les idées qui font des petits!

Pris dans ma longue réflexion sur l’universalisme républicain, j’ai beaucoup fureté sur le net pour en savoir plus. Un passage d’un article d’Aurélien Bernier dans la Revue Républicaine m’a particulièrement interpellé (1) :

« Qu’est-ce que la nation ? Pendant la Révolution de 1789, les sans-culottes avaient pour mot d’ordre « Vive la Nation ! » Pourquoi ? Parce que la Grande Révolution a transformé le royaume de France en nation française. Les sujets deviennent alors un peuple de citoyens. L’apparition de la nation n’est pas celle d’un principe abstrait mais d’une pratique politique qui permet l’élaboration des règles de droit défendant l’intérêt collectif face aux intérêts individuels. Une conception à l’opposé du nationalisme puisqu’elle n’affirme aucune supériorité ethnique, aucune agressivité envers les autres peuples. La souveraineté nationale, au sens révolutionnaire, est un principe universel qui ne sépare pas la formation de la conscience nationale de l’émancipation et de la liberté. Elle a d’ailleurs stimulé les combats pour l’indépendance de nombreux pays européens dès les XVIIIe et XIXe siècles. Il faut donc balayer les pseudo-justifications de type économique qui prétendent la rendre obsolète.

Qu’est-ce que la souveraineté populaire ? C’est cette transformation du sujet en citoyen et l’exercice de droits politiques comme expression de la liberté en société. En tant qu’association volontaire définissant un contrat social, la nation en est le cadre. Ce qui fait qu’un peuple est un peuple, et non simplement une ethnie, une communauté, les habitants d’un territoire ou un regroupement de consommateurs… c’est la politique. C’est bien cela que la stratégie néolibérale de la mondialisation vise à détruire.

Enfin, qu’est-ce que l’Etat ? C’est l’outil que se donne le peuple pour mettre en œuvre son projet politique. Ce n’est pas nécessairement une machine au service des grandes puissances économiques ou un instrument qui écrase l’individu. Au contraire, replacer l’Etat au centre de l’économie, c’est redonner le pouvoir aux citoyens. »

Cette tirade m’a inspiré cette réflexion au sujet de l’Europe :

Le néolibéralisme, soit la libéralisation des échanges commerciaux dans l’espace économique international, sape les fondements de la nation, de l’autorité souveraine du peuple. Le premier obstacle sur son passage est bien sûr l’Etat-nation qui impose aux échanges économiques le cadre dans lequel ceux-ci doivent se développer. En d’autres termes, le néolibéralisme sape les fondements de la nation en ce qu’il détruit la mise sous tutelle démocratique de l’économie. Les accords de libre échange conclut au sein de l’Organisation Mondiale du Commerce procèdent de cette logique.

Car en fait, de quels leviers de décision nos politiques disposent-ils encore ? La mondialisation impose la tyrannie de sa loi économique. Fait symptomatique, l’Europe se révèle incapable de développer un modèle social, elle donne cruellement l’impression de subir les lois économiques, dont « compétitivité » et « mobilité » sont les maîtres mots, découlant de la mise en compétition d’économies capitalistes aux standards sociaux à géométrie variable.

Pourtant, si les Etats-Nations européens ont consentis à transférer une part toujours plus importante de leur souveraineté nationale, c’est dans l’espoir de recomposer un projet politique au niveau européen permettant de limiter l’érosion réelle de celle-ci. Or, ce dessein exige de recomposer au niveau transnational un corps politique, une communauté de destin citoyenne ce qui, paradoxalement, passe, au moins en partie, par un « détricotage » de la nation, du corps politique national.

Problème : la difficulté de recomposer un corps politique européen est énorme car elle suppose l’existence ou l’émergence d’un peuple européen. A cet égard, les lignes de fractures sont multiples : politiques, culturelles, religieuses, économiques. Toutefois, on peut retrouver les éléments cités dans le cadre national. La France par exemple à réussi à faire triompher son projet politique de ces lignes de division.

