les idées qui font des petits!

Cet article propose (au risque d’être parfois approximatif) d’exposer ce en quoi la vision républicaine dont se réclament nos voisins français peut constituer un modèle fédérateur d’ethnies multiples et par la même contribuer à réhabiliter le vivre ensemble dans un contexte social aux identités multiples. Je conclus en opérant le lien avec la question de la place de l’Islam qui conditionne le vivre ensemble bruxellois.

Mes réflexions se basent sur un article de Dominique Schnapper (1)  mais de façon plus large elles sont un condensé de  mes lectures issues du dossier « la laïcité, le communautarisme et les principes républicains » compilé par l’Observatoire du Communautarisme (2).

L’idéal républicain

En un mot, la vision républicaine de la Nation est un concept permettant d’articuler les particularismes autour d’un socle de valeurs universelles. La république est un corps politique dont les constituants sont les citoyens. Chacun de ceux-ci possèdent une partie de la souveraineté de la Nation et sont égaux en droit devant la Loi. Ceci justifie la pratique politique qui considère qu’un Député ne représente pas un groupe particulier mais le corps politique  en excluant l’idée que des « communautés politiques » ou des « groupes ethniques » particuliers puissent être reconnus en tant que tel dans l’espace public. La maxime « la République est une et indivisible » synthétise bien l’essence de ce corpus philosophique. Bien évidement, l’idéal républicain repose sur une distinction entre ce qui relève du domaine public, et donc par essence concerne tous les citoyens, de ce qui relève de la sphère privée qui elle concerne des individus. L’individu, par opposition au citoyen, est concret, il s’identifie à des communautés, à des particularismes.

Le pari de l’idéal républicain est que le corps politique, universel, doit primer sur les communautés, qui ne reflètent que des particularismes. Cette condition est essentielle pour se prémunir d’une balkanisation de la société et d’une appropriation de l’espace public, de ce qui relève de l’universel, de tous, par quelques-uns.

La laïcité et « l’école du citoyen » comme principes organisant le vivre ensemble

La laïcité est l’instrument par lequel l’idéal républicain prend corps et réalise son objectif émancipateur pour chaque individu, sans préjudice de sa couleur de peau, son sexe, ses convictions philosophiques ou religieuse. Elle se pose en un principe d’intégration en considérant que dans l’espace public, les hommes sont des citoyens libres et égaux. Ainsi, l’Etat, qui est l’émanation des citoyens formant la Nation est par définition concerné par les matières relevant du domaine public. En ce, il ne peut reconnaître ni financer aucune religion (voir loi de 1905) ou conviction philosophique (athéisme, déisme,…) qui par définition ne concerne que les seuls fidèles et par la même relève du domaine privé. C’est ce qui fonde la laïcité. En refusant de reconnaître une religion ou une forme de conviction philosophique plutôt qu’une autre, la laïcité organise l’égalité, le respect des particularismes de chacun.

Dans l’optique républicaine, l’école relève du domaine public. Elle est le lieu où la rencontre des citoyens  rend l’intégration possible. Toute personne, quelle que fût son origine où ses croyances, est susceptible d’être intégrée dans la société politique si elle reçoit l’éducation nationale par laquelle des individus issus de tous horizons deviennent des citoyens. Ceci implique, vous l’aurez compris, que l’école est organisée sur des bases universelles et de ce fait ignore volontairement les particularismes, soit : le sexe, les origines et les convictions religieuses de chacun. Ce raisonnement justifie le bannissement du port de signes convictionnels dans le cadre scolaire. Une méprise courante est de penser que les lois qui organisent cette interdiction relèvent d’un cas d’exception visant l’Islam, le foulard islamique en particulier. Il n’en est rien, car tous les signes convictionnels (religieux ou philosophiques) sont bannis. La laïcité s’organise donc bien autour du principe d’égalité. L’école est alors considérée comme le lieu de savoir, ou chaque individu est invité à prendre une certaine distance par rapports à ses origines, à s’inscrire dans une démarche auto-réflexive. C’est ainsi que la République entend former des citoyens critiques et responsables, elle peut alors légitimement se réclamer d’une logique d’intégration émancipatrice pour chacun.

