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Il est une réalité trop souvent occultée dans le débat sur le pic pétrolier  (voir articles : « pic pétrolier et ère postindustrielle : comment le monde industriel est entré en décroissance » ; « La fin du pétrole ») et plus largement, sur la décroissance : de nouvelles technologies de captage du CO2 émis par le charbon seront bientôt au point. Le procédé consiste à capter les rejets de gaz à la source et à les enfouir dans la terre.

La thèse officielle (de l’agence mondiale pour l’énergie) estime qu’en se basant sur le scénario business-as-usual que les réserves disponibles –et ce malgré les différences de qualité pouvant exister entre les différents types de charbon –peuvent assurer les besoins en énergies pour les 200 ans à venir (1). Plus que le nucléaire ou le gaz, le charbon propre apparaît donc comme LA solution d’avenir, le seul échappatoire face au problème de la déplétion du stock de ressources pétrolières.

Qu’en est-il ?

La question est loin d’être anodine. Car si nous pouvons augmenter notre consommation d’énergie sans augmenter les risques de disfonctionnements climatiques, pourquoi se priver de continuer à croître ? En effet, nonobstant l’hypothèse que l’enfouissement du  CO2 peut comporter des risques systémiques en cas de fuite massive ou locaux en cas de fuite plus diffuse, les thèses des décroissants, bioéconomistes ou autres spécialistes du pic pétrolier ne sont-elles pas caduques dès lors que le problème de l’augmentation de nos émissions de carbone serait réglé ?

Pour commencer, le fait qu’on puisse substituer le pétrole au charbon, au moins partiellement (il est possible de produire du combustible liquide à base de charbon), ne réfute en rien la thèse selon laquelle la production de charbon connaîtra elle aussi un pic d’Hubbert. Dans cette perspective, le charbon, et c’est là son plus grand mérite, ne serait que l’outil permettant de réaliser la transition vers une économie réellement soutenable, c’est-à-dire viable à très long terme.

Reste que stopper la discussion là serait un peu trop facile. En réalité, le débat sur le climat n’est que la partie émergée de l’iceberg. Dans la perspective bioéconomique (voir articles : la croissance verte : nouveau mythe ?; Transition écologique : reformater la pensée occidentale), l’activité humaine doit s’inscrire dans les limites de la biosphère pour être durable. Le climat est une de ces limites, mais il en existe d’autres comme la biodiversité, le rejet de substances chimiques, l’acidification des océans, la propreté des nappes phréatiques, etc. Le véritable débat, occulté par la perspective d’un futur s’inscrivant dans la continuité du présent rendu possible par la mise sur le marché de technologies permettant de produire du charbon propre, est de savoir si à un moment donné nous ne devrons pas cesser de croître, ceci afin de contenir l’activité humaine dans des limites.

Si l’économie et l’environnement sont interdépendants, ce qui est l’hypothèse de base des bioéconomistes, nous ne pouvons aller au-delà de ces limites sans mettre notre survie en danger. La question est alors de savoir si le progrès technologique peut nous permettre de repousser ces limites à l’infini. Pour que ce soit le cas, il faudrait découpler la croissance de son impact environnemental. En d’autres termes, il faudrait que nous puissions continuer à croître, sans que l’impact physique de l’activité humaine, utilisons le terme « d’emprunte écologique » car c’est un terme qui parle aux gens, ne finisse par détruire irréversiblement la biosphère. Or, précisément, j’ai défendu la thèse dans mon article « la Croissance Verte : nouveau mythe » selon laquelle cette hypothèse d’un découplage absolu est très improbable.

Par conséquent, le charbon propre n’est pas La solution, si on entend par là « le moyen de repousser les limites de la croissance infinie ». Néanmoins, son utilisation comme source d’énergie permettant la transition vers une économie durable, c’est-à-dire s’arc-boutant sur des énergies propres et une rationalisation de l’input de matières premières dans le processus économique, est prometteuse. Reste que cette perspective est subordonnée à une prise de conscience et surtout à l’acceptation du fait qu’il y ait des limites à la croissance, ce qui équivaut à changer de paradigme, de rail de la pensée (voir article : « Transition écologique : reformater la pensée occidentale »). Il est crucial que nous prenions conscience de ceci : nous n’avons pas le choix, si nous voulons éviter le chaos.

