1800 on estime la population humaine à 300 millions d’habitants, nous sommes aujourd’hui plus de 6,5 milliards. On peut parler d’un paradoxe car les sociétés industrielles, au contraire des sociétés rurales, appuient principalement leur développement sur l’exploitation d’énergie mécanique (machine) par opposition à organique (homme) : elles sont beaucoup plus intensives en capital qu’en travail.

Le concept de « croissance économique » coïncide avec la révolution industrielle. Sa mesure est le Produit Intérieur Brut (PIB), un agrégat de la valeur dégagée par les activités économiques. Ici, il convient de préciser –détail fondamental–, que le PIB assimile la valeur d’un bien à sa valeur marchande i.e. sa valeur d’échange par opposition à sa valeur d’usage. Enfin, dernière précision, l’économie en tant que discipline remonte à Adam Smith (1723-1790) et son ouvrage « La richesse des nations » dont la première édition date de 1776, donc de la fin du XIIIe siècle qui coïncide avec le début de la révolution industrielle.

La thermodynamique

La seconde originalité de la pensée de Georgescu-Roegen, de loin son aspect le plus gênant, est d’intégrer la seconde loi de la thermodynamique, le principe d’entropie, à sa réflexion. Pour rappel, la première loi de la thermodynamique commande que « rien ne se perd, rien ne se crée. D’un point de vue physique, la matière contenue dans l’univers est constante. Par conséquent, toute idée que le processus économique serait capable de créer des biens ou d’en détruire n’est pas tout à fait exacte. La seconde loi, le principe d’entropie, à propos duquel Einstein disait que c’est la plus importante des lois de la physique, complète le célèbre adage de la première loi par « tout se transforme ». Le principe d’entropie signifie dans son essence que bien que la quantité de matière dans l’univers soit constante, toute transformation de celle-ci s’accompagne d’un changement qualitatif .En terme physique, la transformation de la matière diminue l’énergie disponible de celle-ci i.e augmente son entropie. L’entropie est vue comme une mesure du désordre et comporte une dimension métaphysique puisque, d’après les physiciens, l’univers évolue de l’ordre vers le désordre.

L’intérêt de la pensée de Georgescu-Roegen est d’entrevoir la réalité physique du processus économique à travers le prisme des principes de la thermodynamique. Sa conclusion est hautement dérangeante : le processus économique en transformant un stock de matière première de basse entropie en un stock de matière d’une entropie plus élevée ne fait que produire des déchets au sens physique du terme. En fait, il dénonce le phénomène d’accélération de l’anthropisation de l’univers, c’est-à-dire de sa dégradation, par le processus économique. Un phénomène, selon lui, irréversible, c’est pourquoi je considère sa pensée comme révolutionnaire car il invente, après Rousseau et le temps linéaire, le temps irréversible.

Un exemple sera plus parlant.  Examinons le processus économique de fabrication d’une voiture sous l’angle physique : la matière première, un stock de basse entropie nécessaire à sa fabrication, est extraite de la terre. Ensuite, une combinaison de travail (humain) et de capital technique (machine) va transformer cette matière pour faire prendre corps à la voiture. D’un point de vue physique, de l’énergie est injectée à la matière pour l’ordonner, c’est-à-dire diminuer son entropie. D’ailleurs, si on regarde une voiture neuve, elle semble être un système parfaitement ordonné, du moins beaucoup plus que la matière première utilisée dans sa fabrication ; tel est le cas. Pourtant, au fil du temps, on observe que la matière se dégrade. Concrètement, elle rouille. D’un point de vue physique, son entropie augmente, jusqu’à ce que le bien ne soit plus utilisé et soit rejeté dans l’environnement. Au terme du processus, l’entropie de la matière a donc augmenté.

Le problème bioéconomique :

La question à présent est de savoir quels enseignements on doit tirer de ce corpus théorique et ce en quoi ils rejoignent les arguments dominants portés par les « objecteurs de croissance » ou « décroissants », c’est selon.

Premièrement, la terre est un système thermodynamique fermé par opposition à ouvert, ce qui signifie qu’elle n’échange que de l’énergie et pas de la matière avec l’univers dont elle est un sous-système. Concrètement, cette énergie provient du soleil. On pourrait objecter que des météorites parviennent parfois à percer la croûte terrestre, ce qui représente un échange de matière avec l’univers, mais ce phénomène est très marginal, un météore perce rarement la stratosphère. Ce constat induit que le stock de matière première est limité.

Ensuite, si on combine cet acquis au fait que le processus de dégradation de la matière est irréversible, on aboutit au constat que notre système économique productiviste est anti-économique. En réalité, comme le souligne Georgescu-Roegen, « il n’est point de principe plus économique que le principe d’entropie » puisque celui-ci est l’origine de la rareté. En effet, si le développement économique était réversible, nous pourrions une fois un stock de matière première épuisé, reconvertir les déchets rejetés dans l’environnement produits à la base de cette matière pour recomposer le stock de basse entropie initial. Est-ce possible ?