A la vérité, la plus grande barrière à l’émergence d’une volonté souveraine européenne, d’un universalisme humain dominant sur une communauté de citoyens établie sur un territoire donné, est linguistique. La langue est l’élément homogénéisant qui en permettant de transcender les particularismes de chacun a permis d’établir la dimension universelle dont se réclame l’Etat-nation. A vingt-sept, réaliser cette « unité dans la diversité » semble impossible.

Avant d’aller plus loin, il me semble intéressant de revisiter l’histoire pour se rendre compte que les Etats ont réalisés leur union nationale par des politiques d’homogénéisation de leur langue. La France se distingue par sa politique d’assimilation volontariste. A des fins comparatives, il serait intéressant de revisiter les conditions d’émergence du « hochdeutsch », la version « standard » de l’allemand. Les revendications identitaires en Espagne et en Belgique démontrent que certains Etats européens n’ont toujours pas réalisés cette union.

A contrario, des mouvements similaires en Italie, Ecosse ou encore la séparation de la Serbie et du Monténégro démontrent que le facteur linguistique n’explique pas tout.

Le cas de la Belgique est particulièrement intéressant, car celle-ci à progressée vers une désunion nationale à mesure que la Flandre réalisait son union nationale à travers des politiques d’homogénéisation de ses parlers locaux.

Mais soit, sachant que l’histoire semble démontrer qu’il est impossible de transcender les particularismes linguistiques, la reconstitution du corps politique au niveau européen est-elle une utopie ?

A moins de répondre par l’affirmative, notre plus grand défi est d’inventer un nouveau modèle qui dépasse les contradictions de celui de la nation. Pensons un modèle politique où les citoyens seraient franco-européens, ispano-européens, germano-européens, etc…

Inévitablement, cette nouvelle structure serait fédérale. Elle serait composée des anciens Etats-nations. La structure politique interne de chaque Etat pourrait être conservée. Au niveau fédéral, on reproduirait le système bicaméral allemand. Une chambre basse rassemblerait des députés en fonction du poids démographique de chacun des Etats fédérés. Ces députés seraient élus sur base des règles définie par chacun des Etats. La chambre haute rassemblerait quant à elle des représentants du corps politique européen. Soit, des députés élus au suffrage universel sur base d’une unique circonscription pour tout le territoire de l’Europe. On devine assez vite la légitimité qu’auraient ces individus. A l’occasion des élections fédérales serait élu un Président au suffrage universel.

Il est intéressant d’imaginer comment ce système modulerait la vie politique : les candidats, les partis, le président, …car, inévitablement, il écraserait les particularismes de chacun, surtout linguistiques.

Pour commencer, il est très clair que les candidats au fédéral pourraient se passer de faire campagne en Slovénie, au Luxembourg et autres micros-Etats que sont Chypre et Malte. La pilule serait difficile à avaler. Ensuite, la majorité des candidats feraient probablement campagne en anglais.

La question des partis mérite également réflexion. Le niveau fédéral appellerait sans aucun doute la constitution de partis fédéraux. A contrario, au niveau des entités fédérées, les partis nationaux resteraient en place.

Enfin, le président ne pourrait en toute probabilité que s’exprimer dans un nombre limité de langues.

Peut-on dépasser ces contradictions ?

Concernant les candidats, on pourrait exiger que les listes comportent un quota de ressortissants des petits pays. Exiger que les listes comportent des candidats de chaque pays serait une erreur : en optant pour une approche communautariste, on ne favorise pas les conditions d’émergence d’un corps politique européen. Par rapport à la question des langues, on pourrait poser des exigences linguistiques. Trois langues semblent être un minimum pour un candidat se réclamant « européen ». Mais de toute façon, un candidat au niveau européen aurait un incitant à parler un maximum de langues.

Concernant les partis, il ne fait aucun doute que chaque parti national devrait se rattacher à un parti fédéral. A terme, la configuration politique nationale se calquerait sur le niveau fédéral, ce qui ne signifie pas pour autant que les ailes nationales des partis fédéraux ne puissent défendre des spécificités.

Enfin, concernant le président, je suis certain que l’homme qui l’emporterait serait un être exceptionnel.