Critique

La vision républicaine possède bien entendu ses détracteurs. Les penseurs communautariens s’appuient sur la critique Marxiste pour justifier leur doctrine communautariste: en traitant également des personnes inégales, le prétendu universel républicain légitimerait les discriminations réelles. Cette critique évoque le plus souvent la situation des Afro-américains et des filles voilées pour qui une interdiction du port du voile dans l’espace public constitue un préjudice important puisqu’elle les exclus de la gestion des affaires de l’Etat, de la fonction publique.

Cette critique fait sens. Elle s’expose néanmoins au  contre-argument qu’il faut « comparer le prix » des autres politiques possibles. Et là, vous le devenez, la critique à l’égard du communautarisme, de politiques particularistes (prenant la forme de discriminations positives), est virulente. Elle s’articule principalement autour de trois points. Pour commencer, ces politiques enferment l’individu dans ses particularismes, en ce qu’elles confortent l’idée qu’un individu ne naît pas comme un être avec une identité à construire, mais avec une identité donnée. Ensuite, elles ne facilitent pas l’intégration sociale en organisant un repli identitaire qui débouche sur une forme de balkanisation de la société. Enfin, elles rendent caduc le principe d’égalité entre des groupes. En effet, comment assurer l’égalité de divers groupes si on leur donne des droits différents (nldr : c’est la logique des accommodements raisonnables) ?

L’Etat providence :

Habituellement, les politiques sociales doivent corriger les défauts de l’universalisme républicain et assurer réellement l’égalité des chances. L’Etat doit intervenir en faveur des plus faibles. Dans cette optique, l’échec de l’intégration n’est pas imputé à un disfonctionnement du modèle républicain mais aux politiques sociales, la différence entre celles-ci et les politiques communautaristes, est que les premières sont destinées à tous, pas à une ethnie en particulier. L’Etat Providence rencontre donc les aspirations de la critique marxiste qui prône une égalité réelle et pas simplement formelle. Toutefois, les politiques sociales étant dans la pratique souvent orientée vers des groupes particuliers, elles constituent une forme de discrimination positive tendant à leur « ethnicisation ». Dans ce cas, on passe du formel à l’individuel, de l’universel au singulier. On peut donc dire qu’en pratique chaque politique sociale est une forme de discrimination positive.

Sortir d’une logique de rapports de forces :

Au final, la laïcité est davantage un concept philosophique qu’une spécificité française. Son grand mérite est de proposer une logique qui se soustrait à celle des rapports de forces en créant un espace qui est la condition de coexistence des libertés. Le communautarisme au contraire procède d’une logique tribale qui expose au risque que chaque groupe essaye de maximiser son emprise sur l’Etat, de s’approprier l’espace public. Au contraire, le républicanisme civique garantit qu’aucun groupe ne puisse s’approprier cet espace, la Nation.

Cette conclusion pèse de tout son poids lorsqu’on envisage la question de la place de l’Islam en Europe (qui dans le cas qui nous intéresse, se pose avec une acuité particulière à Bruxelles). La question est moins celle du voile que celle d’une peur d’un retour à une forme d’obscurantisme découlant des revendications d’un Islam politique. Car soyons clair, la laïcité en établissant une césure stricte entre le pouvoir temporel et spirituel entérine définitivement la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La Laïcité, en ce qu’elle réduit la religion à ses aspects cultuels implique que celle-ci doit renoncer à sa prétention à l’organisation institutionnelle d’une société, ce qui très clairement signifie qu’il est exclut qu’une religion revendique un quelconque projet politique.

On dit souvent de l’Islam que c’est une religion d’Etat, sa spécificité est d’instaurer un véritable système juridique. Contrairement à Jésus, Mahomet a établit son propre Etat islamique dans la ville de Médine. Or, toutes les revendications idéologiques visant à faire adopter par l’Etat les principes de l’Islam portent les germes d’une profonde incompatibilité avec le modèle occidental dont, je le répète, une des spécificités est la séparation des pouvoirs temporels et religieux.

