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Dans la série, « par delà la Droite et la Gauche »

De prime abord, il semble exister un « trade-off » (littéralement, « compromis) entre les deux valeurs centrales de la vie en société : la liberté et l’égalité. Le clivage gauche-droite est né de la difficulté d’opérer la synthèse entre ce qui semble constituer deux pôles situés aux antipodes. La gauche en ayant pour dessein la Justice Sociale, privilégie l’égalité, alors que la droite  privilégie la liberté. A l’heure où seul subsiste le modèle libéral, dont l’atome mère est la liberté individuelle, subsiste cette interrogation fondamentale : n’est-il pas possible d’opérer la jonction entre ces deux tendances dans le cadre de nos sociétés libérales?

C’est précisément la tâche à laquelle John Rawls (1921-2002), penseur phare du XXème siècle, s’est attelé avec ferveur. Dans son livre « a theory of Justice » (1971) notamment, il développe une théorie libérale de la Justice basée sur le concept « d’inégalité juste ». Le concept central de sa pensée est que les inégalités ne pourraient être justifiées que si la société en tire elle-même un plus grand avantage. Une personne talentueuse aura donc droit légitimement aux revenus plus élevés que lui vaut son talent si la collectivité en profite aussi (via un impôt plus élevé par exemple ) (1) (2).

Il existe deux types d’inégalités : sociales et génétiques. Je suis persuadé que l’enseignement est l’outil qui doit corriger les premières. Ainsi, « à talent égal mais situation sociale inégale », l’enseignement doit rétablir l’égalité des chances, ce qui signifie concrètement que l’Etat doit déployer davantage de moyens dans les écoles défavorisées. Rawls se détache de la vision libérale classique qui ne considère que les inégalités sociales en prenant en compte le facteur génétique (1). Ce dernier pourrait donner sa légitimité à la fonction de redistribution de l’Etat des riches envers les plus pauvres, et donc justifier une taxation plus importante de l’individu plus talentueux, mais selon moi ce raisonnement coince car il postule que les gens au patrimoine génétique plus riche, « plus talentueux », percevront nécessairement une rémunération plus importante. En d’autres termes, je doute qu’à situation sociale égale, un individu au patrimoine génétique plus riche qu’un autre perçoive un salaire plus élevé.

Car en fait, la logique des marchés est tout autre. Les différences de salaires sur le marché ne se justifient pas pour des motifs de talent mais pour des motifs de rareté. Certes, il y a un lien de corrélation entre les deux, mais ces sont deux éléments sont distincts. Par exemple, à complexité de tâche identique, un métier à risque sera mieux rémunéré (prime de risque). Le salaire n’est qu’un indicateur de la rareté sur le marché. Dès lors, devenir riche est moins une question de talent que de positionnement. Tout l’enjeu pour un travailleur est de se rendre indispensable en développant une compétence pour laquelle la demande est supérieure à l’offre sur le marché du travail.

En fait, le seul motif qui selon moi pourrait justifier la fonction de redistribution de l’Etat est une responsabilité sociale des riches envers les plus pauvres : ceux qui ont tiré leur épingle du jeu – pas nécessairement les individus dotés du meilleur potentiel génétique- font face à un impératif moral d’aider les victimes des mauvaises contingences de la vie. La science économique fournit quant à elle une base justificative alternative qui se fonde sur le postulat que l’utilité marginale de la richesse est décroissante, ce qui signifie concrètement que l’utilité d’un euro supplémentaire pour un individu donné a une utilité inférieure à celle d’un euro supplémentaire pour un  individu moins riche. Par exemple, l’utilité d’un euro pour un milliardaire est inférieure à celle de cette même somme pour un sans-abri. Ainsi, on pourrait augmenter le bien-être de la société, mesuré en utilité, en transférant une partie de la richesse du premier vers le second. Toutefois, je n’aime pas ce raisonnement car il établit qu’une société égalitaire (à 100%) est celle ou tous les individus possèdent la même richesse (ou l’utilité marginal de chaque euro pour chaque individu est identique. Dans ce cas, il est impossible d’augmenter le bien-être social en diminuant la richesse d’un individu au profit d’un autre), ce qui rend caduc le concept « d’inégalité juste » qui au contraire tolère des différences de richesse (3).

