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Archives de mai, 2010

Mais au fait, la religion est-elle compatible avec la démocratie ?

Le mot culture implique le mot CULTE qui signifie hommage rendu à un dieu, et un dieu, c’est l’autorité suprême chez les croyant(e)s, un être INTROUVABLE qui se trouve à être placé au-dessus de la têtes de tout le monde par les croyant(e)s, une morale avec ses lois qui se doivent de s’appliquer à tous, suivant une logique conséquente, le dieu étant suprême, ainsi est sa loi  (1).

La Démocratie elle, c’est l’égalité des droits et libertés des individus sans égard, et sa conséquence directe est l’établissement de la JUSTICE HUMAINE, sans dieu ni diable (1).

Bien entendu, d’aucuns objecteront que la religion n’est pas un projet politique mais un ensemble de croyances personnelles qui n’ont aucune prétention à réguler la société, les rapports entre les hommes. C’est du moins ce à quoi l’organisation laïque des sociétés occidentales l’a réduite.

Il est vrai que la définition de la religion fait controverse, à chacun de se faire son opinion. En ce qui me concerne, je trouve réducteur de réduire la religion à sa dimension spirituelle, pour moi elle possède en tant que système de normes, une vocation institutionnelle; la laïcité a fortement raboté cette dimension en affirmant fondamentalement que la morale des hommes doit prendre le pas sur celle de Dieu. D’où, peut-être, le célèbre « Dieu est mort » de Nietzsche ?

Je ne suis ni anthropologue ni philosophe (quand bien même je ne désespère pas de le devenir au crépuscule de ma mort) mais si on accepte cette conception, les constitutions des Etats occidentaux qui fondent le contrat de base de la Loi humaine ne comportent t-elles pas un paradoxe en affirmant sans retenue la liberté de pratiquer une religion, donc selon la conception institutionnelle de la religion, de se rallier à un autre système de lois ? En clair, la liberté de culte, la liberté d’honorer un Dieu, plutôt que d’être considérée comme un des droits fondamentaux, ne devrait-elle pas être subordonnée au respect de ces droits ?

La question du voile résume bien cette contradiction: une femme voilée invoquera le plus souvent le prescrit religieux pour justifier le port de celui-ci. Mais la loi des hommes, considérée comme universelle en ce qu’elle s’applique à TOUS, ne doit-elle pas primer sur les particularismes de certains dès lors qu’un arbitrage doit-être fait ? En clair, la majorité démocratique n’a-t-elle pas le droit souverain de plier le prescrit religieux à sa volonté lorsqu’elle estime, souverainement, que celui-ci viole un de ses principes fondamentaux, j’ai nommé : l’égalité homme-femme ?

On doit se souvenir que démocratie signifie « souveraineté du peuple » et par conséquent subordonne toute référence transcendantale à la Loi des hommes. La religion dans sa dimension politique n’est pas compatible avec la démocratie. Second enseignement : il n’est nul raison d’interdire le voile si ce n’est pour des questions d’incompatibilité avec un droit de l’homme. Cette question doit être tranchée dans un hémicycle. Reste que même dans l’hypothèse d’une absence d’incompatibilité avec ledit droit, la question d’une interdiction générale doit être distinguée de celle d’une interdiction dans la sphère publique. En France, cette seconde question est réglée par l’application du principe de laïcité qui lui-même découle du républicanisme : le voile, au même titre que les autres signes religieux, n’a pas droit de cité dans l’espace public (à l’école, dans un hémicycle et dans les fonctions d’agent de l’Etat dans la conception républicaine française). En Belgique, c’est le flou artistique. Où sont passés les intellectuels ?

(1) Extrait d’une opinion sur un forum : http://www.radio-canada.ca/nouvelles/International/2010/02/05/005-integration-europe.shtml# . Exactitude étymologique vérifiée.

La laïcité « à la belge » : un compromis boiteux.

Cet article se propose de réviser les principes de la laïcité à la belge afin de les mettre en perspective avec le modèle français et d’en dégager les contradictions. Ensuite, je formule des propositions de réforme de notre système afin d’assurer les conditions d’un vivre ensemble multiculturel émancipateur pour tous.

La laïcité à la belge (1):

La laïcité belge se différencie sous de multiples aspects du modèle français. Au contraire de celui-ci, l’Etat n’exclut pas les cultes, il les reconnaît sous certaines conditions. A ce jour, six religions sont reconnues : le catholicisme, l’anglicanisme, l’orthodoxie, le judaïsme et l’Islam, auxquelles vient s’ajouter une communauté philosophique non confessionnelle.

Ces cultes sont financés par l’Etat qui prend en charge les traitements et pensions des ministres des cultes, des aumôniers et professeurs de religion ainsi que l’organisation des cours dans l’enseignement officiel. En outre, les cultes reconnus peuvent aussi bénéficier de moyens publics affectés à la rénovation de leurs bâtiments.

Cette différence marquée par rapport au régime français s’explique par le facteur historique. En France, la laïcité est l’aboutissement d’une lutte anticléricale. A contrario, la construction de notre régime politique ne se fit pas contre mais avec l’Eglise, par l’alliance des catholiques et des libéraux qui cherchèrent à s’affranchir du régime de Guillaume d’Orange. Ce roi protestant chercha à détruire l’emprise du clergé catholique sur les territoires de l’actuelle Belgique en proclamant l’égalité des cultes, c’est un des facteurs qui déclencha la révolution de 1830.

La neutralité dans l’enseignement et la fonction publique (1):

Le principe de neutralité de l’enseignement est énoncé à l’article 24,§1er de notre Constitution : « (…) la communauté organise un enseignement qui est neutre. La neutralité implique notamment le respect des conceptions philosophiques, idéologiques ou religieuses des parents et élèves. Les écoles organisées par les pouvoirs publics offrent, jusqu’à la fin de l’obligation scolaire, le choix entre l’enseignement d’une des religions reconnues et celui de la morale non confessionnelle ». Cette disposition légale justifie la neutralité du corps enseignant et du personnel des établissements scolaires.