En fait, je précise m’engager sur base de supputations qui me sont propres, je pense que oui. La vie lutte en permanence contre l’entropie en absorbant de l’énergie externe (nourriture), donc pourquoi ne pas faire de même pour la matière ? En clair, on peut bombarder du fer rouillé pour lui rendre son aspect initial me semble-t-il. Toutefois, ceci se fait au prix d’une anthropisation croissante du système tout entier. A moins que, à moins que, et c’est ici que j’entrevois une porte de sortie pour dépasser le cul de sac dans lequel la pensée de Georgescu-Roegen semble nous renvoyer (une fois tout le stock de matière dégradé notre espèce connaîtra sa fin), nous ne soyons capable d’exploiter une forme d’énergie inépuisable : l’énergie solaire ou la fusion nucléaire. Georgescu-Roegen envisage ces deux possibilités. Il note que les obstacles techniques à la fusion sont immenses et que nous sommes encore loin d’une percée technologique dans ce domaine (si percée il doit y avoir un jour). J’ai peu d’information à ce sujet, mais je sais que des mini-expériences de fusion ont déjà été réalisées en laboratoire. L’énergie solaire se caractérise quant à elle par son apport permanent, infini à l’échelle humaine, mais limité, c’est un flux.

Le sujet mérite réflexion, c’est un euphémisme, toujours est-il que la pensée de Georgescu-Roegen oriente vers le constat qu’une économie réellement efficiente cherche à minimiser l’input de matières premières car en accélérant le rythme d’extraction de celles-ci on détruit un nombre de vies humaines à venir. La dimension d’équité intergénérationnelle présente dans le rapport Brundtland (1987) qui donne pour définition du développement durable « un mode de développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs » est au cœur de la pensée bioéconomique de cet économiste.

Enfin, et c’est probablement sur ce point que la bioéconomie rejoint le plus l’argumentation des décroissants, tout le développement de nos sociétés industrielles est subordonné à l’exploitation de ressources fossiles non-renouvelables. Or, une fois ces ressources épuisées, notre capacité à exploiter de l’énergie exosomatique va décliner et par conséquent notre économie décroître. A préciser que Georgescu-Roegen a quantifié l’énergie disponible à partir des autres sources (renouvelables) que les sources fossiles (non-renouvelables). D’après lui, et ce n’est pas le seul à émettre ce constat, il nous sera impossible d’exploiter la quantité d’énergie exosomatique que nous fournissent actuellement les énergies fossiles en ayant recours aux sources d’énergies renouvelables. Ou exprimé en d’autres termes : le renouvelable ne pourra se substituer dans les mêmes proportions au non-renouvelable.

Halte à la croissance ?

A partir de ces éléments, on peut comprendre de façon assez précise les contours du discours des décroissants. Mais surtout, on peut donner une explication bioéconomique de l’origine du « dogme de la croissance ». Ce qui caractérise les hydrocarbures en tant que source d’énergie c’est qu’ils forment un stock. A contrario, les énergies renouvelables (élioen, biomasse,solaire, marées) forment un flux. Or, de ces propriétés physiques différentes découle que leur possibilité d’exploitation varie : un stock peut entièrement être consommé au temps t si son propriétaire le désir. Pour prendre une image, le stock de ressources fossiles s’apparente à un montant sur un compte en banque dont les propriétaires décident de disposer en fonction de leurs préférences. De ce point de vue, on comprend pourquoi des enjeux d’équité-inter temporelle se posent dans l’exploitation des ressources se matérialisant sous la forme d’un stock non-renouvelable : les décisions de la génération présente vont influer sur le patrimoine de la génération suivante qui du fait de la contrainte du temps n’est pas associée au processus de décision. Au contraire, ce problème ne se pose pas avec les énergies renouvelables puisque leur exploitation au temps t est limitée par un plafond.

Depuis le début de la révolution industrielle, notre exploitation d’énergie exosomatique a augmenté de façon exponentielle, ce qui s’est traduit par une forte hausse de la croissance démographique et par une croissance du PIB exponentielle (la taille des économies des pays industriels a été démultipliée).La conclusion qui découle de ces observations  est assez simple : cette croissance exponentielle découle des propriétés physique de la source d’énergie exploitée. En l’occurrence, un stock.

En fait, l’économie industrielle suit le cycle d’une courbe de Gauss, ou d’une courbe en cloche, c’est selon. Dès lors que vous ne touchez pas le plafond, le maximum, l’économie peut continuer à grandir. Au moment t elle touche le plafond et stagne et puis commence à se contracter à mesure que le stock d’énergie exploité entre en phase de déplétion. Ce raisonnement, – que je viens d’extrapoler à l’économie globale – nous le devons au géologue Marion King Hubbert qui modélisa et prédit avec une exactitude impitoyable le pic du stock de ressource pétrolière aux Etats-Unis (en 1970), soit le point sur l’axe du temps où la production, l’offre pétrolière des Etats-Unis, atteignit son maximum.

