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La perte de biodiversité, pourquoi est-ce un problème ?

2010 a été désigné par les Nations Unies comme l’année de la biodiversité. Du 18 au 29 octobre, à Nagoya (Japon), se tient le sommet international bisannuel de la Convention sur la Diversité Biologique (CDB).

Trois dossiers majeurs sont sur la table de négociation: fixer de nouveaux objectifs pour enrayer la perte des espèces à l’horizon 2020, trouver un accord international sur les conditions d’accès des industries du Nord aux ressources génétiques des pays du Sud, dessiner l’évolution de l’aide aux pays les plus pauvres pour protéger leurs ressources naturelles.

Surexploitation des ressources, pollution, modification des habitats, espèces exotiques envahissantes, changement climatique: Une espèce d’amphibien sur trois, plus d’un oiseau sur huit, plus d’un mammifère sur cinq et plus d’une espèce de conifère sur quatre sont menacés d’extinction au niveau mondial (1).

L’observateur qui a intégré la révolution initiée par Darwin (1809-1882) sait que la Nature n’est plus considérée par les scientifiques comme figée. Les espèces connaissent des évolutions en fonction des interactions avec leur milieu. Certaines parviennent à dominer leur milieu ou à s’adapter avec plus ou moins de succès là où d’autres s’éteignent. On parle de spéciation et de coévolution.

Par conséquent, le problème n’est pas le fait que des espèces connaissent l’extinction. Ce qui pose problème, c’est le taux d’extinction des espèces animales et végétales : il est désormais « jusqu’à 1.000 fois plus élevé » que le taux historique connu jusqu’à ce jour, rappelle l’ONU (1).

Les écosystèmes sont des systèmes complexes au sein desquels les espèces interagissent – ce compris l’homme – . Cette interaction rend leur étude difficile car ils constituent un équilibre dynamique. A ce jour, les biologistes ont encore peu d’idée des conséquences de la perte de biodiversité.

Néanmoins, trois éléments peuvent être soulignés. Premièrement, il est admis que les écosystèmes maintiennent  les conditions de subsistance d’un environnement sain. En anglais on parle de « life support services ». Par exemples, les forêts recyclent le dioxyde de carbone, certaines plantes filtrent l’eau, les abeilles pollinisent de nombreuses plantes, les végétaux  vont capter la lumière à travers la photosynthèse,  cette énergie solaire va être stockée dans la plante et permettre aux herbivores de faire fonctionner leur métabolisme,  herbivores qui à leur tour vont être la source d’énergie de carnivores.

Ensuite, les scientifiques supposent que la résilience d’un écosystème, c’est-à-dire sa résistance au changement, est fonction de sa diversité biologique. Les biologistes classent les espèces en deux sortes : les espèces « clé de voûte » (« keystone species »)  et les autres. Les premières occupent une place stratégique dans le réseau trophique (2) : les conséquences de leur disparition peuvent avoir un effet domino sur d’autres espèces. A noter  que plusieurs espèces peuvent avoir le même rôle, c’est pourquoi les scientifiques pensent qu’une diversité plus importante diminue la probabilité que l’extinction d’une espèce clé de voûte détruise un écosystème. Une partie du problème lié à la perte de biodiversité tient du fait que nous ne savons pas dans une large mesure distinguer les espèces essentielles au maintien des services rendus par un écosystème des autres.

Enfin, il est de plus en plus admis que la résilience d’un écosystème peut être soumise à un effet de seuil. Par résilience, on entend la capacité d’un écosystème à continuer à fonctionner dans ses tâches essentielles lorsqu’il est soumis à un choc. L’effet de seuil se matérialise lorsque suite à un choque trop important les dommages subis par l’écosystème sont irréversibles. Par exemple, la surpêche peut affecter irrémédiablement la recomposition d’un stock de poisson. Le problème tient ici du fait qu’il est très difficile de modéliser un stock de poisson car sa fonction est rarement linéaire. De plus, la limite, le point critique (« tipping point ») au-delà duquel l’effet de seuil se matérialise ne peut être connue qu’à posteriori. Dans ces circonstances, il est très difficile d’élaborer des modèles de quotas de pêche optimaux.

Par conséquent, « le management de la nature » est une tâche extrêmement complexe. Nous évoluons dans un contexte d’incertitude permanente, voire d’ignorance. Il est crucial que les responsables politiques comprennent que les risques potentiels d’une perte accélérée  de la biodiversité sont énormes. On ne parle pas ici de risque mécaniques, c’est- à-dire circonscrits et localisés à une part du système. Non, la nature des risques ici est différentes car les écosystèmes présentent des caractéristiques particulières : système dynamique, discontinuités dans la fonction de dommage, points critiques, notamment.

Face à la magnitude potentielle de ces risques il est inconcevable que nous continuons dans le scénario « business as usual » c’est-à-dire d’appliquer une stratégie « apprendre et puis agir » (« learn then act strategy »). Un changement de paradigme s’impose en faveur d’une stratégie « agir en fonction de l’état de  la connaissance scientifique au temps t » . C’est la logique du très controversé principe de précaution : élaborer des stratégies optimales au temps t optimalisées fréquemment en fonction du flux d’information produit par l’expérience, l’observation et la recherche.

