les idées qui font des petits!

Cet article est destiné à intégrer un livre que je suis en train de rédiger. Le timing de publication est crucial et il est possible que mon bouquin, s’il doit être un jour édité, soit “hors délai”. Dès lors, chers lecteurs, je vous soumets en avant première ce qui n’est à ce stade qu’un premier jet et une petite partie d’un texte plus global sur la thématique de la transition énergétique.

Les finances des Etats sont sorties exsangues de la crise financière de 2007. Dans un contexte de ralentissement de la croissance, hormis la monétisation de la dette, la seule option qu’ont les Etats pour ne pas faire défaut est une hausse des taxes ou une diminution des dépenses. Ces deux options risquent de pénaliser la demande et de renforcer la spirale dépressive dans laquelle l’économie s’enfonce. En d’autres termes, ces options sont procycliques. Dès lors, une question se pose : dans un contexte de croissance morose, comment les Etats vont-ils financer la transition ?


Idéalement, la politique budgétaire d’un Etat devrait être contracyclique. Ceci signifie que l’Etat doit relancer la machine économique en période de crise en s’endettant, ce qui creuse le déficit, et dégager des surplus en période de prospérité, ce qui suppose une réduction du déficit. La doxa libérale cherche à diminuer la place de l’Etat pour restaurer la marge de manœuvre des entreprises et faire baisser le taux auquel l’Etat s’endette. La doctrine keynésienne cherche quant à elle à accroître la demande des ménages et les commandes publiques pour relancer la machine économique par la demande. C’est le fameux « multiplicateur » keynésien. Dans une économie globalisée, l’impact du multiplicateur est faible puisqu’une part importante des liquidités injectées dans la demande sera utilisée pour importer des biens étrangers. Selon des études récentes, l’effet multiplicateur équivaut à 0,44% : une augmentation de 1% des dépenses publiques n’augmente le  PIB que de 0,44%. Le remède de cheval des libéraux touche en priorité les plus faibles et, surtout, il hypothèque le rôle de l’Etat. La méfiance des libéraux envers l’Etat se justifie si on sait que le politique est structurellement incapable de dégager des surplus en période croissance de l’économie. Mais il n’est pas certains que les entreprises disposent des fonds suffisants pour financer les investissements pour opérer la transition énergétique vers une société bas carbone. D’autre part, les infrastructures concernées sont des biens communs. Par conséquent, une intervention de l’Etat, un gros joueur, est nécessaire.

Idéalement, il faudrait lancer de grands travaux de modernisation du capital visant à le « décarboniser » ou à investir massivement dans de nouvelles infrastructures bas carbone. On pense directement aux énergies renouvelables, à l’isolation des bâtiments, à la rénovation des infrastructures ferroviaires, etc. Bref, une sorte de « Green New Deal ». La référence implicite au New Deal de Roosevelt n’est pas innocente, je parle bien ici d’un effort de guerre.

Le problème est que la dette des Etats occidentaux réduit considérablement leur marge de manœuvre. Leur taux d’endettement a dépassé des sommets, il leur devient impossible de financer la modernisation de ces infrastructures. Peu importe qu’ils choisissent d’utiliser des ressources internes, un partenariat public-privé, ou de passer un marché public, ils ne disposent pas des fonds nécessaires.

Partant de ce constat, je dois confesser cette désagréable impression que  les économies des prétendus maîtres du monde (USA, Japon, France, Grande-Bretagne) sont dans un cul de sac. Pendant ce temps la Chine monte en puissance et affiche une santé financière outrancière. On est en droit de penser que des Etats vont faire défaut, ce qui ne serait pas une première historique. Les politiques d’austérité imposées un peu partout en Europe peuvent déboucher sur une Grande Dépression 2.0 dont le monde ne se remettra pas. A l’heure où j’écris ces lignes, la possibilité d’un éclatement de la zone euro est bien réelle. Les marchés anticipent rationnellement un défaut des Etats surendettés, ce qui a un effet procyclique : les taux montent, ce qui augmente encore un peu plus le risque de défaut des Etats dans le collimateur des marchés. Les marchés ont un comportement moutonnier, ils exploitent une faille structurelle du système poussant de fait celui-ci vers l’implosion.

Les Etats signataires du Traité de Maastricht ont enfermé les politiques budgétaires nationales dans un carcan de contraintes budgétaires rigoureuses. Premièrement, le Pacte de stabilité et de croissance (PSC) impose une limitation du déficit à 3% du PIB et un taux d’endettement de maximum 60% du PIB. Ces chiffres sont purement arbitraires, il n’y a aucune théorie optimale de la dette. Une entreprise saine est endettée. La dette n’est pas mauvaise en soi si elle finance des investissements productifs.

Deuxièmement, la clause de « no bail-out » (non renflouement) de l’article 103 du Traité exclut la prise en charge de la dette publique par d’autres Etats membres. En clair, un Etat présentant des excédents ne peut pas les prêter à un Etat déficitaire. Or, les déficits de l’un sont les excédents de l’autre. Comme l’écrit Réginald Savage[1] : «  On peut établir un parallèle avec la volonté affichée des classes dirigeantes allemandes d’imposer à l’Europe entière son modèle néo-mercantiliste d’hyper-compétitivité et de « tout à l’exportation ». Ceci est évidemment absurde, incohérent et auto-destructeur – tout le monde ne peut pas être plus compétitif que ses voisins et tous les pays ne peuvent être simultanément excédentaires dans leurs relations commerciales extérieures. En un sens, le modèle allemand – qui exporte du chômage chez ses voisins européens – est un modèle masqué de protectionnisme par la déflation salariale et la restriction induite de la demande intérieure (limitation des importations), modèle qui s’autodétruirait s’il se généralisait. Le libre-échange actuel en contexte de volatilité des taux de change et de guerre monétaire n’est ainsi en finale qu’un protectionnisme déguisé et dévoyé en faveur des acteurs économiques et financiers les plus puissants et donc confortant les structures transnationales dominantes existantes ». Ceci se vérifie empiriquement puisqu’on peut distinguer deux groupes distincts d’Etats en Europe : les excédentaires, dont le fer de lance est l’Allemagne, et les déficitaires dont la « locomotive » est la Grèce. Mais le tableau est plus nuancé, la gouvernance de certains Etats doit clairement être mise en cause. Par exemple, le berlusconisme n’a pas fait que du bien à l’Italie et la Grèce a trafiqué ses finances pour rentrer dans l’Union. Ces deux pays obtiennent le plus mauvais score parmi les Etats de l’Union en ce qui concerne la corruption  (Aghion et al. 2010)

Troisièmement, l’article 104 du Traité interdit les Etats de se refinancer auprès de la banque centrale européenne (BCE). L’histoire économique nous a appris que les Etats étaient trop enclins à faire tourner la planche à billet lorsqu’ils disposaient du droit souverain de battre la monnaie. Ces précédents historiques expliquent pourquoi la politique monétaire a été confiée à une banque centrale indépendante.