Donc, pour répondre à la question, la croissance infinie, dans son acceptation normative actuelle, est un mythe alimenté par la pensée occidentale depuis le début de la révolution industrielle et l’ère du Progrès, une pensée biaisée par l’illusion, car temporaire, de l’exploitation exponentielle d’un stock d’énergie fini. Dans sa quête de l’infini, la pensée occidentale dominante des trois derniers siècles a omis d’intégrer les caractéristiques physiques des sources d’énergies exosomatiques à partir desquelles les sociétés industrielles se sont développées : des  stocks non renouvelables. C’est très clair, la croissance, dans son acceptation normative actuelle, c’est-à-dire se traduisant par sa dimension quantitative, le règne du toujours plus, connaîtra sa fin à partir du moment où le stock agrégé des énergies fossiles mondial entrera en phase de déplétion.

Utiliser l’acquis bioéconomique pour modéliser l’avenir

Les prévisions les plus pessimistes des géologues pour le pic d’Hubbert de la production mondiale i.e. le fameux Pic Pétrolier, se situent aux alentours de 2010. Par conséquent, la révolution bioéconomique est en marche. Loin d’être une utopie, elle est une réalité physique. En vérité, nous sommes sur l’axe de l’histoire humaine à la veille de la quatrième révolution énergétique. Tout l’enjeu de la transition écologique est de passer de l’exploitation d’une énergie exosomatique « stock » à une énergie « flux ». Cette révolution ne pourra s’amorcer avec succès qu’à la condition que nous reformations notre mode de pensée pour y intégrer les notions de limite et de renouvelable, c’est-à-dire les deux caractéristiques physiques des sources d’énergie exosomatique sur laquelle nous devons appuyer notre développement futur.

Quelques interrogations clés par rapport aux conditions de cette transition se posent :

1)      La croissance démographique exponentielle que l’espèce humaine connaît depuis la révolution industrielle va-t-elle s’arrêter ?

Etant donné que nous ne pourrons exploiter autant d’énergie qu’auparavant et partant du constat factuel qu’il existe une corrélation très forte entre croissance démographique et croissance de l’exploitation d’énergie exosomatique, je suis enclin à penser que la démographie va baisser. En d’autres termes, je suis persuadé du fait que l’exploitation des ressources fossiles a permis à l’espèce humaine de maintenir une croissance démographique artificielle. Ou, pour utiliser la terminologie des écologistes, les ressources fossiles nous permettent d’excéder la capacité de charge (« carrying capacity ») de notre environnement. Ceci est dans l’absolu une bonne nouvelle puisque la croissance démographique pressurise les écosystèmes. Par conséquent, je pense que notre empreinte écologique va diminuer ce qui aura un effet positif sur notre déficit écologique actuel.

Là où je suis beaucoup moins optimiste, c’est quant aux conditions dans lesquelles cette décroissance démographique va s’opérer. Le risque d’une dérive totalitariste néofasciste est réel. Un seul choix s’offre à nous : soit nous régulons le problème par consensus démocratique, soit nous laissons la nature s’auto-réguler. Le premier cas revient à implémenter des politiques de natalité restrictives. L’observateur attentif ne manquera pas d’observer que la voie politique présente de nombreux obstacles puisque les données du problème sont asymétriques : les économies de l’hémisphère nord sont hyperdépendantes des énergies fossiles et possèdent une croissance démographique faible, là où celles du sud sont moins dépendantes de ce type d’énergie –une forme de résilience – mais possèdent une croissance démographique exponentielle. La voie naturelle, la loi du plus fort, est quant à elle à déconseiller. L’humanité fait face à un impératif moral de trouver une solution par le haut dont il est temps que l’Onu prenne la mesure.

2)      La raréfaction des énergies fossiles va-t-elle déclencher des guerres ?

Le risque est réel, des tensions géopolitiques apparaissent déjà en mer caspienne, au pôle nord, au moyen-orient, les trois zones concentrant la majorité des gisements. Je n’ai jamais pu m’expliquer la guerre d’Irak, la guerre la plus chère de l’histoire, car c’était une hérésie bioéconomique : le coût énergétique de cette guerre est supérieur à ses bénéfices, si les Etat-Unis avaient investis cette argent dans le renouvelable ils auraient aujourd’hui diminué très fort leur dépendance à l’égard des énergies fossiles.

3)      La croissance va-t-elle s’arrêter, allons- nous assister à un retour de l’histoire et nous en retourner à l’époque des cavernes ?

Tout dépend de ce qu’on entend par « croissance ». Si c’est l’augmentation exponentielle de la production de biens matériels, la réponse est « oui ». Par contre, si on suit l’intuition de Joseph Schumpeter (1883-1950), le maître à penser de Georgescu-Roegen durant son passage à Harvard, selon laquelle « la croissance c’est produire plus, le développement c’est produire mieux », la réponse est « non ». Je suis persuadé que la croissance va évoluer dans son aspect normatif d’une perspective quantitative à qualitative. Le progrès technique continuera à jouer un rôle central dans l’amélioration de l’efficacité énergétique. Mon intuition est que la limite imposée par notre exploitation d’énergie exosomatique poussera le système à se réorganiser de l’intérieur pour améliorer sans cesse son efficacité. Plus que jamais, je suis persuadé qu’une croissance qualitative suppose une réhabilitation du pouvoir politique aujourd’hui inféodé à la sphère économique.