Richard Heinberg, auteur de neuf livres sur le pic pétrolier, aborde dans son dernier livre « Blackout: Coal, Climate and the Last Energy Crisis » (2009), la problématique de l’épuisement du charbon. Il commence par y démontrer que la courbe de production du charbon est similaire à celle du pétrole. Ensuite, il situe le pic de production d’Hubbert –le point à partir duquel la production commence à décliner – entre 2025 2040-2060 pour les Etats-Unis (second producteur mondial), et entre 2015 et 2032 pour la Chine (premier producteur mondial), notamment. Ces prévisions contredisent donc les estimations officielles. Heinberg appuie sa thèse principalement sur deux éléments: (1) le rendement énergétique des différents types de charbon est très variable, c’est un élément qui est occulté et (2) les infrastructures nécessaires à l’extraction sont peu performantes (Chine et Inde principalement. Les Etats-Unis souffre en outre d’une absence de réseau ferroviaire pour le transport). Or, cette double observation change la donne car dans un contexte de déclin de la production de pétrole suivi de très près par celui de la production des deux plus gros producteurs, investir dans les technologies permettant de produire du charbon propre  est une perte d’argent et de temps.  En effet, le coût de ces technologies étant exorbitant, si la production plafonne rapidement, elles ne permettrons pas de financer la transition vers des énergies renouvelables. A partir de ces observations, Heinberg envisage trois scénarios pour le futur (2) :

« Business as usual

Dans ce scénario, nous exploitons nous ressource aux maximum, sans prendre aucune mesure autre que symbolique pour compenser leur déclin et lutter contre l’effet de serre. Cherchant à maximiser la croissance nous brûlons des quantités toujours plus grandes de charbon en espérant dégager suffisamment de ressources pour financer une future transition.

Après 30 ans les énergies renouvelables représentent 5% de l’énergie mondiale, la part du nucléaire aura quadruplé après entre 3 et 9 trillons de dollars d’investissement. Il fournira alors 12% de l’énergie mondiale. Au fur et à mesure que le pétrole deviendra plus rare et plus cher, il sera remplacé par des dérivés du charbon. Les véhicules électriques deviendront plus nombreux, augmentant la demande d’électricité, et donc de charbon.

Le marché du charbon deviendra plus intégré et le charbon lui-même plus cher du fait de la hausse des coûts de transports et d’une demande croissante Les mêmes coûts de transports engendreront une relocalisation de l’industrie au profit des pays développés.

Des pénuries de charbon provoqueront de graves problèmes économiques en Chine et en Inde mais les industries occidentales connaîtront une prospérité relative… pour un temps.

Après 2020 la stagnation puis le déclin de la production de charbon, combinée avec le déclin accélérée de la production de gaz et de pétrole touchera les économies occidentales, accélérant la transition vers les technologies de gazéification et de liquéfaction du charbon. Toutes les voitures seront alors électriques et les avions fonctionneront à l’essence synthétique. Le trafic sera cependant très réduit du fait de pénuries chroniques. Les coupures de courant deviendront de plus en plus fréquentes même dans les pays développés du fait des pénuries et du manque de moyens pour entretenir les infrastructures.

Le niveau de vie baissera alors de manière dramatique tandis que les équipement publics se délabreront faute d’entretien. Entre 2030 et 2040, le commerce du charbon cessera presque totalement et la production de pétrole sera devenue marginale et essentiellement consommée sur place. Les investissements dans les énergies renouvelables seront devenus impossibles, faute de moyens. Les infrastructures mal ou pas du tout entretenues s’effondreront tandis que le manque de carburant bloquera les communication. Les coupures d’électricités deviendront la norme et l’activité industrielle disparaîtra progressivement. Seules les nations disposant de ressources fossiles ou d’une solide agriculture de subsistance pourront survivre. Partout ailleurs, l’ordre social disparaîtra et les gouvernements cesseront de fonctionner.