 En l’absence d’une véritable gouvernance macroéconomique dans l’Union monétaire, ces mécanismes visent à s’assurer que les Etats surveillent leurs finances et à éviter le problème classique de « hasard moral ». En effet, tous  les Etats de la zone euro sont dans le même navire, si l’un d’eux dérape, les autres doivent intervenir. Or, la garantie que les autres Etats interviennent en cas de dérapage budgétaire n’incite pas à la prudence. Dès lors, et ce même si on peut s’en offusquer, soumettre les Etats à la tutelle des marchés était un choix cohérent. Remarquons tout de même que ceci s’est fait avec l’assentiment des Etats. Pointer que les Etats subissent « la dictature des marchés » et des « technocrates » est un contresens historique. Le cœur du problème est, selon les uns, que les gouvernants ont perdu toute crédibilité ou, selon les autres, que l’intégration européenne doit être poussée jusqu’au point où les finances de tous les Etats soient mutualisées, ce qui créerait une solidarité de fait entre tous les Etats et un « Super Etat » fédéral. Mais comme dit le proverbe : « no tax without representation ». Une mutualisation des dettes présuppose une communauté politique, c’est la condition sine qua non pour créer une solidarité de fait, inconditionnelle, entre les peuples européens. On en est loin. L’Europe s’est toujours construite pas à pas, une mutualisation des dettes représenterait un pas de géant. Les peuples ne sont pas prêts pour ça, mais il est possible que la crise souveraine conduise les européens dans cette direction. A mon sens, ceci est prématuré. Mais les institutions ne font-elles pas les peuples ?

 Si aujourd’hui les Etats sont endettés,  c’est aussi en partie à cause du sauvetage des banques. En l’absence d’une mutualisation des dettes, un Etat devrait pouvoir se refinancer directement à la BCE, à un taux nul, pour financer la transition. Les cris d’orfraies de certains économistes à l’évocation de cette idée cachent mal les intérêts corporatistes des Etats qui profitent de la situation actuelle. A court terme, dans un contexte de déflation et de hausse du chômage, la création monétaire ne peut que créer de l’activité et enrayer la contraction de la masse monétaire. Le problème réel empêchant le recours à la monétisation de la dette n’est pas le risque d’inflation mais le fait que les partenaires de l’union monétaire sont méfiants l’un envers l’autre, ce qui est légitime puisque les faux pas des uns ont une répercussion sur les autres. Dans un contexte de croissance plombée, soit on restructure les dettes des Etats d’une façon coordonnée, soit on monétise la dette, soit on annule la parité fixe entre les Etats, ce qui signifierait de facto un éclatement de la zone euro ! Une restructuration peut avoir un effet systémique sur les banques et un éclatement de la zone euro signifierait le début d’une « aventure » dont les conséquences sont difficiles à évaluer. A mon sens, la meilleure option est l’inflation. Je suis loin d’avoir l’exclusivité de cet avis ; Par exemple, le prix Nobel d’économie Paul Krugman défend cette option.  Mais cette inflation doit être produite intelligemment, de telle sorte qu’elle bénéficie à la collectivité, c’est pourquoi je propose d’utiliser la planche à billets pour financer la transition. Cette option permettrait de la rendre acceptable socialement. D’autre part, on constate que les liquidités restent bloquées dans les banques. Le crédit est bon marché  mais les banques ont peur de prêter aux particuliers. Surtout, ceux-ci rechignent à s’endetter car ils anticipent une hausse des impôts pour résorber la dette publique (« effet ricardien »), ce qui est parfaitement rationnel d’un point de vue strictement  individuel.

La BCE pourrait (et devrait) abaisser son taux directeur au plancher, mais il n’est pas certains que ces liquidités trouveraient le chemin de l’économie réelle. Un financement direct des Etats auprès de la banque centrale présenterait ce double avantage d’injecter de l’argent directement dans l’économie réelle et d’effectuer des investissements ciblés. Pour éviter les problèmes de confiance entre les partenaires de l’Union et que les Etats utilisent cet argent à d’autres fins qu’à la transition vers une économie bas carbone, la banque européenne d’investissement (BEI) pourrait conditionner l’octroi des liquidités au respect de certaines règles. A cet égard, la destination de l’argent est essentielle. Enfin, il est évident que ce « Green deal » suppose le recours à des marchés publics, européens, transparents et garants d’une réelle mise en concurrence. Cette mise en concurrence est la garantie que l’argent soit utilisé pour payer le meilleur candidat au meilleur prix, en garantissant une égalité de traitement. On pourrait d’ailleurs imaginer une dynamique en deux temps ou chaque Etat négocierait ses priorités avec la BEI, moyennant assentiments de ses partenaires, après quoi les entreprises proposeraient leur candidature pour les projets retenus. La BCE prendrait soin de contenir l’inflation dans une limite acceptable et, surtout, à garantir sa stabilité, condition essentielle pour stabiliser l’économie. En pratique, si la création monétaire représente la valeur des infrastructures, il n’y a aucune raison pour que l’inflation ne soit pas sous contrôle.

 Donc, pour résumer, l’eurozone ne sortira pas de la crise sans une intervention du politique car les marchés ont un effet procyclique : ils poussent le système vers l’implosion. Dans un contexte de croissance morose, à moins d’une improbable mutualisation des dettes qui calmerait les marchés et déboucherait sur une diminution  des taux, une restructuration coordonnée des dettes périlleuse ou un éclatement de la zone euro, il nous faut produire de l’inflation. Le moyen le plus efficace et le plus intelligent pour le faire est de modifier l’article 114 du Traité de Maastricht pour que les Etats puissent se financer gratuitement et directement à la BCE. Néanmoins, ces liquidités doivent être utilisées au bénéfice de la collectivité afin de financer la transition vers une économie bas carbone, c’est la seule solution pour éviter  le dilemme de la croissance et pour que l’inflation soit acceptée socialement. Si le politique se contente d’arroser l’économie sans opérer des investissements sélectifs, nous créons les conditions idéales pour une crise de l’énergie à contre-rebours qui sera peut-être encore plus fatale que la crise de 2007. Le triste vocable de « Grande Dépression 2.0 » fera alors son apparition au banc des drames de l’histoire.