La question du port des signes religieux au sein de l’enceinte scolaire divise. Vu l’absence de législation, chaque établissement possède la liberté de fixer ses propres règles. Dans plus de 95% des cas, le port de ces signes fait l’objet d’une interdiction.

Dans la fonction publique, le devoir de neutralité est modulé selon l’existence ou l’absence d’un contact entre l’usager du service public et l’agent. Un agent directement en contact avec le public est soumis à un devoir de réserve objectif qui conduit à ne pas porter de signe religieux ainsi qu’à un devoir de réserve subjectif dans les attitudes et sa conduite à l’égard des usagers des services publics.

Les contradictions du modèle belge :

La thèse que je vais défendre est que le système belge, contrairement au système français, est un bricolage sujet à de multiples contradictions. C’est le résultat d’un compromis qui si maintenu en l’état porte les germes de conflits à venir, notamment lorsqu’on envisage la place de l’Islam dans notre société. Sa grande faiblesse est qu’il repose sur une logique de rapports de forces qui présente le risque de nous exposer à la dérive communautariste, prémisse à l’éclatement du corps social.

Une des premières contradictions de notre modèle est qu’il existe une différence de traitement objective entre un croyant dont la religion est reconnue et les autres. Pour faire concret, un hindou n’a pas droit à une reconnaissance officielle de sa confession, c’est une discrimination qui loin de se justifier pour des raisons objectives repose sur une simple logique de rapports de forces. L’hindouisme n’est pas reconnu par l’Etat tout simplement parce que ses pratiquants constituent une minorité qui n’a pas atteint la masse critique pour porter ses revendications au cœur de l’espace public.

De cette contradiction en découle directement une autre : le fait que chaque citoyen au sens républicain du terme contribue financièrement, via l’usage de deniers publics prélevés par l’impôt, à financer les particularismes d’individus, soit le régime confessionnel d’autrui. Cette situation contredit clairement le principe de l’utilisation universelle des deniers publics cher à l’idéal républicain. Le Pacte Scolaire de 1954, qui établit les modalités de financement de l’enseignement catholique, porte également cette contradiction.

Ensuite, la neutralité belge provoque une incertitude juridique en posant des balises floues dans l’enseignement et la fonction publique. Elle porte les germes d’un conflit avec l’Islam en ce qu’elle établit une différence de traitement entre cette religion et les autres. En effet, l’Islam se singularise par le port de signes religieux ostentatoires, au contraire de la plupart des autres « grandes religions » (on voit dans cette expression l’absurdité du modèle belge)  de notre pays (l’hindouisme se manifeste aussi par le port de tels signes). Dès lors, en pratique, toute interdiction de port de signes religieux dans l’enseignement ou la fonction publique ne peut que viser le foulard islamique et aboutir à la stigmatisation d’une communauté. Sans oublier le risque qu’une école catholique bannisse le voile mais pas le port de la croix catholique par exemple.

Enfin, l’enseignement dispensé par l’Etat prévoit que chacun puisse choisir un cours confessionnel ou non confessionnels dans la liste des sept (voir plus haut). Je suis d’avis qu’il n’est pas du ressort de l’Etat de permettre à l’école la pratique du culte. L’école est un lieu d’étude, pas de pratique religieuse, par conséquent, c’est d’étude dont il doit être question. Sans oublier que ce système consacre ouvertement une approche communautariste : à chacun sa confession.

Le risque d’une dérive communautariste

On le voit, le modèle belge est loin de repousser le religieux dans la sphère privée. En particulier, le catholicisme conserve une emprise importante sur l’Etat via l’omniprésence et le maintien de l’enseignement catholique.

Quel est le problème me direz-vous, nous avons en Belgique une tradition de cohabitation pacifique entre l’Etat et le religieux. Ceci est certes vrai, mais il convient d’observer que cet équilibre est fragile car le modèle belge ne garantit pas qu’il ne puisse légitimement être remis en question. En effet, il serait logique pour chacune des religions reconnues par l’Etat d’aspirer à la même reconnaissance que le catholicisme. Pour être concret, refuser à l’Islam l’ouverture d’un réseau d’enseignement islamique subventionné par l’Etat constituerait une différence de traitement flagrante entre le catholicisme et l’Islam qui ne pourrait se justifier en droit. Seules des raisons historiques du style « le catholicisme vient de chez-nous et l’Islam d’ailleurs », un raisonnement communautariste, basé non sur le droit et le traitement égal de tous, pourrait légitimer un refus de financer un enseignement islamique. Or, l’ouverture d’un enseignement propre à chaque religion aurait pour conséquence directe l’éclatement du corps social et la balkanisation de notre société.

Un parachèvement de la séparation de l’Eglise et de l’Etat comme condition d’un vivre ensemble pluriel

La Belgique est à la croisée des chemins entre la laïcité et le communautarisme, elle doit choisir entre ces deux options. Je suis d’avis que le modèle républicain bien que considérant son imperfection,  n’est pas sujet aux contradictions du modèle belge. Il rétablit une égalité en droit entre les religions qui fait défaut au modèle belge et en ce, évacue le risque d’une dérive communautariste. Je suis convaincu que le métissage du corps social doit nous pousser vers la laïcité comme modèle d’organisation d’un vivre ensemble pluriel, juste et équitable pour tous. Par conséquent, je me pose en faveur d’un parachèvement de la séparation entre l’Eglise et l’Etat en Belgique. Concrètement, ceci signifie l’application du principe de laïcité à la sphère publique dont le principal aboutissement serait la création d’un enseignement républicain, ce qui signifie une déconfessionnalisation des réseaux, un tabou en Belgique.

