les idées qui font des petits!

Le débat sur la place de l’Islam dans notre société semble être partout dans l’espace démocratique public. A ce sujet, je tiens pourtant à souligner un paradoxe. J’ai assisté hier à un débat sur la place du religieux dans notre société aux facultés universitaires de Saint-Louis. Parmi les intervenants, des politiques entre autres. Alain Destexhe (Sénateur MR) a bien souligné que le débat sur le voile par exemple n’a encore jamais été porté dans un hémicycle belge. Il a pointé l’hypocrisie du monde politique qui tarde à aborder ces questions, pourtant fondamentales. Selon lui, c’est parce qu’on n’a pas encore trouvé le moyen de les aborder de façon sereine. Oser le débat donc.

Dans le cadre de mon stage à la Chambre, le Député Xavier Baeselen (MR) m’a demandé de lui rédiger une note sur le fameux régime « halal ». Il s’agit du régime alimentaire des gens de confession musulmane qui –comme chacun le sait – exclut le porc. Il fait actuellement l’objet de nombreuses controverses en France et aux Pays-Bas. Le débat arrive chez nous. Quick France a décidé d’ouvrir une chaîne de fast food « halal ». Aux Pays-Bas, certaines prisons ont pris la décision de proposer exclusivement un régime halal aux détenus. Pour comprendre cette mesure, il faut savoir que proposer deux menus –un halal, l’autre, « non-halal » – est extrêmement coûteux car deux installations cuisinières distinctes sont requises. Cette décision fait donc appel au bon sens et au pragmatisme économique. Pourtant, des détenus (déjà cinq cas recensés jusqu’ici (1)) ont invoqué leur liberté de culte pour revendiquer du porc dans leur assiette. La Justice a statué en leur faveur, ce qui signe le retour du porc dans certaines prisons aux Pays-Bas.

En Belgique la polémique couve. Je n’ai pu retrouver aucune disposition légale afférente au statut des prisonniers qui règle la question du régime alimentaire halal excepté l’article 6 §1 de la loi du 12 janvier 2005 (2) qui stipule que « le détenu n’est soumis à aucune limitation de ses droits culturels (…) outre les limitations qui sont déterminées par ou en vertu de la loi ». De plus,  l’article 20 de la Constitution belge précise que « Nul ne peut être contraint de concourir d’une manière quelconque aux actes et aux cérémonies d’un culte, ni d’en observer les jours de repos ». Il me paraît donc clair qu’en vertu de ces dispositions, une prison (ou une école publique) prenant en charge des individus de confessions musulmane doive (= obligation) proposer un menu de type halal.

Il s’agit donc d’une obligation minimum. Le reste semble relever du pouvoir discrétionnaire des établissements pénitentiaires. A Forest (Bruxelles), la population carcérale est composée à 80% de musulmans. Ainsi, il a été décidé de proposer exclusivement un régime halal. Idem dans les écoles publiques de la commune de Molenbeek-Saint-Jean (Bruxelles). Le bourgmestre a invoqué une situation « d’apartheid alimentaire » à la cantine –soit, le fait que les élèves se regroupent à table en fonction de ce qu’ils ont dans leur assiette – pour justifier cette décision (voir (3)).

Se pose donc la question d’une possible discrimination entre les musulmans et les non-musulmans. En effet, on peut identifier une différence de traitement objective (articles 10 & 11 de la Constitution) entre les premiers qui ont droit à un régime alimentaire conforme à leurs pratiques religieuses et les seconds qui n’ont plus droit à avoir du porc dans leur assiette. On doit donc s’attendre à ce que la cour Constitutionnelle soit appelée à statuer sur le sujet très prochainement (le recours sera probablement introduit par des politiques). Reste à savoir si des raisons économiques peuvent justifier cette différence de traitement.

Enfin, revenons-en au cas de Quick en France. A ce sujet, l’intervention d’Agnes Tricore (avocate, Ligue des Droits de l’Homme) est éclairante : « Si Quick discrimine les non-musulmans, alors il faudrait aussi interdire les restaurants casher ou végétariens. Les restaurants n’ont aucune obligation d’universalité, quand bien même ils décideraient de rendre tous leurs restaurants halal. Et il n’est interdit à personne de manger halal ». Il faut donc opérer une distinction entre secteur privé et public lorsqu’on aborde le débat juridique.