Autre point non moins important : toute l’économie des écosystèmes est basée sur les producteurs primaires que sont les plantes. Celles-ci transforment l’énergie solaire, un flux, via la photosynthèse, en tissu organiques. L’énergie stockée dans ces tissus sera ensuite la source d’énergie des herbivores qui eux même seront la source d’énergie des carnivores. L’homme a beaucoup à apprendre du mode de fonctionnement des écosystèmes, ils possèdent les clés d’un développement soutenable, c’est-à-dire s’arc boutant sur l’exploitation d’énergie -flux renouvelable, une idée que j’ai développé dans mon article sur le biomimétisme (voir : Implémenter les acquis de la révolution bioéconomique : le biomimétisme).

4)      Le chômage va-t-il augmenter ? Quid de la dette ?

J’ai gardé ce point pour la fin car il représente, d’après ma propre perception, un double obstacle important pour amorcer la transition écologique, surtout pour les politiques. Premièrement, le chômage est LE problème endémique de nos sociétés, un phénomène qui peut toucher chacun, sans prévenir, et qui hypothèque le droit à la dignité humaine de beaucoup d’êtres humains. La croissance économique en tant qu’objectif prioritaire de la politique économique est vue comme le seul outil pour stimuler la création d’emploi et diminuer le chômage, ce qui alimente cette obsession pour la croissance.

Ensuite, autre obstacle de taille, les Etats industrialisés sont plus endettées que jamais, leur finances publiques sont sorties exsangues de la crise financière. Or, le seul moyen pour l’Etat de ne pas faire défaut est d’augmenter les taxes, ce qui risque de plomber la croissance et donc un peu plus ses recettes, ou de profiter d’une hausse des recettes fiscales induites par une hypothétique relance économique. Je dis « hypothétique » car à mon sens le Pic pétrolier est proche, l’économie risque de stagner pour encore quelques années (cf. Japon). Je suis enclin à penser que des Etats vont faire défaut, ce ne serait pas une première historique (à ce sujet, lire J. Attali. Tous ruinés dans 10 ans ? ). En outre, les politiques d’austérité imposées un peu partout en Europe peuvent potentiellement achever de plomber la reprise.

Idéalement il faudrait amorcer la transition vers le renouvelable en implémentant une politique de relance néokeynésienne investissant massivement dans le renouvelable, une sorte de « Green Deal », mais j’ai l’impression que le taux d’endettement actuel des pays industrialisés a dépassé des sommets, ce qui hypothèque la possibilité de ce type de politiques. Il faut que je réfléchisse davantage au problème de la dette mais j’avoue devoir confesser cette désagréable impression que  les économies des prétendus maîtres du monde (USA, Japon, France, Grande-Bretagne) sont dans un cul de sac. Pendant ce temps la Chine monte en puissance et affiche une santé financière outrancière.

Néanmoins, concernant le chômage, je peux mettre en avant un élément bioéconomique : l’ère industrielle se caractérise par une exploitation d’énergie mécanique croissante, si demain nous devons produire avec de l’énergie organique ce que nous produisions hier avec des machines, je pense en premier lieu à l’agriculture, beaucoup de gens seront réaffectés à la production agricole.

On le voit, sur les deux points stratégiques que sont la dette et le chômage, il reste encore beaucoup à faire. Les décroissants doivent s’atteler à ces deux vastes chantiers s’ils veulent avoir la moindre chance de faire perfuser leur message dans la sphère politique, de faire preuve de réalisme politique. Je vais essayer humblement de m’y atteler.

Conclusion : la décroissance, avons-nous le choix ?

Les plus perspicaces auront remarqué que la problématique climatique, la perte de la biodiversité, l’acidification des océans et des nappes phréatiques sont des enjeux peu présents au cœur de ma réflexion. Disons que, loin d’être des problèmes périphériques, ils constituent des signaux visibles de la nature que le scénario « business as usual » nous mène droit dans le mur. Dans mon optique, le Pic pétrolier doit être l’élément déclencheur d’une profonde remise en question de notre mode de vie. Au plus nous retarderons la transition écoénergétique, au plus l’addition en terme de drames humains sera salée. Toutefois, dans les faits, la décroissance est beaucoup moins une question de choix qu’une réalité qui graduellement va s’imposer (s’impose déjà ?) à nous.

Si la décroissance possède des bases conceptuelles solides, l’objet de cet article est de le démontrer, l’objectif de dépasser la critique qu’elle propose pour créer un nouveau modèle économique soutenable, réaliste, révèle un large chantier, inachevé, pour la pensée postmoderne. J’espère vous avoir convaincu de l’étendue est de la pertinence de cette réflexion, ancrée plus que jamais dans la réalité des faits.

Opérationaliser les acquis de la révolution bioéconomique : le biomimétisme.

Biomimétisme

Avec l’empreinte écologique, le « biomimétisme » doit être le second concept central permettant d’opérationnaliser les acquis de la pensée bioéconomique en tant que nouveau paradigme dictant les principes d’une économie soutenable.