Toutefois, je suis pour certaines mesures d’assouplissement par rapport au modèle français. Ainsi, si je trouve que la pratique religieuse doit être confinée à la sphère privée, je suis convaincu que l’institution d’un cours multiconfessionnel dans l’enseignement en substitution d’un simple cours confessionnel permettrait de donner aux élèves des éléments de réflexions critiques pour d’une part relativiser leur propres référents religieux et d’autre part, jeter des ponts avec les autres cultures. Ensuite, je suis pour un financement des cultes « à l’allemande », ce qui signifie que l’Etat joue un simple rôle d’intermédiaire dans le financement de ceux-ci en centralisant les préférences de chacun. Selon ce système, chaque contribuable doit indiquer à l’Etat la confession qu’il pratique ou qu’il entend subsidier. De la sorte, chaque culte serait financé au prorata de son nombre de fidèles et l’égalité de traitement entre les religions garantie. Ainsi, le risque d’une lutte tribale des groupes religieux pour augmenter leur influence au sein de la sphère publique serait évacué.

Lutter contre la discrimination à l’embauche et les inégalités sociales en amont

Jean Jaurès affirmait que la république est « laïque et sociale ». Sans son corollaire qui est de lutter contre les inégalités sociales et la discrimination, l’idéal républicain n’est qu’un fantasme. En amont de la laïcité, un effort doit être fait pour promouvoir le dialogue, l’entente, le respect et la tolérance entre les différents individus qui composent la société. Tel est le prix à payer pour éviter la dérive communautariste et fonder une société multiculturelle respectueuse des convictions de chacun. Je suis d’ailleurs persuadé que l’échec du fédéralisme belge est avant tout celui d’un communautarisme exacerbé. Rétablir le vivre ensemble en Belgique passerait par une réhabilitation du corps politique, un débat assez loin des préoccupations actuelles.

(1) informations tirées du préambule au décret laïcité de la quatorzième simulation du parlement de la communauté française de Belgique.

La laïcité « à la française » : un idéal émancipateur pour tous.

Cet article propose (au risque d’être parfois approximatif) d’exposer ce en quoi la vision républicaine dont se réclament nos voisins français peut constituer un modèle fédérateur d’ethnies multiples et par la même contribuer à réhabiliter le vivre ensemble dans un contexte social aux identités multiples. Je conclus en opérant le lien avec la question de la place de l’Islam qui conditionne le vivre ensemble bruxellois.

Mes réflexions se basent sur un article de Dominique Schnapper (1)  mais de façon plus large elles sont un condensé de  mes lectures issues du dossier « la laïcité, le communautarisme et les principes républicains » compilé par l’Observatoire du Communautarisme (2).

L’idéal républicain

En un mot, la vision républicaine de la Nation est un concept permettant d’articuler les particularismes autour d’un socle de valeurs universelles. La république est un corps politique dont les constituants sont les citoyens. Chacun de ceux-ci possèdent une partie de la souveraineté de la Nation et sont égaux en droit devant la Loi. Ceci justifie la pratique politique qui considère qu’un Député ne représente pas un groupe particulier mais le corps politique  en excluant l’idée que des « communautés politiques » ou des « groupes ethniques » particuliers puissent être reconnus en tant que tel dans l’espace public. La maxime « la République est une et indivisible » synthétise bien l’essence de ce corpus philosophique. Bien évidement, l’idéal républicain repose sur une distinction entre ce qui relève du domaine public, et donc par essence concerne tous les citoyens, de ce qui relève de la sphère privée qui elle concerne des individus. L’individu, par opposition au citoyen, est concret, il s’identifie à des communautés, à des particularismes.

Le pari de l’idéal républicain est que le corps politique, universel, doit primer sur les communautés, qui ne reflètent que des particularismes. Cette condition est essentielle pour se prémunir d’une balkanisation de la société et d’une appropriation de l’espace public, de ce qui relève de l’universel, de tous, par quelques-uns.

La laïcité et « l’école du citoyen » comme principes organisant le vivre ensemble

La laïcité est l’instrument par lequel l’idéal républicain prend corps et réalise son objectif émancipateur pour chaque individu, sans préjudice de sa couleur de peau, son sexe, ses convictions philosophiques ou religieuse. Elle se pose en un principe d’intégration en considérant que dans l’espace public, les hommes sont des citoyens libres et égaux. Ainsi, l’Etat, qui est l’émanation des citoyens formant la Nation est par définition concerné par les matières relevant du domaine public. En ce, il ne peut reconnaître ni financer aucune religion (voir loi de 1905) ou conviction philosophique (athéisme, déisme,…) qui par définition ne concerne que les seuls fidèles et par la même relève du domaine privé. C’est ce qui fonde la laïcité. En refusant de reconnaître une religion ou une forme de conviction philosophique plutôt qu’une autre, la laïcité organise l’égalité, le respect des particularismes de chacun.

Dans l’optique républicaine, l’école relève du domaine public. Elle est le lieu où la rencontre des citoyens  rend l’intégration possible. Toute personne, quelle que fût son origine où ses croyances, est susceptible d’être intégrée dans la société politique si elle reçoit l’éducation nationale par laquelle des individus issus de tous horizons deviennent des citoyens. Ceci implique, vous l’aurez compris, que l’école est organisée sur des bases universelles et de ce fait ignore volontairement les particularismes, soit : le sexe, les origines et les convictions religieuses de chacun. Ce raisonnement justifie le bannissement du port de signes convictionnels dans le cadre scolaire. Une méprise courante est de penser que les lois qui organisent cette interdiction relèvent d’un cas d’exception visant l’Islam, le foulard islamique en particulier. Il n’en est rien, car tous les signes convictionnels (religieux ou philosophiques) sont bannis. La laïcité s’organise donc bien autour du principe d’égalité. L’école est alors considérée comme le lieu de savoir, ou chaque individu est invité à prendre une certaine distance par rapports à ses origines, à s’inscrire dans une démarche auto-réflexive. C’est ainsi que la République entend former des citoyens critiques et responsables, elle peut alors légitimement se réclamer d’une logique d’intégration émancipatrice pour chacun.