Celui-ci clos, revenons en à la question de fond. Pourquoi le régime halal fait-il l’objet d’une vive polémique ? La réponse est simple, primitive. En dehors de tout débat pseudo-juridique, le constat est toujours le même : un groupe socio-culturel –les individus de tradition culturelle judéo-chrétienne – pour le nommer se sent menacé par un autre groupe –les individus de culte musulman – . Pourquoi ? Parce que le rapport de force jusqu’ici largement en faveur du premier se voit petit à petit remis en question. Très concrètement, le porc commence à être banni dans certaines assiettes.

J’en reviens donc à ma grande interrogation. Ceux qui me suivent comprendront combien la réponse à cette question –que je n’ai pas – est lourde de conséquences : une société multiculturelle est-elle possible ? La question est bien sûr extrapolable au plan macrosociologique : un monde multipolaire est-il possible ?   Est-il possible d’articuler des rapports de forces de façon pacifique ? Comment organiser « l’Unité dans la Diversité » et à quelles conditions ?

Organiser une société multiculturelle exige de sortir d’une logique de rapports de force qui semble être contingente à ce que je vais appeler la Nature Humaine. Comment y parvenir ? A mon sens, la réponse à cette question passe par un débat sur l’Universalisme. Soit, l’existence d’un cadre de référence qui transcende tous les particularismes (religieux entre autres) accepté de tous. L’idée est que ce cadre ne puisse être remis en question par le groupe dominant, ce qui découlerait de sa définition (son acceptation par tous). A noter que pour pouvoir sortir pleinement d’une logique de rapports de forces, il faudrait que l’interprétation des principes et valeurs inscrites dans ce cadre fassent l’objet d’une interprétation uniforme. Pour faire court : l’existence de ce cadre de référence est une condition nécessaire pour qu’un ensemble sociologique multiculturel sorte d’une logique de lutte hégémonique. Toutefois, ce n’est pas une condition suffisante car il est crucial que l’interprétation de ce cadre ne soit pas contingente à chaque groupe composant cet ensemble.

Or, il est fondamental de noter que l’Occident revendique l’universalisme de son cadre de valeurs, de son contrat social. Soit : la démocratie, l’Etat de droit, les droits de l’homme, la séparation des pouvoirs spirituels et temporels. La grande question de ce début de 21ème siècle est de savoir si effectivement (1) ce cadre est reconnus de tous et si (2) ce cadre fait l’objet d’une interprétation uniforme (ou plus ou moins uniforme). Difficile d’apporter une réponse définitive, mais observons que la partie est loin d’être gagnée. Premier exemple : la Chine reconnaît l’universalisme des droits de l’homme tout en réaffirmant le fait que chaque Etat est libre d’organiser son contrat social. Second exemple, le débat sur la Burka. D’un côté ceux qui invoquent le principe d’égalité homme-femme et des motifs de sécurité pour justifier son interdiction. De l’autre, ceux qui invoque la liberté de culte et la volonté libre de décider de la porter pour contester son interdiction.

D’une réponse négative à la question posée, il découlerait qu’un groupe socio-culturel impose son cadre de valeurs aux autres. Ainsi, la possibilité de l’existence d’un équilibre macro-sociologique absolu serait une fiction, ce qui signifie concrètement qu’une société multiculturelle est une idéologie. A méditer.

(1)    Voir sur  http://www.dhnet.be/infos/societe/article/288131/le-porc-de-retour-en-prison.html ; http://www.dvhn.nl/nieuws/nederland/article5045545.ece/Niet+mer+uitsluitend+halal+in+gevangenis

(2)    Loi de principes concernant l’administration des établissements pénitentiaires ainsi que le statut juridique des détenus. Voir au Moniteur belge.

(3)    http://www.fairelejour.org/spip.php?article2063

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