Le biomimétisme est un concept simple mais très difficile à opérationnaliser. Il s’agit d’observer le mode de fonctionnement des écosystèmes et d’en reproduire les schémas. L’idée sous-jacente est que les écosystèmes sont en place depuis des temps immémoriaux, ce qui laisse à penser que leurs structures sont durables. Un double piège à éviter toutefois : (1) la nature n’est pas figée et (2) l’homme coévolue avec son environnement. Par conséquent, il ne s’agit pas de dire stop à tout développement.

Le sujet est d’une rare complexité et tout reste à faire dans ce domaine caractérisé par une incertitude scientifique patente.

Système résilient

Un concept central dans la réflexion portant sur le biomimétisme est la résilience i.e. la capacité d’un système à absorber un changement perturbant et à se réorganiser en intégrant ce changement, tout en conservant essentiellement la même fonction, la même structure, la même identité et les mêmes capacités de réaction (Walker).Les études d’écologistes décèlent trois caractéristiques augmentant la résilience d’un système (1):

–          La diversité

–          La modularité

–          La proximité des rétro-actions

Diversité

La diversité possède plusieurs aspects : (1) le nombre d’éléments qui composent le système (capital naturel, humain, technique); (2) la densité des interconnections entre ces différents éléments (lien social); (3) la variété du nombre d’activités productives dans le système (autosuffisance); (4) la capacité de réponse différenciée à chaque choc (flexibilité); (5) la diversité des capacités bioproductives (fermes, maraîchers, aquaculture, arbres fruitiers,…).

En outre, il est crucial de préciser que la diversité s’applique aussi entre les systèmes : chaque système doit être adapté aux paramètres biophysiques de son milieu. Par conséquent, il doit exister autant de systèmes qu’il existe de milieux environnementaux différents. L’idée est de reproduire le phénomène de spéciation des populations d’une espèce qu’on retrouve dans la nature. Chaque communauté doit élaborer ses propres solutions opérationnelles en usant au maximum de ses propres moyens.

Modularité

D’après les écologistes Brian Walker et David Salt, le terme modularité concerne la “manière selon laquelle les composants d’un système sont liés entre eux ”. La globalisation a fortement renforcé l’imbrication des économies nationales. Or, le système financier global qu’on présente si souvent comme une réussite, aggrave – on l’a vu avec la crise des subprimes –le risque de propagation à tout le système d’un choc local (Pour rappel, la crise financière provient des Etat-Unis). Autre exemple : la fièvre mexicaine qui rapidement s’est transformée en pandémie et a menacé de déclencher une panique généralisée.

Dans une situation plus modulaire, chacun des sous-ensembles du système global possède une liberté accrue de s’auto-organiser pour apporter une réponse à un choc exogène calibrée en fonction de son contexte local . Mais d’une façon plus évidente, la manière la plus simple de diminuer la probabilité d’un risque systémique est de réduire au maximum l’interdépendance, les interconnexions entre les systèmes, ce qui implique d’appliquer le principe de subsidiarité aux échanges commerciaux : seul est importé ce qui ne peut être produit localement. La logique de la mise en réseau prend alors le pas sur celle de la dépendance réciproque.

Rétro-actions

Une rétro-action matérialise un phénomène de feedback positif ou négatif sur le système, provoqué par l’activité économique. Pour prendre un exemple à l’avant plan de l’actualité, l’exploitation de l’énergie nucléaire produit des déchets radioactifs, un feedback négatif. Les pays occidentaux ont souvent occulté le débat à propos de ces déchets en les envoyant en-dehors du champ de vision de leur opinion publique : dans l’espace, sous la mer, dans des contrées lointaines. L’Union Européenne a récemment initié un processus législatif pour que lesdits déchets ne puissent à l’avenir plus quitter la juridiction de l’ensemble de ses états-membres ; un exemple de resserrage d’une boucle rétroactive. L’idée de resserrer les boucles de rétro-actions de l’activité humaine émane du constat que les gens sont beaucoup plus responsables de leur actions dès lors qu’ils en voient les conséquences directes sur leur vie.

Le grand défi bioéconomique est d’utiliser la nature comme un allié, à l’image des espèces naturelles, de telle sorte que l’activité économique stimule un maximum de rétro-actions positives. Par exemple, la plantation d’arbres fruitiers va produire  au minimum deux feedbacks positifs : (1) la récolte de fruits et (2) des bénéfices en terme de séquestration du carbone rejeté par l’activité économique.

De ce point de vue, il est urgent d’étudier les boucles de rétro-actions positives et négatives à l’œuvre dans notre environnement. Le problème qui se pose ici est que les effets de l’activité humaine sur un écosystème ne peuvent être modélisés que si la totalité des relations intervenant dans le système sont connues. Sans oublier que les écosystèmes sont des systèmes complexes dynamiques d’une part et que nous en faisons partie intégrante –l’homme coévolue avec son environnement –. C’est pourquoi l’idée que l’homme soit capable de « manager la nature », la soumettre à sa volonté, me semble utopique.