Critique

La vision républicaine possède bien entendu ses détracteurs. Les penseurs communautariens s’appuient sur la critique Marxiste pour justifier leur doctrine communautariste: en traitant également des personnes inégales, le prétendu universel républicain légitimerait les discriminations réelles. Cette critique évoque le plus souvent la situation des Afro-américains et des filles voilées pour qui une interdiction du port du voile dans l’espace public constitue un préjudice important puisqu’elle les exclus de la gestion des affaires de l’Etat, de la fonction publique.

Cette critique fait sens. Elle s’expose néanmoins au  contre-argument qu’il faut « comparer le prix » des autres politiques possibles. Et là, vous le devenez, la critique à l’égard du communautarisme, de politiques particularistes (prenant la forme de discriminations positives), est virulente. Elle s’articule principalement autour de trois points. Pour commencer, ces politiques enferment l’individu dans ses particularismes, en ce qu’elles confortent l’idée qu’un individu ne naît pas comme un être avec une identité à construire, mais avec une identité donnée. Ensuite, elles ne facilitent pas l’intégration sociale en organisant un repli identitaire qui débouche sur une forme de balkanisation de la société. Enfin, elles rendent caduc le principe d’égalité entre des groupes. En effet, comment assurer l’égalité de divers groupes si on leur donne des droits différents (nldr : c’est la logique des accommodements raisonnables) ?

L’Etat providence :

Habituellement, les politiques sociales doivent corriger les défauts de l’universalisme républicain et assurer réellement l’égalité des chances. L’Etat doit intervenir en faveur des plus faibles. Dans cette optique, l’échec de l’intégration n’est pas imputé à un disfonctionnement du modèle républicain mais aux politiques sociales, la différence entre celles-ci et les politiques communautaristes, est que les premières sont destinées à tous, pas à une ethnie en particulier. L’Etat Providence rencontre donc les aspirations de la critique marxiste qui prône une égalité réelle et pas simplement formelle. Toutefois, les politiques sociales étant dans la pratique souvent orientée vers des groupes particuliers, elles constituent une forme de discrimination positive tendant à leur « ethnicisation ». Dans ce cas, on passe du formel à l’individuel, de l’universel au singulier. On peut donc dire qu’en pratique chaque politique sociale est une forme de discrimination positive.

Sortir d’une logique de rapports de forces :

Au final, la laïcité est davantage un concept philosophique qu’une spécificité française. Son grand mérite est de proposer une logique qui se soustrait à celle des rapports de forces en créant un espace qui est la condition de coexistence des libertés. Le communautarisme au contraire procède d’une logique tribale qui expose au risque que chaque groupe essaye de maximiser son emprise sur l’Etat, de s’approprier l’espace public. Au contraire, le républicanisme civique garantit qu’aucun groupe ne puisse s’approprier cet espace, la Nation.

Cette conclusion pèse de tout son poids lorsqu’on envisage la question de la place de l’Islam en Europe (qui dans le cas qui nous intéresse, se pose avec une acuité particulière à Bruxelles). La question est moins celle du voile que celle d’une peur d’un retour à une forme d’obscurantisme découlant des revendications d’un Islam politique. Car soyons clair, la laïcité en établissant une césure stricte entre le pouvoir temporel et spirituel entérine définitivement la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La Laïcité, en ce qu’elle réduit la religion à ses aspects cultuels implique que celle-ci doit renoncer à sa prétention à l’organisation institutionnelle d’une société, ce qui très clairement signifie qu’il est exclut qu’une religion revendique un quelconque projet politique.

On dit souvent de l’Islam que c’est une religion d’Etat, sa spécificité est d’instaurer un véritable système juridique. Contrairement à Jésus, Mahomet a établit son propre Etat islamique dans la ville de Médine. Or, toutes les revendications idéologiques visant à faire adopter par l’Etat les principes de l’Islam portent les germes d’une profonde incompatibilité avec le modèle occidental dont, je le répète, une des spécificités est la séparation des pouvoirs temporels et religieux.

Le modèle belge s’écarte sur bien de ses aspects du modèle républicain. Il sera intéressant d’en analyser les principes dans un premier temps afin peut-être d’en tirer des enseignements ou d’en souligner les contradictions. Au terme de cette démarche, j’espère peut-être aboutir à des propositions critiques claires afin d’envisager la question d’une société multiculturelle plus sereinement. Suite au prochain épisode.

(1)   Cet article D., Schnapper (juin 2000). L’universel républicain revisité. VEI enjeux, 121.

(2) Voir : http://www.communautarisme.net/Laicite-communautarisme-et-principes-republicains_r40.html

Société multiculturelle : la tentation et les dangers du communautarisme

Avec le débat sur l’identité nationale, la question du vivre ensemble pluriethnique fait l’objet d’un débat très vif chez nos voisins français. Cet article propose de réviser les principes d’une doctrine visant à fonder une société multiculturelle : le communautarisme. Il commence par en définir les contours et en proposer une définition. Ensuite, il en dénonce les dérives et les dangers afin d’en cadrer les enjeux au sein de la société belge, la capitale en particulier.

1. Définition

Le terme « communautarisme » est un néologisme fréquemment utilisé en langue française depuis les années 1980. Pierre-André Taguieff (1) en pose les contours.

Extraits du texte « Vous avez dit communautarisme ? » de Pierre-André Taguieff paru dans Le Figaro le 17 juillet 2003.