[1] Reginald Savage, « La néo-protectionnisme, voie royale d’une démondialisation heureuse ? », Politique, n°71, septembre – octobre 2011


Je passe de longues heures au cœur de l’actualité politique et économique, faisons le point. La tourmente de la crise financière se fait chaque jour un peu plus oppressante. Et lorsqu’on aborde la question sous l’angle des solutions à long terme, difficile de rester optimiste. Je dispose de peu de temps donc j’irai droit au but.

La Grèce va mal, très mal, la restructuration ou le défaut sont inéluctables. Des financiers pensent que l’Europe pourrait la laisser tomber, « pour faire un exemple ». Le rachat par la BCE de titres pourris dont les banques regorgent initie peut-être la manœuvre. D’autres parlent d’ « eurobonds » comme d’une fin inéluctable, ou encore de transferts fiscaux massifs intra-européens, ce qui passe par une recapitalisation du fond de stabilité afin d’assurer une solidarité européenne qui aujourd’hui fait  défaut.

Et de fait, les économistes ont dès la création de l’Union monétaire mis en garde du fait que celle-ci étant une zone hétérogène (mobilité du travail faible), qu’elle serait  exposée à des chocs asymétriques préludes à son éclatement. La prétendue autodiscipline du Pacte de compétitivité, mécanisme inachevé supposé suffisant pour permettre une convergence des économies européennes, a failli. A présent, il nous faudrait passer à la vitesse supérieure, et créer une solidarité inconditionnelle entre les Etats, ce qui suggère un fédéralisme budgétaire, et donc, la mise sous tutelle européenne des finances publiques des Etats. La mutualisation des dettes est probablement inévitable si on souhaite éviter l’éclatement de la zone euro. En même temps, celle-ci signifierait un pas supplémentaire vers  l’intégration sans précédent. Les difficultés politiques sont nombreuses, l’adhésion de l’Allemagne à cette idée sera difficile bien qu’on puisse supposer que « les allemands finiront par faire ce qu’on attend d’eux ».

Reste qu’une intégration plus poussée vers un fédéralisme budgétaire ne serait probablement que le début de la sortie de crise. En effet, « mutualisation » des dettes ne signifie en rien « disparition ». L’endettement des Etats européen est colossal et, bien qu’une mutualisation des dettes permettrait d’apaiser les marchés en faisant baisser les taux, rien n’indique que ce niveau d’endettement soit soutenable. Dans un contexte de croissance morose, le pire est à craindre, et l’austérité ne ferait que renforcer la spirale « dépressioniste ».

L’impasse est de taille, il reste une option, en théorie contraire à l’esprit du traité européen, mais qui se vérifie déjà en pratique : la planche à billet. La BCE pourrait inonder le marché de liquidités pour faire fondre la dette en produisant de l’inflation et relancer la croissance via la consommation. Dans les faits, on constate que l’expansion de la masse monétaire via la courroie de transmission qu’est le crédit ne fonctionne pas car les ménages épargnent massivement au lieu de consommer ; la fameuse trappe de liquidités évoquée par Keynes. En fait, on pourrait arguer que ce comportement est rationnel, les agents économiques anticipent une hausse future des taxes pour payer la charge de la dette souveraine, conformément aux prévisions de Ricardo.

A ce sujet, pensons que l’argent épargné sur les comptes d’épargne n’est pas en sécurité car si le marché interbancaire se grippe une nouvelle fois, ce qui est en passe de se réaliser, ce nouveau « credit crunch » venant confirmer le spectre du « double dip » provoquera des faillites en cascade des banques. Dans ce cas, les épargnants perdront leur épargne, le niveau de garantie théorique de 100 000 euros de l’Etat belge ne pouvant être honoré par celui-ci, également insolvable.

Donc, le spectre d’une apocalypse est bien réel. La situation grecque peut mettre le feu aux poudres mais les situations italiennes, espagnoles, portugaises, ne sont pas beaucoup plus rassurantes. Oui, c’est grave docteur !

Qu’elle alternative subsiste t-il ?

Une d’entre elle est évidente est conduirait nécessairement à un appauvrissement massif de tous (bien que permettant d’éviter le pire) : une restructuration simultanée et coordonnée des dettes souveraines.

Je pensais à une autre solution, très keynésienne : la relance via l’investissement public. Problème : les Etats sont massivement endettés. Dans ce cas, il faudrait réformer le traité européen pour rendre le pouvoir de création monétaire aux Etats, leur donner la possibilité de se financer directement et gratuitement à la BCE. Cet argent servirait uniquement à lancer de grands chantiers d’investissements en vue d’une transition vers une économie soutenable : modernisation du réseau de transports publics, investissements massifs dans les énergies renouvelables, isolation des bâtiments, etc. Idéalement, ces investissements devraient être planifiés de façon démocratique et décentralisée et faire l’objet de marchés publics. Le risque inflationniste serait sous strict contrôle de la BCE : l’argent créé représenterait la valeur des infrastructures et permettrait, sous la forme d’un retour via la taxation, d’amortir la dette souveraine. Cette idée est belle en théorie mais en pratique on assisterait probablement à une hausse vertigineuse du coût des matières premières conduisant à un emballement de l’inflation. Lorsque ce n’est pas l’économie financière qui pose problème, c’est l’économie réelle.

J’ai bien peur que la Seconde Grande Dépression ne s’annonce, conséquence d’un financement de la croissance à crédit depuis (20 ?) ans. La bonne nouvelle c’est que nous serons peut-être amené à nous poser la question de la viabilité (et la finalité) d’un modèle de développement basé sur une croissance infinie…vu les termes du débat public actuel, le chemin est encore éminemment long.

J’aurais tant à écrire, mais, malheureusement, le temps me manque.

C’est l’histoire d’une banque centrale qui décide de maintenir son taux directeur très bas afin de stimuler l’économie via le canal du crédit. Les banques commerciales sont aux anges, elles peuvent se refinancer à moindre coût auprès de leur banquier. Dès lors, elles dépensent sans compter, et prêtent à l’avenant, sans trop contrôler les risques. Les gens s’endettent massivement, jusqu’à un niveau insoutenable. Et c’est ainsi que le pire arrive. Des emprunteurs commencent à faire défaut sur leur dette, les banques accusent des pertes, la faillite menace. Elles cessent de se prêter entre elles ainsi qu’aux entreprises et aux particuliers. La machine du crédit, le moteur d’une économie capitaliste, se grippe. L’économie s’asphyxie. A moins de vivre une bonne récession afin d’assainir la « mauvaise dette » ou de laisser l’économie s’effondrer en laissant les banques faire faillite, il faut agir. L’Etat est appelé à la rescousse. Il s’endette massivement pour « sauver » les banques.