A ces conditions pourrait se développer une véritable conscience politique européenne. L’enseignement serait complètement remodelé. Par exemple, le cours d’histoire, actuellement axé sur l’histoire nationale, serait complété d’un cours d’histoire européenne. La mobilité estudiantine serait accrue, le trilinguisme deviendrait la règle. Sans oublier que la presse, inévitablement, s’européaniserait.

Malgré tout ceci, la rançon de l’européanisme demeurerait terrible, surtout pour « les petits ». Car chacun le sait mais feint de l’ignorer, réaliser l’unité dans la diversité passe par la recomposition d’un universalisme. Or, qui dit universalisme dit homogénéisation et donc régression des particularismes de chacun.

Tel est peut-être le prix de la réhabilitation du politique en Europe. Il est si gourmand que je crains qu’elle doive se résigner à peser sur les affaires du monde. Face aux Etats-continent, notre diversité apparaît comme notre plus grande faiblesse. « L’Europe sera politique ou ne sera pas ». Car si elle s’avère incapable de réhabiliter la primauté du politique sur l’économique, elle sera en incapacité de préserver nos acquis sociaux et de mobiliser les européens autour d’un projet.

Pour ceux qui appellent une Europe fédérale de leurs vœux ou se demandent simplement la forme concrète qu’elle prendrait, voir : http://www.taurillon.org/Vers-une-Europe-federale . A lire!

(1) A., Bernier (jeudi 29 avril 2010). Sarkozy, fossoyeur de l’identité nationale. Revue Républicaine. Disponible sur : http://www.revue-republicaine.fr/spip.php?article1778

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Commentaires sur: "La Nation en danger. L’Europe peut-elle la sauver, et à quel prix ?" (3)

  1. Guillaume a dit:

    Salut Thibaut,

    Comme d’hab, je passe de temps à autre sur ton blog (je serais d’ailleurs intéressé par un discussion avec toi sur certains sujets. Enfin, nous verrons une fois les hostilités estudiantines derrière nous).

    Je n’ai pas encore pris le temps de lire tous les articles mais je me suis déjà fait une bonne petite sélection :
    -La laïcité « à la belge » : un compromis boiteux.,
    -La laïcité “ « à la française”  » : un idéal émancipateur pour tous.,
    -Société multiculturelle : la tentation et les dangers du communautarisme,
    -Face-à-face N-S II: ma question à Elio Di Rupo.,
    -Mais au fond, qu’est-ce qu’un socialiste ?,
    -Antipolitisme ambiant : pourquoi revoter ?.

    Je me demandais juste si tu pouvais me donner des sources à consulter pour vérifier l’assertion suivante : « Une conception à l’opposé du nationalisme puisqu’elle n’affirme aucune supériorité ethnique, aucune agressivité envers les autres peuples. »

    Si tu acceptes, je t’en remercie d’avance et te dis surtout rends ton temps, ça ne presse pas.

    A la prochaine.

    • salut Guillaume,

      bienvenue sur Frappes Chirurgicales! J’espère que tout roule pour toi.

      Sans aller dans les détails, je dirais que deux conceptions de la nation s’opposent. La conception républicaine française qui pose le « vouloir vivre ensemble » comme fondement de la nation, un projet politique porté par une communauté de citoyens égaux en droit, et la conception germanique basée sur la notion de langue, de coutume, d’origine (donc ethnique selon moi). La logique républicaine se revendique d’un universalisme. Mais je reconnais qu’on avance ici sur un terrain miné, surtout lorsqu’on considère l’histoire. Ces choses sont assez nouvelles pour moi donc il faut que j’approfondisse leur compréhension, je suis dans une phase de bouillonnement intellectuel -). Pour les sources, difficile d’en donner une précise, j’ai surtout consulté la littérature républicaine pour l’instant. Mais wiki est toujours un bon point de départ car on y trouve des sources intéressantes en bas de page.

      • Guillaume a dit:

        Oui, tout va bien.

        Je comprends mieux ce que tu désirais exprimer, merci.

        Bonne fin de semaine, bon week-end et bonne continuation.

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