La solution propre

Ce scénario est identique au précédent sauf que les gouvernements s’entendent pour lutter efficacement contre l’effet de serre en investissant massivement dans la séquestration du CO² et les centrales IGCC.

Le coût de ces investissements empêche le développement du nucléaire, dont l’importance ne fait que doubler, et des énergies renouvelables. Le prix de l’électricité augmente beaucoup plus rapidement que dans le premier scénario mais l’évolution générale est la même, l’épuisement des ressources fossiles se poursuivant au même rythme.

Le coût de la lutte contre l’effet de serre associé aux effets du pic pétrolier engendre une longue stagnation économique. La Chine, qui souffre également des pénuries énergétiques chroniques est particulièrement touchée, de même que l’Inde.

Les centrales IGCC et les technologies de séquestration commencent à fonctionner vers 2020 et la production de charbon, qui avait décliné, recommence à augmenter. Le coût de la séquestration est tel que l’énergie nette disponible pour la société continue à diminuer. Les transports deviennent problématiques car le pétrole est de plus en plus rare et les capacités de production d’essence synthétiques restent limitées.

Les difficultés énergétiques de la société s’aggravent, le charbon n’arrivant pas à prendre le relais du pétrole avant son propre pic. Quand l’infrastructure du charbon propre est finalement opérationnelle, la production entre en déclin. Les pénuries se généralisent et la quantité d’énergie nette disponible pour la société ne cesse de baisser. Il est alors trop tard pour investir massivement dans les énergies renouvelables. Les coupures d’électricités deviennent la norme et l’activité industrielle disparaît progressivement. Seules les nations disposant de ressources fossiles ou d’une solide agriculture de subsistance peuvent survivre. Partout ailleurs, l’ordre social disparaît et les gouvernements cessent de fonctionner.

La transition

Dans ce scénario, la planète entière se mobilise pour faire face à l’épuisement des ressources. Les différents gouvernements planifient un abandon progressif des ressources fossiles et de la croissance économique. Ceci implique non seulement une réduction forcée de notre consommation d’énergie mais aussi un retour à une organisation sociale plus adaptée à nos nouvelles ressources. Nos capacités d’investissement sont orientés vers des activités de production plus élémentaires, ce qui, dans certains pays peut signifier un retour à l’agriculture de subsistance et l’inversion de l’urbanisation. Le système de production et de distribution de l’électricité est décentralisé et de plus en plus largement alimentés par des ressources locales et renouvelables. L’électricité est rationnée pendant la phase de transition, de même que l’acier qui doit être utilisé principalement pour construire des voie ferrés plutôt que des bâtiments ou des automobiles. L’essence est réservées aux transports publics et les voyages aériens sévèrement limités.

L’énergie nucléaire est abandonnée sur une durée de 30 ans, les réserves d’uranium s’épuisant rapidement. Les jeunes sont incités à se diriger vers l’agriculture organique tandis que l’agriculture industrielle est découragée.

Cette politique se traduira au départ par une grave crise économique mondiale et un fort taux de chômage qui devra être compensé par une forte solidarité locale. Les gouvernements investissant 10% du PIB dans les énergies renouvelables, il restera peu de ressources pour le reste et le secteur financier se contractera sévèrement. De nombreuses industries disparaîtront. Dans l’ensemble l’économie subira une réorientation similaire à celle qu’a connu l’économie américaine pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Après 2020, cependant, ces investissement commenceront à payer et une société plus locale, largement rurale commencera à voir le jour. La population mondiale se stabilisera puis déclinera mais sans s’effondrer. Le réseau de transport sera structuré autour des lignes maritimes et des voies ferrées et le commerce international concernera principalement les matières premières. L’agriculture aura été réorganisée sur une base locale et l’économie mondiale atteindra une nouvelle zone de stabilité strictement encadrée par les limites naturelles ».