C’est cette situation que nous sommes en train de vivre. Là où ça coince, c’est que les Etats ont sauvé les banques avec de l’argent qu’ils ne possédaient pas. Dès lors, c’est le public qui aujourd’hui se trouve redevable, via l’impôt, des énormes pertes des banques. Il y a de quoi descendre dans la rue et foutre le bordel, n’est-ce pas ? Je ne parle pas ici des situations grecques et portugaises. Là, on a affaire à un schéma différent : l’incurie de leurs gouvernements.

Reste qu’il nous faut aujourd’hui sortir du cercle vicieux de la dette. Et là, il n’y a pas mille solutions. Soit on fait une saignée dans les dépenses publiques mais ceci peu amplifier sérieusement les risques d’une récession sévère qui entamerait un peu plus les recettes fiscales. Soit les Etats font défaut sur la dette, ce qui signifie in fine qu’on en revient à la situation de départ car les banques devront acter de lourdes pertes, effet boomerang. Soit on augmente la pression fiscale. Soit on s’assied sur le rebord du monde en espérant que la croissance revienne par magie, et ce, afin de financer la dette (…). Vaine illusion. Enfin, l’hypothèse de la planche à billet est à écarter. En Europe, la BCE a pour mission de stabiliser les prix.

On l’aura compris, c’est l’austérité qui est à la clé. Du moins, on va essayer, pour voir. Le risque de casse sociale est si important que ça pourrait rapidement déraper…le système est en train de se bouffer la queue. Tant qu’une majorité de citoyens ne sera pas précarisée, touchée directement, personnellement, profondément, dans son quotidien, on essayera de faire une omelette –restaurer la compétitivité de notre économie – en cassant des œufs.

La question qui vaut la peine d’être posée : assistons-nous a un événement majeur de l’Histoire ?

 Pour commencer, je préciserai que je ne suis pas un expert dans le domaine génétique, loin de là. Néanmoins, ce manque d’expertise scientifique, technique, n’est pas un obstacle pour aborder le débat sur le plan de la métacritique. Mon frère fait des études de bioingénieur. Parfois, nous confrontons nos points de vue par rapport à la question la plus épineuse de ce siècle. A savoir, la faim dans le monde et la forte dépendance de l’agriculture moderne aux intrants chimiques et aux énergies fossiles.

 Le débat sur les organismes génétiquement modifiés (OGMs) prend une place importante dans ce débat. Lorsque j’ai posé la question de leur désirabilité à mon frère, il m’a répondu sans dogmatisme, usant de bon sens scientifique. De son propre avis, la question de la faim et devenue si prégnante qu’on peut difficilement négliger la piste des OGMs qui permettent de multiplier les rendements. Si on ne peut évacuer les risques liés à leur utilisation, les incertitudes sont majeures, l’enjeu consisterait à les minimiser.

 Je me propose de vous donner mon avis sur la question car la discussion m’a permis d’éclairer considérablement ce débat. Je commencerai par poser deux jalons importants à la discussion :

 Premièrement, il convient selon moi de dissocier le problème de la faim dans le monde de celui de l’utilisation des OGMs. A mon sens, on instrumentalise la faim dans le monde pour légitimer la nécessité du recours aux OGMs. Ce faisant, on se dispense de poser le problème en terme d’alternatives.

 Deuxièmement, il convient de noter que les OGMs sont exploités par des intérêts privés. Les recherches publiques sur ce sujet concernent en majeure partie la gestion des risques. Le moteur de ces innovations biotechnologiques est le profit. Le privé n’en a cure du fait qu’un milliard de personnes sont sous-alimentées.

 Ces deux réflexions acquises, je vais poser un débat de fond sur l’enjeu fondamental du recours aux OGMs. Doit-on promouvoir leur utilisation ou non ? La réponse à cette question dépend de notre vision de notre rapport à la Nature. Je distingue deux grands paradigmes. Le premier, posé par Descartes et son « il nous faut domestiquer la nature tout entière », est le cœur de la culture occidentale. Il pose une vision anthropocentrée dans laquelle l’homme est en dehors de la nature, il doit la soumettre à sa volonté, la domestiquer. Le refus de la finitude est au cœur de ce paradigme : le Progrès technique doit permettre à l’homme de repousser à l’infini les limites que nous impose la Nature. Le temps est linéaire, l’Homme est capable de transcender sa condition animale en usant de son intelligence pour s’élever au-dessus des contingences imposées par son milieu.

 Le choix d’un recours massif aux OGMs s’intégrerait dans ce paradigme. L’homme possède le pouvoir, presque divin, de modifier le code génétique d’une plante pour modifier le comportement de celle-ci dans des circonstances précises (par exemple, une résistance accrue à un envahisseur particulier). Ce faisant, il influe directement sur la sélection naturelle en donnant à des organismes un avantage compétitif.

 Modéliser les risques émanant d’une modification du patrimoine génétique d’une plante est selon moi utopique. Pour ce faire, il convient de connaître l’entièreté du système dans lequel la plante s’insère. Un écosystème est un système complexe dynamique, on ne peut modéliser l’impact d’une modification de la chaîne trophique dans ce système sans en connaître toutes les boucles d’actions et retro-actions. De ce point de vue, j’appelle de mes vœux uns sciences davantage consciente de ses limites.

 Dans ce paradigme, la nature est malléable. Elle est à disposition de l’homme et celui-ci peut l’exploiter selon ses propres besoins, la nature est objet. Le pouvoir d’ingérence génétique de l’homme est un choc exogène qui va entamer la résilience d’un écosystème, voir préluder à son effondrement, mais peu importe car le potentiel d’innovation biotechnologique de l’homme est infini. La limite imposée par la nature au temps t sera repoussée à chaque fois, le temps est linéaire, son moteur est le Progrès.

 Le second paradigme défend quant à lui une toute autre vision du rapport à la Nature. Il représente un mouvement émergeant, encore marginal en Occident, dont les défenseurs sont les bioéconomistes ou économistes écologistes. Ses deux concepts clés sont interdépendance et limite. Il pose l’interdépendance de l’économie et de la nature. De cette interdépendance découle le fait que la survie de l’économie, du métabolisme humain, est conditionnée par le bon « fonctionnement » de la Biosphère. Les écosystèmes nous fournissent des services (régulation du climat, dégradation des déchets, séquestration du CO2, filtration de l’eau et de l’air, …) qui garantissent le maintien de la vie sur Terre. Dans cette perspective, l’économie n’est qu’un sous-ensemble de la Biosphère, elle doit s’y intégrer harmonieusement, ce qui suppose de limiter son impact environnemental en dessous du seuil de résilience des écosystèmes. Dans son essence, ce modèle repose sûr une conception circulaire  mais dynamique du temps ; l’Homme coévolue avec son environnement.