« Le terme «communautarisme» [désigne], avec une intention critique, toute forme d’ethnocentrisme ou de sociocentrisme, toute autocentration de groupe, impliquant une autovalorisation et une tendance à la fermeture sur soi, dans un contexte culturel dit «postmoderne» où l’«ouverture», et plus particulièrement l’«ouverture à l’autre», est fortement valorisée […]. Par ailleurs, le «communautarisme» est défini par ses critiques comme un projet sociopolitique visant à soumettre les membres d’un groupe défini aux normes supposées propres à ce groupe (telle «communauté»), bref à contrôler les opinions et les comportements de tous ceux qui appartiennent en principe à ladite «communauté». »

« Autre traduction possible, en éthique de l’authenticité : «Sois ce que tu es», le sous-entendu étant que mon «être» m’est donné par l’ensemble de mes appartenances. «Communautarisme» s’oppose donc à la fois à «individualisme» et à «cosmopolitisme». Mais le terme «communautarisme» désigne aussi une idéologie dont la fonction est de légitimer la reconstruction […] des «communautés», dans le cadre des États-nations modernes fondés sur le principe normatif de l’homogénéité culturelle et ethnique […]. […] La «communautarisation» constitue une contestation interne de la construction nationale. »

Taguieff distingue quatre définitions à partir de ces contours assez flous:

1. Mode d’auto-organisation d’un groupe social, fondé sur une «parenté ethnique» objet de croyance, dans une perspective ethnocentrique plus ou moins idéologisée, sur le modèle «nous versus les autres». «Communautarisme» devient synonyme de «tribalisme».

2. Vision essentialiste des groupes humains, chacun étant doté d’une identité essentielle dont on suppose qu’elle est partagée par tous ses membres ou représentants. L’individu est réduit à n’être qu’un représentant plus ou moins typique de ce qu’on imagine être le groupe dans sa nature abstraite ou son essence. L’imaginaire «communautariste» partage cette vision essentialiste avec la pensée raciste ou l’idéologie nationaliste.

3. Politique en faveur des identités de groupe, culturelles ou ethniques, fondée sur la reconnaissance de la valeur intrinsèque et du caractère irréductiblement multiple de ces identités au sein d’une même société, toutes étant supposées également dignes de respect, donc jugées libres de s’affirmer dans l’espace social (mais non pas, à strictement parler, dans l’espace public, qui suppose l’existence d’un champ d’interactions transcendant les «communautés»). Telle est la vision angélique du «multiculturalisme», celle qu’en donnent ses partisans déclarés.

4. Mais le «communautarisme» peut aussi désigner l’usage politique d’un mythe identitaire fondé sur l’absolutisation d’une identité collective. Ou encore caractériser une politique fondée sur le «droit à la différence» suivi dans toutes ses implications et radicalisé en obligation, pour chaque individu, de maintenir avant tout «sa différence», c’est-à-dire l’appartenance de groupe qu’il privilégie (disons, une «culture» d’origine, religieuse le plus souvent, naturalisée). En ce sens, le «communautarisme» apparaît comme une forme de néo-racisme cuturel et différentialiste.

2. Une approche différentialiste de la société multiculturelle

Le communautarisme inspire les doctrines politiques de la société « multiculturelle » ou « pluriethnique ». Toujours selon Taguieff (mais rassurerez-vous, je le rejoints à 100% sur ce point), il implique « une conception de la société désirable comme un ensemble de «communautés» ou de «minorités» juxtaposées, chacune vivant selon ses valeurs et ses normes propres, au nom d’une conception de la tolérance fondée sur le relativisme culturel radical. Mais la tolérance exigée va au-delà de la simple non interdiction, qui revient à reléguer l’expression des identités dans la sphère privée : elle tend à se confondre avec une revendication de reconnaissance positive dans l’espace public. Tolérer ne signifie pas ici supporter ce qui est jugé difficilement supportable, mais respecter inconditionnellement les manières d’être et de penser d’un groupe, en évitant de dévaloriser son autoreprésentation et d’affecter l’estime de soi de ses membres. C’est pourquoi le recours au langage «politiquement correct» dérive nécessairement de la politique de la reconnaissance : l’impératif non discutable est qu’il faut éviter de porter atteinte à l’image ou à la dignité de tout groupe social «minoritaire». Dans cette perspective, le modèle de l’assimilation est récusé en ce qu’il ferait violence aux spécificités ou aux particularismes jugés intrinsèquement et également respectables.«  »

3. Un risque d’éclatement du corps social

Le danger principal du communautarisme est qu’il préside à l’éclatement du corps social. André Bellon (2), l’explique très clairement dans son allocution au Sénat français lors du colloque « La République face aux communautarismes » (24 novembre 2006). Extrait choisis à propos de la discrimination positive (3) (gras ajouté).

« Au fond, que veut-on traiter lorsqu’on veut utiliser de telles méthodes (ndlr : des politique de soutien à un groupe possédant des caractéristiques ethniques particulières)? Un problème social ? Est-ce à dire que tout descendant d’immigré est en situation difficile ? Que le statut social des autres est bon ? Doit-on traiter sa situation sociale en considérant le descendant d’immigré comme un être à part ? En fait, la discrimination dite positive tend à globaliser le problème non pas dans ses caractéristiques sociales, mais dans sa particularité communautaire. (…) Qui plus est, de telles méthodes tendent à dire que les catégories ethniques, religieuses ou sexistes, ont des intérêts différents entre elles. Le corps social n’existe alors plus ; l’intérêt général disparaît. La collectivité nationale s’émiette en catégories relevant de traitements différents : par exemple, la substitution du principe de parité (ndlr : sur les listes électorales) au principe d’égalité signifie l’égalité de deux « groupes » et non plus l’égalité des individus ; ces deux catégories (hommes/femmes) auraient donc par nature des intérêts différents qui nécessitent qu’on les représente « en tant que ». »

Et de conclure par ces mots : « Ces évolutions ne sont, en fait, que le reflet des incapacités de notre société, de l’absence de vrai politique sociale ; la discrimination dite positive n’est pas un progrès, mais l’alibi cherchant à masquer les échecs, en particulier celui d’une politique syncrétique. Elle n’est, finalement, que la conséquence naturelle de l’oubli des principes républicains. Loin de vouloir les sauver, on crée des faux semblants ».

