les idées qui font des petits!

Le projet de décret Inscriptions de la ministre Simonet a été adopté en Commission ce mercredi 3 mars. Le vote en plénière se fera dans quinze jours. Ceci signe t-il la fin d’une saga qui vire au ridicule ? Pour rappel, les ministres Arena et Dupont se sont déjà cassé les dents sur ce dossier.

Je vais poser ici une discussion sur le fond. Le problème est clairement identifié : il existe des variations de niveaux inacceptables entre les institutions scolaires de l’enseignement primaire et secondaire. On peut également affirmer qu’il y a un consensus sur la cause : le manque de mixité sociale des établissements. Pour le dire platement : il y a des écoles de riches et des écoles de pauvres. des écoles ghettos et des écoles élitistes. Enfin, il semble qu’il y ait consentement unanime quant à la nécessité de trouver des solutions.

La question est de savoir si les moyens qu’on identifie pour remédier au problème sont efficaces et pertinents. Pour y répondre, il nous faut remonter aux principes. L’objectif d’un décret-inscription est de lisser les variations de niveau. Pour ce faire, on peut agir sur deux paramètres : l’offre,soit, la qualité de l’encadrement, c’est-à-dire le corps enseignant et les infrastructures, et/ou la demande, soit, les élèves et les parents. Le présent décret-inscription fait clairement le choix de réguler la demande en imposant par exemple un quota de mixité sociale de 20% en fonction de critères socio-économiques.

Une première remarque s’impose d’emblée. Poser le choix d’agir sur la demande c’est s’exposer a de nombreuses complications administratives et techniques. Par exemple, il faut collecter les données, respecter les quotas. Il faut également qu’il y ait adéquation entre les critères et la réalité socio-économique, sans quoi il y aura des places excédentaires ou trop peu de places dans certaines écoles. Sans compter qu’il est délicat d’exiger d’un parent qu’il place son élève dans une institution éloignée de son boulot ou de son lieu de résidence et ce, même si de nombreux accommodements sont prévu dans le décret (je discute ici des principes).

Dès lors qu’on tient pour acquis que l’enseignement est un bien public (au sens juridique du terme), c’est-à-dire financé par la collectivité à travers l’impôt, l’Etat doit garantir deux choses : (1) le libre choix de son institution scolaire et (2) l’égalité des chances. Le premier élément suppose qu’on ne régule pas la demande, qu’on n’impose pas un choix d’institution scolaire aux parents. Le second élément suppose qu’on agisse sur l’offre en mettant davantage de moyens dans les écoles dites « défavorisées ». Plus de profs, des cours de remédiation, un accompagnement des parents, des études dirigées, …etc. Le maître mot est responsabilisation des parents, ce qui (1) suppose de donner les outils permettant cette responsabilisation et (2) passe par la réaffirmation de la primauté de l’autorité de l’enseignant sur celle des parents.

L’idée est d’empêcher une chose : qu’on tire le niveau vers le bas. Ceci peut se produire dans deux cas : (1) lorsque le professeur est mauvais et (2) lorsque le professeur doit adapter le niveau à son public. Le premier cas est à mon avis marginal. Le directeur d’école –et pas les parents directement – doit gérer ce problème. Bien entendu, celui-ci doit posséder la légitimité pour ce faire. Une élection par ses pairs doit garantir cette légitimité. Le second cas est beaucoup plus fréquent, il touche à la mixité sociale. Au lieu d’abaisser le niveau, la solution que je préconise est de mettre davantage de moyens, mettre les bouchées doubles pour rentrer dans le peloton. Bien entendu, ceci supposerait la référence à un niveau à atteindre, une norme. L’enjeu est de mettre en place les critères objectifs et pertinents constituant cette norme. Utiliser le niveau moyen de tous les établissements scolaires comme critère de référence serait le meilleur indicateur, mais ceci suppose de classer les établissements, ce qui est délicat. En effet, si le classement est publié, on peut aboutir à l’effet inverse de celui escompté : les gens s’auto-sélectionneraient en fonction de la réputation d’un établissement. Une autre piste serait d’organiser des épreuves communes à tout l’enseignement.    

Une mesure pour tuer la ségrégation sociale dans l’œuf serait de faire fusionner les trois types d’enseignement: générale, technique et professionnel. Chaque école dispenserait les trois filières. De plus, on pourrait directement commencer dans une de ces trois filières. Le libre-choix donc. Ceci éviterait que les deux autres filières soient considérées comme des divisions de seconde zone. Pour le reste, faisons confiance au gens pour s’orienter en fonction de leurs compétences et des besoins du marché. Ceci suppose à nouveau, bien entendu, que chaque choix puisse être posé de façon raisonnée. Par exemple, un jeune qui se lancerait dans des études de plomberie doit savoir qu’il n’ira jamais à l’université. Responsabiliser en donnant des outils adéquats, tel est le rôle de l’Etat.