 La question du recours aux OGMs prend un caractère tout à fait différent dans ce cadre conceptuel. Les modifications génétiques présentent le risque d’entamer irréversiblement la résilience des écosystèmes ce qui nous invite à la prudence lorsqu’on y a recours. C’est pourquoi, assez logiquement, les penseurs de l’interdépendance se posent davantage en faveur de la permaculture. Il s’agit d’une forme d’ingénieurerie biologique, strictement non-génétique, consistant à faire cohabiter des variétés de plantes possédant des caractéristiques complémentaires pour augmenter les rendements. Ici, le maître mot est diversité puisque l’agriculture doit-être adaptée à son milieu.

 Cette technique permet d’obtenir des rendements intéressants mais elle est encore marginale. La question est de savoir pourquoi. La réponse est simple : un OGM peut-être breveté (j’éluderai ici la question de la « brevetisation » du vivant), pas une technique de permaculture. Dès lors, le marché n’a aucun incitant à développer et à investir dans la recherche en permaculture. Si on pose une réflexion sur le fond, on aboutit à ce constat : le modèle compétitif du marché produit un résultat suboptimal. En fait, la généralisation de la permaculture exigerait de développer un modèle de coopération au sein duquel chaque acteur aurait un intérêt rationnel à partager ses connaissances en ingénierie biologique.

L’enjeu de ce siècle?

Gdm écrit ceci en réaction à mon post précédent :

« (…)  Gagner de l’argent signifie qu’on a rendu service à autrui. Et en échange autrui pourra nous rendre service grâce à cet argent ainsi gagné. L’argent est le meilleur vecteur de la collaboration sociale, de l’aide mutuelle, de l’altruisme. »

Ma vision est quelque peu différente de celle de Gdm. Pour moi, l’argent est avant tout un facteur d’exclusion. Sans argent, vous n’existez pas. Dans notre société, on existe par et pour l’argent, ce principe organise tous les autres. Il en découle que si vous n’avez pas d’argent que la société ne vous reconnaît pas. Dès lors, c’est une nécessité absolue pour chacun d’exister à travers l’argent et donc d’en gagner. L’échange se fonde sur la réciprocité, il suppose que ses protagonistes possèdent chacun quelque chose que l’autre souhaite obtenir. Chacun doit produire quelque chose de compétitif sur un marché pour exister.

Pour produire, il faut posséder du capital, capital que le travailleur ne possède pas. Dès lors, il se voit contraint de vendre sa force de production au capitaliste. La dictature de l’argent instaure un rapport de force entre capitaliste et travailleur qui profite largement au premier. Le travailleur n’est pas maître du choix qui est de vendre ou non sa force de travail. Par conséquent, dire que l’échange est volontaire est faux. En réalité, il s’exerce sous la contrainte car il est subordonné à l’aliénation de sa force de travail pour obtenir le médium qui l’organise.

L’enjeu est donc d’organiser la production de façon démocratique ou alors que chacun soit effectivement libre de s’aliéner ou pas. Ceci suppose que chacun dispose du droit de participer à la production et d’en retirer une partie des dividendes. Ainsi, l’accès à l’échange via le canal qu’est l’argent ne serait plus verrouillé.

Pratiquement, cette approche suscite beaucoup de questions. En effet, comment organiser la production de façon efficace et démocratique ? D’autres part, comment s’assurer que chacun soit rémunéré en proportion de ses efforts, un égalitarisme de droite. Si chacun a autant de poids dans la décision de produire et la répartition des tâches, comment doivent se répartir les responsabilités et les droits de propriété sur le capital ?

Comme dit l’adage, « il faut bien bouffer ». Et las, résigné, nous rentrons gentiment tel un bon petit soldat dans le rang. Et nous entamons cette marche de l’absurde dont le moteur est l’argent.

Dans ce monde, tu es par et pour l’argent. Tel le sang qui coule dans notre corps, l’argent irrigue l’économie. Il y a fort longtemps, nos aïeux ont découvert une chose : l’échange volontaire enrichi les deux personnes qui y prennent part. Dès lors, nous avons cru bon d’inscrire dans l’ADN du  « système », ce principe. L’échange est alors devenu une fin et non plus un moyen. Puisque chacun ne possède pas quelque chose à échanger, ceux qui n’ont rien sont contraints de vendre leur force de travail à ceux qui possèdent et ce afin de posséder à leur tour. Et puisque le système-argent est clos, la seule façon d’en faire partie est d’en adopter les règles du jeu.

Et voici comment 90% d’entre nous sont aliénés par un système qu’ils n’ont pas choisi. Il faut prendre part aux règles du jeu pour exister dans le système. « Exister », cela veut dire avoir de l’argent. L’échange créée la valeur, donc il faut avoir quelque chose à échanger pour gagner de l’argent, et donc exister. Un dollar, une voix. Et voilà pourquoi nous sommes tous contraint à produire quelque chose, bien souvent inutile, et de convaincre les autres de l’utilité de l’inutile. Pour que ce système se maintienne, il faut donc des producteurs-consommateurs. Métro, boulot, dodo.

C’est triste, je n’exagère pas. A 25 ans, on n’est pas encore tout à fait résigné, alors on se prend a faire des plans sur la comète et à rêver d’autre chose. La société travailliste et productiviste, je la méprise. Elle nie les dimensions plurielles de l’Homme en l’enfermant dans sa seule dimension matérielle : produire, consommer. Des alternatives sont possibles, elles sont souhaitables. Tant les humanistes que les écologistes, les socialistes ou les libéraux peuvent se retrouver dans un modèle dans lequel l’homme pluridimensionnel serait réhabilité.

Nos besoins matériels ne sont pas illimités, ça c’est une illusion occidentale qui provient d’une confusion entre besoin et désirs. Et puis, notre mère la Terre, elle non plus, n’est pas inépuisable. Vouloir consommer toujours plus est une pulsion mortifère dont il nous faut guérir. En soi, cet argument devrait déjà faire entendre raison aux économistes les plus orthodoxes, mais en vain. Plus dure sera la chute

Quelle alternative à l’argent, à la marchandisation du monde, à la pulsion de mort qui nous pousse à défricher sans cesse de nouveaux désirs inassouvis ? La frustration est la mère du désir. Cette société est malade. En élevant l’argent au rang de principe suprême, elle s’est donné pour moteur le « non-sens ».