4. La tentation du communautarisme en Belgique :

Pourquoi aborder ce sujet si ce n’est pour en cadrer les enjeux pratiques ? Je l’ai écris dans mon billet précédent « Justice et insécurité à Bruxelles : remonter à la racine du « Mal Sécuritaire », la réalité sociologique métissée de la capitale exige d’y redéfinir les jalons du vivre ensemble, de définir un modèle de cohabitation interculturelle. Or, lorsque j’observe qu’Ecolo, le PS et le CDH sont partisan des accommodements raisonnables, je constate que la tentation communautariste nous guette. Plus crucialement, le débat sur la place de l’Islam à Bruxelles, qui –nous dit on- pourrait devenir la première religion dans la capitale d’ici vingt ans, comporte des enjeux et des dangers qui doivent absolument être balisés et faire l’objet d’un débat en profondeur. En passant, j’épinglerai les positions communautaristes de Mme Milquet et M. Moureaux qui pour moi se justifient pour des raisons bassement électoralistes.

Je suis pour ma part convaincu que l’enjeu du vivre ensemble multiethnique passe par une réflexion sur l’universalisme, l’existence d’un socle commun de valeurs, qui s’impose à tous. Le communautariste est une dérive qui repose sur une vision naïve de la société multiculturelle.

Suite au prochain épisode.

(1)     Philosophe, directeur de recherche au CNRS, auteur entre autres de La Nouvelle Judéophobie (Editions des Mille et une nuits), de L’Illusion populiste (Berg international) et de Du progrès (Librio).

(2)     Ancien Président de la Commission des Affaires Étrangères de l’Assemblée nationale.

(3)     Voir : A., Bellon (24 novemmbre 2006). La discrimination « positive » : un instrument contre la République. Disponible sur : http://www.communautarisme.net/La-discrimination-positive-un-instrument-contre-la-Republique_a869.html

Justice et insécurité à Bruxelles : remonter à la racine du « Mal Sécuritaire

dans la série « halte au populisme et aux solutions faciles »

L’insécurité est un thème récurrent dans les médias. Les actes d’agression violents régulièrement constaté à Bruxelles (Joe van Holsbeeck, Molenbeek, braquages de bijouteries par exemple) ont fini d’ériger « l’impunité » en thème de campagne. On se souviendra des réactions musclées de M. Modrikamen proposant « de mettre des soldats dans la rue s’il le faut » et du président du Sénat, M. De Decker, proposant d’encadrer les jeunes délinquants par des militaires. On se souviendra aussi des critiques à l’égard des propositions de réforme de la Justice du ministre De Clerck, en particulier celle de l’application des peines.

S’il est incontestable qu’il existe aujourd’hui un fort sentiment d’impunité qui doit être jugulé par un renfort du contingent policier et une plus grande efficacité de la Justice, il faut garder à l’esprit que ce ne sont là que des mesures en aval. Le volet sanction doit s’accompagner d’un volet prévention en amont visant à combattre le mal à sa racine.

L’insécurité économique et sociale est incontestablement une des sources du mal sécuritaire. Avec un taux de chômage de 19,5%, soit presque le double de la moyenne belge, des jeunes (15 à 24 ans) dans leur ultra-majorité (33%), l’insécurité sociale dans la capitale est grande (1). Un paradoxe si on sait que la région Bruxelloise contribue au PIB (20%) pour le double de sa population (10%). La figure 1 montre l’acuité du problème : la grosse majorité des demandeurs d’emplois inoccupés (DEI) ne possèdent pas leur certificat d’enseignement secondaire.

Figure 1 Source: (1)

Mais s’arrêter à ce simple constat serait hypocrite. Mon hypothèse est que l’autre facteur, sociologique, qui explique le sentiment d’insécurité à Bruxelles est le métissage de sa population. Au 1er janvier 2008, 295.043 personnes parmi les 1.048.491 habitants officiellement recensés étaient de nationalité étrangère, soit 28,1%. Ce pourcentage est plus de trois fois plus élevé que la moyenne belge de 9,1% d’étrangers. Si on tient compte des étrangers inscrits au registre d’attente, cette part se monte à 29,3% contre une moyenne nationale de 9,6%. Ce constat en soi n’est ni surprenant, ni dérangeant. Après tout, la région de Bruxelles-capitale est avant tout une métropole, la capitale d’un pays, et celle de l’Europe de surcroît, elle possède donc des caractéristiques socio-démographiques propres. D’ailleurs, il serait malhonnête d’omettre que respectivement 14%, 16% et 17% de ces étrangers sont issus de l’UE 15, 25 et 27. Comme il serait tout aussi malhonnête de ne pas préciser qu’il ne s’agit là que d’indicateurs « légaux », c’est-à-dire basés sur la nationalité. Par conséquent, des indicateurs sociologiques seraient plus appropriés (par exemple, les naturalisations récentes ne sont pas prisent en compte) (2). La figure 2 brosse un tableau plus contrasté de la réalité Bruxelloise :

Figure 2. Source: (2)

Reste que prouver l’hypothèse que le métissage de la population bruxelloise est à l’origine d’un sentiment d’insécurité est délicat. Sans oublier que le cas échéant, il faudrait encore établir si ce sentiment est objectif ou subjectif. Dans cette perspective, il conviendrait d’user d’une double approche : (1) interroger la population belge d’origine belge sur son ressenti par rapport à cette question permettrait de dégager un hypothétique sentiment d’insécurité subjectif lié à une méfiance de l’autre; (2) Dans un second temps, il conviendrait de vérifier si ce sentiment se justifie objectivement. A cette effet, il faudrait user de statistiques de la criminalité basées sur des critères sociologiques (couleur de peau, origine, …) et non juridiques (la nationalité), ce qui dans une société démocratique est très délicat. En bref, l’enjeu serait d’évaluer le degré de tolérance d’une population et les caractéristiques sociologiques des fauteurs de troubles.

Si les résultats de cette enquête démontraient l’existence d’un sentiment d’insécurité subjectif, les moyens à employer seraient bien différents de ceux concluant à une recrudescence objective des actes de violence de populations ayant certaines caractéristiques sociologiques. Dans le premier cas, c’est le vivre ensemble, la cohabitation d’ethnies différentes qui serait en cause : le terme « poudrière sociale » prendrait tout son sens. Une augmentation du nombre de policiers n’y changera rien, c’est sur l’intégration et le dialogue des populations qu’il faudrait travailler. Dans le second cas, il faudrait travailler en aval sur un renforcement de la surveillance de ces groupes et en amont sur des politiques sociales de prévention et d’intégration.