En conclusion, un impératif moral de solidarité envers les plus faibles se traduisant dans la pratique par une fiscalité redistributive et une éducation assurant l’égalité des chances sont pour moi les deux facteurs qui en fondant une Justice sociale dans une démocratie libérale réconcilient les valeurs que sont la Liberté et l’Egalité, la droite et la gauche pour le dire sans nuance. De ce point de vue, je suis d’accord avec Rawls pour qui  le système de la démocratie libérale est encore aujourd’hui le système le plus désirable qui soit, au moins à court et moyen terme. Et cela parce que Justice et liberté sont compatibles et fondent le contrat social démocratique (voir 2).

Reste que l’impératif moral de solidarité ne se justifie qu’en regard des contingences de la vie. Ainsi, il est incompatible avec toute forme d’assistanat ou de précarisation coupable. Ou pour le dire plus platement : je ne me considère pas moralement en devoir d’être solidaire avec un individu qui de son propre fait se trouve dans le manque. Or, vouloir séparer le bon grain de l’ivraie, les pauvres « coupables » de leur condition et les autres,  équivaut à rentrer dans un débat sur le poids des déterminismes. Il est selon moi impossible de résoudre cette contradiction. Dans ce cas, soit on privilégie la liberté en faisant reposer la solidarité sur une base volontaire, soit on privilégie l’égalité en imposant cette dernière.

L’idéal de Justice sociale ne mérite t-il pas cette entorse à la liberté individuelle ?

Certes, mais le préjudice qui lui est fait doit être réparé sous la forme d’incitants, ce qui signifie concrètement que travailler davantage ou cesser de chômer doit rapporter davantage que les bénéfices de la solidarité. On peut alors parler de « liberté juste ».

(1)     Source : Wikipedia. Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Rawls

(2)     Voir : http://www.denistouret.net/ideologues/Rawls.html

(3)     Par ailleurs, le postulat que l’utilité marginale de la richesse est décroissante est vrai dans l’absolu, mais pas relativement car les besoin de chacun évoluent proportionnellement avec le niveau de richesse ce qui implique que l’utilité marginal de la richesse soit constante (l’utilité d’un euro pour Bill Gates et dans l’absolu moins importante que pour moi mais étant donné que M. Gates possède un train de vie 1 milliard de fois plus élevé que le mien, on pourrait affirmer qu’elle est identique).

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Commentaires sur: "Justice Sociale et Liberté individuelle sont-elles compatibles ? Rawls : Une théorie libérale de la Justice." (6)

  1. Olivier a dit:

    Si tu parlais de ce type de libéralisme depuis le début, je suis d’accord avec toi sur toute la ligne ! Mais ça m’étonne que tu sois au MR, ou alors je suis étonné que ce soit l’idéologie au MR. Le libéralisme égalitariste de Rawls n’est il pas considéré comme de gauche ? La Belgique est elle à l’extrême gauche ?

    Sinon, pourrais tu étayer le passage « il établit qu’une société égalitaire (à 100%) est celle ou tous les individus possèdent la même richesse » ? J’ai l’impression que l’incitant à créer plus est une justification utilitariste aux inégalités de revenus.

    • ben oui, cette théorie fonde une vision égalitariste de l’égalité, car l’utilité de la société est maximisée lorsque chacun possède la même richesse. Rawls au contraire ne prône pas une vision égalitariste de la société puisqu’il cherche à légitimer des inégalités sociales!

      • à propos du MR: je te suggère de lire son Manifeste! Mieux pour TOUS! Les libéraux défende un idéal émancipateur pour tous, c’est là la différence avec le PS qui ne fait que défendre des intérêts corporatistes et par là-même contribue à tirer tout le monde vers le bas. Car qui s’oppose à la diminution des charges sur les bas salaires?

  2. Olivier a dit:

    L’utilité d’une société n’est elle pas maximisée quand le fait que Paul possède 60% de la richesse (alors que Pierre 40%) l’incite à produire 1000 unités de richesse supplémentaire que lorsqu’ils en ont chacun 50% ?

    J’irai jeter un oeil au « mieux pour tous »

  3. Sacré Loïc a dit:

    Très bon article.

    Il manque une chose dans ton raisonnement. Si celui-ci est très noble, il ne tient cependant pas compte des mécanismes de pistonnage…que mettent en place les dominants pour rester du bon côté de la barrière.

    Malheureusement, à niveau d’intelligence égale, diplôme égal…c’est bien souvent cela qui fait la différente

  4. […] Justice Sociale et Liberté individuelle sont-elles compatibles ? Rawls : Une théorie libérale de … May 2010 5 comments 4 […]

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