Ceci en soi n’est pas dérangeant dès lors qu’on admet que la vie dans l’absolu n’a pas de sens. Ou si tel est le cas, notre rationalité est trop limitée pour que nous le saisissions. La science explique le « comment » mais pas le « pourquoi » des choses. Toutefois, nous restons maître du choix qui est d’ériger un « non sens » plutôt qu’un autre au rang d’institution.

Dès lors, plutôt que d’ériger le profit, et donc, indirectement, le travail, au rang d’institution sociale suprême, pourquoi ne pas ériger le temps affecté à des activités non productives, non-marchandes, à ce même rang ? Pourquoi ne pas replacer l’économie à sa juste dimension qui est de fournir les biens de production nécessaires pour satisfaire nos besoins MATERIELS? Ces besoins sont clairement circonscrits et non-fluctuants : manger, boire, se loger, se déplacer, s’instruire, se chauffer. L’enjeu est de se mettre d’accord démocratiquement sur ce qu’on produit, comment on le produit et en quelle quantité. Le labeur pourrait être réparti de façon juste, de telle sorte que deux principes seraient respectés. Premièrement, chacun devrait avoir l’opportunité de participer ou non à l’effort productif. Ensuite, chacun devrait être rémunéré en proportion de son investissement.

Au lieu d’une économie du « toujours plus », nous aurions une économie de « l’assez » qui substituerait un modèle coopératif à un modèle compétitif. Une fois la production produite, le reste de l’existence serait consacré à d’autres activités que sont la vie spirituelle, sportive, sociale, et aux arts.

Un vœux pieux.

En lisant des articles scientifiques en économie écologique, j’ai été amené à me poser cette question : pourquoi met on en place un marché de l’empreinte « carbone » et pas de l’empreinte écologique ? En effet, la seconde englobe la première.

L’empreinte écologique présente intuitivement selon moi ce double avantage de poser, d’une part, une limite supérieure absolue à l’activité économique, et, d’autre part,  relative à l’état de la technologie (puisqu’elle est calculée en fonction de « l’état » de ce paramètre au temps t). Concrètement, elle évalue l’espace forestier nécessaire pour séquestrer nos émissions de carbone car aujourd’hui les arbres sont la « meilleure technologie » de séquestration de celles-ci. Ne serait-ce dès lors pas l’instrument idéal pour orienter l’économie vers un état statique dynamique ? On pose une limite mais en conservant les incitants à innover. Par exemple, si j’augmente les rendements agricoles sans surcompenser ces gains par une utilisation d’énergie fossile, mon empreinte diminue. Ainsi, je peux produire plus et gagner plus (je pose ici l’hypothèse implicite que le moteur de l’innovation technologique est le profit).

Dès lors, qu’est-ce qui justifie le choix de recourir à l’empreinte carbone ? L’empreinte écologique est-elle un bon indicateur de la durabilité ? Son calcul est-il plus compliqué ? Ou alors, est-elle impraticable sur le plan politique ? Quels enseignements peut-on retirer de la mise en place du marché du CO2 ? D’autre part, doit-on privilégier une approche centrée sur la production ou la consommation dès lors qu’on évolue dans un contexte de libre échange ? En d’autres termes, doit-on donner à chaque ménage un « quota d’empreinte écologique »,  ou plutôt à chaque entreprise ? Sur quelle base le nombre de quotas doit-il être définit ?

Pour appréhender ce débat, commençons par préciser que l’empreinte écologique est une fiction. Elle indique le nombre d’ha fictifs de bioproductivité moyenne nécessaires pour soutenir le mode de vie d’une population. Elle ne donne aucune indication par rapport à la soutenabilité du mode de vie d’une population par rapport à sa dotation réelle en ressources naturelles locales. On peut en la calculant dire si en extrapolant un mode de vie d’une population particulière à la population mondiale, l’humanité vivrait dans des limites écologiquement viables. Par exemple, les calculs indiquent que l’humanité aurait besoin de cinq planètes pour vivre « à l’américaine ».

Cette information n’est d’aucune utilité pratique lorsqu’on envisage l’empreinte écologique comme un indicateur de soutenabilité pour une population donnée. Ceci émane du fait qu’elle pose le problème en termes de répartition équitable (« si chacun vivait à l’américaine »). Ce faisant, elle oublie une chose : le fait que l’humanité puisse vivre dans des limites écologiquement viables, mais avec de fortes disparités entre les modes de vies. En d’autres termes, l’empreinte écologique confond la notion de répartition juste et de soutenabilité, c’est sa plus grande faiblesse (et à la fois sa plus grande force vu qu’elle montre les inégalités de façon criante).

En fait, la seule façon d’utiliser l’empreinte écologique comme un indicateur de soutenabilité dans le contexte de la globalisation est de considérer la Terre comme l’espace de référence sur lequel la population se développe. En effet, une population est certes contenue dans une limite géographique, mais en pratique, avec la globalisation des échanges, chaque population consomme des biens produits sur l’ensemble de la planète.

Dès lors, les quotas d’empreinte écologique devraient être distribués en fonction de la bioproductivité de la Terre dans son ensemble. Se pose alors la question de la répartition de ces quotas. Si on divise cette capacité par la population mondiale, on obtient la part équitable de chaque humain. Il s’agit là d’une utopie. Premièrement, elle ne tient pas compte des rapports de forces entre les différentes collectivités du globe. Ensuite, certains pays possèdent, un capital naturel beaucoup plus élevé que d’autres. Dès lors, pourquoi ces pays accepteraient-ils de limiter leur consommation au bénéfice d’autres ?

Ceci montre que le problème fondamental auquel nous avons à faire lorsqu’on aborde la question du développement durable sous l’angle de la durabilité forte est qu’il s’agit d’administrer un bien commun à toute l’humanité, la Terre. Plus la consommation croît (fonction de deux facteurs : PIB/habitant et augmentation de la  population) plus le risque d’une surexploitation s’accentue. C’est la tragédie des communs appliquée à la Terre.

Dès lors, comment sortir de cette impasse ?

Certains évoquent un « gouvernement mondial », d’autres parlent de frontières. Dans les deux cas, le constat est le même : il faut rétablir un niveau de gouvernance possédant la souveraineté sur le territoire administré. En effet, sans ça, il est impossible de « réguler » l’exploitation de notre bien commun à tous qu’est la Terre.