Pour l’heure, le grand défi touchant au management de la nature est de ramener l’érosion de la biodiversité dans des proportions raisonnables. Le moyen le plus évident pour y parvenir est de diminuer l’impact environnemental de l’économie. Le concept d’empreinte écologique est l’outil adéquat pour relever ce défi.

Local vs global : une révolution  ?

Difficile en lisant ces lignes de ne pas échapper au constat que le paradigme bioéconomique émergent s’inscrit en totale rupture avec la logique globalisante de l’économie néolibérale. L’acquis bioéconomique s’opérationnalise à travers le concept de résilience, proche de la notion d’autosuffisance qui affirme la nécessité d’une action modulée en fonction des paramètres biophysique de l’environnement local. On peut parler de révolution copernicienne, c’est pourquoi il est intéressant de poser cette question : cette approche est-elle ancrée dans une réalité pragmatique ou s’agit t-il d’une douce utopie déconnectée de la réalité des faits ?

Cette assertion ne manquera pas, je n’en doute pas, de déstabiliser le lecteur : l’approche bioéconomique est pleinement ancrée dans la réalité biophysique, au contraire, l’économie néolibérale est totalement déconnectée de cette réalité. Pourquoi me direz-vous ? La réponse est assez simple : l’économie globalisée est énergivore, elle n’est pas soutenable car elle s’appuie sur l’exploitation de ressources fossiles (gaz, charbon, pétrole) non-renouvelables. La réalité bioéconomique de la globalisation, c’est une spécialisation de la production à l’échelle mondiale induisant une multiplication du transport de molécules –de matières – et par conséquent requérant toujours davantage d’énergie pour bouger ces molécules ; une hérésie du point de vue biophysique.

L’imminence du pic pétrolier, le moment ou l’offre de pétrole atteindra son pic de production, laisse à penser que la révolution bioéconomique sera tôt ou tard une réalité de fait. Nous allons devoir amorcer une « descente énergétique », le meilleur moyen d’y parvenir est de resserrer la taille des circuits économiques et d’amorcer la transition vers une économie soutenable.

La permaculture et le mouvement des villes en transitions

Partant de la réflexion autour du pic pétrolier, Rob Hopkins a fondé en 2005 le mouvement des villes en transitions, des communautés cherchant à maximiser leur résilience. Il est professeur, son domaine d’expertise est la permaculture i.e., une science systémique qui a pour but la conception, la planification et la réalisation de sociétés humaines écologiquement soutenables, socialement équitables et économiquement viables. Cette discipline se base sur une éthique, dont découlent des principes et des techniques permettant une intégration des activités humaines avec les écosystèmes (voir wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Permaculture ): pour répondre au problème écoénergétique, la permaculture s’inspire du fonctionnement des écosystèmes comme modèles optimaux d’utilisation d’énergie.

Ainsi, j’observe que le paradigme bioéconomique émergent possède des bases conceptuelles solides qui sont actuellement opérationnalisées par les villes en transition (pour plus d’informations à ce sujet, voir  wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Villes_en_transition ):  les économistes de demain ne seraient t-ils pas les écologistes ?

Si on accepte que (1) l’écologie est l’économie de la nature et (2) l’homme fait partie de la nature, la réponse me semble évidente.

(1)    Voir : Les trois ingrédients d’un système résilient. Villes  et communautés en transition. Disponible sur : http://villesentransition.net/transition/pages/resilience/les_trois_ingredients_dun_systeme_resilient

Critique du Rapport Sukhdev sur l’économie des écosystèmes et de la biodiversité

Les gros chiffres du rapport sur la biodiversité

« Les gros chiffres impressionnent. L’actuelle érosion des biotopes terrestres – forêts, océans, sols etc. –, jusqu’ici capables de s’auto-entretenir, nous coûte entre 1 350 et 3 100 milliards d’euros chaque année – en comparaison, le FMI estime à 1 150 millions d’euros les pertes bancaires pendant la récente crise financière. En diminuant par deux le rythme de la déforestation d’ici à 2030, les réductions d’émission de CO2 par année diminueraient de 2 600 milliards d’euros les dégâts causés par le réchauffement – sans compter les services de captation de CO2 rendus par les forêts. »(1). L’expression est de Pavan Sukhdev, un économiste indien qui a présenté le 20 octobre au sommet sur la biodiversité de Nagoya (Japon) le rapport qualifié de « Stern bis » sur l’économie de la biodiversité (pour un résumé voir : The Economics of Ecosystems and Biodiversity sur http://www.teebweb.org/LinkClick.aspx?fileticket=bYhDohL_TuM%3d&tabid=924&mid=1813 ).

La logique économique du rapport

La logique du rapport est d’évaluer en flux monétaire les services rendus par les écosystèmes. Actuellement, il s’agit de biens publics (ou semi public)  au sens économique du terme, c’est-à-dire se caractérisant par la non-rivalité dans leur consommation (par exemple, le fait qu’une personne se promène dans une forêt n’empêche pas un tiers de faire de même) et/ou la non-exclusion (on ne peut exclure quelqu’un de la consommation des services d’une forêt ). Sur ce point, il convient de souligner  que ces propriétés découlent le plus souvent des caractéristiques  intrinsèques de ces biens que de leur situation juridique. En effet, une forêt ou une mer peut parfaitement être privatisée de telle sorte que l’exclusion de tiers de la consommation de ces biens soit une réalité juridique. Néanmoins, faire respecter ce droit de propriété exige de déployer des moyens importants. Pour être concret: poster des miradors ou placer des systèmes de surveillance dans tout le périmètre du bien naturel.