L’approche dominante actuelle consiste à monétariser les services rendus par l’environnement. C’était la logique du rapport Stern (2006). Par exemple, la capacité de recyclage du CO2 d’une forêt va être évaluée. Sur base de ces observations (notons ici que les incertitudes sont déjà multiples), on va évaluer la valeur de ce service en calculant son coût économique. La grande question est de savoir la valeur attribuable à la tonne de carbone séquestrée. Sans entrer dans les détails,  on voit ici tout de suite les problèmes posés par la commensurabilité (évaluer des biens et services rendus par l’environnement en termes de flux monétaires).

Cette difficulté tient selon la thèse orthodoxe du fait qu’il n’existe pas de marché pour les services rendus par l’environnement (la purification de l’air par exemple). Par conséquent, les ressources naturelles sont sur-exploitées. D’où une approche dominante qui propose qu’on crée ces marchés en octroyant des droits de propriété sur les biens et services produits par l’environnement. La maxime « battons-nous pour chaque animal aie un propriétaire plutôt pour que les animaux aient des droits » résume assez bien cette approche dont le marché des quotas de CO2 est l’exemple type.

Je remarque que la théorie orthodoxe comporte deux limites, l’une éthique, l’autre touchant à la nature intrinsèque des biens et services rendus par l’environnement. Premièrement, la privatisation de biens environnementaux pose un problème éthique. En effet, l’observateur attentif remarquera que le marché de quota de CO2 constitue une forme de privatisation indirecte de l’air. Par conséquent, la question de la répartition de ces quotas pose des problèmes d’équité. Sans oublier que les pays industriels sont responsables de trois quart des émissions de gaz à effet de serre. Quid de la privatisation de la forêt amazonienne ? Une question de fond se pose donc : les biens environnementaux ne sont-ils pas des biens publics, au sens juridique du terme ?

Deuxièmement,- remarquons que ce second problème se pose avec une acuité bien plus profonde- partant de l’hypothèse que des marchés seraient créés pour les biens et services environnementaux (via l’octroi de droits de propriété par exemple), il n’existe aucune garantie que les dits marchés seraient capables de réaliser l’ allocation optimale de ces ressources.  En d’autres termes, je mets en doute la capacité des marchés, système d’allocation des ressources décentralisé par excellence, à mettre un prix juste sur les biens et services environnementaux. Par « prix juste », j’entends le prix qui induirait une consommation optimale (ni trop, ni trop peu) de ces ressources.

Au cœur du problème, on retrouve notamment le vieux débat sur la valeur marchande et la valeur d’usage d’un bien. Sans entrer dans ce débat, je ferai une observation personnelle : le problème de fond avec les ressources naturelles –renouvelables ou non-renouvelables–  se matérialisant sous forme d’un stock (3) est que le marché est incapable de gérer une situation dans laquelle on se dirige vers l’épuisement irréversible d’une ressource. Par exemple, on peut pomper du pétrole jusqu’à la dernière goûte sans que les marchés ne donnent le signal d’une pénurie. Bien sûr, les marchés sont un indicateurs de la rareté, mais seulement relative, pas absolue. Je m’explique : le coût marginal de production du baril (soit, le coût de production d’un baril supplémentaire) va augmenter progressivement à mesure que le forage sera plus ardu (il faudra pomper plus en profondeur par exemple) et en ce, les prix sont un indicateurs de la rareté relative. Par contre, les prix ne reflètent pas une réalité par rapport à l’état du stock dans l’absolu car il se peut très bien que le coût d’extraction reste relativement  stable jusqu’à l’extraction de la dernière goutte.

Si la déplétion du stock n’était pas irréversible ceci ne poserait pas de problème car il pourrait se recomposer au fil du temps. C’est pourquoi l’introduction de la notion d’effet de seuil  pose cette question : exploitons-nous oui ou non la ressource en deçà du seuil d’irréversibilité ? Si tel n’est pas le cas, la ressource est sur-exploitée. Problème : la limite ne peut être connue à priori.

Ma conclusion, celle qui s’impose et qui nécessairement doit provoquer certaines désillusions, est que dans ces conditions, il apparaît bien illusoire de chercher à domestiquer la nature. Partant de cette observation, je pense que nous devons nous baser sur des indicateurs tangibles pour orienter notre comportement : le réchauffement climatique et la perte accélérée de la biodiversité sont des signaux que nous ne pouvons ignorer. Par conséquent, il est temps d’effectuer la transition vers une économie post-carbone d’une part, et de ralentir la perte de la biodiversité d’autre part. Commençons par arrêter la déforestation et à investir dans les énergies renouvelables.

J’espère vous avoir convaincu au terme de cet article de la vaste tâche qui nous attend. Le problème est d’autant plus complexe qu’il requiert une approche holistique transdisciplinaire.

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Commentaires sur: "Sommet de Nagoya : au coeur des enjeux de la protection de la biodiversité." (1)

  1. […] de la valeur d’une forêt, l’objet d’un autre débat; voir mon article: « Sommet de Nagoya: au coeur des enjeux de la protection de la biodiversité« ). Au contraire, l’économie écologique pose la complémentarité des types de […]

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