Je suis sceptique quant au réalisme politique de la première option (est-elle par ailleurs souhaitable ? J’en doute). Au contraire, la seconde option me semble plus réaliste. Sa mise en œuvre exige de rétablir les frontières étatiques. L’idée est d’évoluer de l’interdépendance vers l’autosuffisance, un changement de paradigme. Il faudrait que chaque population se développe principalement en exploitant ses propres ressources et appliquer le principe de subsidiarité au commerce : n’est importé que ce qui n’est pas produit sur le territoire. A partir de ce moment seulement, on pourrait utiliser l’empreinte écologique REELLE, c’est-à-dire calculée par rapport à la dotation naturelle du territoire local, comme indicateur de soutenabilité.

Ces positions ne sont pas celles défendues par les avocats du « tout au marché ». Pour eux, si la nature est surexploitée, c’est parce qu’il y a absence de droits de propriétés. Dès lors, pour « garantir une exploitation optimale de la Nature », il faut privatiser celle-ci. Dans le cadre du sommet sur la biodiversité à Nagoya, des dispositions ont déjà été prises dans ce sens. La marchandisation de la nature est la prochaine étape de l’expansion rapace du capitalisme, osons la formule. Ce passage d’un texte d’Attac France résume bien ce qui est en train de se passer :

« Les travaux de la conférence de Nagoya se sont appuyés sur le rapport «Économie des écosystèmes et de la biodiversité» piloté par Pavan Sukhdev  qui préconise, pour «sauver» la biodiversité, l’évaluation des «services environnementaux» rendus par la nature et la fixation d’un prix permettant de les gérer avec des «financements innovants».Ces financements seraient fondés sur l’idée de compensation, sur le modèle des banques de compensation, comme il en existe déjà plus de 400 aux États-unis : les entreprises qui détruisent de la biodiversité achètent des crédits à des banques qui gèrent des actifs obtenus par des activités de conservation d’espèces ou d’écosystèmes ».

Tout régime de droit de propriété repose sur l’exclusion, l’exclusion de la consommation d’un bien pour celui qui n’en est pas propriétaire. Dans un monde sans frontière, le risque d’une expropriation massive des peuples les plus pauvres n’est pas exclu. Nous allons dans une direction qui va encore renforcer un peu plus les inégalités. En Afrique, le rachat massif de terre agricole par des puissances émergeantes (la Chine) est un phénomène qui prend de l’ampleur. Devrons-nous attendre que Coca-Cola possède la forêt amazonienne pour réagir ?

L’écologie industrielle est une nouvelle discipline qui vise à reproduire le métabolisme biologique dans les applications industrielles. Un concept clé de cette discipline est le « cradle to cradle » ou « zéros déchets » en français. L’idée est de valoriser les déchets issus d’un processus industriel au travers d’un autre processus : les excréments d’une industrie doivent servir d’input à une autre industrie. Cette idée part de l’observation que la nature ne produirait pas de déchets.

Cette idée est fausse. Ayres (2004) indique que s’il est vrai que la plupart de la biomasse est recyclée qu’il est faux de penser que la nature ne produit pas de déchets. Il donne l’exemple du pétrole, du charbon, et de l’oxygène qui est un résidu de la photosynthèse. Autres exemples :le calcium et le sulfure ne sont pas recyclés efficacement par les processus géologiques.

Ainsi, il avance l’idée que tout comme certains déchets biologiques, beaucoup de déchets industriels ne peuvent être recyclés « économiquement » i.e. en allongeant leur durée de vie dans le processus industriel. Selon lui, c’est parce que les déchets constituent la forme la plus dégradée de matière. Ils sont seulement recyclés par la nature ou l’économie s’ils contiennent un élément comparativement rare.

Ceci ne préjuge en rien de la possibilité de recycler les déchets industriels. Cependant, il faut bien comprendre qu’il s’agit ici de quelque chose de tout à fait différent du recyclage économique, soit, la valorisation des déchets d’un processus industriel au travers d’un autre processus industriel. Le recyclage de la matière ne peut être intégral, et il exige une quantité d’énergie importante. La nature recycle le carbone et l’oxygène au travers du cycle du carbone en puisant l’énergie disponible dans la photosynthèse. Or, il n’existe pas de processus analogue à la photosynthèse dans le processus industriel. Ceci, selon Ayres, invalide l’analogie entre écologie et économie.

Selon moi, cette analyse démontre l’urgence de développer au cœur du métabolisme industriel un processus analogue à la photosynthèse, donc basé sur la captation de l’énergie disponible contenue dans le flux solaire, pour recycler un maximum les déchets industriels. La nécessité de ce recyclage ne peut se comprendre qu’à la lumière de la théorie biophysique du processus économique développée par Georgescu-Roegen (1971).

Sources:

R. U., Ayres (2004) On the life cycle metaphor : where ecology and economics diverge, ecological economics, 425-438

N., Georgescu-Roegen (1971) The entropy law and the economic process. Harvard University Press, Cambridge, MA.

Preuve s’il en est une que Frappes Chirurgicales est à la pointe sur ce sujet, Dan O’ Brian a posté aujourd’hui une vidéo qui explique magistralement les causes et les conséquences du double Pic de la dette et du pétrole. Difficile à mon sens de faire mieux, mais l’information contenue dans la vidéo est extrêmement condensée et exige beaucoup de prérequis en économie. La bonne nouvelle, c’est que vous avez toutes les cartes en main pour comprendre cette vidéo si vous me lisez régulièrement (sic!)…et si vous maitrisez l’accent irlandais. J’attends vos commentaires!

Le Pic pétrolier est le point où l’offre pétrolière atteint son point maximum. Le Pic de la dette est le point d’endettement maximum de l’emprunteur, c’est-à-dire le niveau d’endettement au-delà duquel il fait défaut sur ses engagements. Ici, nous avons affaire à un cas doublement spécifique puisque l’emprunteur possède deux caractéristiques distinctes d’un particulier : (1) c’est un Etat, (2) c’est la première puissance économique mondiale.

Les Etats-Unis ont enregistré un déficit majeur depuis les années Bush qui ne fait que se creuser un peu plus chaque jour avec les déficits de balance commerciale qu’enregistre le gouvernement américain depuis cette époque. Sans entrer dans les détails, on constate que les américains vivent à crédit.

Dès lors que les intérêts sur sa dette excèdent sa capacité d’autofinancement, ce qui devient le cas lorsque l’épargne privée est insuffisante pour financer la charge de la dette, un Etat doit faire appel au reste du monde pour emprunter les capitaux nécessaires au refinancement de sa dette : il émet des bons d’Etats en contrepartie d’un refinancement. Les Etats-Unis sont depuis longtemps dans cette situation.