Du caractère public de ces biens découle le fait qu’aucun marché n’existe pour rendre compte de la réalité économique invisible que cache leur exploitation, le prix des services rendus par les écosystèmes est nul, ce qui induit une surconsommation aboutissant à une surexploitation préludant à leur destruction. C’est pourquoi la « monétisation » des services rendus par les écosystèmes et vue comme le moyen de rendre visible l’économie des écosystèmes, de telle sorte que les coûts environnementaux d’une politique soient internalisés, c’est-à-dire pris en compte dans le processus décisionnel. Par exemple, si le Brésil décide demain d’affecter des hectares de la forêt amazonienne à l’exploitation de nouvelles terres agricoles, il faudra tenir compte du coût de la déforestation de ces territoires en terme de perte de diversité génétique, d’épuration des eaux, de séquestration de carbone, etc. Dans cette optique, la décision ne sera implémentée que si ses bénéfices (rendements agricoles, emplois créés, etc) excèdent les coûts de la déforestation.

Deux types de méthodes

Bien. A présent, la question est de savoir si cette méthode est pertinente, c’est-à-dire si elle se donne l’objectif de ses moyens, soit, l’exploitation efficiente des écosystèmes i.e. la consommation optimale des services qu’ils rendent aux humains. J’insiste, cette question est fondamentale.

A ce sujet, je commencerais par observer que deux types de méthodes sont utilisés pour monétiser les services rendus par les écosystèmes. Les premières émanent de l’approche basée sur les préférences des agents économiques et sont utilisées par les économistes dans la branche de l’économie environnementale. Les secondes émanent de l’approche biophysique et sont utilisées par les biologistes et bioingénieurs (voir tableau). Le cadre conceptuel de référence de l’approche économique est le paradigme néoclassique alors que celui de l’approche biologique est l’écologie (pour un aperçu plus large voir article : Transition écologique : Reformater la pensée occidentale).

La logique des méthodes basées sur les préférences est d’inférer la valeur monétaire des services rendus par les écosystèmes directement ou indirectement à partir des préférences des individus. Par exemple, on va demander aux gens combien ils sont prêts à payer pour protéger une espèce, une zone naturelle, etc (approche indirecte) ou alors, on va prendre en compte le coût du carburant utilisé pour se déplacer pour aller faire une promenade en forêt (approche directe). Autre exemple : des variations de prix sur le marché de biens immobiliers similaires, l’un situé en zone polluée et l’autre pas, on va déduire la valeur d’un « air sain », soit, le montant que les gens sont prêts à payer pour acquérir un bien immobilier situé dans un lieu où l’air est moins pollué.

L’approche biologique est quant à elle basée sur les propriétés intrinsèques des écosystèmes : leur capacité de résilience, leur bio productivité, leur diversité et rareté génétique. Par exemple, les plantes absorbent les rayons lumineux via le mécanisme de la photosynthèse et utilisent cette énergie pour créer de la matière organique. Cette capacité bio productive est variable d’une espèce à l’autre, ce qui va justifier qu’une plante soit évaluée plus cher qu’une autre.

Critique de l’approche mercantile

Je rejette la pertinence de l’approche économique dominante, soit, néoclassique, car elle présente un biais intellectuel qui hypothèque sa pertinence : elle n’est pas ancrée dans la réalité matérielle, c’est-à-dire biophysique, des processus qu’elle essaye d’évaluer. Les préférences d’individus ne peuvent rendre compte de la valeur objective des services rendus par l’environnement, elles ne rendent compte que de leur valeur subjective. Par exemple, deux forêts fournissant des services environnementaux (filtration de l’air, séquestration de carbone, etc) identiques peuvent être évaluées différemment en fonction de la réalité socio-économique des individus qui usent de ces services.

Mais de façon plus générale, je rejette l’approche consistant à monétiser les biens et services rendus par les écosystèmes. Premièrement, car elle se base sur une hypothèse fallacieuse, à savoir que le capital technique et humain se substitue au capital naturel –en réalité, ils sont complémentaires – mais surtout, parce que les caractéristiques biophysiques des écosystèmes hypothèque la pertinence de cette approche. Je note que le rapport Sukhdev fait mention de ces propriétés et en tire les conclusions qui s’imposent sans pour autant les généraliser. Dans les conclusions (p.28), le résumé du rapport précise que «  Economic valuation is less useful in situations characterized by non-marginal change, radical uncertainty or ignorance about potential tipping points. In such circumstances, prudent policy should invoke complementary approaches such as the ‘safe minimum standard’or the ‘precautionary principle’. Under conditions of uncertainty it is generally advisable to err on the side of caution and conservation.”