Réfléchissez, informez vous, soyez critique.

(1) Pour une étude détaillée du charbon comme source d’énergie future, je vous renvoie à l’étude « Charbon propre : mythe ou réalité ? » du groupe de travail sur le charbon réalisée par le délégué interministériel au développement durable français (2006) : http://lesrapports.ladocumentationfrancaise.fr/BRP/064000671/0000.pdf .

(2) voir sur : D., Perrotin (2009). Richard Heinberg : pic pétrolier et black out. Beta Blog. Disponible sur: http://www.betapolitique.fr/Richard-Heinberg-pic-charbonnier-36023.html?var_recherche=lutter

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Commentaires sur: "Charbon propre : LA solution pour l’après pétrole?" (1)

  1. Escaravage a dit:

    Il est étrange que lorsqu’on parle de CCS, on mette sur le même plan le stockage dans des réservoirs épuisés d’hydrocarbures et la séquestration du CO2 dans les aquifères profonds. Alors que dans le premier cas le conditions d’étanchéité paraissent à priori assurées, encore que l’on puisse émettre des réserves sur le long terme, il n’en est pas du tout de même dans le second.

    On lit par exemple dans le rapport de l’INERIS (Institut National de l’Environnement et des Risques) : « Démarche intégrée d’évaluation des risques de la filière CO2 » 19 juin 2009 : « Comme toute technologie émergente celle-ci comporte des risques spécifiques qu’il convient de gérer dès l’amont. On peut citer : fuite massive accidentelle au niveau des installations de surface, émanations gazeuses en surface du fait d’un défaut d’étanchéité du réservoir souterrain, impacts sur la biosphère ou impact sur les eaux souterraines valorisables par l’homme. »

    Lors de la séance de l’Académie des sciences du 19 mai 2009 Christian Fouillac, Directeur de la Recherche, Bureau des Recherches Géologiques et Minières (BRGM) déclarait :
    « Pour injecter il faut quand même appuyer pour monter en pression, c’est une période assez critique ». Une fuite peut se produire sur un puits en exploitation.
    Lors de l’exploitation peuvent survenir divers événements : -surpression locale entraînant une fracturation de la couverture.
    -surpression à l’échelle régionale avec migration à travers la couverture.
    -dépassement de l’extension latérale prévue.
    -défauts d’étanchéité de la couverture.
    -fuites par failles existantes facilitées par les propriétés chimiques du CO2 dissolvant les minéraux tapissant les failles
    -puits anciens en mauvais état. – formation par migration verticale de réservoirs secondaires.
    – Plus tard, un forage sur un site oublié pourrait provoquer une fuite ».

    Un article récent du Danois Gary Shaffer. (L’efficacité à long et les conséquences de la séquestration du dioxyde de carbone. Nature Geoscience, 2010; DOI: 10.1038/ngeo896)
    conclut: Le stockage géologique peut être plus efficace pour retarder le retour du réchauffement et les conséquences associées, mais seulement si une fuite de CO2 de 1% ou moins par mille ans peut être obtenue, que les dangers de la séquestration du carbone sont réels et que le développement de cette technique ne doit pas être utilisée comme un argument pour la poursuite de fortes émissions de combustibles fossiles. Au contraire, nous devrions limiter considérablement les émissions de CO2 pour réduire le besoin de séquestration massive du carbone et donc réduire les conséquences indésirables de la fuite du carbone stocké pour les nombreuses générations à venir.

    L’an dernier une communication du Dr Stuart Gilfillan de l’Université de Manchester dans Nature démontrait que, contrairement à ce que prétendent certains, la quantité de CO2 stockée par précipitation sous forme minérale dans les réservoirs naturels de CO2 était négligeable par rapport aux 90% du gaz éliminé suite à sa dissolution dans l’eau. Mais cette eau «gazeuse» peut relâcher ce CO2 si elle remonte à la surface.

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