Dans ce cas, la question devient : la dette d’un Etat peut-elle s’accroître infiniment ?

La réponse théorique est « non » : si l’extérieur du monde ne veut plus refinancer la dette d’un Etat, celle-ci atteint son pic.

A partir de ce moment là, l’Etat en question possède trois solutions : (1) il se serre la ceinture (coupe dans les dépenses et/ou augmentation des recettes via les taxes), ce qui provoque une récession à moins que la croissance ne permette de financer la dette  ; (2) il demande un rééchelonnement de sa dette dans le temps, ce qui ruine ses créanciers ; (3) il fait défaut sur sa dette, les détenteurs de celles-ci ne récupèrent ni leur mise ni les intérêts sur celle-ci.

Lequel de ces trois chemin les Etats-Unis vont-ils emprunter ?

En fait, aucun. La FED, la réserve fédérale américaine, n’est pas la BCE (banque centrale européenne). La première possède un double objectif de stabilisation des prix et de plein emploi alors que la seconde possède uniquement un objectif de stabilisation des prix. Les Etats-Unis n’empreindront pas la voie de l’austérité pour rembourser leur dette.

En fait, la FED joue le rôle de créancier en dernier recours des Etats-Unis. Le Trésor américain émet des bons pour refinancer sa dette que le FED rachète avec de la monnaie papier qu’elle créée à partir de rien. En d’autres termes, la FED fait tourner la planche à billets, elle injecte massivement des liquidités dans le circuit économique. Et ainsi, la dette est refinancée.

A présent, il faut s’interroger sur les effets d’une telle injection massive de liquidités dans le système économique. Moyennant l’hypothèse que cet argent filtre dans la machine économique, cette injection débouche sur de l’inflation : à production réelle de biens inchangée, il y a plus d’argent qui circule dans l’économie, ce qui altère la valeur de l’argent. En clair : si la masse monétaire double, à production inchangée, il faut que les prix doublent pour que le pouvoir d’achat de la monnaie reste identique. Ce processus peut prendre un peu de temps.

La dette étant un montant nominal, sa part dans la masse monétaire diminue à mesure que celle-ci augmente. Par exemple, s’il y avait jadis 100 dans le système monétaire pour 50 de dettes, le rapport était de ½ . A présent, si la masse monétaire double, ce rapport n’est plus que de ¼ . Par conséquent, l’inflation n’est rien de moins qu’un moyen de financer la dette par ses créanciers. Au terme du processus, les vainqueurs sont ceux qui étaient endettés et les perdants les prêteurs.

Le hic, c’est que le dollar est une monnaie de réserve internationale. A l’heure actuelle il est utilisé pour environ 60% des échanges commerciaux. Si la valeur du billet vert se déprécie, le monde en fera les frais. Longtemps, le Japon a été le plus grand créancier des Etats-Unis (765 milliards de dollars en janvier 2010). Depuis peu, la Chine est devenue son premier créancier (889 milliards de dollars).

Les Etats-Unis accusent la Chine de manipuler le cours de sa monnaie pour renforcer sa compétitivité à l’exportation. En effet, la banque centrale chinoise achète massivement des bons du trésor américain. Ce faisant, elle contribue à refinancer la dette américaine mais surtout, elle amasse des réserves colossales de dollars, ce qui évite une dépréciation importante de la valeur de celui-ci.

Des économistes poussent des cris d’orfraie à l’idée que la Chine « coupe le robinet du crédit » en refusant de continuer à financer la dette américaine. En réalité, les petits malins auront compris que cette situation pénaliserait la Chine : la valeur du yuan s’apprécierait, ce qui participerait à rééquilibrer le déficit de balance commerciale des Etats-Unis. Ce rééquilibrage serait salutaire.

Certes, les produits chinois ainsi que ceux des économies qui ont lié leur monnaie à celle du yuan deviendraient plus chers pour les Etats-Unis, mais ils ne représentent que 4% du PIB américain. Moyennant une appréciation de 30%, l’inflation au pays de l’oncle Sam serait de 1,2%, ce qui reste raisonnable, on est loin d’une hyperinflation à la zimbabwéenne (Le Monde Diplomatique ; avril 2010).

Aussi longtemps que les Chinois continueront à financer la dette américaine, ils produiront gratuitement pour les Etats-Unis. Le jour où ils arrêteront, la FED prendra le relais et fera fonctionner la planche à billets pour faire fondre la dette. La valeur du dollar se dépréciera alors fortement, ce qui endommagera irréversiblement la confiance des acteurs du commerce international dans le billet vert. A ce moment là, le billet Rouge chinois prendra le relai du dollar, ce sera la fin de l’hégémonie américaine.

Ainsi, de grands bouleversements géopolitiques sont en vue. L’important ici est de noter que le dollar finira tôt ou tard par s’effondrer, ce qui passera par une inflation importante. Cette inflation endommagera sévèrement l’économie mondiale et redéfinira les équilibres géopolitiques. En fait, la vérité est assez simple : il y a actuellement trop de liquidités dans le circuit économique.

Le problème se complique lorsqu’on additionne les effets du Pic de la dette et du Pic pétrolier. C’est précisément cette analyse qui se révèle intéressante.

Les américains vont se délester du poids de leur dette sur le monde, c’est une chose. Mais pensez-vous que les grands producteurs de pétrole accepteront indéfiniment d’être payés en monnaie de singe ? La réponse est dans la question. In fine, les Etats-Unis devront dégager les surplus nécessaires pour financer les importations de pétrole. Si le coût de celles-ci augmente très fortement, une part toujours plus importe du PIB réel américain devra être consacré à l’achat de produits pétroliers ce qui se traduira par des fuites massives de capitaux en dehors du pays. In fine, les Etats-Unis connaîtront une récession à moins qu’ils n’arrivent à financer la hausse du prix du baril par une croissance importante. Cette hypothèse est très improbable: la hausse du prix du baril va plomber la croissance (la récente hausse du prix du baril à 150$ a coûté 2 points de PIB aux USA).

Pour bien comprendre le rapport avec le Pic de la dette, il faut comprendre ceci : les américains peuvent financer gratuitement l’augmentation du prix du baril en imprimant plus de dollars tant que le dollar reste la principale monnaie de réserve pour les paiements internationaux. Ceci implique que sa valeur reste stable pour que le « capital confiance » du dollar reste intacte. Or, le Pic de la dette aura pour conséquence une inflation massive qui va lui faire perdre son statut de principale monnaie de réserve.

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