Enfin, une dernière mesure pour combattre la ségrégation sociale dans le cadre de l’école serait de supprimer toutes les options qui nivellent le niveau par le bas. Garder un tronc commun le plus longtemps possible est le meilleur moyen d’éviter que les gens s’auto-sélectionnent (les bons élèves vont dans les filières d’élites et les mauvais dans les filières poubelles). Par contre, il faut laisser la possibilité à une élève de choisir une discipline qu’il souhaite approfondir en sus. Poser le problème en termes de minimums donc.

Reste à aborder le problème des files à l’entrée des écoles. Le principe du « premier arrivé, premier servi », s’il semble le plus juste n’est pas réaliste. On constate dans les faits que pris de façon brute il est inefficace : les parents bien informés « squattent » plusieurs inscriptions. Ce principe exige donc de penser à un système permettant d’éviter la formation d’une bulle d’inscriptions et de garantir l’égalité d’accès aux institutions scolaires. Théoriquement, une banque de donnée centralisée semble être l’option à privilégier pour éviter le problème des inscriptions multiples. Les parents indiqueraient plusieurs choix et un ordre de préférence afin d’une part d’éviter les mécontentements et d’autre part de gérer les excédents. La gestion de ces choix devrait être automatisée par le système et se faire dans l’ordre de soumission électronique. Bien évidemment, la soumission de ces choix se ferait online à partir d’un jour précis. Le principe d’égalité serait garanti, les files supprimées et les lourdeurs administratives allégées.

On peut y penser, mais ce n’est pas tout. Accepter le principe de liberté de choisir son établissement scolaire c’est exiger d’être mis sur un pied d’égalité dans l’exercice de ce droit. Or, là ou çà coince, c’est que des considérations pragmatiques, la proximité du domicile ou de l’école secondaire d’un autre enfant par exemple, sont des éléments qui  peuvent justifier une différence objective de traitement. On le voit, la matière est complexe. Dans ce cas, on prévoit des accommodements raisonnables, au risque de rendre caduc le principe d’égalité ou on accepte que certains parents soient mécontents (« on ne fait pas d’omelettes sans casser des œufs »). On pourrait invoquer la capacité du marché à s’auto-réguler pour justifier le choix de la seconde option, cette confiance reposant sur le constat factuel que le facteur déterminant dans le choix d’une école est la proximité du domicile. Donc, en supposant que les cas dérogeant à cette règle sont marginaux (on voit ici l’intérêt d’une étude statistique) on en viendrait à la conclusion que si on opte pour le principe « premier arrivé, premier servi », on peut raisonnablement penser que les gens vont placer leur enfant dans une école à proximité de leur domicile. Le problème est que faire ce raisonnement, c’est implicitement reconnaître que le principe qui doit primer en matière d’inscriptions est le critère de proximité. Sans oublier qu’implémenter un système d’inscription automatique est beaucoup plus compliqué qu’il n’y paraît car la possibilité d’inscrire tous ses enfants dans une même école ou dans des écoles situées à proximité (dans le cas d’une école secondaire et primaire) doit être envisagée (voir le système dit « d’adossement » dans le présent projet de décret). La possibilité d’une inscription groupée valide pour un bassin scolaire regroupant des écoles à proximité est certes une piste, mais automatiser le tout me semble complexe, irréaliste.

Toutes ces considérations m’amènent à cette conclusion : « le principe du premier arrivé, premier servi » dans sa forme brute est impraticable car il ne tient pas compte des contingences du terrain. Pourtant, si on sacrifie ce principe au profit du principe de proximité, on rend caduc l’objet du décret (la mixité sociale) ! Ceci explique probablement pourquoi la Ministre Simonet prévoit un système de quotas d’enfants défavorisés dans les écoles. Personnellement, je pense qu’il s’agit d’une révolution cosmétique. On ne s’attaque pas à la racine du problème.  Réaliser l’objectif de mixité sociale exige des politiques sortant du cadre trop restrictif de l’école. Au lieu d’implémenter un système de quotas au sein des établissements scolaires, il serait beaucoup plus pertinent, dans l’esprit du modèle Suédois, d’implémenter un tel système au niveau des communes. Le constat de base est que la proximité est le facteur déterminant dans le choix d’un établissement scolaire. Il  faut donc veiller à assurer la mixité sociale au sein même des quartiers pour régler le problème de la mixité sociale. Ceci suppose bien sûr une intervention de l’Etat sur le marché immobilier. Le défi est de taille mais mérite réflexion (d’un groupe de travail composé de gens de différents backgrounds). Le constat est toujours le même : si on n’encadre pas le marché, des déséquilibres se creusent. Le défi consiste à trouver la juste mesure. Le principe de proximité devrait donc être la base de la réflexion. Une réflexion qui se base sur un constat pragmatique. Il faut toutefois éviter de rendre caduc le principe de liberté de choix de son établissement scolaire en imposant une école aux parents.