Le modèle belge s’écarte sur bien de ses aspects du modèle républicain. Il sera intéressant d’en analyser les principes dans un premier temps afin peut-être d’en tirer des enseignements ou d’en souligner les contradictions. Au terme de cette démarche, j’espère peut-être aboutir à des propositions critiques claires afin d’envisager la question d’une société multiculturelle plus sereinement. Suite au prochain épisode.

(1)   Cet article D., Schnapper (juin 2000). L’universel républicain revisité. VEI enjeux, 121.

(2) Voir : http://www.communautarisme.net/Laicite-communautarisme-et-principes-republicains_r40.html

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Commentaires sur: "La laïcité « à la française » : un idéal émancipateur pour tous." (3)

  1. Victor a dit:

    Salut à toi Thibault, et merci pour cet article qui a le mérite de parler d’un sujet qui tes certainement une des problématiques majeures des sociétés européennes, à savoir, la question des conditions d’existence d’une multiculturalité viable.
    Sans être expert en la matière, je me sens toutefois en quelques points en contradiction avec toi :

    1) Tout d’abord, de manière similaire à ce qui s’est passé lors du débat sur l’lnterdiction du port de la burqua en Belgique, mais de manière certes moins prononcée, considérer que la loi interdisant le port du foulard à l’école n’est pas une loi d’exception relève d’une ceraine hypocrisie. En effet, créer une loi de principe (car c’est bien l’Etat républicain qui décide de remettre en cause le statut quo de la loi de 1905) qui ne concerne dans les faits qu’une seule catégore de la population revient, dans les faits, à créer une loi d’exception. Et si il est possible dans la forme d’élaborer un débat portant en apparence sur les ports de signes religieux ou philosophiques en général, i n’en est pas moins que sur le fond, le débat posé était le suivant : le foulard est-il tolérable dans les écoles publiques ?
    On peut répondre positivement ou négativement à cette question suivant ses inspirations philosophiques, mais se servir d’une forme en apparence plus acceptable pour esquiver le fond du débat, c’est innacceptable.

    2)A titre plus personnel, je mets en doute la perception de la place publique comme un « lieu vide », occupés par des citoyens dépourvus d’appartenance religieuse, philosophique, voire même sociale. Pourquoi ? Pour deux raisons :
    Tout d’abord, la République Française porte, et c’est admirable, un idéal rassembleur transcendant effectivement les divers particularismes communautaires. Mais pour atteindre cet idéal de transcendance, la méthode actuellement suivie par la France consiste à « gommer » ces différences, à les supprimer en apparence. Il s’agit donc d’une union sacrée, certes, mais négative, car négatrice des différences.
    Au contraire, il existe un autre idéal de transcendce qui consiste en la reconnaissance des différences. C’est à dire en l’acceptation des différences de chacun. Ce que suggère cette deuxième vision, c’est que ces différences ne sont en fait pas en contradiction avec l’idéal d’une union au service d’une cause supérieure, à savoir celle de la France et de l’Etat français.
    Le modèle suivi actuellement est donc un modèle d’exclusion des différences alors qu’il en existe un autre d’inclusion, et cette différence n’est pas anodine. Car si une certaine union peut effectivement être créée au niveau étatique (en mettant de côté tous les cas de personnes qui sentent malheureusement niées sur le plan identitaire), cette vision segmente les communautés au niveau du pays. Une vision réellement inclusive consisterait en un foulard accepté à l’école, dans les parlements, et au cou de la présidente de la république pourquoi pas, au nom du fait que si effectivement nous sommes différents, nous oeuvrons tous à un même but, et que nous sommes unis.

    Cette vision inclusive présente par rapport à l’idéal républicain exclusif le double avantage d’être non seulement rassembleuse, et à long terme plus porteuse qu’une idéologie basée sur la difficulté qu’ont nos sociétés à accepter des changements qui, pour douloureusement qu’ils puissent être ressentis par certains n’en sont pas moins en marche et potentiellement enrichissants, mais aussi dene pas méconnaitre les droits fondamentaux, et j’entends par là le droit de se vêtir librement et d’afficher ses croyances d’une manière non-agressive (on va me tomber dessus ici, mais j’y crois) sur lesquels on a tendance à marcher un peu librement au noma de cet idéal républicain reinterprété à l’aune de la peur qu’engendre l’islam.