Donc, pour ramasser un peu ma pensée : (1) il y a un problème très clair au niveau de l’enseignement bruxellois qui alimente une insécurité sociale qui dégénère en actes de violence ; (2) le métissage de la population bruxelloise est un terreau propice à une montée de l’intolérance qui peut déboucher sur un sentiment subjectif d’insécurité ou, chose beaucoup plus grave, dégénérer en mini-guerre ethnique. Dès lors, il est crucial que (1) la région bruxelloise hérite des compétences et de moyens financiers lui permettant de dispenser un enseignement adapté au profil socio-économique de sa population (et c’est donc davantage de Justice sociale dont il est question dans ce dossier que de justice coercitive…); (2) il devient urgent qu’on réfléchisse à un modèle de cohabitation interculturelle.

La boucle est bouclée, rien de nouveau sous le soleil me direz-vous. Certes, mais j’ai écris ce billet dans le but d’amener la question centrale du débat : une société multiculturelle est-elle possible, et si oui, à quelles conditions ?

On distingue habituellement trois modèles de cohabitation : l’assimilation, l’intégration et le communautarisme. L’assimilation consiste à rogner l’identité d’autrui, elle n’est pas compatible avec les valeurs d’une société démocratique. Le communautarisme fait actuellement l’objet d’un débat houleux dans le monde francophone (cf. débat sur l’identité nationale en France), il mérite que j’y consacre un billet. L’intégration est la troisième voie, médiane, qui pour moi constitue le compromis entre ces deux extrêmes, je lui réserve aussi un autre billet.

(1)   IBSA. Indicateurs statistiques 2009 (chômage). Voir : http://www.bruxelles.irisnet.be/cmsmedia/fr/is_2009_chomage.pdf?uri=ff80818127978cf701279a4924ae0161

(2)   IBSA. Indicateurs statistiques 2009 (population). Voir : http://www.bruxelles.irisnet.be/cmsmedia/fr/is_2009_population_structure.pdf?uri=ff80818127978cf701279a41886a005d

Justice Sociale et Liberté individuelle sont-elles compatibles ? Rawls : Une théorie libérale de la Justice.

Dans la série, « par delà la Droite et la Gauche »

De prime abord, il semble exister un « trade-off » (littéralement, « compromis) entre les deux valeurs centrales de la vie en société : la liberté et l’égalité. Le clivage gauche-droite est né de la difficulté d’opérer la synthèse entre ce qui semble constituer deux pôles situés aux antipodes. La gauche en ayant pour dessein la Justice Sociale, privilégie l’égalité, alors que la droite  privilégie la liberté. A l’heure où seul subsiste le modèle libéral, dont l’atome mère est la liberté individuelle, subsiste cette interrogation fondamentale : n’est-il pas possible d’opérer la jonction entre ces deux tendances dans le cadre de nos sociétés libérales?

C’est précisément la tâche à laquelle John Rawls (1921-2002), penseur phare du XXème siècle, s’est attelé avec ferveur. Dans son livre « a theory of Justice » (1971) notamment, il développe une théorie libérale de la Justice basée sur le concept « d’inégalité juste ». Le concept central de sa pensée est que les inégalités ne pourraient être justifiées que si la société en tire elle-même un plus grand avantage. Une personne talentueuse aura donc droit légitimement aux revenus plus élevés que lui vaut son talent si la collectivité en profite aussi (via un impôt plus élevé par exemple ) (1) (2).

Il existe deux types d’inégalités : sociales et génétiques. Je suis persuadé que l’enseignement est l’outil qui doit corriger les premières. Ainsi, « à talent égal mais situation sociale inégale », l’enseignement doit rétablir l’égalité des chances, ce qui signifie concrètement que l’Etat doit déployer davantage de moyens dans les écoles défavorisées. Rawls se détache de la vision libérale classique qui ne considère que les inégalités sociales en prenant en compte le facteur génétique (1). Ce dernier pourrait donner sa légitimité à la fonction de redistribution de l’Etat des riches envers les plus pauvres, et donc justifier une taxation plus importante de l’individu plus talentueux, mais selon moi ce raisonnement coince car il postule que les gens au patrimoine génétique plus riche, « plus talentueux », percevront nécessairement une rémunération plus importante. En d’autres termes, je doute qu’à situation sociale égale, un individu au patrimoine génétique plus riche qu’un autre perçoive un salaire plus élevé.

Car en fait, la logique des marchés est tout autre. Les différences de salaires sur le marché ne se justifient pas pour des motifs de talent mais pour des motifs de rareté. Certes, il y a un lien de corrélation entre les deux, mais ces sont deux éléments sont distincts. Par exemple, à complexité de tâche identique, un métier à risque sera mieux rémunéré (prime de risque). Le salaire n’est qu’un indicateur de la rareté sur le marché. Dès lors, devenir riche est moins une question de talent que de positionnement. Tout l’enjeu pour un travailleur est de se rendre indispensable en développant une compétence pour laquelle la demande est supérieure à l’offre sur le marché du travail.