Pour terminer, je pense qu’il est crucial d’extrapoler le débat et de remonter aux principes fondateurs lorsqu’on veut traiter un problème. Ici, la question de base est de savoir si la société est prête à tolérer des variations socio-économiques importantes entre les individus qui la composent. La pure logique de marché creuse des inégalités, c’est un fait établi (cf. Etats-Unis). Il y a un trade-off entre responsabilisation et justice sociale lorsqu’on pose des choix collectifs. Dans quelle mesure les parents doivent-ils être responsables de leurs enfants ? Le défi est d’apporter une réponse équilibrée à cette question. Dans tous les cas, il ne faut pas perdre de vue que les inégalités sociales ont toujours existées et qu’elles existeront toujours. L’accepter c’est être réaliste, çà permet d’éviter de poser des choix extrêmes, de s’enfermer dans un carcan idéologique (l’égalitarisme par exemple).  La question est de savoir dans quelle mesure nous sommes disposés à tolérer ces inégalités.

Il semble se dégager un consensus pour affirmer que les inégalités scolaires sont intolérables. Très bien, sommes-nous alors prêt à nous attaquer à la racine du problème ? Sommes-nous prêts à nous battre pour que des quartiers comme Molenbeek ou Droixhe ne puissent exister ? Sommes-nous prêts à accepter la mixité sociale en définitive ?

Publicités

Commentaires sur: "Ecole: la mixité sociale se décrète t-elle?" (2)

  1. Sacré Loïc a dit:

    De nouveau, un article assez intéressant.

    Je pense cependant que la mixité sociale ne pourra jamais être complète car cela ne se décrète pas. C’est un idéal vers lequel on peut vouloir tendre car cela permet une meilleure compréhension et donc une meilleure collaboration professionnelle entre différents groupes sociaux, une fois passé le cap des études.

    Il est un fait que l’on devient plus facilement grands amis avec des personnes qui partagent les mêmes valeurs, la même éducation, les mêmes centres d’intérêts.

    De plus, les groupes sociaux ont chacun leurs propres lieux de rencontre en dehors du cadre scolaire.
    Les milieux populaires se rencontrent au foot et au bistro et les élites au golf, au Zoute, dans les soirées mondaines et autres rallyes(je force un peu le trait)

    Un ami de l’Ephec, haute école de commerce bruxelloise avec différents public, me confiait récemment ne pas vouloir inviter à une fête d’anniversaire des personnes de sa classe car elles n’appartiennent pas au même monde, entendez la même classe sociale. Il sortira donc la veille de sa fête avec ses personnes là.

    Outre leurs lieux privés de rencontre, les classes supérieures adoptent comme défense les méthodes éducatives suivantes: cours particuliers, nounous, cours de langue à l’étranger, séjours Erasmus.

    Des classes avec un plus grand brassage social, vont-elles améliorer les taux de réussite? Pas sûr. Certains élèves pourraient se sentir mal à l’aise dans un environemment qui n’est pas le leur. De plus imposer des trajets assez longs vers les établissements scolaires est source de stress et de fatigue pour les jeunes; c’est également une importante source de pollution. De plus, des études récentes montrent que le niveau d’éducation des parents exerce également une importance prépondérante sur la réussite scolaire de leurs enfants. Tout les parents ne sont pas en mesure, temps ou manque de qualification, d’aider correctement leurs enfants. Faut-il pour autant blâmer les parents qui aident leurs enfants et les avantages par rapport aux autres?

    En conclusion, si un meilleur brassage social peut avoir certaines externalités positives, il ne constitue certainement pas la solution miracle à tout les problèmes scolaires.

  2. Si tu veux le fond de ma pensée, je pense que c’est hypocrite de parler de « mixité sociale » dans le cadre exclusif de l’école. Le vrai débat dépasse largement le cadre de l’école. Il pose la question du choix de société que nous désirons. Sommes nous prêts à tolérer des inégalités et dans quelle mesure? J’insiste sur la notion de mesure. Il semble se dégager aujourd’hui un consensus pour estimer que les inégalités sont trop importantes.
    La question du niveau scolaire est contrairement à ce que tu penses étroitement liée à la question de la mixité sociale pour la simple raison que les profs adaptent le niveau de leur enseignement à leur public. Dans les écoles ghettos, le niveau sera donc faible, là ou il sera élevé dans les établissements d’élites. La mixité sociale est un moyen de « lisser » ces variations de niveau en l’homogénéisant. Homogénéiser, le mot est lâché.
    Ce qu’il ne faut pas perdre de vue, c’est que les enseignements secondaires et primaires n’ont pas vocation à former des élites. On se trompe d’objectif. Ca c’est le but de l’enseignement universitaire. Le but de l’enseignement de 6 à 18 ans est de former des citoyens actifs et responsables, les futurs adultes de la société de demain.
    Dans tous les cas, je pense personnellement qu’une société trop inégalitaire est synonyme de tensions sociales. Pour moi, le premier défi est de maximiser la classe moyenne. Le second défi est la Dignité pour tous.
    Certes, cette réponse à des accents très Obamaniens. Je ne m’en cache pas.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Nuage de Tags

%d blogueurs aiment cette page :