    3) Un point souvent soulevé par rapport à la problématique du voile est celle de la construction de la personnalité des jeunes filles qui le portent, mais également des jeunes que celles-ci cotoient à l’époque. L’avis général est le suivant : en conformité à l’idéal républicain, il est préférable à l’école de prendre distance des différents particularismes culturels de tout un chacun, afin que tous puissent se construire dans une atmosphère de respect et de liberté.
    Fort bien, l’argument est porteur. La santé mentale des jeunes, il n’y a rien de plus important, personne ne le conteste ( bien entend on pourrait gloser ici sur le lourd sous-entendu de cet argument quand on vient à la problématique du voile, à savoir qu’on espère que cette situation pourra les tirer de la domination masculine aliénante à laquelle elles sont nécessairement soumises, mais il ne s’agit pas que de ça ici).
    Néanmoins, il y a un bémol : quand on parle de construction de la personnalité, deux écoles s’opposent : soit on considère qu’il faut préserver les jeunes de toute influence pour leur permettre de sereinement développer la personnalité qui sera la leur, c’est l’idéal républicain, soit au contraire on considère qu’on peut les mettre en présence de toutes les réalités plurielles qui constituent notre société. Je m’explique : ce qu’il faut, c’est nourrir les jeunes. Le développement de la personnalité repose certes sur la stabilité, mais aussi et surtout sur les oppositions. Si l’on veut qu’un jeune soit à 18 ans assez murs pour aller voter, ce n’est pas en le maintenant dans un cocon de soie qu’on y parviendra et qu’on en fera un citoyen. Il faut au contraire ne pasa hésiter à le bousculer, ou plutôt à ce qu’il soit bousculé par des idées, des opinions et des idéologies aussi variées que possible, car c’est au travers de la multitude d’avis qu’il est possible de se forger ses propres opinions.
    Un jeune qui n’a pas été soumis à ces « tempêtes » idéologiques sera un jeune qui, à 18 ans, n’aura pas d’opinion, ou aura une opinion biaisée basée sur des intuitions qui sont insuffisantes. Pourquoi ? Parce qu’on ne lui aura pas donné la matière première propre à engendre un raisonnement et un cheminement intérieur.
    Ces « tempêts idéologiques »(faute d’un meilleur terme) peuvent certainement provenir de plusieurs origines : famille, télévision, lecture, etc etc, mais il est certain que l’école est un lieu déterminant. Par essence, il est l’endroit qui a la prétention de former le jeune et d’en faire un citoyen responsable. Par conséquent, il est l’endroit le plus important où doivent naitre ces processus cognitifs : il doit même en être l’élément central !
    On me répondra que noyer les jeunes sous des informations qu’il n’est pas capable de traiter à quinze ans est une abberration. Certes répondrais-je, mais l’important n’est pas qu’à quinze ans il développe un avis mature quant à sa condition et celle eds autres, mais de semer les graines. Alors qu’importe s’il passe plus jeune que d’autres par des stades intermédiaires qui peuvent être mauvais, le but est de lui avoir fourni le produit pour qu’à vingt ans, la maturité aidant, il dispose du bagage qi lui ait offert la possibilité de mettre en place un processus de réflexion auto-réflexif. Et cela, jusqu’à preuve du contraire, c’est dans le mouvement et la contradiction, et pas dans la stérilité de la protection qu’on le trouve.

  2. Victor a dit:

    Désolé pour les deux trois erreurs, mais ce n’est pas évident de relire son texte avec l’écriture en noir sur fond noir.
    Je me suis de même trompé dans mon adresse mail à mon premier message.

    Merci.

  3. Bonjour Victor, merci pour ce message. En effet, cette position est tout à fait cohérente. Cela fait longtemps que je n’ai plus écris sur le sujet, mais j’ai écris en article datant de février 2010 (si mes souvenirs sont bons) expliquant pourquoi j’oscille en faveur de la laïcité exclusive. Dans cet article, j’utilise des concepts économiques pour poser une analyse macrosociologique et justifier mon choix. Cet article avait en son temps retenu l’attention de l’ex-président du parlement jeunesse qui a des positions similaires aux vôtres (voir dans les commentaires).

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