En fait, le seul motif qui selon moi pourrait justifier la fonction de redistribution de l’Etat est une responsabilité sociale des riches envers les plus pauvres : ceux qui ont tiré leur épingle du jeu – pas nécessairement les individus dotés du meilleur potentiel génétique- font face à un impératif moral d’aider les victimes des mauvaises contingences de la vie. La science économique fournit quant à elle une base justificative alternative qui se fonde sur le postulat que l’utilité marginale de la richesse est décroissante, ce qui signifie concrètement que l’utilité d’un euro supplémentaire pour un individu donné a une utilité inférieure à celle d’un euro supplémentaire pour un  individu moins riche. Par exemple, l’utilité d’un euro pour un milliardaire est inférieure à celle de cette même somme pour un sans-abri. Ainsi, on pourrait augmenter le bien-être de la société, mesuré en utilité, en transférant une partie de la richesse du premier vers le second. Toutefois, je n’aime pas ce raisonnement car il établit qu’une société égalitaire (à 100%) est celle ou tous les individus possèdent la même richesse (ou l’utilité marginal de chaque euro pour chaque individu est identique. Dans ce cas, il est impossible d’augmenter le bien-être social en diminuant la richesse d’un individu au profit d’un autre), ce qui rend caduc le concept « d’inégalité juste » qui au contraire tolère des différences de richesse (3).

En conclusion, un impératif moral de solidarité envers les plus faibles se traduisant dans la pratique par une fiscalité redistributive et une éducation assurant l’égalité des chances sont pour moi les deux facteurs qui en fondant une Justice sociale dans une démocratie libérale réconcilient les valeurs que sont la Liberté et l’Egalité, la droite et la gauche pour le dire sans nuance. De ce point de vue, je suis d’accord avec Rawls pour qui  le système de la démocratie libérale est encore aujourd’hui le système le plus désirable qui soit, au moins à court et moyen terme. Et cela parce que Justice et liberté sont compatibles et fondent le contrat social démocratique (voir 2).

Reste que l’impératif moral de solidarité ne se justifie qu’en regard des contingences de la vie. Ainsi, il est incompatible avec toute forme d’assistanat ou de précarisation coupable. Ou pour le dire plus platement : je ne me considère pas moralement en devoir d’être solidaire avec un individu qui de son propre fait se trouve dans le manque. Or, vouloir séparer le bon grain de l’ivraie, les pauvres « coupables » de leur condition et les autres,  équivaut à rentrer dans un débat sur le poids des déterminismes. Il est selon moi impossible de résoudre cette contradiction. Dans ce cas, soit on privilégie la liberté en faisant reposer la solidarité sur une base volontaire, soit on privilégie l’égalité en imposant cette dernière.

L’idéal de Justice sociale ne mérite t-il pas cette entorse à la liberté individuelle ?

Certes, mais le préjudice qui lui est fait doit être réparé sous la forme d’incitants, ce qui signifie concrètement que travailler davantage ou cesser de chômer doit rapporter davantage que les bénéfices de la solidarité. On peut alors parler de « liberté juste ».

(1)     Source : Wikipedia. Voir : http://fr.wikipedia.org/wiki/John_Rawls

(2)     Voir : http://www.denistouret.net/ideologues/Rawls.html

(3)     Par ailleurs, le postulat que l’utilité marginale de la richesse est décroissante est vrai dans l’absolu, mais pas relativement car les besoin de chacun évoluent proportionnellement avec le niveau de richesse ce qui implique que l’utilité marginal de la richesse soit constante (l’utilité d’un euro pour Bill Gates et dans l’absolu moins importante que pour moi mais étant donné que M. Gates possède un train de vie 1 milliard de fois plus élevé que le mien, on pourrait affirmer qu’elle est identique).

Face-à-face N-S II: ma question à Elio Di Rupo.

Dans le cadre d’un second face-à-face nord-sud, le Soir et De Standaard organisent un débat le 7 juin à l’ancienne Belgique. Quatre ténors de la politique belge en les personnes de Didier Reynders, Elio Di Rupo, Bart De Wever et Yves Leterme s’affronteront. A cette occasion, 100 lecteurs de chacun de ces deux journaux seront sélectionnés pour être présent et poser une question à l’orateur de leur choix. Je figure parmi les heureux élus et soumettrai à cette occasion cette (double) question à M. Di Rupo:

Introduction:


Le PS affiche comme priorité le redéploiement économique de la Wallonie (cf. Plan Marshall), objectif louable s’il en est un. En parallèle, vous prétendez défendre les chômeurs, les pauvres, les opprimés, la veuve et l’orphelin. Dès lors, ne trouvez-vous pas que votre parti est en proie à un conflit d’intérêt: d’un côté le PS à un intérêt objectif à maintenir sa base électorale (les pauvres) dans l’indigence, de l’autre, il prétend nous sortir du marasme économique. Et à ce titre, il est victime d’un fameux paradoxe: l’objectif de redistribution est subordonné à l’existence des riches, les socialistes (à moins de partager la pauvreté) se nourrissent du vice qu’ils dénoncent. En bref, je pense que l’électorat du PS est inversement proportionnel au nombre de riches, votre parti n’est que l’avocat d’intérêts corporatistes, ceux des pauvres.

Question :

1) En regard de cette double observation, M. Di Rupo, qu’est-ce qu’un socialiste aujourd’hui? Qu’est-ce qu’un socialiste aujourd’hui si ce n’est un libéral de gauche, çàd quelqu’un qui cherche à assurer la condition de base pour que le modèle libéral puisse réellement porter un idéal émancipateur pour tous, j’ai nommé: l’égalité des chances. En fait, quelle différence subsiste t-il sur le plan idéologique entre le PS et le MR, si ce n’est une différence de perception (PS défenseurs du bien-être social vs MR parti des nantis)?

2) Pour dire vrai, il me semble que le modèle libéral a triomphé à tous les niveaux, pour moi, chaque parti pratique une forme de libéralisme différente. Dès lors, n’est t-il pas démago et lénifiant de parler de “bain de sang social” et de “crise libérale” (cf . les régionales de 2009)? Selon moi, votre discours est facile, sans nuance, dangereux, d’autant qu’il pratique l’amalgame: la crise actuelle n’est que celle d’une forme débridée de libéralisme économique (qui par ailleurs est pratiquée aux Etats-Unis, pas en Europe). Dès lors, est-ce faire preuve d’honnêteté intellectuelle que de faire l’amalgame avec le discours du MR, d’autant que c’est là profiter de l’indigence intellectuelle de ceux là-même que vous défendez.

Merci d’avance pour votre réponse.

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