En vérité, le terme “less useful” au début de ce passage devrait faire place au terme “useless”. De plus, les types de situations précisées dans ce paragraphe sont la règle : le fonctionnement des écosystèmes est à ce jour toujours mal compris de la science (la vraie cette fois, pas la science économique). D’ailleurs, le rapport le mentionne explicitement (p.25): « Valuing ecosystem services and biodiversity in monetary terms can be complex and controversial. Biodiversity delivers multiple services from local to global levels, while responses to biodiversity loss range from emotional to utilitarian. At the same time, the natural science underpinning many economic valuations remains poorly understood”.

L’approche bioéconomique : plaidoyer pour une nouveau paradigme

Très bien, mais le sage dira “qu’il est plus facile de déconstruire que de construire”. Si ma critique est si pointue, c’est parce qu’il existe aujourd’hui un courant d’économistes, marginal, qui se réclame d’un nouveau paradigme ancré dans la réalité biophysique des processus naturels : la bioéconomie. Cette nouvelle approche postule que l’économie et la nature sont deux systèmes interdépendants ce qui implique qu’une économie détruisant le système naturel n’est pas viable. En clair, l’activité économique dans s’inscrire dans les LIMITES de la biosphère pour être viable. La notion de limite est le cœur de ce nouveau paradigme. Les écosystèmes possèdent une capacité de résilience i.e. une capacité à continuer à fonctionner dans leurs fonctions essentielles lorsqu’ils sont soumis à un choc, LIMITEE. Prenons le cas des espèces marines par exemple, qui peuvent supporter un taux de salinité situé entre deux limites, une supérieure et l’autre inférieure –ce taux varie entre les espèces. Par exemple, le mulet peut s’enfoncer beaucoup plus loin dans les ports que les autres espèces – (A préciser que ce raisonnement s’applique aussi à l’homme : la résistance de notre corps à des variations de température par exemple est limitée. Ce qui nous différencie des autres espèces animales, et qui nous donne l’illusion d’être en dehors de la nature, de pouvoir la domestiquer, c’est que notre capacité à nous adapter à notre environnement en utilisant le progrès technique est beaucoup plus importante que celle des autres espèces. Du point de vue bioéconomique, mettre un pull chaud par exemple pour nous acclimater au grand froid s’apparente à une mutation génétique externe : la spécificité de l’homme par rapport aux autres espèces est sa capacité à produire des mutations exosomatiques se caractérisant par leur complexité).

La spécificité des bioéconomistes est de prendre en compte le caractère irréversible de la destruction du capital naturel d’une part, et sa complémentarité plutôt que sa « substituabilité  » au capital technique d’autre part. Du caractère irréversible de la destruction des écosystèmes et du caractère inter-dépendant de l’économie et de la nature découle l’idée que l’activité économique doit être contenue en deçà des limites, du seuil critique (« tipping point »), où la résilience des écosystèmes vient à être entamée irréversiblement. Problème : cette limite ne peut être connue à priori d’une part et d’autre part, comme le reconnaît le rapport Sukhdev, beaucoup d’incertitude, voire d’ignorance (je ne m’attarderai pas sur la définition de ces termes dans le cadre de cet article) entoure le fonctionnement des écosystèmes. Ceci justifie le recours à une approche précautionneuse, dont le très controversé principe de précaution est l’expression la plus connue, pour protéger la biodiversité.

En fait, c’est très simple, le rythme actuel d’extinction des espèces est 1000 fois plus élevé que le rythme considéré comme naturel par les biologistes. Bien sûr, c’est l’activité humaine qui en est la cause. Ce constat factuel est le signal que nous sommes allées au-delà de la limite. Pour rappel, le paradigme bioéconomique postule l’interdépendance de l’économie et de l’environnement. Donc, sous peine d’hypothéquer notre survie à long terme, nous devons ramener l’impact de l’activité économique dans des limites viables i.e. sous le seuil de résilience des écosystèmes ( à ce propos voir: « croissance verte: nouveau mythe?). C’est ici que l’idée d’empreinte écologique prend tout son sens.

En conclusion, comme je l’ai déjà exprimé dans mon article « transition écologique : reformater la pensée occidentale », l’approche dominante ne permettra pas de résoudre le problème environnemental. Une nouvelle approche, un nouveau paradigme, holistique, ancré dans la réalité des processus biophysiques, est nécessaire. It is about surviving. En fait, le mérite du rapport Sukhdev, de même que celui du rapport Stern, est de nous faire comprendre que le scénario « business as usual » nous mène droit dans le mur. C’est déjà beaucoup.

Dans mon prochain article je discuterai du concept « de biomimétisme » en tant que fondement d’une économie soutenable.

 

(1)    F., Joignot (24 octobre 2010). « Il nous faut inventer une nouvelle économie s’appuyant sur le capital naturel ». Le Monde. Disponible sur : http://www.infosdelaplanete.org/6053/il-nous-faut-inventer-une-nouvelle-economie-s-appuyant-sur-le-capital-naturel.html

Nuage de Tags

%d blogueurs aiment cette page :